Mais qu'est-ce
qu'une tyrolienne ? Le rapport avec le Tyrol et ses culottes de peau est un
tantinet lointain. Le lien avec la pratique du chant traditionnel des Alpes est
plus présent. C'est effectivement une forme particulière de chant, le "Jodle"
ou "Yodle", pratiquée le plus souvent par des hommes, qui consiste à
faire varier en hauteur et moduler une mélodie en passant de la voix de normale
en voix de tête[1].
Troulala ---- ï ---- ou
!
Mais dans le cadre de ces pages
dédiées au concert et au Caf' Conc', il ne saurait
être question de faire de plus amples discours sur cet art encore pratiqué avec
un bonheur ému et quelques fois hilare (du moins chez nombre d'auditeurs) dans
les grandes montagnes d'Europe.
Comment le
jodel le plus
typique, celui désigné le plus fréquemment sous le nom suave de germanique,
a-t-il pu descendre des montagnes et grimper sur les scènes parisiennes ?
Le détour se fait, comme souvent, par
les salons. Le premier musicien qui semble avoir donné des lettres de noblesse
au genre est G. Rossini[2].
Un
des airs de ses soirées musicales de 1836 est une tyrolienne. Là, le
folklorique yodel est oublié. Sous la férule du maître vocaliste, la
pièce est une vraie prouesse technique de l'art du chant qui s'appuie sur de
vastesintervalles
se succédant rapidement.
L'effet nouveau est rapidement jugé
pittoresque... et son abus progressif et ostentatoire devient vite une source
de grands effets comiques. Les théâtres
de variétés
s'en emparent et, quand vinrent
lespremiers artistesà posséder
à la fois le talent et une technique vocale nécessaire,
le succès fut assuré. Et
parmi ces artistes, celle qui figure en tête de liste fut Thérésa.
On
ne possède malheureusement pas d'enregistrement de
Thérésa (elle se retira de
la scène en 1895) mais la petite histoire nous enseigne qu'au tout début des
années soixante (1860),grâce
à une pratique fort épicée de la tyrolienne et une chanson de Masini, Fleur des
Alpes, une chose fade et sentimentale qu’elle décora d’un fort accent
tudesque et de tyroliennes inopinées, elle connut un succès foudroyant. -
Remplacée en 1867 par Suzanne Lagierlorsque, inopinément elle eut perdu la voix,
elle revint en 1869 avec les Canards Tyroliens et ce fut, à
partir de ce moment-là, le délire[3].
Le
genre plaît ; mais ne plaît pas au genre qui veut. Il faut savoir fort bien
chanter, avoir une tenue de souffle irréprochable et une agilité vocale qui ne
"tombe pas du ciel"... et ne pas sombrer dans le vulgaire.
Peu
d'artistes ont su relever le gant. Outre Mme
Thérésa dont on ne possède
plus que le souvenir, le phonographe a su garder l'écho de quelques artistes
qui ont su porter le genre au pinacle. Rozic de l'Eden Concert (voir
la page consacrée à Thérésa)
mais surtout Léonce Bergeret, du Casino de Paris, et
Mme Rollini
: dans le genre susceptible d'être la divine Rollini (nos photos).
De Léonce Bergeret
on ne sait presque rien sinon qu'il est né à Bordeaux et mort à Paris (1869-1940) [Marc Beghin]. Il a commencé vers 1895 dans divers établissements de
Province et de Paris avant d'être "repéré" par les frères Pathé qui le
sollicitent dès 1897 pour graver des cylindres. Il est alors présenté comme
artiste "buccophoniste" capable non seulement de tyrolienniser, mais
aussi d'imiter le son des mandolines, des oiseaux, et, en outre, de jouer à la
perfection du clairon, de la trompette, du cor et de l'ocarina (son cylindre Marchand d'ocarinas de 1898 [Pathé 1248] est à ce titre confondant
de virtuosité pure...). Grâce à cette promotion, il est engagé, vers 1902-03 au
Casino de Paris, où semble-t-il se déroule le plus beau de sa carrière, jusque
la Grande Guerre. Dans les années 1930, il grave chez Idéal, deux ultimes (?)
faces où son talent semble n'avoir pas changé, ni son répertoire varié, sauf
qu'il ne tyroliennise plus.... Aut tempora aut mores. - Charlus
dit, dans ses Mémoires, qu'à lui seul, il aurait pu composer
tout un programmes. Photo ci-dessus.
On écoutera de ce Bergeret sa
version du grand succès de Thérésa :
Les Canards Tyroliens- disque Odéon 6244, 1907
Parenthèse - 24 juin 2007 :
Monsieur
Patte nous signalait en novembre 2003 l'existence d'un autre
enregistrement de Bergeret datant de 1930 : Bergerinades, chez
Magnis, où l'on peut découvrir comment, entre deux tours de chant, des
amuseurs comme lui faisait patienter le public en, comme c'est le cas
dans cet enregistrement, imitant divers cris d'animaux.
Madame Rollini
est un autre type de prodige vocal. Elle tyroliennise comme très peu de femmes
savent le faire. Mme Rollini (Louise ?) ne sait pas jouer d'instruments
phonogéniques, à l'instar de Bergeret, mais est douée par ailleurs d'un talent
de rieuse fort recherché. Toutefois, elle ne parvient pas à dépasser le stade
d'interprète quelque peu de second rang... car elle ne trouve pas, entre la
franche rigolade et ses interprétations du répertoire d'Yvette
Guilbert (où souvent elle est au moins aussi fine diseuse que Mme
Guilbert elle-même) sa véritable place [4].
On écoutera de Madame Rollini sa
version d'un autre grand succès de Thérésa :
Petit Pâtre du Tyrol [Saint-Servan] - Disque Victor 67741-A,
vers 1906
Puis viennent d'autres tyroliennistes, mineurs - si l'on peu oser ce mot -,
mais qui tirent avec adresse leur épingle du jeu. Ainsi Charlesky, qui
ne tardera pas à chanter avec Madame des romances d'une intense niaiserie (Oh!
le Petit Menuet !...). Il concurrence, après 1905, Bergeret dans
dans son propre répertoire, comme en témoigne "Ma bergère", un
hymne tyrolien... du Tyrol sur Seine !
Ma bergère (Niveleu) - Pathé 1225, en 1909
Dans
le genre vient encore une Mlle Néau dont on ne sait absolument rien...
sinon qu'elle s'est produite à l'Eldorado de Paris, et dont l'enregistrement
qui suit est des plus rares. - De Caillier, une tyrolienne espagnole (rien de
moins).
La Tyrolienne de Pédro- Disque Jumbo [sous licence Odéon] A
75005, 1908
Toutes ces fadaises amusantes iront bon train jusque la Grande Guerre...
Quelques ultimes "tyroliennes du régiment" amusent la Galerie avant que cette
dernière n'aille se faire tuer en cadence sur le Front... Moins enthousiasmant
comme prouesse.
Le
genre est donc battu très froid par les amateurs.
Toutefois le destin de
la tyrolienne ne se brise pas si soudain. Effarés, les soldats alliés
découvrent chez nous un genre qui vivra encore quelques heures de gloire avec
Constantin, le Rieur[5],
parent lointain au concert de Mme Rollini qui savait si joliment rire
sur commande. Comme les doryphores qui sont venus jusque nous, les
tyrolienneries partiront pour le continent Nord Américain. Là, la Country
Music gloussera et nasillera bientôt en tyrolien, et les Canadiens en
profiterons aussi pour renouveler le genre [6]...
Enfin triomphe absolu, Tarzan tyroliennera son cri : "Oïoïo", mâle Walkyrie de
l'écran hollywoodien [7].
Notes
(Paul Dubé)
[1] Le Grand Larousse Encyclopédique dit, à
propos de la tyrolienne, que c'est une sorte de chant rythmé à trois temps
dont le deuxième est généralement fort et d'un mouvement modéré ; son
originalité s'accentue principalement dans la phrase finale qui est notée en
triolets d'un rythme inégal. C'est cette phrase dans laquelle le chanteur, en
passant successivement des sons de poitrine aux sons plus aigus de la voix de
tête, et vice versa, ioule, exécute une sorte de roucoulement tout à fait
particulier.
[2] Qu'on ne se méprenne pas : il s'agit bien du
compositeur du Barbier de Séville, Otello, du Comte Ory, de
Guillaume Tell et d'un Stabat Mater qui ne mérite pas d'être ignoré.
[3] Voir
l'encadré sur les Canards Tyroliens en la page
Thérésa.
[4]
Jean-Yves nous a déjà fait parvenir deux autres titres de
Madame Rollini, l'un
en Judic, chantant N'me chatouillez pas (Paul Boisselet et
Adolphe Lindheim) et l'autre en Guilbert
chantant Les rayons X.
N'me chatouillez pas - Disque Victor
67741-b-5373h - avant 1910
Gare les rayons-X
- Chanté par
Madame Rollini des Folies-Bergère
Pour les paroles et d'autres renseignements sur Gare
les rayons-X, cliquez ici
[6] Et
comment ! À preuve, cette rareté de la fin des années cinquante de la dame d'un
duo qui a fait rire la Province de Québec pendant plus de trente ans, duo formé
de deux comédiens, chanteurs et musiciens, Réal Béland et Denise
Émond que tous les Québécois connaissent mieux sous le nom de Ti-Gus et
Ti-Mousse :
Ti-Mousse dans la
Tyrolienne du régiment
Et ce n'est pas tout car aussi récemment qu'en 1997,
celle qui fut une année la reine du festival western de Saint-Tite, Manon
Bédard y alla d'un CD presque entièrement dédié au chant tyrolien, y compris
sa version de la Tyrolienne du régiment. - Distribution Select, no. PGC-CD
9348.