Les
images du cancan que nous renvoient aujourd'hui le cinémascope et l'actuel Bal
du Moulin ont peu de rapport avec ce qui se passait au Moulin Rouge de l'avant
siècle dernier.
Des
danseuses, certes, il y en avait, et des cris, et de la musique mais l'endroit
était enfumé, toujours bondé. On y allait pour s'encanailler, pour y boire
jusqu'à se saouler, pour voir, crier, hurler. Au balcon, se passait à peu près
tout ce qu'on peut imaginer.
Le
plancher de danse où évoluaient les spectateurs et les danseuses était
crasseux. Après quelques grands écarts, les pantalons des Goulue, des Grille
d'Égout des Nini-pattes-en-l'Air n'avaient plus, comme c'était le cas à l'Élysée-Montmartre,
cette blancheur immaculée sur laquelle on insistait tant.
Après
quelques années de notoriété, les choses redevinrent plus calmes : la
clientèle payante se mit à exiger un peu plus de tenue, un peu plus de
propreté, un peu moins de chahut.
En
1900, le quadrille était toujours là mais il n'avait plus de rapport avec
celui de La Goulue qui, elle, n'était plus là, déjà, depuis cinq ans. - Sobre,
le Moulin Rouge était devenu une attraction touristique d'autant plus que la
chose avait fait école : on dansait le quadrille ailleurs : Au Divan Japonais,
aux Ambassadeurs, au Jardin de Paris, au Tabarin...
En 1914, le Moulin-Rouge fermait ses portes pour la «dernière» fois (après
avoir fait la même chose en 1902, 1904, 1907, 1910 et 1912...
En 1915, ce qui restait de ses immeubles passait au feu pour renaître en 1921 dans la forme que nous
connaissons aujourd'hui, avec sa scène et son décor dit «somptueux». (Hé
quoi ? Vous iriez, vous, dans un établissement au décor «ordinaire» ?)
Charles Zidler et Joseph Oller, en 1889, sont des personnages bien connus dans
le monde du divertissement : à eux deux, ils ont déjà à leur crédit
l'Hippodrome de la rue de l'Alma, divers Grands Prix, les Fantaisies Oller,
des montagnes russes, le Nouveau-Cirque et autres établissements.
(Joseph Oller, soit dit en passant, est l'inventeur, avec le duc de Morny, du
pari mutuel - en 1867.)
Les deux, Zidler et Oller (Joseph), se connaissent. - Lequel a attiré l'attention de l'autre, on ne le saura jamais, mais au
printemps de cette année-là, ils regardent avec un certain intérêt un bout de
terrain où se trouvent les gravats d'un établissement qui a connu ses heures
de gloire quelques années plus tôt : La Reine Blanche, une sorte
de bal sordide, crapuleux même, depuis fort longtemps abandonné et
depuis peu démoli. - Quelqu'un a récemment eut l'idée d'y faire paître des
vaches. - Zidler et Oller se mettent d'accord : pourquoi ne pas y construire
une salle de spectacle, un bal de luxe, un théâtre même ? - Le quartier,
à la
limite de la butte Montmartre, est idéal.
Ils
ont un ami en commun, le peintre et lithograveur Adolphe Léon Willette
qui a, à peine, 32 ans,. Il n'est pas encore très connu mais il promet car il a
des idées pas comme les autres. - Ils lui confient le peuplage de ce
terrain.
Willette est enchanté et, pour démontrer qu'il sait comment faire les choses,
il décide d'y implanter, en vrac, tout ce qui pourrait attirer une population
qui sort de l'exposition universelle : une vieille chaumière normande, un
palais espagnol, l'éléphant de la Bastille
(récupéré, justement, de l'exposition) et, tant qu'à y être, un
grand moulin hollandais, rouge avec de
grandes ailes, visible à des centaines de mètres. - Ne manquait plus qu'une
attraction musicale pour attirer la clientèle.
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L'éléphant |
Le Moulin |
Zidler y songea quelque peu puis, ayant entendu parler du succès des
quadrilles à l'Élysée-Montmartre, il alla, à la stupéfaction
de son propriétaire, y engager tout le beau monde qui s'y trouvait avec la
ferme intention de mettre la bonne société en contact avec les danses, les
chansons, et la musique de la canaille de l'époque.
L'idée n'était pas nouvelle : divers cabarets offraient déjà, à ce
moment-la, à
une clientèle huppée, un certain dépaysement grâce à de faux truands ou de
fausses prostituées (sauf qu'il y avait souvent, dans le lot, de vrais truands
et de vraies prostituées qui, pour suppléer à leurs revenus réguliers
consentaient à être des figurants d'un soir) et qui faisaient semblant de
faire la fête à leur façon ; vraies fausses-batailles comprises.
Zidler, lui, comprit qu'il fallait, pour la sécurité et l'amusement de tous,
séparer les interprètes de la clientèle.
Lorsque les portes de son établissement s'ouvrirent, le 5 octobre 1889, son
avenir était assuré.
Et
c'est ainsi que débutèrent, pour la postérité, les - pour la plupart,
courtes - carrières de : Grille d'Égout (ainsi nommée à cause de ses dents de
devant fortement espacées), Camélia dite Trompe-la-Mort, la Glu, Cri-Cri,
Vol-au-Vent, Lili-Jambes-en-l'air (qu'il ne faut pas confondre avec
Nini-Pattes-en-l'air), la Môme Fromage, la Vénus de Bastringue, Rayon d'or
(une grande rousse en forme de flamme), Demi-Siphon (Jeanne Faes qui se tuera
en faisant le grand écart), Muguet la Limonière, Églantine, Jane Avril (La
Mélinite), Sauterelle (une grande, mince, sèche, avec des pas savants, une "intellectuelle"),
Cléôpatre, Cascadienne, Cha-U-Kao la clownesse, Pâquerette, Torpille,
Galipette, Gavrochinette et... la scandaleuse Goulue.