Que de fois n'a-t-on pas fait l'éloge de
la chanson, cette modeste fille de l'ode, qui, à défaut de mouvements
exaltés, d'écarts impétueux, de pompe superbe et parfois prétentieuse, a
pour elle la bonhomie, le piquant, la prestesse, la légèreté! Les couplets,
ordonnés et alertes comme de jeunes soldats, semblent partir pour la lutte
ou la parade ; et ses refrains, placés de distance en distance, ont l'air de
ces brillants officiers, qui, coupant les pelotons, répètent le même
commandement. Mais peut-être sa qualité principale est-elle encore la
variété. Soit que, se couronnant de roses, elle chante l'amour, le rire ou
des Grâces plus ou moins pudiques, soit que, secouant le thyrse, elle nous
convie à noyer dans le fond d'un verre nos ennuis de la journée ; soit
qu'elle redise les hauts faits de nos aïeux ou de nos frères à travers le
monde, ou qu'elle lance à gorge déployée ses rires malicieux contre les
gouvernants et les maîtres ; enfin, soit que, simplement assise à l'ombre
d'un chêne, elle module des airs naïfs pour une bergère et ses troupeaux,
elle se montre toujours la vraie, la gaie, la divine chanson.
Et s'il est un pays où elle semble avoir eu son berceau naturel ; un peuple
dont elle rende, comme dans un reflet fidèle et avec de merveilleux échos,
le caractère et les aspirations, c'est bien assurément la France, le
Français.
Considérez, à n'importe quelle époque, notre histoire nationale, vous y
trouverez la chanson. D'abord, les légendes romanesques, les hymnes
guerriers des croisades, les noëls religieux, les virelais des trouvères,
les rondes enfantines ; puis, les romances d'amour du seizième siècle, les
madrigaux galants de François Ier et de Henri IV, les pamphlets de la
Fronde, les joyeusetés bachiques de Chaulieu et de la Fare, et, après notre
sublime Marseillaise, pendant les horreurs mêmes de la Révolution, les cris
superbes d'héroïsme ou de sauvagerie ; enfin, et entre tous, les stances si
fines, si érotiques, si mordantes de Béranger, les mâles couplets de
Pierre
Dupont, les inimitables poésies de
Gustave Nadaud, reliant, lui, la chaîne
des morts et des vivants.
Cette phrase : «Tout en France finit par des chansons» est donc, à juste
titre, passée en proverbe.
Eh bien! cette forme particulière de notre esprit gaulois ne nous a pas
abandonnés, à en juger par les innombrables œuvres lyriques écloses soit
dans ce siècle, soit même dans ces vingt-cinq dernières années. Seulement,
la chanson a changé de théâtre. Jadis, elle naissait aux camps, à la cour,
sur les barricades ou à l'ombre du caveau et, dernièrement encore, dans les
tavernes, les goguettes. Maintenant, elle jaillit du concert. Là, elle a,
pour seconder son vol, une scène brillante, des flots de lumière, des décors
somptueux, un orchestre et des interprètes exercés. Tous avantages dont les
auteurs devraient profiter pour rendre leur œuvre digne de son origine et de
son but.
Mais, hélas! et en cela quelle différence, au théâtre même, entre nous et
les anciens! Ils récitaient, eux, les chefs-d'œuvre des Pindare, des
Eschyle, des Sophocle dans la poussière des cirques, sur de simples
tréteaux, sous de rustiques ombrages ; et nous, dans des salles pourvues de
tous les agréments et splendeurs, nous n'exécutons que des œuvres communes,
frisant l'ineptie, pour ne pas dire la turpitude!
Qui essaierait de le contester? le répertoire actuel des cafés-concerts ne
s'alimente généralement que de platitude et de honte. Presque partout des
pensées vulgaires, des aventures idiotes, des histoires d'amour bêtes, des
scènes d'ivrognes ou de gâteux, des situations grossières, des rengaines
ramassées chez les concierges, des charges de belles-mères ou de créanciers,
des crudités de maisons publiques ou des sous-entendus plus vils encore,
parfois même des refrains contre la religion ou, comble d'ignominie! des
hymnes, à la Liberté chantés par des artistes en goguette.
Si encore, sur un fond aussi mauvais, s'adaptait une forme convenable qui
voilât, qui atténuât ces défauts en leur donnant un tour gracieux, attrayant
; si, comme la plupart des chansonniers qui ont précédé et qui arrangeaient
sous des termes à la fois piquants et délicats des idées souvent prosaïques
et burlesques, les auteurs d'aujourd'hui, suivant le dicton populaire,
savaient faire passer le poisson avec la sauce, la morale y perdrait encore
; mais peut-être l'art y trouverait-il son compte d'un côté.
Au lieu de cela, quelle langue! Des termes de carrefour, des calembours
suant l'effort, des jargons de paysans, des jurons de charretiers, des
termes saugrenus d'argot, insérés de force et hurlant avec des rimes
martyrisées : tous les vices enfin qui, tant est que ce soit possible,
déparent encore la sottise.
La majorité des lecteurs étant convaincus de ce que j'avance, il serait
inutile d'en donner des échantillons. Mais à Sparte, pour dégoûter plus
efficacement les citoyens de l'ivrognerie, les magistrats faisaient promener
à travers les rues un esclave en état d'ébriété. Pourquoi donc
négligerions-nous d'aller passer une ou deux heures au café-concert dans le
but de nous instruire? La femme la plus honnête doit être d'autant moins
fâchée de sonder les mystères de ces dessous parisiens qu'elle n'y verra pas
le tableau tout à fait exact de ces soirées. Les horreurs, les stupidités
qui y foisonnent ont été gazées au point de les rendre supportables. On
dirait, non une représentation actuelle, mais une représentation d'il y a
cinq ou six ans, alors qu'il existait une Censure qui…. censurait. Mais, par
un petit travail de tête, par une sorte de multiplication morale, les
personnes qui ne vont jamais dans ces endroits se rendront facilement compte
de ce qu'ils sont, de ce qu'ils valent.
En tout cas, les lectrices qui acceptent n'ont nullement besoin de se
déranger. De leur fauteuil, elles jouiront du spectacle.
Nous voici à la porte. Déjà résonnent à nos oreilles ces suaves accents :
Je suis la sœur
De l'emballeur
Bien connu dans l'quartier
De la rue d' l'Échiquier.
Profitons du bruit, des bravos qui soulignent le départ de la chanteuse pour
nous installer le plus commodément possible. Négligeons les crieurs, les
vendeurs de toute sorte qui nous cornent aux oreilles, et ouvrons les yeux.
Voyez d'abord quelles prévenances on a pour le public, quels égards pour ces
cabotins.
Des deux côtés de la scène un écriteau annonce le titre du prochain morceau
et le nom de l'interprète. Une fois l'œuvre entendue, on glissera un autre
indicateur, et ainsi de suite jusqu'à la fin du spectacle.
Simple observation à propos des noms : ces artistes, les femmes surtout,
exhibent rarement leur nom de famille, mais bien des vocables de saints,
français ou romains, tels que : Fernand, Aimée, Virginie, Claudia, etc...
Comme nous pourrons nous en convaincre bientôt, tous les ridicules, toutes
les fantaisies, toutes les passions possèdent ici un... organe spécial.
Mais, si l'on n'a guère tenté de les analyser, la raison en est que des
compositions aussi excentriques échappent aux études, aux commentaires, aux
annotations.
Cependant, essayons de les grouper en sept ou huit genres, tant du côté des
hommes que du côté des dames, après avoir observé que, selon ce qui se passe
dans les théâtres de chant, ces genres portent le nom des artistes qui les
ont mis en relief. De même qu'on dit les Dugazon, les Falcon, les Nourrit,
les Duprez, les Faure, on dit les Bonnaire, les Amiati, les Paulus, les Debailleul. Chacun d'eux a son répertoire spécial ; et, quand un débutant se
présente à un directeur pour donner audition, on lui demande tout de suite
sous la bannière duquel de ces chefs il s'est rangé.
Qu'on reproche, après, leur orgueil à nos lanceurs de gaudrioles!
Seulement, bien que le succès les ait élevés au rang de types, sinon de
modèles, il serait malaisé d'attribuer à aucun d'eux un mérite, une
prédominance particulière. Dans un tel monde, l'opinion d'un homme de goût
est en raison inverse du succès du sujet.
Mais, trêve de réflexions! Voici le diseur de chansons sentimentales qui
apparaît.
Sans être doué d'une candeur extraordinaire, on voit tout de suite que nous
sommes loin de la romance de nos pères, de celle dont on a bercé notre
poétique enfance.
Certes, elle est demeurée longtemps en vogue, celle-là. Que de cœurs elle a
fait battre, que de pleurs elle a fait couler! que de mains elle a réunies!
Mais, hélas! après un règne florissant, tout de tendresse, de charmes et
d'illusions; après avoir été la consolatrice des reines et des risettes, des
commis et des étudiants, elle a eu le sort commun de toutes choses : elle
est tombée en décadence, pour n'être bientôt plus qu'un souvenir presque
ridicule. Par moments, elle renaît sous le luth de quelque barde rêveur ; et
je me rappellerai longtemps le chanteur Doria soupirant, aux ébahissements
de la foule, ces strophes d'amour :
Visage rose,
Bouche mi close,
De grands yeux bleus,
De blonds cheveux :
La taille fine
De ma divine
Tiendrait, je crois,
Dans mes dix doigts.
Mais, en regardant de près ces œuvres, on remarque que la romance s'est
ravalée. Plus de pages, d'écuyers et de capitaines, des amours d'épicier
sans grandeur, ni prestige. On dirait que les librettistes se sont inspirés
de Paul de Kock, si amusant, mais si vulgaire. Prenez, par exemple, les
aubades, les aveux d'amour dits avec tant de talent par Debailleul, et
répondez-moi si ce n'est pas le même commis de magasin amoureux de sa
modiste ou de sa bouquetière.
Ninon, c'est aujourd'hui ta fête;
Je n'ai, pour te la souhaiter,
Pu faire, hélas! aucune emplette;
Mais il faudra t'en contenter.
Heureusement, elle a bon cœur, cette Ninon. Elle se contenterait de rien.
Le critique ne devant avoir d'autre règle que l'impartialité, je confesse
que le refrain suivant est délicieux, même sans musique :
Voilà pourquoi, chère Ninette,
Ton amoureux vient, ce matin,
Avec un bouquet dans la main,
T'offrir un baiser pour ta fête.
C'est là une de ces parcelles d'or qu'on est heureux d'avoir à recueillir
dans ce fumier et à enchâsser précieusement. Par malheur, elles se font
rares dans le terrain que nous traversons. Est-ce parce que le Printemps,
les Blés d'or, l'Aurore vermeille ont été rabâchés par un tas d'agents de
police déguisés en chanteurs de cours qui nous réveillent dès l'aube et nous
poursuivent toute la journée? Cette réclame pourrait y avoir largement
contribué.
Charmantes pourtant étaient ces œuvres.
Il est à croire que la mine n'en est pas complètement épuisée ; mais quand
se fera le travail d'extraction?
De même pour les rêveries à la lune, les barcarolles, les nocturnes à Venise
et en Andalousie, morceaux dans lesquels, depuis l'éclosion du romantisme,
poètes et musiciens avaient répandu tant de gracieuses idées, tant
d'ineffables mélodies, tant de sémillantes roulades, tant de flots d'ivresse
et d'enchantement. Il est éteint pour le moment, ce flambeau de douce
poésie. Qui le rallumera?
En attendant, ce qui ne parait point destiné à lui redonner la vie, c'est
l'ornière dans laquelle verse et se traîne le chariot de l'amour.
J'ai le cœur qui déraille,
Comm' le train de
Versailles.
Joséphine, Joséphine,
Arrête ta machine, ou ben,
Tu f'ras dérailler le train
Et ce refrain :
Ursule,
Ursule,
J'ai l'cœur qui brûle.
Pour calmer de tels feux, il faut, vous l'avez deviné :
Une pompe,
Une pompe
A vapeur.
Avec toutes les vapeurs que causent aux gens sains d'esprit des inepties
pareilles, il y aurait de quoi éteindre l'incendie de tous les pitres
rassemblés.
Mais l'amour n'est pas seul, tant s'en faut, à inspirer des chansons, et
après l'amoureux, véritablement atteint au fond du cœur, il y a le gandin,
qui feint de l'être et ne comprend l'amour qu'au galop.
Fanatique de chic et de pose, il cherche du succès dans les bals et les
jardins publics, auprès des personnes plus faciles encore à avoir qu'à
éviter. Ce personnage est très connu au concert, et
Libert, entre autres,
excelle à en reproduire la nullité. Une fleur à la boutonnière, le pantalon
gris collant, le monocle à l'œil, un chapeau mou sur la tête, serré dans une
jaquette serpentine et ganté en couleur sang de bœuf, il accoste une dame à
brûle-pourpoint, et lui susurre d'un air gâteux :
Mad'moiselle, écoutez-moi donc;
J'veux vous offrir un verr' de Madère.
Mad'moiselle, écoutez-moi donc;
J'veux vous offrir un amer Picon.
Que lui répond-elle? Il va nous l'apprendre lui-même.
Non, monsieur, j' n' vous écoute pas.
Quand j'ai soif, je bois un verre d'eau claire;
Non, monsieur, j' n' vous écoute pas.
Quand j'ai faim, je mange un peu d' cervelas.
Sur l'offre qu'il lui fait de l'embrasser, elle lui applique un soufflet qui
termine sa... sérénade.
En toute franchise, ce type d'homme du monde gâteux est tellement idiot
qu'on se demande s'il ne serait pas spirituel.
Seulement, le plus étrange c'est de voir des jeunes gens soi-disant de noble
famille qui, portraiturés du haut des planches et injuriés autant qu'on peut
l'être, applaudissent avec enthousiasme leurs insulteurs.
Pour revenir aux morceaux de ce genre, on les tournait moins mal au début.
Un des premiers que j'aie entendu fredonner dans une sous-préfecture par un
jeune magistrat, c'est la chanson si connue qui débutait ainsi :
L'amant d'A. n'a qu'un défaut,
C'est d'aimer trop la friture,
Les bals à Valentino,
Et les courses en voiture.
Et ce refrain, d'un type si caractéristique :
Voyez ce beau garçon-là;
C'est l'amant d'A.
C'est l'amant d'A.;
Voyez ce beau garçon-là;
C'est l'amant d'A... manda.
Du même moule probablement sont sortis ces vers-ci :
Voilà le beau camélia,
Camélia,
Camélia,
Qu'Amélie a laissé tomber chez papa.
Ah! ah!
Quand on songe qu'à leur apparition, ces chansons furent taxées d'ineptie et
regardées comme des combles d'imbécillité, on est ébahi des progrès du goût.
En dépit de leurs affligeants jeux de mots, c'étaient là de purs
chefs-d'œuvre à côté des galanteries atroces qu'on débite de nos jours.
A l'amour ou aux amourettes, succèdent toujours les libations. Aussi
n'est-il pas étonnant d'entendre louer Bacchus par les ténors, les barytons,
quelquefois même par les basses.
Le baryton adopte généralement la valse, qu'il gonfle et lance de façon à
casser les vitres :
Allons, garçon, morbleu!
Verse-nous du Bourgogne.
Ce vin rougit la trogne,
Et met la tête en feu.
Ou, comme dans le Petit bleu,
L' p'tit bleu,
L' p'tit bleu, eu, eu,
Ça vous ra a a a avigote ;
Ça vous ra, rara, ra,
Ca vous ravigote un peu,
Ça vous met la tête en feu.
Avez-vous remarqué que tous ces vins mettent la tête en feu? Gare à nous!
Au ténor revient plus spécialement la polka, sans doute à cause de sa
légèreté.
Qui ne se rappelle le succès épique du Vin de Bordeaux?
Lorsque Debailleul avait attaqué le refrain :
C'est le petit vin de Bordeaux
toute la salle lui répondait :
Oh! oh! oh! oh!
Le premier reprenait alors :
Bien mieux que le Malaga...
– Ah! ah! ah! ah!
– Bien mieux que le Château-Margaux...
– Oh! oh! oh! oh!
– J'aime ce petit vin-là.
– Ah! ah! ah! ah!
Mais le vin, si petit vin soit-il, fait peu à peu perdre la raison. Aussi
l'homme gris abonde-t-il sur ces scènes, où on le désigne sous le nom
charmant de poivrot. La face rougie, le nez proéminent, coiffé à demi d'un
chapeau écrasé, Bourgès, le roi des buveurs, titube, dodeline de la tête,
bredouille en ricanant quelques phrases de parlé et trouve la force de
grogner entre deux hoquets :
J'avais mon pompon,
En r'venant d'Suresne;
Tout l'long d'la Seine,
J'sentais qu'j'étais rond.
J'avais mon pompon
En r'venant d'Suresne;
Tout l'long de la Seine
J'sentais qu'j'étais rond.
Ou bien :
Célestin
Était plein
Su'l'boulevard de la Villette.
Il avait mis sa galette
Chez l'marchand d'vin du coin.
Célestin
Était plein
Su'l'boulevard de la Villette.
Su'l'boulevard de la Villette
Célestin
Était plein.
Ou mieux encore :
Une vieill' chopinette
De Bourgogne ou d'Bordeaux,
Oh! oh! oh! oh!
Ça vous met en goguette,
Ça vous tap' su' l' coco
Oh! oh! oh! oh!
On devine le respect que ces licheurs professent, en leur ivresse, pour les
personnes ou les choses. En un tel état, on ne connaît plus rien. Femmes
mariées, jeunes filles, parents, religion, morale : ils crachent, j'allais
dire : ils vomissent sur tout ; et, s'ils rencontrent, dans leurs excursions
fantaisistes à travers Paris, la statue équestre d'un ancien monarque :
Henri IV ou Louis XIII, par exemple, ils l'apostrophent ignoblement :
Descends de ton cheval, eh! feignant.
N'est-ce pas pire que l'ordure?
A force de se griser, on finit par se détraquer complètement et par devenir
idiot. Ce type ne manque pas non plus.
Qui n'a pas vu, aux Champs-Élysées,
Duhem vêtu de noir chanter, en lançant
d'une façon alternée un bras et une jambe, ces vers, stupéfiants d'insanité
et enrichis, la plupart, de calembours :
Titine est née à Grenelle,
Tant mieux pour elle!
Et Guguss' nez aplati,
Tant pis pour lui!
Titine aim' le vermicelle,
Tant mieux pour elle!
Guguss' le macaroni,
Tant pis pour lui!
Titine port' d' la flanelle,
Tant mieux pour elle!
Et Guguss' Port' Saint-Denis,
Tant pis pour lui!
Et une trentaine de couplets de ce calibre.
Mais, en ce genre, celui qui est passé incontestablement maître et s'est
rendu célèbre dans le monde entier, tant par ses nombreuses créations que
par ses procès a réclame, c'est le landais
Paulus, aux cheveux ras, leste
comme un chevreuil, endiablé comme Pasquin et doué d'une voix de ténor
criard. A peine un jeune écrivain se sent-il la force d'aborder ce souverain
acclamé ; et je préfère céder la parole à l'un de nos confrères du journal
le Temps.
Voici comment M. Anatole France nous rend compte d'une soirée passée ou,
plutôt, d'une chanson en vogue entendue à l'Alcazar
d'été [9, avenue Gabriel] :
«Paulus c'est tout dire. Il serait superflu de vanter sa diction mordante et
l'agilité précise de ses gestes. Il ne reste plus rien à vous apprendre, ni
sur sa voix de cuivre, ni sur son visage glabre et ferme, latin comme son
nom, face de consul ou de nonce, qui reste grave au repos et sur laquelle la
grimace, bien qu'habituelle, semble pourtant étrangère. L'histrion Paulus
est connu de tout l'univers. Quant à la chanson qu'il a rendue fameuse, et
que Paris porte aux nues, il faut confesser à la face du monde qu'elle est
accomplie de tous points. Elle est graveleuse et patriotique ; elle est
inepte ; elle est ignoble. Le monstre louche que maudit Nicolas, la honteuse
équivoque, y répand son venin le plus fétide. Cette chanson offense toutes
les pudeurs, celle des patriotes, celle des honnêtes gens et celle des
voluptueux. Il n'y manque aucune laideur, et, comme Boulanger y rime à
admirer, c'est l'hymne des braillards, c'est la marseillaise des mitrons et
des patronnets, des bobines et des calicots qui pensent régénérer la France.
Tout le public de l'Alcazar est transporté d'enthousiasme et d'ahurissement
quand Paulus chante en galopant sur un cheval imaginaire :
Ma sœur qu'aim' les pompiers,
Acclam' ces fiers troupiers.
Ma tendre épouse bat des mains
Quand défilent les saint-cyriens,
Ma bell'mèr' pouss' des cris
En r'luquant les spahis;
Moi j'faisais qu'admirer
Notr' brav' général….
Alors, ce sont des cris, des hurlements, des chapeaux en l'air, une
agitation qu'explique seule cette maxime de M. Paul Hervieu : «C'est le
propre de l'espèce humaine d'exagérer sa bêtise naturelle avec une
insouciance joyeuse et de chercher les prétextes à faire beaucoup de bruit
pour rien.»
Le grand Paulus poursuit avec l'orgueilleuse satisfaction d'un homme qui,
mêlé à des événements publics, concourt au salut et à la grandeur de sa
patrie; artiste et citoyen, il chante fièrement :
Ma sœur, qu'était en train,
Ram'nait un fantassin;
Ma fille, qu'avait son plumet,
Sur un cuirassier s'appuyait.
Ma femme sans façon
Embrassait un dragon,
Ma bell'-mère au p'tit trot,
Galopait au bras d'un turco.»
On ne saurait pousser plus loin la critique.
S'il m'était permis d'y ajouter quelque chose, je dirais que
M. Paulus
(est-ce oui on non à son éloge?) n'a jamais égalé, même en Revenant de la
Revue, le type qu'il avait créé dans la Chaussée Clignancourt, sans compter
que cette dernière chanson ne dut sa vogue qu'à elle-même et à son
interprète.
C'est donc là qu'il a donné, à mon avis, la quintessence, le sublime de son
excentricité.
Il y raconte, avec des gestes d'exorcisé, la rencontre qu'il fit à
Montmartre d'une jeune fille.
Pour un début, on le voit déjà, c'est simple et naïf comme une histoire de
la Bible.
Un soir d'été, rue Poissonnière,
Je remontais tranquillement;
J'avais bu du vin et d' la bière;
J'étais gai, j'avais le cœur content.
Tout à coup, j'vois mams'elle Rose
Qui s'en r'tournait chez son papa;
Elle m'a regardé comm' ça,
Et vous comprenez bien la chose.
Pour comprendre la chose (et encore!) il faut voir Paulus gambader, cligner
mystérieusement de l'œil et balancer la tête, aux coups saccadés des
cymbales. Mais passons au refrain, un refrain de douze vers, aussi long que
la plus longue strophe.
En clignant d' l'œil, au détour
De la chaussé' Clignancourt,
Le soir d'un beau dimanche,
Près de la Reine blanche (I).
En clignant d' l'œil, au détour
De la chaussé' Clignancourt,
Sur le parcours
De la chaussé' Clignancourt;
Oui, c'est près de l'Élysée,
Au détour de la chaussée,
Qu'elle m'a chaussé
Sur la chaussé' Clignancourt.
I1 accoste l'ouvrière et (c'était inévitable) lui déclare son amour. Bien
plus, la jugeant honnête, il lui demande sa main. Admirez l'innocence et la
bonté de cet enfant.
La bell' me dit : La chose est claire,
J' veux bien vous épouser ; seul'ment,
Faudrait en parler à mon père
Et l' demander à ma maman,
A ma bonn' maman.
Ici une courte halte pour remarquer avec quel art les auteurs de cette
idylle exploitent la figure littéraire dite répétition.
Au mêm' moment, sa maman même
Qui s' promenait en ce moment,
Lui dit : s'il t'aime énormément
Faudra l'épouser, puisqu'il t'aime.
Pas difficile sur le choix d'un gendre, cette mère-là.
Le mariage eut lieu. Écoutez-en la description.
Vrai, c'était un' joli' fête.
Y avait du punch et du pomard.
On s' piquait l' nez dans son assiette.
C'était un' noc' un peu chicard;
Vrai, c'était chicard.
La sympathie de l'époux pour sa nouvelle parenté s'exhale avec une franchise
inimaginable.
Ma bell' mère était très aimable.
Paraît qu'elle ador' le bon vin,
C'est pt' être ben pour ça qu'à la fin
On l'a retrouvé' sous la table.
Et, comme épilogue, cet époux, qui a eu six bébés, leur réserve tout
bêtement ce conseil, quand ils lui parleront mariage :
Si vous voulez un' ménagère,
Le dimanche, allez faire un tour
Auprès d' la chaussée Clignancourt;
C'est là qu' j'ai rencontré votre mère.
Qui n'en demeurerait bête? Les élèves de nos collèges consacrent de longues
heures à souligner, à commenter les beautés de Virgile ou de Sophocle.
Devant des productions semblables, on pourrait aisément reprendre ce système
au rebours, c'est-à-dire dénombrer les vices de fond et de langage.
Et l'on n'arriverait pas à en faire la somme.
Comme contraste à ces élucubrations, certains artistes viennent, les bras
pendants, presque sans gestes, mais avec des regards significatifs, débiter
des monologues en prose ou en soi-disant vers, ou même en deux ou trois
langues. Tous ne sont pas (tant s'en faut!) aussi convenables, aussi habiles
que M.
Perrin, de l'Eldorado, si connu pour son élocution rapide et
tonitruante. Alors ouvriers en grève, voyous amenés au poste de police,
pâles raseurs de clubs débitant des insanités contre la religion et ses
ministres, toute la gueuserie défile, égrenant des stances malsaines et
pitoyables.
Citons ici : Rivoire, absolument impayable, sinon par le choix de ses
couplets, du moins par la musique dont il les accompagne ;
Sulbac, que n'a
que trop immortalisé sa mortelle complainte de La digue diguedon ;
Réval le
raisonneur, qui vient, après boire, philosopher épicuriennement sur l'amour,
le repos, la politique, et lâcher, avec un flegme imperturbable, des
couplets, stupéfiants de sous-entendus comme :
J' travaille jamais entre mes repas.
enfin,
Bruant, surnommé (que de choses dans ces deux mots!) le chansonnier
éditeur. C'est lui qui lance et vend ses produits. Trois hommes en un! Aussi
a-t-il acquis une popularité colossale, entre la Porte Saint-Denis et les
abattoirs de la Villette. Le certain talent qu'il a explique seul qu'il ne
soit pas encore député.
C'est à cette catégorie que se rattachent :
Ouvrard, le désopilant Bergeracois, jouant d'ordinaire les soldats ou les paysans ; Garnier, dont
Paulus a dit (que l'histoire se le rappelle!) «C'est un malin, celui-là!» ;
Brunin, la girafe changée en homme, dont la tête touche les frises, et les
bras le plancher, et qui, sous la blouse du boulanger ou sous les atours
d'une odalisque, plie, contourne sa taille, la rapetisse, la déploie en
miaulant, en glapissant, en roucoulant même de la plus étrange façon.
J'ai dit odalisque. Oui, il y a là des artistes hermaphrodites, hommes en
dessous, femmes au-dessus. Demandez-le à Urbain et à Chrétienni, dont le
premier se déguise si bien en de concierge usée par les ans et le service,
tandis que le second, paré comme une lorette qui va s'exhiber au Jardin de
Paris, décoche avec de fulgurantes œillades des refrains à faire pâmer un
cœur de vingt ans.
D'autres se présentent en épiciers, en valets de chambre, en concierges,
avec blouse, béret, balai et plumeau. Leur thème ordinaire est qu'il faut le
plus possible (et ils enseignent la recette) agacer, duper, exploiter les
clients, les locataires et les maîtres.
Jugez comme toute la gent domestique qui pullule dans certaines salles et y
occupe même les premières loges applaudit aux débordements de ces parasites,
leurs confrères.
D'autres enfin, à la suite de Chaillier, le petit bossu, en habit de
cérémonie ou en simple tenue de ville, déversent, sous forme de rondeaux,
des satires sur toutes les classes de
la société qui les importunent.
Chaque fin de strophe recèle une goutte de venin qui part et produit son
mal... de fou rire.
En fait de musique, il n'y en a là que l'apparence. L'orchestre accompagne
en sourdine, de façon à ce que les mots soigneusement articulés se détachent
avec plus de force.
C'est un des répertoires les plus fins, les plus gaulois. Certaines pièces y
sont très originalement troussées et se terminent par des moralités de...
l'autre monde.
Après ces quelques esquisses d'hommes, au tour des dames, réservées ainsi
pour la bonne bouche! Sans aucun orgueil (au contraire), je dois reconnaître
que, dans cette partie, elles sont inférieures à notre sexe. La raison en
est que, malgré leur émancipation et la meilleure volonté de certaines,
malgré leurs façons délurées de faire tournoyer leurs robes et leurs
cheveux, de lever la jambe et même de crier très fort, elles ne peuvent se
disloquer, grimacer et hurler aussi abominablement que leurs partenaires
mâles.
Les genres sont corrélatifs aux précédents.
Il y a d'abord l'ingénue. On le comprend sans peine : si l'ingénue est tant
soit peu admissible sur les scènes de théâtre, où la tenue est généralement
correcte et parfois académique, au café-concert, elle semble plus que
ridicule, surtout quand une fillette, qui a déjà eu deux ou trois amants
vient, dès le lever du rideau, piailler d'une voix somnolente :
Mon p'tit Janot, tu sais comm' je suis bête.
Du reste, la femme ne prend ce rôle, que pour essayer sa voix, s'habituer
aux planches, souvent même pour les quitter.
Le genre de compositions auquel
Mme Judic, la ravissante actrice des
Variétés, a donné un si inimitable relief est certainement le plus gracieux,
le plus charmant qui soit au concert. Aucun ne se prête davantage aux poses
langoureuses, aux regards provocants, aux effets de toute sorte. Lorsqu'à un
joli organe se joint une taille agréablement moulée, une physionomie
expressive, de beaux yeux et des toilettes à l'avenant, on ne tarde pas à
acquérir de la réputation.
Tel a été le sort de
Mlle Duparc.
Avec quel sentiment exquis elle détaille :
Mon p'tit pioupiou, Demandez mon
aile à papa, Le Bréviaire, et même un morceau aux dessous épicés, comme
Les
allumettes du général ! Il y a là certainement des défauts, des étrangetés de
style ; mais que de tours originaux et faciles! Le ton est généralement
moral, et, si l'on n'avait que de pareilles œuvres à signaler, on bénirait
le siècle qui vous a permis de les entendre.
Connaissez-vous Les trois layettes ? C'est l'histoire d'un jeune homme qui,
épris d'une demoiselle de magasin (toujours ce monde-là), va la trouver au
rayon de la lingerie et demande à choisir un trousseau d'enfant.
Il me dit d'une voix discrète :
C'est fort singulier, j'en conviens,
Je viens, mademoiselle, je viens
Pour acheter une layette.
La jeune fille le sert selon ses désirs. Mais, le lendemain, il revient en
choisir une autre ; le surlendemain, une troisième. Puis, sur l'étonnement
naturel de la commise, il lui déclare que, si elle veut bien se marier avec
lui, ces layettes serviront à l'enfant qu'ils auront ensemble.
Mélange de candeur et de toupet!
Comme elle était bonne et douce autant que belle, elle l'agréa. Il est même
à croire qu'ils furent heureux et eurent autant d'enfants que de… layettes.
Très gentille trouvaille, n'est-ce pas?
Tout en jouant les fiancées, notre divette joue aussi les jeunes mariées, et
s'est fait notamment un grand succès avec ses fameuses Écrevisses, dont
d'innombrables salles ont répété le refrain :
Je te promets mille délices;
Viens; je te paierai des primeurs.
Nous mangerons des écrevisses
Au café des Ambassadeurs.
La jolie Mlle Paula Brébion est en train de se tailler dans ce répertoire
une éclatante réputation. Nul doute qu'avant peu de temps elle ne soit
complètement classée parmi les étoiles de première grandeur. L'élégance de
ses formes, la distinction de sa personne, les rares qualités de sa voix :
tout l'y prédestine, et nous le souhaitons.
J'aurais le plus vif plaisir à m'arrêter dans cette galerie ; mais, pareil
au gardien qui fait visiter un musée, je dois passer promptement à d'autres
tableaux.
Celui qui attire le plus l'œil, qui émoustille le plus les cerveaux, c'est
la coquette, disons, même la cocotte. Sous des toilettes tapageuses
empruntées aux modes les plus nouvelles, avec des chapeaux surmontés de
fantastiques panaches, un luxe éblouissant d'atours, de bracelets et de
bijoux, la femme vient célébrer la jeunesse, le plaisir d'être belle, riche,
aimée et… entretenue. Son visage pétri de roses, ses épaules blanches et
potelées, ses yeux brillants, sa poitrine en saillie, ses bras arrondis
comme pour étreindre, ses jambes qui se trémoussent avec entrain : tout
dénote chez elle, l'amour du rire, des franches lippées.
Symbole de la folie, de la vie parisienne agitant ses grelots, convoquant
autour d'elle quiconque veut folâtrer, se laissant entraîner par tout garçon
qui porte la fleur à la boutonnière et dont les poches résonnent d'écus,
courant du cabinet particulier au bal et du bal aux agréables siestes du
boudoir. A elle le champagne, les parties en canot, les fêtes bruyantes, les
raffinements de toute sorte! Comme elle chérit celui qui lui permet de mener
ainsi la vie à grandes guides!
Entendez-la chanter son amant :
Il descend d' l'Empereur de Chine;
Il est riche comme Crésus;
Il a des mines d'albumine,
Et n' va jamais en omnibus.
Voilà son idéal, à elle, idéal qu'elle exprime avec un mélange de phrases
magnifiques et de locutions triviales, s'ébaudissant devant un éventail de
trente louis, comme devant une omelette aux fines herbes.
Il semblerait que cet emploi dût être le plus commun de tous ceux qui
illustrent nos tréteaux. Il n'en est rien. Certains concerts, au contraire,
en sont dépourvus. Est-ce donc de fraîcheur, de verve, de galanterie que nos
chanteuses manquent sur les planches? Mystère. Quant à celles qui tiennent
haut le riant drapeau de l'existence demi mondaine, on ne peut souhaiter
qu'une chose : c'est qu'elles soient aussi agréables en particulier,
qu'elles se montrent appétissantes en public.
C'est très coquettement aussi que le travesti est porté par plusieurs dames,
déguisées par là même en gandins, en pifferari, en bergers, en pages Louis
XV, en officiers, etc.
Pour briller là-dessous, il est indispensable d'avoir des jambes, des formes
capables d'affronter la critique des lorgnettes. Ce costume est frais,
rajeunissant, et parfois une femme d'un âge marqué y prend un aspect de
chérubin. Quelques-unes, entre autres Mlle Marty, excellente chanteuse de
tyroliennes, et la toute jeune Mlle Laugé, tiennent en main un instrument,
tel que biniou, viole, clairon ou mandoline, dont elles tirent gracieusement
de gentilles ritournelles.
Que si quelques autres gardent en hommes leurs boucles d'oreilles ou leurs
bracelets, c'est moins par distraction que pour ne pas avoir, en rentrant
dans leur loge, l'ennui de les chercher…, trop longtemps.
De plus, elles ne sont pas rivées au travesti et jouent ordinairement dans
la soirée un rôle
en robe.
Viennent ensuite les paysannes, pas même les paysannes de Watteau, nais des
paysannes véritables, presque sérieuses, en jupon court, en bonnet, ou en
fichu, en caraco d'indienne et en sabots. Les femmes, sous cet attifement,
me paraissent moins vraies qu'ailleurs. Quant à celles qui exhibent une
prestance de nourrice, soit dit sans calembour! je n'aime pas le lait.
C'est dans la paysannerie que se donne le plus librement carrière la
fantaisie linguistique des auteurs. On n'a presque plus de mots français,
nais un patois épouvantable; et, ma foi, ce baragouin d'Auvergnate ou de
Picarde mêlant ses poules et ses vaches à son amour pour Pierre ou Colas, ne
peut plaire que médiocrement à des gens à peu près urbanisés.
De ces chanteuses-là se rapprochent un peu celles que j'appellerai tout
crûment des braillardes. Ce genre exige un extérieur d'un volume large,
massif, imposant, une face de buveuse et une bouche d'enfer. Les quelques
interprètes qui l'exploitent agitent leurs gros bras nus de droite à gauche
comme des balayeuses, tapent violemment dans leurs mains et, d'une voix à
assourdir le paradis... de la salle, lancent des couplets comme celui-ci :
J'suis mariée avec un homme
Qui porte l' doux nom de Victor.
Mais c' qui m'agace, c' qui m'assomme,
C'est qu'il a l' défaut d' ronfler fort.
En dormant il fait tant d'vacarme
Qu'il effraye les gens du quartier,
Et que, pour calmer leur alarme,
J'suis obligée de leur répéter :
C'est Victor qui ronfl', l' cher trésor;
C'est Victor qui dort,
C'est d' son nez qui ça sort.
Le refrain, cité au commencement de la soirée, sur La sœur de l'emballeur,
était un de ces morceaux primitifs et typiques, de même que les suivants,
qui me paraissent provenir d'une souche commune :
On a liché pas mal de litr' à seize.
Garçon, un d'mi-siphon,
Un verr' d'vin et d' la groseille!
Écoutez enfin celui-ci :
Albert, Albert,
Tu ressembl's à mon frèr'
Et mon frère à ta mèr',
Et ma mère à ta sœur.
Pendant deux ans, le public du café des Ambassadeurs a réclamé ce refrain à
Mme Faure, et, bon gré, mal gré, elle le réservait aux appétits en délire.
Enlevez aux femmes de la susdite catégorie la rudesse de leur accent,
l'opulence de leurs formes ; rendez-les plus jeunes, plus souples, et vous
aurez les nerveuses ou épileptiques, comme Mme Heps et quelques autres. Le
moindre sujet leur fournit un prétexte à s'agiter, se tortiller, à se
désosser. On ne peut saisir une phrase de ce qu'elles disent, tant leur
prononciation est rapide, saccadée ; mais tout chez elles signifie : «Ça m'
chatouille, ça m'agace, ça m'asticote.» Vraies torpilles, dont le contact
semble dangereux. Seulement, quand elles se sont ainsi trémoussées pendant
une dizaine de minutes devant la rampe comme des papillons autour d'une
flamme, elles doivent rentrer dans les coulisses avec plaisir.
Dirai-je avoir vu au concert des artistes prises de vin et narrant, avec des
gestes dégoûtants, les divers épisodes d'une noce de banlieue où tout le
monde s'était grisé? On le croira facilement : c'était horrible. Ces
rôles-là répugnent chez l'homme ; chez la femme, ils dépassent les bornes de
la licence.
Il est à croire qu'ils se produisent rarement, mais c'est déjà trop que
quelquefois.
Ne serait-ce que pour donner satisfaction à tous les goûts et rassurer les
personnes qu'effrayerait un programme trop épicé, on engage aussi des dames
pour dire des airs d'opéra, d'opéra-comique. Faust, l'Africaine, Galathée,
Mignon, les Noces, de Jeannette, sont mis à contribution et souvent d'une
façon remarquable.
Mais certains auditeurs qu'horripile la musique dite sérieuse, oubliant
toutes convenances, se mettent à protester, prétendant qu'ils ne sont venus
que pour rire, pour rigoler, et que, par conséquent, on les vole. D'autres
ripostent, par sympathie de mélomane ou par respect pour la justice. De là,
des discussions, des querelles, sinon très courtoises, du moins très drôles,
sur la valeur des différentes musiques.
Mais quel courage ne faut-il pas pour rester en scène et égrener des trilles
devant ce tohu-bohu.
Aux airs d'opéra se rattachent, par plus d'un côté, les stances patriotiques
: Le Clairon, de Paul Déroulède, par exemple ; Reischoften, les Complaintes
sur l'Alsace et la Lorraine, et tous ces morceaux que maints auteurs ne
manquent jamais de lancer, à chaque occasion que leur fournit la politique.
La guerre, l'invasion et tout ce qui s'ensuit en bien et en mal, leur
paraissent une mine excellente à exploiter. Quel que soit le mobile qui les
fait agir, le chauvinisme vaut bien d'autres cordes. Mme Amiati est la
prêtresse consacrée de cette poésie. Une taille élégante, une figure
régulière et digne, un air de vague mélancolie : tout en elle se prête à ce
rôle. Sa voix possède un charme, une émotion qui vous pénètrent, vous
arrachent des larmes et vous poussent à l'héroïsme. Dans ces cafés, lieux de
vulgaires jouissances, est-ce un mince mérite de célébrer le courage, la
résignation, les vertus chevaleresques. – Non. Dire qu'elle est applaudie
autant qu'elle le mérite serait exagéré ; mais elle l'est assez pour prouver
que le public a parfois bon goût. Je ne l'ai jamais vue en amazone. Je me la
figure bien gracieuse, bien entraînante sous ce costume et dans ce rôle.
Puisque nous sommes en train de regarder les visages attrayants et les rôles
d'un peu de valeur, nous allons nous arrêter sur l'un des rares sommets qui
émergent de la platitude de ces lieux. L'artiste dont je vais prononcer le
nom est, en effet, de celles qui font époque.
Thérésa, chacun l'a nommée, est la plus haute personnification de l'art
lyrique au café-concert. Le caractère original, étrange qu'elle imprima dès
le début aux chansons créées par elle, la vogue rapide qu'elle obtint par
son talent, ses additions aux Tuileries devant l'empereur et la cour ; ce
succès qui l'accompagna comme actrice sur de grandes scènes : tout a
contribué à lui assurer dans ce monde spécial une juste prééminence, et à la
faire appeler : la chanteuse populaire, titre que de longtemps,
croyons-nous, aucune autre ne retrouvera.
Son répertoire est, d'ailleurs, aussi varié que sa physionomie : gouailleur,
canaille, tendre ou sublime : Rien n'est sacré pour un sapeur ; C'est dans
le nez qu'ça m'chatouille ; J'ai tué mon capitaine, et d'autres œuvres, trop
nombreuses pour les citer, dénotent chez cette artiste une incomparable
richesse d'accents, de gestes, d'intonations et, pour ainsi dire, cette
omniscience où l'on reconnaît le génie. Sa voix, ordinairement mâle, forte,
vigoureuse, se transforme en un organe doux, câlin, souffrant. Elle lance un
hymne comme elle roucoule une romance.
Malgré cette facilité à changer de personnage et de registre, et en vertu
même de son physique, la note qui domine est la note grave. Elle est…. trop
massive, trop puissante pour dire naturellement des couplets lestes. Les
dire, passe encore, mais les mimer? Qu'a-t-elle de commun avec une gentille
fauvette? Aussi est-ce dans les morceaux sérieux, dramatiques, héroïques,
qu'elle est complète, et qu'elle a obtenu ses plus beaux triomphes.
Fille du peuple, toujours prête à s'attendrir sur ses douleurs comme à
célébrer ses hauts faits, sa poitrine se gonfle d'indignation ou sa paupière
s'humecte de larmes. Quiconque l'a entendue chanter : Moi aussi, j'ai passé
par là a connu toutes les émotions que peut causer aux humains la parole
humaine. Cri du cœur foncièrement vrai, admirablement détaillé! Et c'est
encore plus par des pleurs que par des bravos que l'auditoire manifeste son
accord, sa sympathie avec l'interprète de ses intimes sentiments.
Quant à ses chansons à ses rengaines en lonlaire lonla, en tirelaouli,
tirelaoula, je ne sais si je manque d'un sens commun aux autres mortels ;
mais elles me paraissent tout à fait bêtes, vulgaires, ridicules, horribles,
sans compter que la répétition fréquente de ces syllabes qui ne signifient
rien est pour l'oreille une cause d'énervante monotonie et de vifs
agacements.
Ainsi qu'un de mes jeunes confrères, je souhaiterais d'entendre
Thérésa
entonner la Marseillaise sur un champ de bataille, pour tout de bon, comme
elle doit dire, si, par mes théories, je ne préférais un homme, un jeune
homme surtout, dans ce rôle. Plutôt un Achille qu'une Mégère! Néanmoins,
l'idée de cette mère Gigogne se redressant pour repousser l'envahisseur
offre, j'en conviens, un certain sublime.
Pour terminer cette esquisse, hélas! si imparfaite, d'une de nos premières
célébrités artistiques, je dirai que la première qualité de
Thérésa est le
naturel. Elle possède comme pas une le goût, je dirai mieux : l'instinct de
la nuance dans l'expression, le regard, le geste. Au café-concert surtout,
où l'on n'est plus à compter les acteurs travestis en pasquins, en gâteux,
en pitres et en clowns, Thérésa sait faire vibrer savamment les cordes de la
tendresse, de la vaillance, de l'amour. Mais souhaitons sincèrement qu'elle
ne descende pas trop dans le choix des chansons qu'elle veut créer. Elle est
devenue populaire sans presque l'avoir cherché. En cherchant à le rester,
elle manquerait son effet et sa destinée. Qu'elle se consulte seule! Et plus
elle sera grande, noble et humaine, plus le public la comprendra,
l'applaudira.
Avant d'abandonner ces parages, donnons une mention à Mme Juana, qu'un de
mes confrères a surnommée la fausse
Thérésa, mais qui n'en est pas moins
très goûtée. Elle affectionne les amours étranges, dramatiques des
bohémiennes et des andalouses. C'est la Carmen des beuglants.
Que dire de Mlle Bonnaire?
Laissons M. Vaucaire nous la dépeindre :
«Mlle Bonnaire est tellement à part qu'elle mérite une étude complète,
analysée et raisonnée de sa personne et de son talent.
Son côté vraiment comique, c'est l'ahurissement.
Elle arrive en scène, la bouche bée, l'œil grand, ouvert, interrogateur,
comme si elle allait dire au public : «Eh bien! qu'est-ce qu'il y a de
cassé? Pourquoi êtes-vous là et moi ici? Je vais vous chanter quelque chose
d'étonnant. Tâchez de comprendre.»
Puis elle fait un geste de gamin dissipé qui en veut à son maître d'école et
lance à toute volée, subitement :
Tiens! qu'est c' qu'j' vois; c'est ma photographie.
Il y a tant de vraie bonne humeur que sa gaieté se communique et qu'elle
force tout son monde à rire.
Mais cela ne suffisait pas à son ambition. Être au théâtre, dans un vrai
théâtre, loin des brouillards du tabac et des gens couverts. Assez de
café-concert comme cela!
Alors M. Fleury lui fit accepter le rôle d'Angélina dans Coco-Félé. – Mlle
Bonnaire est une artiste accomplie.»
Continuons maintenant notre revue.
Certaines dames se sont fait une spécialité des Valses chantées en travesti
ou en toilette de bal. Le sujet en est invariablement le même : le plaisir,
l'amour et le vin, surtout les deux premiers. La roue de l'orgue amène
presque toujours ces effluves de tendresse :
Valsez, fillettes,
Valsez, coquettes.
ou :
C'est la nuit, ma charmante;
Rêvons au bord des flots.
ou encore :
Viens dans mes bras,
Que je t'emporte!
D'ordinaire, l'idée est traitée avec un sans-façon de langue, une mièvrerie,
une candeur désolante, et, ce qui pis est, exécutée par l'artiste dans un
encadrement de grimaces affreusement ridicules. Mais enfin, c'est un des
genres dont on a le moins à rougir.
Il est vrai qu'en ces morceaux, plus que dans n'importe quels autres, la
musique est le principal. Elle vous enveloppe d'une atmosphère enivrante et
chaude ; et, en fredonnant ces filandreuses mélodies, on se surprend à se
balancer, prêt à serrer la taille de sa voisine pour tourner avec elle
voluptueusement.
A ce chapitre des airs de danse, joignons-en deux très répandus : la polka
et le quadrille.
La polka est toujours un air de marche ; ce qui lui donne un mouvement de
vive gaieté, comme dans la Parisienne, et même une impétuosité guerrière,
comme dans les Volontaires :
Ils marchent crânement,
Nos gentils volontaires,
Lorsque le régiment
Se met en mouvement.
Chacun en voit d'ici l'effet. Sautillant, saccadé, le rythme anime, scande
les paroles, les rend alertes et pittoresques. Le refrain surtout acquiert
une force considérable. Le public l'entonne et le suit, soit en fredonnant
ou en sifflant, soit à coup de cannes, de talons et de cuillers.
Si nous quittons les chants à une voix, nous trouvons d'abord les duos.
Abstraction faite de ceux qu'on emprunte aux répertoires d'opérettes,
d'opéras-comiques, ces morceaux sont galants, érotiques, la plupart du temps
d'une expression outrée et souvent graveleux. On en cite néanmoins de très
gentils, de très franchement, très sainement comiques. La voix de ténor, de
baryton, alternant avec la voix de contralto ou de soprano, permet les plus
drôles d'effets. M.
Bruet et Mme Rivière, M. Ducreux et Mme Giraldy forment
: les premiers, un ancien ; les seconds, un nouveau couple qui, chacun,
s'est acquis dans ce genre une très légitime notoriété.
Pour le quadrille, il suppose, étymologiquement, quatre personnes au moins.
Elles s'y trouvent quelquefois, mais, d'habitude, il n'y en a que deux.
D'ordinaire, c'est la paysanne, dont nous avons ébauché plus haut les
traits, et un paysan, un artisan quelconque, un mitron, un boulanger. D'une
taille haute, efflanquée, vêtu d'une chemise, d'une blouse qui lui descend
jusqu'aux genoux, il lance derrière lui ses longs bras terminés par
d'énormes pattes, les croise, les ramène sous son menton et compose avec sa
dame, sa patronne, des avant-deux d'une hardiesse qui déride les gens de
pire volonté. Vraiment extraordinaires, les chassés-croisés, les
enlacements, les pirouettes qu'ils font en chantant,
LUI :
Mams'elle, si vous vouliez,
Si vous vouliez
Vous marier,
Vrai, comm' j' m'appelle Nicaise,
J'en s'rais content, ben aise;
Mams'elle, si vous vouliez
Si vous vouliez
Vous marier,
Je serais bien heureux
D'être votre épouseux.
ELLE :
Monsieur, si tu voulais,
Si tu voulais
Te marier,
Vrai, comm' j' m'appell' Thérèse,
J'en serais content', ben aise;
Monsieur, si tu voulais,
Si tu voulais,
Te marier,
J'aurais, je crois, du goût
A vous voir mon époux.
Alors, tandis qu'avec des poses effrontées, de terribles déhanchements, des
contorsions diaboliques, des haut-le-pied, des haut-le-bras, tous les deux
ou tous les quatre à l'occasion se livrent à une bacchanale effrénée, la
foule applaudit, s'agite, se trémousse, excite ces jouteurs galants, et
redemande par des hurrahs de nouvelles pirouettes, de nouvelles acrobaties,
jusqu'à ce qu'ils soient rendus, affaissés.
Nul besoin d'ajouter qu'on se croirait dans une fantastique salle d'orgies
et que les directeurs se frottent les mains en voyant les verres si bien se
sécher et le public raffoler tant de leur personnel.
De pareils artistes, la transition est facile à ceux qui opèrent entre les
deux parties de la soirée : danseurs de profession, clowns, équilibristes,
souleveurs de poids, enfants prodiges, lutteurs anglais, gaillards aux reins
solides qui se promènent sur la corde, montent les uns sur les autres,
jouent avec des bouteilles et des poignards.
Comme il ne se dégage de là aucun sens psychologique et que ça ressort du
cirque plutôt que de la scène, nous passerons outre.
Un coup d'œil pourtant sur ces habiles imitateurs, qui, au moyen d'une
coiffure, d'une barbe postiches et de quelques accessoires promptement
ajustés, se font successivement des têtes de personnages connus.
Plessis est
inimitable dans Bonaparte au pont d'Arcole, le maréchal Ney à Waterloo, et
d'autres tableaux vivants.
Fusier, son heureux rival, a la spécialité des scènes comiques. Tantôt il
revêt en un clin d'œil le physique et les allures des principaux chefs
d'orchestre parisiens, tantôt il vous montre une noce entière et détaille
les discours, les gestes, les cocasseries, tout ce qui enfin se produit dans
cette circonstance ; tantôt... Mais ce serait trop long à narrer. Que ceux
qui ne l'ont pas vu aillent vite s'en rendre compte!
Recommandons-leur aussi
Dérame, le grand imitateur des hommes politiques et
des écrivains du jour :
Clovis, Pichat ; et surtout Vaunel, si varié, si
puissant dans ses monologues à transformations.
Après cette revue des exécutants qui défilent sur nos scènes des
cafés-concerts, tout lecteur qui n'y serait même pas allé en aura
suffisamment saisi la physionomie, le sens et les tendances diverses.
J'aurais pu développer davantage la citation des morceaux ; mais, telle
qu'elle est, elle m'a semblé navrante et tournée assez à la honte de ceux
qui fabriquent ou qui arrangent ce ramassis puant de sottises.
S'étonnera-t-on, après cela, qu'il ne faille, pour écrire une chanson, que
le temps d'avaler un grog?
Pourtant, encore un couplet, afin de sonder, comme dit Bossuet, la bassesse
des choses humaines! On me l'a appris dernièrement ; mais j'en ignore la
provenance.
Mams'elle Anastasie,
Qu'il est bien, vot' lapin!
C't' année, s'i fait des p'tits,
Faudra m'en garder in (sic).
En supposant que l'auteur ait voulu se servir de français, quel sens ces
vers peuvent-ils avoir pour, des esprits ordinaires? In pour un, surtout,
leur paraîtra réussi.
Qui le croirait? Dans ce tas informe d'inepties, on trouve des compositions
gentilles, pleines de sentiments gracieux, des couplets fort drôles,
exubérants de vie féminine et parisienne, révélant chez leurs auteurs de
réelles facultés. Maintes romances et chansonnettes, mains rondeaux se
distinguent par leur verve, leur originalité, leur ton neuf et piquant et
présentent une allure autrement aisée et mélodique que tel morceau qu'on
ressasse dans les salons, produit de quelque musicien plus pédagogue
qu'inspiré. Il n'y aurait besoin là que de légères retouches pour obtenir de
petits chefs-d'œuvre vibrants de tendresse, de joie, de courage héroïque, de
mignonne grivoiserie, de raillerie acerbe, de plaisirs chauds et
réconfortants.
Bien plus : écrits avec entente, avec goût, ces romances, chansons ou
monologues fourniraient un recueil, un écho durable des phases, des types de
la vie contemporaine, le tout plein de vérité, de fantaisie. Mais les
auteurs se hâtent, pour contenter l'artiste qui veut lancer l'affaire à
telle époque ; alors en avant, la poésie ; en avant, la musique!
Aussi quelle consommation ne se fait-il pas de rimes et de notes! Quel
tonneau des Danaïdes, toujours rempli et toujours à remplir! Venez-vous
d'entendre cinq ou six chansons qui paraissent avoir du succès, dans une ou
deux semaines elles seront oubliées. Tous les quinze jours, à moins d'une
réussite affirmée, on change le programme. Aussi, là plus que partout,
peut-on dire qu'il existe un répertoire courant.
Cette surabondance extraordinaire est d'autant plus compréhensible que ces
morceaux ne sont presque tous qu'un pastiche, une copie d'anciennes œuvres
ou l'arrangement d'un sujet de nos vieux auteurs.
Ce refrain, si populaire par son caractère d'étrange solennité :
Il n'y a qu'un Dieu
Qui règne dans les cieux.
a évidemment amené celui-ci, bien inférieur pour sa tournure prosaïque :
Mais n'y a qu'un' dent
Dans la mâchoire à Jean.
Du reste, fait assez ordinaire : dès qu'une chanson a réussi par une
situation, par un truc quelconque, elle est immédiatement démarquée et
resservie sous une forme un peu différente.
Après avoir, par exemple, été dite par un homme pour une femme, elle est,
après quelques changements, redite par une femme pour un homme. Originale
façon d'extraire deux farines du même sac.
Parmi les fonds qu'exploitent les rimeurs de chansonnettes, citons le
Monsieur qui suit les danses. En existe-t-il, des variantes!
Ici, le monsieur, après une ardente poursuite et de légitimes espérances,
reconnaît dans la belle sa propre épouse ; là, au moment de pénétrer sous le
toit hospitalier, il est happé par un créancier ou par le mari. Plus loin,
une cocote, ayant séduit un jeune tourtereau, le plume avec promptitude.
Au commencement il s'écriait :
Sans faire d'embarras,
Oh! là, là!
J' lui dis : Prenez mon bras.
Oh! là, là!
Enfin elle consent;
Oh! là, là!
Nous filons chez Brébant.
Oh! là, là!
Écoutez sa plainte quelques minutes après :
La note se montait
Oh! là, là!
A quatre-vingts francs net
Oh! là, la!
Après avoir payé,
Oh! là, la!
J' m' dis : J' suis décavé.
Oh! là là!
Remplacez ces : oh! là, là! par des oh, oh, oh! des turlututu, turlututu! ou
bien des tic, tac, toc! des frou frou frou, et vous aurez chance de réussir,
tant le public aime la… nouveauté.
Autre exemple :
Il existait une chansonnette scie, de je ne sais quel auteur, dont les
couplets, trop grivois pour être rapportés ici, se terminaient tous par : A
Montmartre, ou même par A Montmerte, rimant avec absinthe verte. Le succès
qu'elle obtint dans les cafés et parmi les noctambules poussa aussitôt les
pourvoyeurs de beuglants à l'imiter. Pour cela, ils n'eurent qu'à passer en
revue tous les quartiers de Paris ; et voici quelques-uns des échantillons
qu'ils nous ont servis :
Elle avait des manièr' très bien;
Elle était courée à la chien;
Ell' chantait comme un' p'tit' folle,
A Batignolle.
La dernière fois qu' j' l'ai vu,
Il avait l' corps à moitié nu;
La têt' passait dans la lunette,
A la Roquette.
Il y en a à peu près vingt sur : à la Villette, à Montparnasse, sans compter
un, des plus fameux : à la Glacière.
Remarquons, en outre, que toute pièce qui obtient la vogue et qui, par ce
fait seul, suscite des plagiaires, ne tarde point à être jouée en polka, en
valse ou en quadrille, par l'orchestre de Bullier, de l'Élysée-Montmartre,
et de tous les bals tant de Paris que de là province. Ce qui multiplie
singulièrement les bénéfices.
Mais, qu'il y ait eu invention ou parodie, la première fois qu'un morceau
quelconque a vu la rampe, l'artiste maintenant, vient, comme s'il s'agissait
d'un drame à la Comédie-Française, saluer et dire avec solennité :
«Mesdames, Messieurs,
La chanson (ou : le monologue) que j'ai eu l'honneur d'interpréter devant
vous est, pour les paroles de MM. Nicolas, Lambert et compagnie, et, pour la
musique; de M. Dumoncel.»
De pareils chefs-d'œuvre, en effet, comptent rarement moins de trois ou
quatre pères.
Les bancs de la claque lâchent une bordée de bravos, tandis que la foule
reste ébahie ou indifférente à l'aveu de paternités si peu glorieuses.
Pour résumer nos impressions sur les productions du café-concert, disons,
sans aucun sentiment de fausse pruderie, que l'humanité y est dégradée. Pas
une femme qui n'ait été vingt fois adultère ; pas une fille qui n'ait ou ne
cherche un amant. Tous les hommes y sont des galants, des jobards, des
ivrognes qui trompent, battent leur femme et dépouillent leurs enfants. Les
classes de la société y paraissent sous les traits les plus vils. Les chefs?
des idiots. Les prêtres? des fourbes. Les magistrats? des gens sans
scrupule. Les riches ? des exploiteurs, même quand ils se ruinent.
A part les officiers qu'on ne leur a pas encore permis de souiller, et les
concierges que je leur abandonne, tous les corps sociaux s'y voient
journellement bafoués, conspués.
Une immoralité aussi mensongère ne se déguise même pas sous une langue
polie, franche. C'est le galimatias le plus idiot qu'on puisse rêver. Ces
auteurs ont-ils à parler du visage, ils le nomment une trogne, une gueule ;
le nez, un piton ; le vin, du picton. La femme se transforme en marmite (une
marmite qui a un trou) ; le chapeau, en galurin ; la bottine, en ripaton.
Non seulement l'argot connu et parfois énergique y passe, mais ils insèrent
une foule de termes qu'ils fabriquent eux-mêmes avec une désinvolture
dégoûtante et qui, de là, prennent leur vol vers des sphères, où
malheureusement on les accueille trop bien.
C'est surtout dans le choix des rimes que brille leur génie créateur. Quand
le grand Corneille, qui travaillait sous les toits, en désirait
quelques-unes, il les demandait par une trappe à son frère, logé au-dessous
de lui. Mais ces chansonniers, rien ne les gêne. Veulent-ils faire rimer
l'idée de peuple, de camarade avec un vers qui finit par o, ils écriront
bravement au lieu de peuple, de camarade, de propriétaire : populo, camaro,
proprio. De plus, ils changent les participes en adjectifs, et
réciproquement ; forgent des adverbes ; coupent les mots en deux ; leur
suppriment des syllabes ; ajoutent â une locution poétique des expressions
de barrière ; mêlent des mots de lupanar avec des phrases de salon ;
réduisent le tout en un salmigondis de patois, de parisien, de gascon,
d'auvergnat, de marseillais ; saupoudrent cette cuisine, digne du siècle qui
a enrichi Zola, d'une musique à la fois bizarre et facile, vulgaire et
criarde ; y font, pour trente ou quarante sous, adapter par un violoniste de
concert ou un arrangeur de profession, une orchestration aussi simple que
bruyante, aussi grotesque qu'insipide, et chargent des artistes, dressés en
cette besogne, de servir ce plat bien chaud, bien bouillant, à des palais
blasés, à des estomacs aigris et malades.
Dans la quantité des auteurs qui se partagent les faveurs de cette clientèle
spéciale, il en est, osons le croire, un bon nombre, instruits et doués de
goût, qui, entendant applaudir leurs absurdes productions, ne peuvent
réprimer un vif sentiment de honte. Peut-être ne pousseront-ils pas la
franchise jusqu'à les siffler, comme certain auteur d'une Revue qui, la
trouvant trop idiote, donna lui-même le signal de la déroute ; mais je me
figure, à leur éloge, qu'ils haussent de temps en temps les épaules.
L'enthousiasme des foules pour ces âneries doit même leur inspirer un vague
mépris des contemporains. Et vraiment, s'ils n'agissent eux-mêmes qu'en vue
du lucre, cela soit dit sans aucune velléité de moraliser! Plaignons-les de
sacrifier à quelques pièces de monnaie les exquises jouissances de l'art.
Toutefois, le phénomène le plus déplorable est que, par un effet tant du
caractère habituel de la clientèle que de la facilité avec laquelle
s'apprennent frivolités, grivoiseries, airs sautillants ou grotesques, les
œuvres lancées au café-concert s'en vont, emportées par le flot des
auditeurs, dont un grand nombre deviennent vite leurs interprètes, et,
rompant les bornes permises, envahissent la rue avec une audace inouïe.
Nous avons vu à quels foyers d'intelligence, de poésie et d'harmonie elles
avaient pris naissance. Eh bien! les voilà s'envolant vers les quatre points
cardinaux! Aussi, dans le cas où vous n'auriez pas eu l'avantage de savourer
sur place les fruits enchanteurs de la Muse contemporaine, vous ne pourrez
traverser places et boulevards sans avoir cent fois l'oreille, disons
presque l'âme déchirée par des refrains prétendus populaires, tels que : La
digue digue don, le Bi du bout du banc, En revenant de la Revue, et d'autres
dont il faut nous épargner le cuisant souvenir.
Pauvres orgues de barbarie! où est le temps heureux où elles jouaient sous
nos fenêtres les airs de la Favorite, de Faust, du Trouvère, ou la
Mandolinata, les Blés d'or, les Roses, le Baiser, etc... Tout cela semble
bien démodé aujourd'hui ; et quiconque demanderait de telles mélodies aurait
l'air de revenir des croisades.
En semaine, mais surtout le dimanche, où la joie s'épanche, sinon plus pure,
du moins plus libre, plus fantasque, on croise à chaque instant des couples
amoureux, des groupes de familles qui ressassent (avec quelle justesse
d'accords, o Dieu de l'harmonie!) les stupidités, les mièvreries des
refrains dernièrement acclamés. La mère sourit en les apprenant à sa fille
comme un complément d'instruction démocratique ; et le père, se dressant
fier de ces progrès, bat la mesure et guide le chœur.
Le spectacle, toujours si réjouissant, des bonheurs intimes n'est-il pas ici
légèrement gâté par la pensée que ces parents, à leur insu, admettons-le,
mais non moins sûrement, font boire à leurs rejetons de tels germes de
corruption, d'abêtissement? Par ma foi, abstraction faite de toute idée
religieuse, on trouve plus poétiques, plus édifiants, plus élevés, les
modestes et vulgaires cantiques d'église que ces couplets sans tête ni
queue, sans goût ni langue, ni rien de bon.
Et si, à toute force, on veut des chansons, la France n'en est-elle la
patrie que pour que l'on soit réduit à en puiser dans ces ruisseaux?
Mais qu'est-ce que ces petites débauches privées à côté de la grande
débauche, qui s'étale continuellement sur nos boulevards, organisée par des
exploiteurs et menée avec une impudeur sans égale, sous les yeux d'une
aimable police, par la horde des camelots et autres gens sans métier?
Vous les avez tous entendus, criant à tue-tête les refrains du jour, vous
assourdissant à l'envi de leurs, interpellations, vous embarrassant de leurs
offres, vous révoltant de leur aspect de misère et de vices.
Grâce à nos institutions libérales, ces êtres-là sont chargés d'apprendre
aux enfants, aux jeunes filles, les secrets qu'ils devraient ne pas même
soupçonner. Que le scandale leur rapporte des sous, les voilà contents. Si,
par hasard, les agents de la sûreté publique en incarcèrent de temps à autre
quelques-uns, ils recommenceront aussitôt.
Mais, quel que soit le nombre des chansons en vogue (et elles sont rares)
elles n'alimenteraient pas la vente pendant plus d'une semaine, s'il ne s'y
joignait une coupable, une honteuse contrefaçon. Avis donc à qui serait
tenté d'acheter dans la rue les chansons du café-concert! Celles-ci ne sont
que le prétexte, et non le... texte de celles qu'exhibent et débitent ces
crieurs. Déjà ont surgi plusieurs procès, intentés par des auteurs,
dépouillés ainsi de leurs légitimes gains. Paulus, qui a juré d'occuper de
sa personnalité tous les mondes où l'on braille, a plusieurs fois porté
plainte devant les tribunaux au sujet de publications contraires à ses
intérêts.
Profanation inimaginable : Trafiquer du gibier que Paulus avait abattu!
Comment procèdent ces camelots?
Dès qu'une chanson a réussi, il se trouve des industriels qui veulent en
tirer profit au détriment de l'éditeur. Pour cela, quelques-uns ont l'aplomb
de reproduire la chanson dans son intégrité, de la faire tirer à un grand
nombre d'exemplaires et de la vendre, à leurs risques et périls, pour cinq
ou dix centimes ; ce en quoi le public trouverait encore son avantage, si
tant est qu'il pût y avoir avantage à se procurer, même gratuitement, des
oeuvres pareilles. Mais la plupart, reculant devant une escroquerie
flagrante, usent du subterfuge suivant : Ils prennent l'idée, le sujet de la
chanson, fabriquent des vers ayant même coupe, même allure et inscrivent,
au-dessus, en grosses lettres, le titre vrai, surmonté de leur titre à eux,
à peu près semblable, imprimé en minuscules. Bien entendu, c'est le titre
vrai, le titre à succès qu'ils crient. C'est sur ce titre, qu'ils
exploitent, qu'ils grugent les acheteurs. Ils hurlent par exemple :
«Demandez l'Amour au fond des bois, nouvelle romance créée par M. Debailleul,
à la Scala, dix centimes.» Vous achetez et vous lisez : L'Amour au fond des
bois, bien en évidence, et, au-dessus, à peine déchiffrables, ces simples
mots : Un tour au fond des bois (parodie).
Les paroles sont différentes du texte chanté ; mais qu'importe? Ces camelots
ne vous ont pas soi-disant volé, puisque c'est Un tour au fond des bois,
composition dont ils sont l'auteur, qui est porté sur leurs feuilles.
C'était à vous de regarder.
Singulier argument que se donne leur conscience ; mais, fait plus singulier
: Des naïfs, sans songer qu'on ne peut guère avoir pour deux sous dans la
rue ce qui en coûte six au concert ou chez les libraires de musique, donnent
leur argent et dès qu'ils ont reconnu la mystification, s'empressent, par
amour-propre, de la tenir secrète.
Les auteurs qui ont réussi trouvent encore plus vexant de voir démasquer
leur marchandise et abriter sous leur pavillon les pirates qui les
dépouillent.
Aussi s'adressent-ils à la police pour traquer ces impurs escrocs. Mais que
peuvent la plupart du temps agents et commissaires contre des êtres doués
d'une extrême rouerie et dont la bande est, pour ainsi dire, organisée sur
le pied de guerre? Ils n'ont de dépôt de marchandises nulle part. Seul, un
individu, surnommé le poteau et chargé de les approvisionner, se tient à un
point convenu d'un carrefour, d'un boulevard, dont il déménage avec les
ballots, dès qu'il aperçoit les agents ou qu'on lui signale leur tournée. De
plus, au bas des publications, figurent toujours des adresses fantaisistes
d'imprimeur et de gérant. Réussit-on même à mettre les grappins sur l'un de
ces délinquants, il est très difficile, et pour cause, de lui faire rendre
l'argent qu'il a si iniquement gagné.
Enfin! ce sont là les inconvénients de la grandeur et de la gloire, dont se
consoleraient aisément ces favoris de la fortune en songeant que beaucoup de
leurs confrères voudraient être soumis.
FIN DU CHAPITRE SIX