(Charles Petit-Demange dit)

Ceux qui croient que la gloire en chanson
ou au cinéma est assurée par une production sans borne, une diffusion
internationale et une renommée qui dépasse tout entendement auraient tout
intérêt à lire la biographie de cet homme qui de 1906 à 1916, après une
brillante carrière au théâtre et à l'opérette, tourna dans plus de 600 films
avant de reprendre le chemin du théâtre peu avant de prendre sa retraite non
sans avoir tourné dans plusieurs films «parlant».
Né à Maisons-Laffitte, en 1872, il est mort prématurément le 17 juillet 1933
déjà, à ce moment-là, quelque peu oublié.
Écoutons ce qu'en disait, en 1934,
un de ses plus ardents admirateurs : Jean Monval
Son père, important industriel,
président de la chambre syndical de sa corporation, le destinait au
commerce ; mais il a tout jeune le goût du théâtre, joue la comédie dans les
salons, et avec un succès qui le décide, en 1892, à se présenter à l'insu de
ses parents, au Conservatoire. Admis à la classe de Worms, il joue, entre
temps, à La Bobinière et au Tréteau de Tabarin sous le pseudonyme de «Seigneur», obtient en 1896 un premier prix de comédie dans Le
médecin malgré lui, et est engagé à l'Odéon sous le nom de «Prince».
Il y reste deux ans, y interprétant de nombreux rôles, y
faisant plusieurs créations, notamment dans Le
Chemineau et Le passé. Mais c'est aux Variétés,
où il entre dès 1898, à vingt-cinq ans, qu'il va donner toute sa mesure. Il
fait partie de cette troupe fameuse qui fait alors courir tout Paris au
boulevard Montmartre, avec Baron, Albert Brasseur, Guy, Max Dearly, Petit,
Ève Lavallière, Jeanne Granier, Germaine Gallois,
Diéterle, Saulier, Marie Magnier. Il débute dans Le petit Faust ; son visage épanoui, où un nez en trompette semble «sonner des fanfares de gaieté», son sens du vrai comique, sa fantaisie
cocasse assurent son succès. L'année suivante, il crée le rôle de René
Labosse, le petit collégien naïf dans Le vieux marcheur ; puis il joue dans toutes les pièces où tant d'auteurs parisiens prodiguent
leur esprit : Éducation de Prince (1900), Les deux écoles (1902), le Sire de Vergy (1903), opéra-bouffe d'Armand Caillavet et Robert de Flers, musique de Claude Terrasse, où il interprète Coco : «Un fantoche désarticulé - note un spectateur - une sorte de
pantin anglo-américain, qui gesticule, se tortille et se contorsionne :: des
grimaces épiques, une façon de sourire en montrant les dents, qui vous
donneraient de l'appétit : un petit regard moqueur et un nez ! Oh ! le nez
de Prince, singulièrement retroussé !... C'est la moitié de sa gloire, les
trois-quarts de son succès : il est effronté et spirituel, c'est le nez de
Gavroche !»

Puis c'est la série de comédies de
Robert de Flers et de Caillavet : en 1906, Miquette et sa mère, où
Prince se montre fin comédien dans Urbain de la Tour-Mirande ; en 1908 le Roi, où dans Lorrain il trace une silhouette de «président du conseil» de haute fantaisie burlesque ; en 1910 il est Des Fargettes dans Le bois sacré ; en 1912 Pinchet dans
l'Habit vert. Enfin, en 1914, il joue dans Les merveilleuses et Ma tate
d'Honfleur. Il est alors le «grand jeune premier comique» de la troupe,
niais, ahuri, délicieux dans la cocasserie sentimentale, sachant utiliser
habilement un physique amusant, un rire grinçant qui lui écarte les joues,
lui bride les yeux, et une voix aux gravités étonnantes dont il tire des
effets irrésistibles. Chanteur adroit, il réussit également dans l'opérette
en 1906, aux Nouveautés, il joue dans Vous n'avez rien à déclarer ? et au Moulin-Rouge, il chante dans la fameuse opérette le Toréador. À
cette époque d'avant-guerre, il est une des figures les plus spirituelles et
les plus populaires du «vieux boulevard», comme le proclament les
devises qu'il a choisies : «Amuser et m'amuser», «Pour une pièce, être
le Prince du Cent» (sic).
Ses dons de fantaisiste comique devaient l'orienter fatalement vers le
cinématographe. C'est vers 1906 qu'il «tourne» son premier film, l'Armoire normande. En juin 1909, il
entreprend, avec le metteur en scène Georges Monca, la série des Rigadin, qui est resté un type, allait illustrer le nom de Prince-Rigadin en province et à l'étranger. Il est la vedette comique de
films de court métrage, dans la série des «Rigadin, qui va durer
jusqu'en 1920, compte plus de trois cents ! Il est l'un des premiers grands
comiques de l'écran, en ces temps héroïques du cinéma où deux ou trois
acteurs seulement ont le don d'attirer les foules : Max Linder, Fatty,
Charlot, et Pince-Rigadin !
Sa silhouette seule est drôle :
longue, surmontée d'une perruque jaune et d'un chapeau melon ; un profil
tout en mâchoires, avec un effarement de jeune idiot, aux yeux ébahis, riant
de toutes ses dents trop apparentes, à la démarche compliquée, avec des
tics, des roulements d'yeux, certains gestes comme celui de retrousser le
nez avec l'index, c'est Rigadin. Rigadin, c'est le malchanceux, le
maladroit, celui qui arrive quand on ne l'attend plus ou qui arrive trop
tard. Qui ne se souvient de ses démêlés avec les sergent de ville, sa
belle-mère ou sa femme insupportable ? Ses malheurs conjugaux font rire le
monde entier. Ahuri et pitoyable, rempli de bonnes intentions et toujours
bafoué par les femmes et par le sort, recevant régulièrement sur la tête une
boîte à ordures ou, au beau milieu de la fac quelque «saint-honoré»,
il déchaîne le rire par des procédés qui se rapprochent de ceux de Guignol
et qui seront repris plus tard par Charlot. Car Prince-Rigadin a précédé
Charles Chaplin dans le comique clownesque comme le cinéma français a
précédé le cinéma américain.
On ne peut aujourd'hui se faire une idée du succès que remporta Prince dans
ses films en dix ans - de 1906 à 1916 - il en «tourna» près de six cents !... Malheureusement la guerre survint ; elle lui porta un
coup terrible, ayant rendu vieillot son «genre» un peu spécial. Et puis il n'avait pas la
pitoyable «humanité» du célèbre comique
d'Hollywood ; Charlot fit oublier Rigadin.
Cependant Prince n'avait point
abandonné le théâtre. Pendant la guerre, il est engagé au concert Mayol, où
il est affiché dans deux sketches : Cyprien, ôte ta main de là et Un mari monte ; puis il fait plusieurs tournées non sans succès, avec Ma tante d'Honfleur et Aimé des femmes ; en 1920, il crée aux
Capucines Le danseur de madame. Les années suivantes, il joue encore à Cluny, sur
les grandes scènes de la périphérie, et de nouveau sur le Boulevard. Son
apparition sur l'écran, où il se cantonne, maintenant, dans les «vieux
beaux» et les «ganaches» , excite toujours la sympathie ; il
figure encore dans quelques films : Embrassez-moi, Partir, l'Âne de
Buridan, Sa Majesté l'Amour... Mais son comique ne s'adapte plus aux
exigences du cinématographe «parlant» : il le sent et en souffre. Il trouve le comique des
Américains «trop travaillé» : «Ce n'est plus du comique franc, c'est de
l'humour qui n'est pas naturel, dit-il en 1929. Pour moi, je demeure
fidèle à ma conception. D'ailleurs vous reconnaîtrez chez les meilleurs
comiques américains des idées qui se trouvaient déjà dans mes petites
bandes. Je suis - je dis cela sans orgueil parce que c'est la vérité - le
comique qui, le premier, a fait le tour du monde des écrans de cinéma. J'ai
été l'ambassadeur international de l'humour gaulois dans tous les pays où le
cinéma a pénétré. J'avais un sobriquet différent dans chaque nation :
Whiffles en Angleterre et ses dominions, Moritz en Allemagne, Maurice en
Roumanie, Salustiano en Espagne, Tartufini en Italie, Prenz dans les pays
scandinaves et slaves et Rigadin un peu partout. En Orient, je fus - s'il
vous plaît - le prince Rigadin...»
Pauvre Rigadin ! Qu'elle est mélancolique la destinée de ces artistes que
l'évolution du goût public a rejetés sans pitié dans l'obscurité, dans
l'oubli. Il a fallu que Prince mourût, usé prématurément, à soixante et un
ans, dans une villa de banlieue pour que son masque reparût dans les
journaux. Avec lui, c'est un des derniers survivants de la grande troupe des
Variétés, du «Théâtre du Boulevard», qui disparaî, et, aussi, un des premiers grands comiques de
l'écran, aux temps héroïques du cinéma d'avant-guerre ! |