Cette interprète qu'on surnomma «La Diva du Ruisseau» (Paul
Colin) et «La rivale
de la Patti [1]» (Alexandre Dumas) est
née Emma Valendon en 1837 à La Bazoche-Gouet[2] (Eure-et-Loir). Elle
était la fille d'un musicien de guinguette et connaissait de ce fait
toutes les rengaines de l'époque. - Continuellement renvoyée des ateliers
de mode où elle avait le malheur de se retrouver, elle rêva un jour
de devenir une chanteuse à la mode.
Engagée comme figurante au Théâtre de
la Porte Saint-Martin, elle passa complètement inaperçue.
Elle débuta, chanteuse, au Café Moka, rue de la Lune - «Une
bien grande bouche pour un si petit établissement» lit-on dans le
Tintamarre - et poursuivit avec un tour de chant au
café des Géants… où elle n'obtient aucun succès.
En 1862, elle se fit entendre à l'Eldorado où elle chanta des romances... avant se tourner du côté du
Tyrol où elle fit ses adieux à Emma Valendin. -
Quelques jours plus tard, en Thérésa, elle entrait à l'Alcazar.
Le succès
qu'elle y obtint, en chanteuse tyrolienniste, fut aussi instantané qu'il
fut prodigieux. - En moins d'un mois tout
Paris accourut pour voir et entendre ce phénomène drolatique. Elle a «un
petit chic canaille» (Alfred Delvau) qui la distingue immédiatement de
toutes les autres chanteuses et chanteurs.
La critique est désarmée mais très tôt elle
n’hésite pas à la qualifier cette nouvelle Thérésa «artiste»
(Jules Claretie), un qualificatif alors réservé aux seuls chanteurs lyriques.
Jusqu'en 1867, Lorge, le patron de
l'Eldorado et Goubert, le patron de l'Alcazar, se l'arrachent : Lorge lui
propose 600 francs par mois pour la faire rentrer chez lui ; Goubert y va de
mille francs plus la moitié du dédit exigé par l'autre. Ce dernier renchérit :
mille cinq cent francs Goubert offrit encore plus. Thérésa lui revient mais
elle perd le procès intenté par son ex-ex-ex-employeur. - Peu lui importe car,
en 1864, elle gagne déjà deux cent trente-trois fois par jour ce que lui coûte
ce procès !
La Princesse de Metternich se
déplace pour venir l'entendre. Quelques jours plus tard, elle est à la cour
pour débiter son répertoire devant l'Empereur ! - Elle est invitée à chanter
dans les salons aristocratiques du Faubourg Saint-Germain. Du jamais vu !
Elle est devenu l'«Albani» [3] de la
canaille» ! ...
Et que chante-t-elle ? - Tout
d'abord, comme Goubert demanda, en plus de ses curiosités tyroliennes, des romances, mais à sa façon. - Petit
à petit, son style se forme et des auteurs et compositeurs arrivent à lui
créer des chansons dont les seuls titres, sont des poèmes. Son
répertoire est vite à la toute limite de ce qui est permissible sous
Napoléon III :
La gardeuse d'ours
(Hervé), à Alcazar d'hiver, en 1863
Cette chanson dite chansonnette bouffe
fut endisquée, en 1927, par celle qu'on surnomma, à son époque, «La Thérésa moderne»
Henriette
Leblond. - Elle méritait
d'être citée au complet. Et, bien sûr, nous y avons joint
l'enregistrement de Madame Leblond.
Cliquez ici
La femme à barbe
(Élie Frébault - Paul Blaquière), à l'Alcazar d'été, en 1865
Vous pouvez toucher, n'craignez rien Ça n'vous rest'ra pas dans la main, Touchez, voyez qu'c'est pas des frimes, Et ça n'vous coût' que dix centimes.
Entrez, bonn's d'enfants et soldats, Tâchez moyen d'fair'ployer c'bras : On f'rait plutôt ployer un ar-be ! C'est moi que j'suis... la femme à bar-be !
C'est dans le nez que ça me
chatouille (Hervé), à l'Alcazar d'été, en 1866
Sur terre hélas ! tout n'est pas rose
Hier j'rencontr' un' amie d'pension
Qui m'dit : Tu sais Monsieur Chos' ?
M'a laissé dans un' fauss' position.
Ma foi ! tant pis, faut qu'je m'édbrouill'
Ne parlons plus de ce pandour !...
Et toi ? ... Moi ? ... j'n'crains pas l'amour
C'est dans l'nez qu'ça m'chatouille !
La déesse du Bœuf gras(Élie frébault et Paul Blaquière), à l'Alcazar d'hiver, la même année
Mes deux biceps sont roug's comm' des carottes
Et mes jarrets, c'est plus dur que du fer
D'mandez-en donc d'pareils à vos cocottes
On n'en vend pas comme ça, ça s'rait trop cher...
Bien des critiques la conspuent : elle fait
vulgaire,
peuple, ruisseau. «Il faut être
Parisien pour saisir l'attrait de son chant, Français raffiné pour en savourer
la profonde et parfaite ineptie.» (Louis Veuillot - Les odeurs de Paris,
1866)
Rossini
n'hésite pas cependant à lui faire un clin d'oeil :
La chanson du bébé
«Pêchés de vieillesse»
(sur des paroles
d’Emilien Pacini, 1861)
Maman, le gros Bébé t'appelle, il a bobo:
Tu dis que je suis beau, quand je veux bien faire
dodo.
Je veux de confitures, c'est du bon nanan ;
Les groseilles sont mûres, donne-m'en, j'en veux,
maman,
Un diable, un sapajou, si j'aime
mieux faire joujou.
Quand je ne suis pas sage, on me
promet le fouet!
Moi, je fais du tapage, le moyen
réussit bien.
Je veux du bon nanan, j'ai du
bobo, maman.
Atchi! Papa, maman, ca-ca.
Thérésa vue par André Gill en 1867
En1867,
c'est la catastrophe : Thérésa n'a plus de voix. - Elle
doit quitter momentanément la scène.
Elle est «remplacée»
par Suzanne Lagier,une comédienne saluée comme «l’égale de Mlle George» (Boccage), qui a
récemment défrayé la chronique en quittant le drame pour
l’Eldorado le 5 janvier 1865 (voir sa page).
Pas un succès égal à celle
dont elle doit prendre la relève mais le public l'adopte, sauf que :
...en 1869, Thérésa est de retour. Et comment ! Elle
crée cette année-là, au Théâtre de la Gaîté, ce qui restera sans doute son
plus grand succès :
Les canards tyroliens (petit format)
(Cogniards frères
- Musique de Thérésa arrangée par Léon Fossey)
Quand les canards s'en vont deux C'est qu'ils ont à causer entre eux. Les passants n'y comprennent rien ; Mais eux. malins s'entendent bien, Y's'disent comme'ça des jolis riens : Coin, coin,
coin Quand c'est des canards tyroliens : La y
tou, la y tou,
Quand les canards s'en vont en tas, C'est qu'ça leur plaît, ça nous r'gard' pas...
À propos de ces Canards :
On a longtemps cru que
le premier enregistrement de cette tyrolienne, tirée de la féerie
«La chatte blanche» avait été fait
par Thérésa elle-même (un de ces fameux cylindres Lioret). - Il n'en est
rien : celui qui chante sur ce cylindre est Guérin Brabant.
Cet enregistrement est
disponible, avec 33 autres titres, en un CD chez Truesound Transfers
(numéro TT-1904) : Christian Zwarg, Pfälzer Str. 2, D-76297
Stutensee - Allemagne
Les canards tyroliens
- Lioret No. 3 - Paris - vers 1898
Et il existe un
enregistrement encore plus ancien - déniché et restauré par notre
collaborateur, Jean-Yves Patte
- un cylindre anonyme enregistré vers 1893-1895 par Rozic de
l'Eden Concert. - À propos de ce cylindre, Monsieur Patte nous écrit :
«C'est un petit
cylindre jaune, qui n'est pas un Pathé de 1895, ni des années
suivantes (il n'a jamais enregistré chez eux) - C'est sans doute un "Columbia",
ou plutôt un "Fauvette", ce qui le fait remonter vers 1893/95.
- Hélas il est plus que malade. Malgré mes efforts, il reste plutôt
une archive qu'un document agréable a entendre. Il est cassé et
recollé, fendu, assez usé et, de plus, présente quelque zones de
moisi. Tout ce qu'il faut pour déplaire ! Cependant il est assez
passionnant, car l'accompagnement diffère des autres versions plus
connues et surtout l'annonce fait clairement référence à "Thérésa",
qu'on voit parfois écrit "Térésa"»
Le voici :
Les canards tyroliens
- par Monsieur Rozic de l'Eden Concert
(Voir également la page
de
Monsieur
Patte à propos des
Tyroliennes et tyroliennistes
pour
en
entendre une version chantée par Bergeret.)
Et la Guerre vint - celle de
1870 :
Thérésa
par Carjat en 1870
«Quand la
guerre éclata, j’étais à la Bourboule [Puy-de-Dôme] depuis une
douzaine de jours. J’avais joué plus de deux cents fois de suite "La
Chatte Blanche" à la Gaîté, chanté sept cent fois les couplets des
Canards tyroliens, intercalés dans mon rôle de Pierrette, et que le
public, chaque soir, bissait et trissait. Et je recommençais mes coin,
coin ! et mes laï-tou ! et les canards se suivaient "par deux, par
trois, en tas" dans la chanson et, à la fin, dans ma voix. Comme j’y
allais bon jeu, bon argent (on me payait bien), jugez quelle fatigue quand
s’acheva la saison. Aussi j’eux bientôt pris congé de la Chatte
Blanche, de Pimpondor, de mes canards, et m’acheminai vers la
Bourboule [...] Il m’arriva [à ce moment-là] de Paris la
dépêche suivante :
"Marseillaise autorisée par
force ; Agar aux Français,
Marie Sasse
à l’Opéra, le peuple dans la rue la
chantent. T’attendons demain pour la chanter chez nous – Vinzentini [4]."
«Allons donc ! Cette liberté
que je revendiquai pour que mes canards puissent dire enfin leurs jolis riens,
on nous l’accordait enfin […] En un tournemain ma malle est bouclée et
me voilà en route pour Paris» [5]
Thérésa, en costumes «de femme de
la Halle de 1792»
chante la Marseillaise à La Gaîté. C’est le
Régisseur, Baudu, qui eût l’idée de lui donner le drapeau qu’elle
déployait sur les paroles «Aux armes citoyens».
(Cliquez pour agrandir)
Elle déploie sa fougue, quête pour les
blessés et est même invitée à chanter dans la rue –jusque sur l’impériale d’un
omnibus ! – lorsqu’elle est reconnue... -
Sa gloire est telle, que Thérésa
est même invitée par Jacques Offenbach pour la création d’une pièce
bouffe qui devait à jamais ridiculiser les Prussiens présomptueux et leur
Guillaume Ier. - Hélas la chute de l’Empire,
le 2 septembre 1870, ajourne à jamais cette création dont l’un des couplets
confiés à Thérésa – qui devait y personnifier un Kaiser grotesque –
était :
O Vaterland ! Sigmaringen,
Osnabruck, Baden-Baden, Hohenzollern, Hohenloh ! Zwei Bock-bier, Kirschwasser, Offenbach, Choucroutausen, Saucissonausen, Cervelag !
Laï-tou...
Notre roi nous a dit : mes enfants, L’Allemagne sera toujours l’Allemagne, L’Allemagne des Allemands.
Après la
défaite française, faute d'engagement, Thérésa doit quitter Paris. Elle
se rend à Grenoble puis à Marseille où elle trouve du travil. - Elle devait n’y rester que peu de temps,
mais dut
s'y produire pendant plus de trois mois dans l'attente
de la réouverture des théâtres parisiens. Elle y est de retour
à la fin de mai 1871.
La guerre, la Commune,
sa répression et son
cortège de misères incitent Thérésa à se tourner, sans
renier son répertoire de franche gaîté (elle allait créer La femme
canon de Clairville sur une musique d'Auguste de Villebichot en 1877),
vers des chansons plus réalistes ou, plutôt, humanistes. En un instant, elle
sait, en changeant son attitude, ses gestes, glisser vers un autre répertoire.
Elle peut alors chanter les choses les plus réalistes, proche des soucis du
peuple dont elle sait se faire porte parole, et osées aussi : la prostitution,
la sexualité, voire la triste obscénité.
Elle chante sans choquer – sans en «avoir
l’air» - car elle reste «honnête» dans ses dires. C’est alors
qu’elle apparaît souvent comme une menace à l’ordre social. Cependant on ne
peut rien retenir contre elle : tout est très décent (du point de vue de la
censure) mais ses sous-entendus, ses gestes, en disent bien plus, avec un
réalisme cru. Cette leçon fera long feu auprès de la génération suivante, dont
Yvette Guilbert est le plus brillant exemple.
Elle crée, à partir de 1880 :
J'ai passé par-là(Paul Burani, Maurice Ordonneau et Edouard Okolowicz) en 1880 au Théâtre des
Arts, une chanson que n'aurait pas dédaigner Fréhel :
L'amour fait pas le bonheur
C'est bien souvent tout le contraire
On soupire, on rêve, on espère
Et le réveil brise le cœur...
[...]
Croyez-moi, j'ai passé par là.
La Toussaint(Paul-Émile André et Paul Lacome en 1881, à l'Alcazar d'hiver
Ce sont les soldats de France
Qui reviennent tous les ans
pour nous crier : Espérance !
C'est un conte leu
Un conte bleu
Qu'en Alsace
À voix basse
On raconte au coin du feu
Le bon gîte(Paul
Déroulède et Gustave Michels ) en 1883, au même endroit
Pourquoi tant me gâter ? Pourquoi ?
Et la bonne vieille de dire
Moitié larme, moitié sourire
J'ai mon gas, soldat, comme toi...
La
glu (Jean
Richepin et Georges Fragerolle), en 1884, à l'Alcazar d'hiver,
cette complainte qu'allaient reprendre Yvette Guilbert et
Polaire
:
Les enfants et les mères(Jules Jouy et
Henri Chatau) en 1888, à l'Eldorado
Alors faisant des rêves d'or
Pleins de merveilles, de chimères
Dans ses langes, bébé s'endort.
Les enfants font chanter les mères...
(Voir à
Mercadier pour un enregistrement de cette chanson, datant de
1898)
Et pendant de longues années, encore,
Thérésa continua de cultiver son image populaire et
sympathique de la chanteuse bonne vivante et sincère, puis, à 56 ans,
estimant qu'elle avait assez chanté, elle décide de prendre sa retraite. - Sa
représentation d'adieu, elle la fait au Théâtre de la Gaîté à l'automne de
1893.
En 1894, elle remonte un soir - ou peut-être quelques
jours - une dernière fois en scène. - Au Chat Noir. - Armand Massonest là. - Il écrit dans le Journal
de cet établissement :
Or, ce jour-là, ce fut au Chat Noir grande fête : Dans la petite salle où naquit maint poète La bonne
Thérésa, reine de la chanson Ce jour-là parmi nous vint chanter sans façon ; (...) ...ce drame immortel, Ce poème saignant de l'amour maternel Qu'écrivit Richepin dans un jour de génie, "La Glu". Le cœur serré d'une angoisse infinie, J'écoutais dans un coin, très humble. Elle chantait Je ne sais même plus si l'on applaudissait ; Mais la salle vibrait tout entière avec elle, Et la chanteuse en eut une émotion telle Qu'elle se prit soudain à pleurer avec nous.
En 1895,
elle se retire dans la Sarthe - on la dit très riche.
Fermière, Thérésa meurt dix-huit ans plus tard le 14 mai 1913.
Enregistrement (ajout - janvier 2007)
La voix de Thérésa a-t-elle été enregistrée ? On dit que non.
Évidemment, si elle a pris sa retraite en 1895, il est presque certain
qu'elle ne se soit pas pointée dans un studio au moment où les
enregistrements commerciaux étaient non seulement rares mais de très
mauvaises qualités.
Pénet (voir
bibliographie) nous assure que le
premier enregistrement de la chanson qui suit a été fait par
Madame Rollini
en 1898, suivi cinq ans plus tard par Dutreux et Grisard. Celui qui suit
date cependant d'avant les Dutreux et Grisard et, quand on connaît la
voix de Madame Rollini, on sait que ce n'est pas d'elle. De qui donc
peut-il s'agir ? D'un de ces légendaires cylindres-tests refusés par
l'interprète dont on dit que même Paulus en aurait faits ? - Difficile à
dire. Mais jugez par vous même. Après tout, Thérésa s'est bien laissée
filmer en 1910...
La gardeuse d'ours d'Hervé (1863) - enregistrée en 1895
A
voir :
Thérésa vers la fin de sa vie filmée par Gaumont.
Le mot
de la fin revient au critique Touchatout (cité par
François Caradec [6])
«Thérésa a fait école.
Beaucoup de grues ont cherché à l'imiter ; mais il est arrivé ce qui arrive
toujours en pareil cas : elles n'ont, le plus souvent, réussi qu'à copier
ses défauts, et ont créé l'ère funeste des prima-gueula de la
chope...»
[1]
Adelina Patti, cantatrice italienne (Madrid 1843
- Brecknock, Angleterre 1919). Elle étudie le chant à New York, début dans
Lucia de Lammermoor (1859) et pousuit sa carrière au Covent Garden de Londres.
Elle triompha pendant 56 ans sur toutes les scènes de l'Europe et d'Amérique.