«Et
bien voilà, Madame la Marquise Apprenant qu'il était ruiné À peine fut-il revenu de sa surprise Que'Monsieur le Marquis s'est suicidé Et c'est en ramassant la pelle Qu'il renversa toutes les chandelles Mettant le feu à tout le château Qui s'consumma de bas en haut Le vent soufflant sur l'incendie Le propagea sur l'écurie Et c'est ainsi qu'en un moment On vit périr votre jument...»
À l'origine, les
paroles de cette chanson furent attribuées à Paul Misraki (musique de
Ray Ventura) mais comme elle ressemblait étrangement à un sketch créé quatre
ans auparavant par Bach et Laverne, en l'espace de quelques mois, les noms de
ces deux compères furent ajoutés aux éditions subséquentes.
Dans le livret
accompagnant le coffret Bach et Laverne, la compil ! (EPM 984482) Jean Buzelin cite en effet ceci:
«"Un
soir, raconte Saltano, Laverne rentre affolé dans la loge de son partenaire en
s'écriant : As-tu entendu ? Le sketch ! Paul Misraki en a fait une chanson !"
[...] Lorsqu'il écrit ses souvenirs durant l'été 1941, Henry Laverne reste
très évasif et revendique avec Bach l'idée de la mise en musique de Tout
va bien... M'sieur l'Marquis...[...] De son côté, Jacques Hélian, dans son son
livre sur les grands orchestres français, en attribue l'idée à Louis Gasté(*)
qui, racontant l'histoire aux membres de l'orchestre, se la serait fait piquer
par Misraki.»
(*) Guitariste dans
l'orchestre de Joséphine Baker, membre-fondateur de l'orchestre de Ray Ventura
et prolifique compositeur (Jacques Pills [Avec son ukulele],
Léo Marjane [L'âme du diable], Yves Montand [Luna Park], Line Renaud
- qu'il épousera en 1950 - [Ma cabane au Canada], etc., etc. - Né à
Paris en 1908, mort en 1995, il atteindra la renommée mondiale avec Feelings - attribué à tort au compositeur brésilien Morris Albert (en
1978) alors que c'était une copie de Pour toi, une chanson qu'il avait
composée 21 ans auparavant pour un film d'Henri Decoin, Le feu aux poudres (un retentissant procès lui donna raison).
Fort
possible.
Dans son Alphonse Allais,
François Caradec donne cependant à cette chanson
(et conséquemment au sketch de Bach et Laverne) une autre origine :
«Quittant le Chat Noir
(*) avec toute l'équipe du journal pour fonder La Vie drôle avec Alphonse Allais,
Gabriel de Lautrec y signe le 16 décembre 1893, «H. de
Lautrec» une «Comédie anglaise» fort drôle, - si drôle qu'en
1936, quarante-trois ans plus tard, elle est froidement plagiée par Paul
Misraki et fait le succès de Ray Ventura et ses collégiens sous le titre
«Tout va très bien, Madame la Marquise...»
(Ce qui prouve que, parfois, nous faisons des
lectures sérieuses)
Le texte de cette comédie anglaise
est ici
Effectivement fort drôle
parce que très brève et mordante mais disons qu'on est loin du sketch de
Bach et Laverne...
Sauf que ce
n'est pas fini :
Daniel Nevers, dans
le livret accompagnant le coffret consacré à Ray Ventura (même
éditeur 984382), soutient que cette suite de rebondissements catastrophiques
proviendrait d'une nouvelle d'Alexandre Dumas...
Pourquoi
pas ? - Misraki plagiant Bach et Laverne plagiant Gabriel de Lautrec plagiant
Dumas... Lequel ? Dumas père (1802-1870) ou Dumas fils (1824-1895) ? Parce que Daniel Nevers ne cite
pas la source ; parce que... on aurait pu parler de Ponson du Terrail
(1829-1871) tant qu'à
y être ; qui mieux que lui, en effet, avec son Rocambole...
Quoiqu'il
en soit, on peut revenir aux sources, c'est-à-dire au sketch précédant la
chanson qui, on le verra, en fait de catastrophes, n'a rien à envier à la
chanson de Ventura.
Le voici,
dans son intégrité, tel qu'enregistré en 1931, par
Bach et Laverne :
Bach et
Laverne - Tout va bien... (1931) (Disque Odéon 238.467)
Ajout (9 décembre 2007) :
Monsieur Jean Vircoulon (Sainte-Foy-La-Grande, Gironde) nous informe avoir publié, en 1987, un article
sur ce thème dans la Revue Historique et Archéologique du Libournais (Tome LV, n° 203).
En voici l'essentiel :
«1935, Tout va très bien, Madame la marquise... »
Un demi-siècle auparavant, ce même type de récit connaissait une certaine popularité dans le Gers ou... en Autriche.
Pour le Gers, extrait de l’œuvre de Jean-François-Zéphirin Bladé, voici l’un des récits les plus charmants de ce Gascon qui, au dire d’Édouard Dulac, dérida jusqu’aux Parisiens «du
Nord» :
« Un jour de marché, un bordier arrive chez son maître. - Bonjour, Monsieur. - Adieu Joanille. Qu’y a-t-il de nouveau à la Métairie ? - Rien ; certes, Monsieur, sinon que votre chien est mort. - Pauvre bête ! et de quoi est-il mort ? - Monsieur, il est mort d’avoir trop mangé de viande, de la viande de vache. - De la viande de vache ? On a donc a tué une vache dans le voisinage ? - Non, Monsieur, ce sont les vôtres qui sont mortes. - Mortes, mes vaches ! et de quoi donc, mon Dieu ? - Parce qu’elles avaient charrié trop d’eau, Monsieur. - Tu me fais mourir ; et pourquoi charrier tant d’eau ? - Monsieur, pour éteindre le feu. - Quel feu ? - Celui qui avait pris à la métairie, Monsieur. - Le feu a pris à la métairie ? - Oui, Monsieur, tout est brûlé. - Tout est brûlé ? - Tout est brûlé. Les vaches et le chien sont morts...
A part cela, Monsieur, rien de nouveau ».
L’Autrichien Grün, qui était comte d’Auersperg et qui connut la célébrité sous le pseudonyme d’Anastasius,
écrivait, quant à lui (avant 1883) :
Le Messager
« Le comte revient du tournoi, son valet se précipite à sa rencontre. - Ah ? ça, d’où viens-tu ? Où cours-tu d’un pas si précipité, mon garçon ? - Je vais aussi vite que je peux me chercher dans les environs un logis. - Un logis ? Qu’est-il arrivé chez moi ? Réponds sans tarder. - Rien d’extraordinaire. Seulement votre petit chien blanc a reçu une blessure mortelle. - Mon petit chien, fidèle, blessé à mort ? Comment cela lui est-il arrivé ? Dis-le moi. - Votre cheval favori s’est élancé sur lui tout épouvanté, et puis il a couru du côté du torrent et il s’y est jeté. - Mon beau cheval, l’honneur de mon écurie ! qu’est-ce qui lui a fait peur à cette pauvre bête ? - Si je m’en rends bien compte, ce qui l’effraya, ce dut être de voir votre fils tomber par la fenêtre. - Mon fils ! ai-je cette consolation qu’il vive encore ? Ma bien aimée femme le soigne de son mieux, n’est-ce pas ? - Ce fut un terrible coup pour la comtesse quand elle vit le cadavre de notre jeune maître étendu devant elle ! - E quoi, lorsque tant de malheurs fondent sur une maison, imbécile, tu t’en éloignes ! - Votre maison ! Ah ! n’en parlez plus ! A la place, vous ne trouverez que cendre et charbon. - La femme qui le veillait s’endormit près du cadavre, le feu prit à ses vêtements et à ses cheveux. L’incendie activé par le vent a tout brûlé, château, écurie, jusqu’au mobilier. Cette
catastrophe n’a épargné que moi : il fallait qu’il restât quelqu'un pour vous l’annoncer avec précaution ».
Bibliographie :
Adrien Lavergne, Jean-François Bladé, Auch, 1904 Édouard Dulac, Traditions gasconnes, dans Revue Hebdomadaire, 28 décembre 1912, p. 511. Gaston Guillaume, Jean-François Bladé et les contes populaires de la
Gascogne, Delmas, Bordeaux, 1941 à 1943. Collectif, Les poètes du
foyer, poésies allemandes, Ed. Soc. Bibliographique, 1883, p. 38 et 39.
Ajout (25 mars 2008) :
Misraki plagiant Bach et Laverne plagiant Gabriel de Lautrec plagiant Dumas plagiant Jean-François-Zéphirin Bladé plagiant
Anastasius... ?
Voici que Madame Marjorie Burghat nous écrivait récemment :
«Je voulais simplement vous signaler, en complément aux renseignements que vous donnez sur l'origine du texte "Tout va très
bien, Madame la Marquise", que ce motif narratif est encore plus ancien que vous ne le pensiez: il remonte au Moyen Âge, au XIIe siècle pour être précise. Il était alors utilisé non
comme un "sketch" mais comme un "exemplum", - Vous trouverez des précisions et références précises dans cet article disponible en ligne (et qui cite d'ailleurs votre site en note) :
Lecture faite, il s'avère en effet qu'un certain Pedro Alfonso, né Moshe Sefardi, un traducteur-savant-médecin-etc., converti au
catholicisme en 1106, a écrit un récit semblable sauf qu'à l'inverse d'une marquise demandant des nouvelles, c'est à un serviteur que revient le rôle de raconter à son maître, plus ou
moins malicieusement, ce qui s'est passé durant son absence...