Extraordinaire destin que celui de ce Paulus, né Jean-Paul
Habans le 6 février 1845 à Saint-Esprit (aujourd'hui Bayonne) dans les
Pyrénées-Atlantiques.
Il appartenait à une famille de
petits commerçants mais vint très vite à la chanson après avoir été
saute-ruisseau, employé d'une agence de loterie, commis dans une étude
de huissiers et exercé divers autres métiers à la suite à de brèves
études à Bordeaux.

Il se joint en effet, en 1863, à la
«troupe» d'un certain Lansade
(une gloire locale) pour une tournée qui se terminera... à Oléron. Il fait ses
débuts à Paris, à Belleville, l'année suivante. En 1865, il est à
Romainville puis au Concert du XIXe siècle (en 1867). Il chante ensuite à
l'Alhambra puis à l'Eldorado mais est vite relégué en Province où, après
quelques années, il finit par se bâtir une solide réputation de
«chanteur de concert» (la romance étant
alors son genre préféré). - Il passe au Jardin Oriental de Toulouse,
à l'Alcazar de Marseille, au Casino de Lyon et à nouveau
à Toulouse avant de reparaître encore une fois à l'Eldorado (en 1872) non
sans être passé aux Ambassadeurs, l'année précédente.
En 1875, à la morte saison, il tente
fortune à Marseille en fondant un magasin de couleurs et de produits chimiques
tout en remontant à Paris pour la rentrée. - Il n'a cependant aucune
disposition pour le commerce et ses affaires périclitent très vite. - En 1877,
il est de retour définitivement à Paris (à l'Alcazar d'été) avec quelques
titres dont Les pompiers de Nanterre (voir à
La
chanson française en 50 chansons - au numéro 5 et à
Bach et Laverne) mais il n'est plus le même :
Ses cheveux ont été coupés en
brosse (il expliquera plus tard qu'à force de se promener d'un bout à l'autre
de la scène, il avait
chaud !), il porte un chapeau haute forme et se présente avec une cane avec
laquelle il jongle, escrime, tire des coups de fusil et pendant tout son tour
de chant, il s'adresse directement au public se promenant d'un bout à l'autre
de la scène. - Le personnage du "gambillard"
est né. - Son répertoire s'est modifié en conséquence mais aussi sa
personnalité : il lui arrive souvent de s'en prendre à ses auditeurs - l'épisode
de son altercation avec un spectateur décoré de la médaille militaire - Belge
de surcroît - qui, visiblement, lisait son journal pendant son tour de chant
est resté fameux (Voir Mémoires - chapitre 22).

Il chante (à La Scala) «Je me
rapapillotte» (une chanson «entre deux vins» de Laroche et Tac
Coen dont il a composé en
partie les paroles) :

Eh ben, grâce à ce p'tit discours
Je me rapapi papillotte toujours
Je me rapapi papillotte
Toujours avec Charlotte (bis)
Je me rapapi pa pi pa pi pa pi pa pi
Je me rapapillote
Ce n'est pas du grand art mais, avec sa voix nette et vibrante, ses gestes
rapides, son entrain communicatif, il étourdit.

En 1880, son style est définitivement au point.

François Caradec et Alain Weill :
«Aucun pastiche
n'a pu rendre le type qu'il a créé dans La chaussée de Clignancourt,
affirme Bertaut ; d'un mouvement qui lui est habituel il renverse la tête
en arrière en faisant jouer en même temps ses bras et ses mains. Il gambade,
il cligne de l'œil mystérieusement, il scande de sa tête chaque coup de
cymbale.» Paulus, jusqu'alors connu, devient célèbre. Quand l'astre de Paulus monta, il y eut une seconde d'émotion au
concert. Tous ceux qui cherchent chaque matin qui, pour être originaux, ils
pourront bien imiter demeurèrent bouche bée. Le succès décidément, était à
ces pirouettes, à ces marches, contremarches, cavaliers seuls et imitations
de claudications variées (La boiteuse et l'invalide) c'était tout un
art à réapprendre... il fit en sorte que la chanson devint une école de
gymnastique, mais non sans talent, sans originalité consciencieuse, dans une
voix prenante...»
(Le café-concert -
Atelier Hachette / Massin, 1980 - page 83)
En 1883, il signe pour trois ans au Concert Parisien
non sans exiger un cachet astronomique (il est le premier à le faire) mais
chante régulièrement à d'autres endroits, allant parfois jusqu'à chanter, pour
différents publics (y compris en représentations privées) jusqu'à 40 chansons
au cours d'une même soirée. - Il devient soudainement riche et célèbre. -
Il a
un hôtel particulier à Neuilly, des domestiques, un chauffeur...
En 1885, à la suite d'un procès (qu'il perd - la rupture
de son contrat lui coûte 30 000 francs !), il se retrouve à l'Alcazar d'été.

On ne parle plus de succès mais d'un énorme succès
qui atteint son apothéose en mai 1886 avec la création de
«En revenant de la Revue» de
Delormel et Garnier.
«Je n'ai jamais fait de
politique, écrit-il dans ses Mémoires, mais j'ai toujours guetté
l'actualité.»
Et comment !
Cette chanson est entraînante,
certes, et il fallait voir, au refrain, à la fin, Paulus, le chapeau au bout
de la cane, traverser la scène galopant sur un cheval imaginaire mais au
deuxième couplet, profitant de la vogue du général Boulanger, il substitue un
vers où il laisse bien entendre qu'il est allé voir la revue à Longchamp «admirer
notr' brav' général Boulanger». - Les Boulangistes sont dans la salle. -
C'est le délire. - Pendant des mois, on se met attendre des heures à la porte
pour voir et entendre ce phénomène qui émerveille les foules et qui sait bien
dire ce que chacun pense.

Il fonde avec ses paroliers de
prédilection une revue, «La Revue des concerts» mais son
caractère vindicatif fait qu'elle doit fermer ses portes en moins de deux ans.
En 1889, un autre énorme succès :
«Le père la Victoire» qu'il chante, entre autres, à l'Eldorado
(encore une fois) et au Jardin de Paris.

En 1891, il fait une tournée au
Canada et aux États-Unis, va chanter à Vienne, à Budapest, à Bucarest, en
Russie, en Angleterre puis, en 1892, il est de retour en France où il se
relance en affaires en achetant le Bataclan puis l'Alhambra de Marseille. - Il
mettra moins d'un an à faire faillite. - À faire faillite aussi dans un clos
acheté dans le Bordelais, rebaptisé, un temps, le Clos Paulus.

À partir de 1894, l'étoile se met
à pâlir : les moyens sont toujours là mais il se débat avec d'énormes
difficultés financières et familiales. - Le Boulangisme, non plus, n'a plus
cours depuis que l'autre s'est suicidé (en 1889). - Il court le cachet, se
déplace constamment, chante là où on le demande encore, chante trop, se déplace
trop.

En 1897, les frères Émile et
Vincent Isola, abandonnant la prestidigitation achètent le Parisiana et, se
fiant à sa notoriété, engagent Paulus alors plus que légèrement sur son déclin,
un peu sourd et fatigué, affichant à leur porte :
Parisiana
Nouvelle direction
PAULUS |
Le public, persuadé que le
créateur de «En revenant de la revue» allait effectivement diriger le
Parisiana, accourut. - Ce fut la dernière fois qu'il attira les foules.

(Un projet avec Méliès aurait fait partie de sa présence au Parisiana - Voir à
ce propos la note "**"
en bas de page à : «En
revenant de la revue».)
En 1900, il obtient son ultime
grand succès en remplaçant
Yvette Guilbert, malade, aux Ambassadeurs.
Ruiné, il doit, malgré sa santé
chancelante, poursuivre sa carrière jusqu'en 1903 où, épuisé, il doit
s'arrêter. - Il a alors 58 ans.
Le 19 décembre 1906, une soirée de
gala est organisée à son intention, par le Figaro, grâce au dévouement de
Fursy, au
théâtre de la Gaîté alors sous la direction de Georges Dorfeuil (fils), soirée
à laquelle participent les plus grands artistes (voir : Mémoires, chapitre 33).
Puis, c'est la retraite
définitive.
Un an et quelques mois plus tard,
le premier juin 1908, il meurt victime d'artériosclérose non sans avoir, avec
l'aide d'Octave Pradels, publié les mémoires précitées : «Trente ans de café-concert».
Et c'est dans un sinistre meublé
de Saint-Mandé, à l'âge de 61 ans, que se termine la vie de cet interprète
incontournable.