Il serait bien difficile de parler de la chanson
de la Belle Époque sans invoquer le nom de Rodolphe Salis, né à
Châtellerault en 1852, mort au même endroit en 1897, créateur, animateur,
cabaretier, fondateur (février 1881), propriétaire et âme directrice du
célèbre Chat noir où se sont tenus toute une bande de fêtards devenus
célèbres :
Maurice Mac-Nab (1856-1889)
auteur-chansonnier et spirite
Victor Meusy (1856-1922)
fondateur du Chien Noir et du Trianon
Emile Goudeau (1849-1906)
fondateur, avec Maurice Rollinat et G. Lorin des Hydropathes (1878 à
1881)
Maurice Rollinat (1846-1903)
un des premiers poètes décadents
Armand Masson (1857-1920)
auteur et interprète
Gaston Couté (1880-1911) qui, dans ses monologues, fustigeait la société bourgeoise
de son temps
Henri Dreyfus dit «Fursy» (1866-1929),
le plus célèbre de ceux qui allaient devenir les chanteurs montmartrois
(mais qui n'y chanta jamais) et qui allait racheter le Chat Noir en 1899
pour le renommer, modestie oblige, «la Boîte à Fursy»
Les poètes :
Georges Auriol, l'un de ceux qui contribuèrent le plus à
créer la légende du Chat Noir. - Il a laissé des contes pleins d'humour
et de fantaisie et diverses chansons dont Quand les lilas
refleuriront - Voir à sa page
Edouard Dubus, co-fondateur de
la revue La Pléiade (avec Louis Dumur, Gabriel-Albert Aurier et Louis
Pilate en 1889)
Georges Camuset
Charles Cros (1842-1888)
Georges Fourest, auteur de La
Négresse blonde et du Géranium ovipare (1867-1945)
Maurice Donnay (1859-1945)
Clovis Hugues (1851-1907)
Franc-Nohain (1873-1934)
Louis le Cardonnel, prêtre et
poète mystique (1862-1935)
Albert Samain
Stéphane Mallarmé (1842-1898)
Germain Nouveau (1851-1920)
Gabriel de Lautrec (1867-1938)
Edmond Haraucourt qui termina
sa vie conservateur du musée de Cluny (1857-1941)
Jean Moréas (né Ioánnis
Papadiamandopoúlos - 1856-1910)
le caricaturiste Caran d'Ache
(Emmanuel Poiré - 1858-1909)
Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Antonio de la Gandara
Claude Debussy (qui s'y
faisait appeler Achile) (1862-1918)
et Dieu sait combien
d'autres issus...
des Hydropathes, des
Hirsurtes, des Décadents, des Zutistes, des Incohérents, des
Jemenfoutistes, des Harengs-Saurs...
Issu du régiment et cherchant sa voie, Rodolphe
Salis gagnait sa vie en peignant (et surtout en faisant peindre) des chemins
de croix et des objets de piété lorsque l'idée lui vint de créer un café «du
plus pur style Louis XIII... avec un lustre en fer forgé de l'époque
byzantine et où lesgentilshommes, les bourgeois et manants seraient
dorénavant invités à boire l'absinthe habituel de Victor Hugo (celle
que préférait Garibaldi) et de l'hypocras dans des coupes d'or». - De
Louis XIII, un fauteuil aux pieds vaguement tournés servait de trône dans un
coin, des coupes d'or naturellement, il n'y en avait pas ; quant à
l'hypocras, ce n'était, au début, qu'une vilaine piquette servie dans un
décor plus que sommaire : les murs avaient été peints à la hâte, les cadres
étaient vides mais l'esprit y était. - Preuve : à la porte, Salis avait eu
l'idée de placer un Suisse splendidement chamarré, couvert d'or des
pieds à la tête, chargé d'accueillir la meilleure clientèle tout en laissant
les «infâmes curés et les militaires» à la porte mais chargé
également de toujours laisser passer les peintres et les poètes.
Chat Noir - Façade
Chat Noir - intérieur:
grande salle
Chat Noir - intérieur: le
café
(Un clic sur les photos pour les agrandir)
Le tapage et la publicité [1] qu'il fit autour de son nom, son bagout mais aussi la
qualité des œuvres qu'on y présentait eurent tôt fait d'attirer la clientèle
la plus huppée de Paris venue entendre les poètes et chansonniers qui s'y
produisaient mais venus surtout pour les plaisanteries et les bons
mots qui y fusaient tous les soirs. - Car on s'amusait fort au Chat Noir et
même les clients en prenaient pour leur rhume : c'était «Tiens, t'es
finalement sorti de prison » à l'un et «Qu'est--ce que t'as fait de
ta poule d'hier?» à un nouveau client visiblement accompagné de
sa femme. - On raconte même qu'un soir, le futur roi Édouard VII s'étant
aventuré dans son établissement, y fut reçu par ce joli discours : «Et
bien regardez-moi celui-là : on dirait le Prince de Galles tout pissé !»
Affiche annonçant le Journal du Chat Noir.
À noter : Alphonse Allais, rédacteur en chef !
(Cliquer pour agrandir)
Pingre comme huit, Rodolphe Salis trouvait
toutes les excuses du monde pour ne pas payer son personnel, ses
fournisseurs et ses artistes si bien que, devant le succès de son
entreprise, il se mit à exiger de se faire payer par ceux qui s'y
produisaient. - Vers 1890, il entreprit des tournées dans toute la France,
louant - chose qui ne se faisait pas à l'époque - les théâtres et les
établissements où il se produisait, encaissant toutes les recettes et allant
souvent jusqu'à refuser le prix de la location de la salle «parce qu'il y
faisait trop chaud, parce que les sièges étaient mal rembourrés, parce que
le public n'était pas à la hauteur...». - Il mourut d'ailleurs d'une des
suites d'une tournée particulièrement épuisante.
Son style allait donner ses lettres d'or au métier de
cabaretier.