Et
l'on revient toujours
A ses premières amours !
Ce n'est pas de moi que je parle, mais de la perle des
diseuses, de l'exquise
Judic qui a voulu rentrer au nid de ses premiers
succès, à l'Eldorado.
Quel régal pour le public... et pour elle !
Émile Blavet, dans le Figaro, a fait le compte
rendu de cette belle soirée :
«Est-il,
besoin de dire que la chambrée était des plus brillantes ? Tout ce qui
fait figure à Paris, dans les arts, dans les lettres, dans le high-life,
dans la finance, dans tous les mondes, en un mot, sans en excepter le
demi, s'était donné rendez-vous à l'Eldorado. Je doute que le
Palais-Garnier offre un semblable coup d'œil le soir du gala russe.
L'élément officiel à part, bien entendu. Et encore ne suis-je pas bien sûr
de n'avoir pas aperçu, dissimulés dans un fond de loge, deux ou trois de
nos ministres.
«Telle est l'influence d'une grande artiste que, au moment où le régisseur
a glissé dans le cartouche le nom de
Judic, la trêve des cigares s'est
faite instantanément. Et le nuage opaque à travers lequel nous avions à
peine entrevu MM. Sulbac, Vaunel,
Kam-Hill, et Mmes Bonnaire et Thibault,
était dissipé, comme par miracle, lorsque la diva nous est apparue,
charmante dans sa jolie robe de satin rose pâle.
«Elle était bien émue, la diva, comme le sont tous les vrais artistes
toutes les fois qu'ils se remettent en contact avec le public. Mais il
n'est pas d'émotion qui tienne contre l'enthousiasme déchaîné d'une salle
entière.
«Il n'y a pas de mot pour décrire cet enthousiasme, mais un simple fait
en peut donner une idée :
Judic
était inscrite pour quatre chansons au
programme ; elle en a dit neuf. Et il y a eu des gourmands pour trouver
que c'était peu.
«Elle a dit Ça fermente, d'O. Pradels, la Mousse de
Rosensteel, un jeune compositeur de grand talent, à la fois musicien et
parolier : le Pain volé, de
Jules Jouy, le Rêve d'Eviradnus,
de Victor Hugo, Pierrette, de Vitta, l'Anguille et la Grue,
le triomphe de ce pauvre Daubray ; et, de son ancien répertoire, les
Joncs, les Noisettes, et cette perle, Ne me chatouillez pas,
qu'on ne se lasse point d'entendre, tant elle y est divine et qui m'a
fait, à part moi, rendre grâces à la magicienne, pour m'avoir, pendant
quelques minutes, rendu mes vingt-cinq ans!
«Judic a connu bien des ivresses dans sa glorieuse carrière, mais je
doute qu'elle ait gardé d'aucune de ses soirées anciennes le même souvenir
qu'elle gardera de celle-là.»
***
Cette année 1893 a été marquée par un petit évènement
amoroso-artistique que ma sympathie pour ses héros me fait un devoir de
relater.
Le bon comique
Ouvrard a épousé la non moins bonne diseuse
Caynon.
C'est à Lyon que s'est accomplie cette fusion de deux
genres et de deux existences.
Les Lyonnais ont tenu à manifester leur sympathie aux
nouveaux époux.
Tous les journaux les ont félicités et, à propos de leur
représentation d'adieu, l'Echo du Rhône a dit :
«Les portes de la Scala étaient fermées, hier soir, mais non pour la
même raison qu'au Grand-Théâtre, où la direction n'avait pu constituer
aucun spectacle. La police, craignant des bagarres ou des accidents par
suite de la foule énorme qui était venue applaudir
Ouvrard et Mme Caynon-Ouvrard, avait été obligée de prendre cette mesure.
«Jamais ovation plus enthousiaste, jamais applaudissements plus nourris,
ne retentirent à la Scala. Rappels, couronnes, corbeilles de fleurs,
bouquets modestes venant d'amis peu fortunés (mais combien sincères), rien
n'a manqué à la fête.
«Le couple Ouvrard se souviendra de cette soirée.»
***
Après l'affaire de Bataclan et de l'Alhambra de
Marseille, commencèrent, pour moi, les difficultés financières et les ennuis
domestiques.
Pendant dix années, je chantai encore à Paris, en
province, à l'étranger, mais par intermittences ; ce n'était plus l'effort
continu du passé ; mes moyens physiques étaient restés intacts, mais la
dépression morale se faisait sentir ; j'étais lassé, fatigué par les tracas
d'argent, les luttes de famille.
Le récit de ces dernières années serait d'un intérêt
secondaire pour les lecteurs et je préfère m'arrêter à l'apogée de ma
réussite, au sommet de la montagne gravie, sans conter la descente pénible
sur l'autre versant.
J'ai forcément omis, au cours de ces souvenirs, de citer
nombre d'artistes, d'auteurs et de compositeurs de talent, qui ont eu de la
notoriété ; la faute en est au défaut de place ; il aurait fallu dix volumes
pour écrire l'histoire de trente ans de café-concert ; encore serait-elle
incomplète.
Mais je tiens à ne pas terminer sans rappeler les noms
de ceux et de celles qui ont mérité d'être inscrits au livre d'or du
concert, ou qui le mériteront bientôt. Je cite, au hasard des souvenirs,
sans donner aucune importance à l'ordre dans lequel ils vont défiler.
Parmi les artistes femmes :
Edmée Lescot, la chula idéale ; danse les tangos,
les boléros, les fandangos aussi bien que la meilleure gitana de Grenade et
les chante mieux ; une vaillante que les ans n'ont pas lassée.

Edmée
Lescot
Félicia Mallet, une Bordelaise, grande artiste. Diseuse
incomparable des chansons réalistes de
Bruant, mime de premier ordre ; passe
du tragique à la farce, avec le même succès, a fait les beaux jours de la Bodinière d'autrefois.
Lise Fleuron, une jolie fille qui porte admirablement le
maillot et n'use d'aucun artifice pour le remplir ; aussi le rôle de commère
est-il son préféré, et le public approuve cette préférence.
Lise Fleuron
Anna Held, une jeune Polonaise qui s'est vite muée en
Parisienne. Quand elle apparaît sur la scène, les fauteuils se pâment !...
Minaudière, disent les uns... Comme si lorsqu'on est belle on n'a pas le
droit d'être ce qu'on veut. Fermez les oreilles et ouvrez grands les yeux,
vous en aurez pour votre argent. L'ensorceleuse a quitté Paris pour
l'Amérique où elle s'est mariée. Il y a quelque temps, les journaux
annonçaient qu'un voleur lui avait dérobé une valise contenant pour
quinze cent mille francs de valeurs et de bijoux ! Faut-il avoir eu de
l'esprit d'économie pour qu'on puisse vous cambrioler une pareille somme !

Anna
Held
Eugénie Buffet, qui chante dans les cours, dit les misères des
pierreuses, les attentes cruelles sur le trottoir, les peignées du
p'tit homme ; et empoigne le public avec sa diction, un peu traînante, mais
juste.
Marthy, la tyrolienne, aux la la ï tou séducteurs.
Ninon Duverneuil, surnommé Yvette II ; ce qui suffirait
à faire son éloge ; voix nette, geste sobre ; a l'étoffe d'une vedette.
La belle Suzanne Derval, artiste intermittente ; un
visage de vierge... qui sait ; un dos qui fait rêver les collégiens et
frémir les vieux. Dire qu'elle a étudié la tragédie avec Talbot !... n'a pas
persévéré.

Suzanne Derval
Une autre intermittente, Émilienne d'Alençon ; un régal
pour les yeux ; a dompté des lapins, des éléphants... et des ducs; mime
adroite ; sa plastique impeccable lui vaut des succès bruyants.

Émilienne d'Alençon
Aimée Eymard, fort jolie, élégante ; succès à la scène et
dans le monde ; on cite ses toilettes et ses dessous ; un fournisseur
indiscret lui a même reproché, en plein tribunal, ses chemises de foulard et
ses pantalons de surah ! Mais, monsieur, ne savez-vous pas que ces
accessoires sont indispensables aux jolies artistes pour grossir leur cachet
famélique ?... Charmante diseuse.

Aimée
Eymard
Lidia ; de la neige et des roses ; encore une commère
idéale dont les auteurs useront sans craindre de fatiguer les lorgnettes
avides ; lance adroitement le couplet égrillard.
Rhéa, jolie brune à l'œil noir, qui débuta à l'Époque et
en fut enlevée par la Scala ; mignonne, gracieuse, bonne camarade.
Paulette
Darty, la valse lente incarnée... ah ! que cette valse lente est
donc jolie ! gros succès ; avait étudié le piano au Conservatoire et compose
elle-même des morceaux de chant et de danse ; plusieurs cordes à sa lyre et
toutes font vibrer les auditeurs.

Paulette Darty
Une autre Paulette... ex-Filliaux ; un récent divorce lui
ayant imposé l'ex ; une jolie voix, de la méthode, une figure
ravissante, et des yeux qui incendient.
Deux autres, théâtreuses principalement, mais qui ont
tâté du Concert :
Marguerite Deval, un diable en jupon ! une
Strasbourgeoise ultra-parisienne ; a fait les délices de toutes les scènes
où elle a joué ; excelle à lancer le couplet grivois ; les comptes-rendus de
la critique sont clichés pour elle : «Hier, Marguerite Deval a été
acclamée».

Marguerite Deval
Louise Balthy, une Bayonnaise comme moi ; du sang de
chèvre dans les veines, une voix originale rappelant celle de
Thérésa, une
primesautière jouant à l'emporte-pièce et forçant les plus récalcitrants à
s'ébaudir et à l'acclamer.

Louise
Balthy
Esther
Lekain, une piocheuse qui, étant bonne diseuse, est arrivée à
être excellente ; actuellement grande vedette.

Esther
Lekain
Puis Miette, qui s'accompagnait si joliment sur sa
guitare ; et Jane Debarry, brune captivante.

Mlle
Miette
Et Newa Cartoux, la blonde, un amour de petit saxe que
tous auraient voulu sur leur étagère.
Et Marguerite Réjeane et Gièter, des diseuses fines et
fort intelligentes.
Et la superbe Kanjarowa, qui a pris ce pseudonyme russe
sans doute parce qu'il veut dire poignard et que son œil perce les cœurs.
Et, encore, Diane Eckert, blonde artiste à la belle
diction ; Jenny Mills, une Anglaise qui pratiquait déjà l'entente cordiale
avec le public ; Suzanne Aumont, qui débuta à l'âge de cinq ans dans les
Pirates de la Savane, où elle jouait la petite Éva.
 |
 |
| Diane
Eckert |
Suzanne
Aumont |
Jolie, distinguée, a quitté la scène pour se consacrer
aux soirées mondaines, où elle est chaleureusement applaudie ; chante et
danse les gavottes à rendre jalouse une marquise du XVIIIe
siècle.
Rappelons que Lina Cavalieri, la chanteuse d'opéra a
débuté au concert et aussi Louise France, la pauvre bohème, si pleine de
talent ! quelle puissante artiste c'était !

Lina
Cavalieri
Citons encore Camille Stéfani qui a tenu tout ce qu'elle
promettait ; c'est une de nos meilleures diseuses, à présent ;
Aussourd, transfuge de l'Opéra-Comique, une bien jolie voix, une charmante
camarade ; et Nancy et Sappap et toutes celles dont je regretterai de
n'avoir pas parlé, quand le hasard me les fera rencontrer.

Mlle
Nancy
Côté des hommes :
Plébins, qui, de manières distinguées, interprétait des
chansons ne l'étant guère ; fort applaudi, un rêveur qui faisait du réalisme
à contre cœur ; mais il faut bien plaire au public, et le réalisme était à
la mode.
Mathias et Reschal, autres réalistes de beaucoup de
talent ; le premier mort jeune, n'a pas donné toute sa mesure ; le second a
conquis la vedette au théâtre.
Dufor, encore un réaliste ; excelle à faire se lamenter
les miséreux.
Les deux
Mévisto, dont l'éloge n'est pas à faire ; tous
les publics devant qui ils se sont présentés, s'en étant chargé.
Les amusants et fins duettistes Chavat et Girier,
créateurs d'un genre très goûté, qu'ils ont présenté à la perfection.
Jacquet, artiste original et fin ; Baldy, l'amusant
vieux beau (voir à
Libert)
;
Lejal,
gambillard à voix, polkeur de chansons joyeuses ; Brunet, un vieux de la
vieille, très bon comédien ; et les Magron, et Saint-Bonnet.
Un quatuor d'arrives : Max Dearly,
Claudius,
Morton et Vilbert; ces noms seuls me dispensent d'en dire plus long.
Consultez les affiches des théâtres, vous les trouverez en vedette, et c'est
mérité. Encore une preuve que le concert est une bonne école.

Morton




Vilbert
Puis les deux triomphateurs du jour :
Mayol et
Dranem ; je n'ai
plus assez de place pour énumérer leurs succès.
Et, un autre qui est en train de se tailler une
notoriété solide ; très fin, très observateur, la joie du public ; il a
nom : Sinoël.

Sinoël
Et encore Amelet,
Dalbret,
Bérard, d'intelligents artistes. Que les
oubliés de talent me pardonnent, ils sont trop !
Un souvenir aux compositeurs disparus qu'il m'a été
donné de connaître et dont quelques-uns ont travaillé pour moi : Le père Nargeot ; Robillard ; Ch. Hubans ; Chautagne (qui fit Béranger à
l'Académie) ; Lassimonne ; Galle ; Deransart (si longtemps chef
d'orchestre aux Ambassadeurs) ; Reicheinstein ; Frédéric Barbier ; Lindheim
; Émile Durand (qui fit le Biniou et Comme à vingt ans) ; J.
Quidant ; Paul Blaquière (l'auteur de La femme à barbe) ; Abel
Queille (compte parmi ses succès Le premier bouquet de lilas et
Dans l'Oasis) ; Javelot ; A. Godefroy ; Cieutat ; Marietti ; Rupès ;
Maubert ; Wohanka ; Rouvier ; Mirecki ; F. Wachs ; Courtois ; Gangloff ;
Désormes, etc.
Un salut à ceux qui, vers cette année 1894, avaient déjà
un nom et que l'inspiration visite toujours : Goublier, excellent chef
d'orchestre, compositeur puissant ; a vingt gros succès à son actif ;
Vargues, Poncin, Chillemont, tous des noms connus du public et chéris des
éditeurs ; et aussi Jules Deschaux, Jouberti, Beretta, Henri Chatau (déjà un
ancien, qui a fait cinquante succès populaires, entr'autres : Les enfants
et les mères et Froufrou) ; Bosc,
Christiné, Spencer, vingt
autres.
Et les paroliers ! ils étaient légion. Ceux qui
ne sont plus : Théolier ; Camille Soubise, l'auteur de la Chanson des
blés d'or ; H. Ryon ; Maxime Guy ; Gothi ; R. de Saint-Prest (Delarue) ;
René Esse ; Capet ; Carel ; Isch Wall ; F. Tourte, René Gry, Houssot,
Philibert, etc., etc.
Ceux qui vivaient encore il y a quelques mois et qui, je
l'espère, n'ont pas perdu cette bonne habitude : F. Mortreuil ; Jost ;
Darsay ; Trébitsch (qui a sur la conscience Ous qu'est Saint-Nazaire
et Viens! Poupoule) ; Joinneau et Delattre ; J. Cauchie ; Henry
Moreau (devenu le revuiste, accapareur d'affiches, avec son complice Charles
Quinel) ; Gil ; Dalleroy ; Maresdal ; les sympathiques Queyriaux et Chicot
(deux associés qui ont pondu des succès à la douzaine, parmi lesquels
Rien! Rien ! Rien! cette scie que lança
Polin et La même chose que
lui, que tonitrua Sulbac) ; Fabrice Lémon, qui cache sous ce pseudonyme
un très aimable fonctionnaire dont la boutonnière est rougie ; Drücker ;
Constant Saclé ; E. Riffey ; Belhiatus ; Briollet ; Savoisy ; E. Lebreton ;
Yavorski ; Rolla (Mordack), Lelièvre, Habrekorn, Teulet, Gramet et vingt
autres, dont le nom me reviendra à la mémoire... quand il ne sera plus
temps.
***
Encore deux charmantes artistes que j'oubliais, ce qui
eût été impardonnable.
Pauline Bert, à cette heure en possession de tout son
talent fait d'entrain, de finesse, d'intelligente diction, et Clara Faurens,
étoile de la boîte à
Fursy, intelligente et captivante, pleine de charme et
de câline séduction, excellente camarade : signe particulier : a une sœur,
Marie, encore plus jolie qu'elle, si c'est possible, et qui deviendra une
bonne comédienne.

Clara
Faurens
Vers cette époque, les Cabarets de Montmartre faisaient
beaucoup parler d'eux.
On a prétendu qu'ils avaient exercé une influence sur le
répertoire du café-concert. J'en doute.
Les chansonniers de la Butte ne combattaient pas, devant
le public, à armes égales avec les nôtres. La critique des faits et gestes
des hommes politiques, facile et offrant chaque jour la nouveauté, était
défendue aux chansonniers du concert, par la censure. Le couplet jugé
grivois en bas était trouvé anodin en haut.
Pour quelques
Bruant,
Bonnaud, Ferny, Lemercier, Meusy, Hyspa, Trimouillet,
Fursy, Masson,
Montoya,
combien de soi-disant chansonniers montmartrois auraient été inférieurs aux
nôtres, si ceux-ci avaient eu toute licence comme ceux-là !

Vincent Hyspa
Pour un
Delmet, un Fragerolle, un Marcel Legay et
deux ou trois autres compositeurs de talent, combien là-haut de musiciens
improvisés qui servaient les flonflons de nos grands-pères, démarqués dans
la Clé du Caveau !
Leur tâche était autrement facile qu'à nos compositeurs
qui, pourtant, eurent des trouvailles d'originalité ; c'est dans leurs
œuvres que les revuistes des théâtres puisaient leurs airs à succès.
J'ai chanté cent chansons dont chaque musique était un
petit chef-d'œuvre d'entrain, de gaîté, de rythme et qui devint populaire.
Qui a connu leurs auteurs ? La presse les ignorait volontiers. A part Ganne,
Desormes, deux ou trois autres, leurs noms sont dans l'oubli.
***
Les chansons du café-concert, surtout celles
d'aujourd'hui, jouissent d'une mauvaise réputation, souvent méritée.
La faute en est aux auteurs d'abord, c'est entendu, mais
ils sont moins fautifs que les chanteurs qui exigent les effets violents,
les mots gros, portant sur la masse du public.
Et les plus coupables de tous, ce sont les directeurs.
S'ils s'avisaient d'être les censeurs des chansons, de les accepter avant
que les artistes pussent le faire (comme autrefois M. Renard, à l'ancien
Eldorado), de sélectionner le répertoire, ils arrêteraient la marche
envahissante de la licence ordurière ; les chansonniers de talent, plus
nombreux qu'on ne pense au concert, ne seraient plus forcés de sacrifier au
goût de leurs interprètes ; il en résulterait de bonnes œuvres que le public
applaudirait avec autant d'ardeur qu'il le fait des mauvaises.
Mais pour ça, il faudrait le directeur artiste,
intelligent qui voulût ; et cette direction, jusqu'à présent,
paraît plus difficile à trouver que celle des ballons.
***
En juin 1893, j'avais offert à
Fursy de venir avec moi faire une tournée
en Belgique en qualité d'impresario-secrétaire-conférencier. Lui, une
chanteuse sérieuse et moi, c'était toute la troupe, et l'on faisait de douze
à quinze cents francs de moyenne, par soir. Bruxelles, Liège, Charleroi,
Anvers nous reçurent à merveille.
Quel débrouillard que ce
Fursy !
Il m'a raconté souvent, depuis, que cette tournée fut le
point départ de sa fortune.
Elle lui donna confiance dans sa valeur, décupla son
audace et lui permit d'arriver où il en est à l'heure actuelle.
En 1897, il avait alors le Tréteau de Tabarin ;
je le priai de me prêter son concours à Aix-les-Bains, où j'avais mis des
fonds (toujours !) dans une affaire montée par un tenancier de jeux.
L'établissement s'appelait Les Folies-Aixoises et avait la prétention
de lutter contre ses deux grands concurrents d'en face, La Villa des
Fleurs et le Grand Cercle. C'était du toupet.
Je ne négligeai rien pour tenter l'aventure.
Fursy m'apporta
quelques petites pièces de son Tréteau de Tabarin, avec le concours
de l'excellent Le Gallo et de la délicieuse Clara Faurens. J'abordai le
genre Théâtre Antoine et engageai le célèbre Gémier, aujourd'hui directeur
de ce théâtre. Dans la partie Concert, j'avais à côté de moi la très
gentille Miati (sœur de
Lise Fleuron). Nous y obtînmes de grands succès,
mais il fallait lutter contre des établissements merveilleux qui
prodiguaient l'or des cagnottes pour nous faire tomber. Je laissai encore,
dans cette entreprise, quelques-unes de mes plumes... qui se faisaient de
plus en plus rares.
***
La preuve que je n'étais pas fini, comme
l'insinuaient quelques bons camarades, c'est qu'en 1900, au moment de
l'Exposition,
Yvette Guilbert étant tombée gravement
malade et ne pouvant pas remplir son engagement aux Ambassadeurs, M. Ducarre
me jugea seul capable de combler ce vide énorme de son programme.
Enchanté de rentrer à ces Champs-Élysées où j'avais eu
mes triomphes, je signai pour un mois à des conditions modiques.
Gros succès. Au bout d'un mois, M. Ducarre veut que je
continue ; je demande une augmentation. Fort de son contrat, qui lui donne
le droit de prolonger, il m'y oblige. J'y chante quatre mois !
Alors, de Glaser m'ayant fait signer pour un mois à
Berlin (seize mille francs pour ce mois) j'annonçai à M. Ducarre que, cette
fois, je partais pour de bon. Il m'avait encore fait afficher pour un
dimanche d'octobre. Je refusai de chanter un jour de plus, forcé que j'étais
de partir en hâte pour Berlin.
Le papa Ducarre ne me le pardonna jamais et
ne voulut plus donner suite à son projet de m'engager pour l'année suivante
à l'Alcazar d'Été.
***
Suite au
Chapitre XXXIII