Un artiste nouveau vient d'apparaître au Concert ; la
Presse s'en occupe et les racontars vont leur train. On dit que c'est un
jeune homme du monde, pauvre, qui veut amasser une dot, afin de pouvoir
épouser celle qu'il aime.
Cette historiette – fausse d'ailleurs – pique la
curiosité, celle des femmes surtout, et l'on va entendre...
Kam-Hill. Celui
qui porte ce pseudonyme appartient à une très honorable famille, il est
vrai, mais il n'a pas besoin de conquérir une femme, à la force du gosier,
pour cette bonne raison qu'il en a déjà une... et charmante, encore. Il a
revêtu un habit rouge : sa voix est tonitruante ; il brûle les planches, se
dépense sans compter et on l'applaudit. Les camarades le regardent d'un œil
défiant ; pour eux, c'est un intrus qui vient leur chiper une vedette
; un amateur tout au plus. Mais peu à peu, il conquiert les sympathies : il
est doux, courtois, distingué et feint de ne pas entendre les propos
désobligeants qui partent des coulisses ; les envieux sont gagnés par ses
bonnes manières.
Au bout de quelques années, quand il sentira la vogue
décroître, il quittera la scène, digne, sage, emportant quelque argent
laborieusement gagné et l'estime de tous ceux qui l'ont approché.

Kam-Hill
***
Un autre chanteur ; un beau mâle qui fait bomber ses
vastes pectoraux et retentir une voix superbe ignorant la fatigue et les
défaillances. C'est Marius Richard.
Ce Marseillais, élevé à Buenos-Ayres, possède un
baryton puissant qu'il transforme peu à peu en fort ténor. Très applaudi
; n'a pas donné tout ce qu'il avait en lui, car la mort l'a enlevé à la
fleur de l'âge. Il a marqué son passage par des créations retentissantes,
entr'autres celles de La Marche Lorraine (paroles de
J. Jouy et
O.
Pradels, musique de L. Canne).
Sa disparition a été une grande perte pour le concert.
***
La brave
Demay venait de mourir ; tous les concerts
étaient en deuil. Je m'occupai, avec
Delormel et Garnier, d'organiser une
représentation dont le produit servirait à élever, sur la tombe de l'artiste
regrettée, un buste que le sculpteur Granet s'offrait à faire.
Une étoile venait de s'éteindre, une autre se levait à
l'horizon. C'était
Charlotte Gaudet, la seule dont l'éclat
joyeux ait pu, non faire oublier l'autre, mais la rappeler. La seule, après
Demay, qui ait su dire des énormités sans choquer. Les gauloiseries, dans sa
bouche, perdent leur gravelure. Le geste est sobre, presque nul ; l'œil
malicieux souligne, mais discrètement. Elle a, comme sa devancière, la voix
prenante et nette qui fait les parfaites diseuses.
***
Anna Thibaud commençait alors d'établir sa réputation de
jolie femme et d'excellente artiste. Elle avait débuté modestement au
théâtre Montparnasse, mais le concert l'attirait et elle devait s'y créer
une place enviée. Gracieuse, séduisante, possédant une diction un peu froide
mais très fine, elle a de plus l'avantage d'être faite comme la Vénus de
Milo (plus les bras... et ils sont exquis). Aussi, les auteurs de revues la
sollicitent pour jouer leurs commères.
A l'heure actuelle, Anna Thibaud détient toujours la
grande vedette et prête souvent son précieux concours aux représentations si
artistiques, si recherchées des Trente ans de théâtre.

Anna
Thibaud
A l'Eldorado, deux jolies artistes : Marguerite Derly
aux formes impeccables, qui la désignent aussi pour jouer les commères de
revues. Jamais maillots ne furent plus consciencieusement remplis et ils
seront acclamés au théâtre comme au concert. Détaille très bien le couplet,
avec ça.

Marguerite Derly
Et Micheline, une enfant de la balle, qui brûle les
planches depuis l'âge de sept ans. Gentille à croquer ; des yeux et un
sourire à damner un saint... s'il s'en aventurait au concert. Courra la
province et l'étranger et partout on fera le même accueil chaleureux à ses
charmes aguichants et à sa diction mutine.

Micheline
***
Le hasard de mes excursions, le soir, quand j'ai
quelques minutes de libres, m'a donné hier un régal artistique. J'ai entendu
Bruet et Rivière chanter le Baptême d'une poupée (de Nunès frères et
Darcier). Bruet, sur la scène, chantait les couplets de cette charmante
chanson et Rivière, dans la coulisse, accompagnait le refrain avec son
superbe contralto. C'était exquis et le public a fait bisser.
***
Je ne voulais plus passer d'engagements avec les
directeurs ; si je n'en avais jamais signé, je n'aurais pas eu de procès.
L'artiste qui signe un engagement imprimé, ne l'a
pas toujours compris ; il contient des clauses dont il n'a pas mesuré toute
la perfidie, toutes les conséquences. Chaque maison a des règlements
auxquels il faut se conformer, une fois dans la boîte, et lorsqu'on signe on
ignore la nature de ces règlements.
N'ai-je pas vu de mes yeux, à Toulouse, à Béziers, à
Narbonne, et dans toute la région du Midi, cette clause du règlement
de la maison :
«Les
artistes dames devront assister aux répétitions, assises, chanteront,
comme le soir en robe de ville, assisteront aux soupers après le concert,
et feront l'entrée du bal, – sauterie intime, – qui aura lieu de minuit à
deux heures du matin.»
J'ai eu à constater ceci :
Une chanteuse, engagée à Bordeaux pour chanter à
Carcassonne, avait signé un engagement de 200 francs par mois, résiliable
après la première quinzaine. On lui envoie 60 francs d'avance, – juste le
voyage.
Elle arrive, relevant à peine de couches, malade. On lui
fait parcourir le règlement : Répétitions, soupers, bals, etc. Pauvre femme
! elle a hâte de finir la soirée et d'aller se reposer. Le régisseur lui
intime l'ordre de danser : elle refuse. On insiste, la menaçant d'une amende
de 20 francs. Elle accepte, elle danse et... on la porte inanimée chez elle.
Le lendemain, l'ami Despeaux vint au théâtre où j'étais en représentation et
me fit part de cette infamie. Une souscription lui donna les moyens de s'en
retourner à Bordeaux. Cette brave et honnête femme préféra la misère à la
honte.
C'est un fait particulier, et je sais bien qu'en général
les directeurs, notamment ceux de Paris, n'ont jamais songé à cela.
Cependant : Se conformer au règlement de la maison existe dans tous
les engagements imprimés. C'est donc une surprise qui vous attend à chaque
nouvel établissement.
A Bruxelles, j'ai dû chanter les chœurs et faire de la
figuration. M. Boyer, le directeur, de par son règlement, a exigé cela de
moi, et je n'ai pu m'y refuser pour éviter un procès ; il aurait eu gain de
cause.
A l'Eldorado, j'avais dû chanter des chœurs aussi, –
toujours obéissant au règlement de la maison.
L'artiste qui est honnête, qui a de la valeur et de la
dignité, ne doit pas signer d'engagements imprimés.
Qu'on me cite un artiste qui se soit imposé, fort de son
engagement. Moi, je n'en connais pas. Par contre, je citerai cent directeurs
qui, au mépris de l'engagement, ont trouvé la petite bête pour
résilier un contrat onéreux.
On fait son nid dans une maison ; on peut quitter ce nid
par un coup de tête. Comme l'enfant prodigue, on n'est pas longtemps à y
revenir.
Demandez à M. Renard combien d'artistes ont fait les
malins chez lui, voulaient partir – et des meilleurs. Moi, par exemple, que
de fois j'ai fait presque des courbettes pour y revenir, et vous tous,
comme moi, avez fait ou feriez de même. L'Eldorado était le premier des
cafés-concerts.
Est-ce que les bons ouvriers dans les maîtresses maisons
signent des engagements ? Et les meilleurs y restent des vingt ans.
C'est une solidarité, cela. Soyez indépendant, donnez à
votre patron tout le fruit de votre savoir, de votre intelligence, il sera
le premier à l'apprécier ; et je ne le crois pas assez niais pour vous être
désagréable, surtout si vous n'avez pas d'écrit avec lui.
Tous les artistes qui sont sous le coup de longs
engagements maugréent contre leurs directeurs. Ceux qui sont au mois sont
plus dociles. Étudiez la question, messieurs les directeurs, et vous
verrez.
Pendant l'été de 1892, l'affaire de Bataclan se
préparait. Aussi, je ne m'intéressais plus guère à l'Alcazar d'Été, où un
autre grand favori du public venait de surgir à mon côté. C'était
Polin. Le célèbre
comique avait fait du chemin depuis ses débuts à la Pépinière, en 1886. Les
cinq ans qu'il a passés à l'Éden-Concert lui ont permis de se révéler au
public et Francisque Sarcey y a fort aidé, car il en faisait grand cas. Nul
n'a encore présenté les soldats avec une telle finesse, avec un
naturel si joyeux, servi par une voix extrêmement sympathique. Son succès
grandira encore, au concert comme au théâtre, où il trouvera de belles
créations à faire.

Polin
Je résiliai à l'amiable avec M. Ducarre et je m'en allai
me reposer à Arcachon et y élaborer mon programme pour Bataclan dont la
réouverture eut lieu à la fin de 1892.
J'avais composé une troupe de premier choix : Raoul Pitau
était chargé du contrôle général ; Léon Garnier était administrateur et
l'excellent Roydel, premier régisseur et metteur en scène.
J'avais dans ma troupe, Marguerite Duclerc. Quel
tempérament ! Sa carrière fut relativement courte, mais combien brillante...
et tapageuse. Il fallait l'entendre chanter : Allume ! Allume ! folle
d'entrain, échevelée, avec des souplesses d'almée, des déhanchements
d'espagnole, des chahuts de montmartroise. Elle est morte, morphinomane,
épuisée par l'exubérance de ses fièvres.

Marguerite Duclerc
Puis, Marguerite Favard, gavroche en jupons, lançant le
couplet grivois avec malice ; la jolie Davigny ; Pascaline, chanteuse
d'opéra ; Saint-André ; Clairette, chanteuse légère ; Rosette et Eva
Barbier, chanteuses-danseuses. Et aussi, Antony, Chambot, Amelet,
Lejal, Max Morel, Henri Helme, superbe
baryton et Bollini, ténor.
Mon chef d'orchestre était Patusset, dont la maîtrise
s'était déjà affirmée dans d'autres concerts et qui était de plus un bon
compositeur.
Depuis des années, Bataclan était fermé. Le public du
quartier, sevré de son spectacle favori, accourut en masse. J'avais
d'ailleurs fait une énorme publicité sur les colonnes Morris et dans les
journaux spéciaux : tous les artistes furent à la hauteur de leur tâche ;
d'ailleurs, tous ceux dont je viens de citer les noms avaient une valeur
réelle. Je fis des jeudis de gala qui amenèrent le public riche des autres
quartiers. Les loges étaient prises d'assaut. A un de ces jeudis, je
présentai
Fragson
que
Bruet m'avait amené. C'était la première fois qu'on voyait au concert un
chanteur, s'accompagner au piano. Sa posture malheureuse en fut-elle la
cause ? Mais il remporta une vraie veste. Ah ! ce brave Harry s'est bien
rattrapé depuis ! Il est devenu grande étoile, grande vedette, chanteur
exquis qu'on rappelle sans relâche. Un charmeur, un triomphateur, où qu'il
se fasse entendre. A l'heure actuelle, il gagne vingt-cinq mille francs par
mois à Londres ; les Anglais en raffolent, ce qui prouve qu'ils ont du
goût.

Fragson
Je fis débuter Rachel Launay ; une voix menue, mais
tendre et sympathique. Le public de Bataclan l'adopta tout de suite. Ses
qualités se sont affirmées depuis, notamment à la Boite à
Fursy et à l'Opéra-Comique
où elle chanta les dugazons. Je fis faire une revue par Numès et Garnier :
Les Paulussonneries de l'année, où je jouais le compère. Les recettes
se maintenaient admirables. Puis, ce fut une pantomime : Behanzin, qui
marcha bien avec les artistes, bons mimes, que je possédais : Antony, les
frères Renault et
Plessis. La musique, très réussie, était de
Gustave Michiels.
Pour plaire à mon public, j'étais à l'affût de toutes les
nouveautés ; j'engageai le... pétomane ! Ce n'était cas d'un art exquis, je
n'en peux tirer gloire, mais j'étais directeur avant tout.
Je donnai des bénéfices à mes artistes. Ces
soirs-là, j'appelais des célébrités du dehors.
Bruant, alors dans tout l'éclat de sa renommée, vint y chanter.
Il reconstitua, sur ma scène, son fameux cabaret; et y débita ses meilleures
chansons. On lui fit des ovations enthousiastes ; il fut acclamé, et le même
accueil lui fut réservé pendant toute la durée de ses représentations.
Battaille vint me donner la première de sa Lysistrata,
avec tous les Bloch,
Jeanne, Blockette et Stiv-Hall. C'est ce dernier qui
faisait l'imitation d'Yvette
Guilbert, de façon si remarquable ; adroit, intelligent,
observateur, il avait attrapé la grande artiste : voix, allure, toilette,
visage, c'était à s'y tromper.
A la fin de la saison, j'eus
Duparc, Vaunel,
Mercadier et
Trewey. Je distribuai des médailles d'or à mes vaillants artistes ; on but
aux succès acquis et à ceux que nous aurions certainement la saison
suivante.
***
Le 7 septembre 1893, on rouvrait. Même affluence du
public ; les recettes montèrent à 2.500 francs.
Bruant chantait tous les samedis ; et après, ce fut
Paul Delmet,
le chanteur et compositeur populaire.
J'engageai les trois sœurs Fréder : Yvonne, la créatrice
de Cliquette aux Folies-Dramatiques, Camille et Jane ; un trio de
grâce et de beauté, qui eut un gros succès. Pauvre petite Yvonne, si
gentille ! elle fut enlevée par une bronchite, quelques mois après, à
vingt-trois ans ! Puis Camille partit aussi, à vingt-deux ans, laissant deux
petits êtres que la courageuse Jane éleva.
Brunin aussi vint faire applaudir sa gigantesque
personnalité qui provoquait des rires inextinguibles dans la salle.
Fursy, mon
secrétaire particulier, y fit des conférences avec l'esprit d'à-propos qu'on
lui connaît.
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| Yvonne |
Camille |
Jeanne |
| |
Les sœurs
Fréder |
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Fursy
***
Une pièce amusante de Battaille, La Belle aux
taureaux. Fougère imitant la belle Otero, faisait une Carmélita très
originale. Clairette jouait Desdémone, et Othello, c'était
Yvain, le grand Yvain à la voix si prenante et qui était d'une drôlerie
achevée.

Yvain
Et les recettes montaient toujours ! Mais, on s'en
donnait du mal ! Roydel entretenait l'ardeur des artistes : on renouvelait
les pièces tous les quinze jours.
Le capitaine Cody, le fameux Buffalo-Bill devait, pendant
quinze représentations, présenter son numéro qui consistait à cribler de ses
balles infaillibles, le tour de la tête de sa femme ; mais un soir, une de
ces infaillibles se trompa et blessa gravement la pauvre cible humaine. Le
commissaire de police fit interrompre cet exercice dangereux.
Mévisto aîné joua le Procès Ravaillac ; j'ouvrais
les portes de Bataclan au Réalisme ! Moi, je donnais de ma personne les
jours où le programme était faiblard.
Je rengageai Stiv-Hall, qui avait toujours beaucoup de
succès.
Jules Jouy m'apporta le concours de ses belles chansons et Juana fut
acclamée. Je présentai les humoristes Chavat et Girier, si amusants, si fins
dans leurs duos ; et Charton, le compositeur montmartrois, et Violette
Dechaume, qui descendait aussi de la Butte.
Je donnai Bonaparte, pantomime, avec le célèbre
pierrot marseillais, Bernardi, qui incarnait Bonaparte.
L'amusante Guitty fut ma pensionnaire et aussi Irène
Henry, une gracieuse et intelligente diseuse; et Mme Bassy.
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| Madeleine
Guitty |
Irène
Henry |
Puis, Pâquerette, qui chantait les Ducastel et les Brunin
féminins ; elle était fort jolie et s'enlaidissait à plaisir dans des
costumes grotesques ; son comique était irrésistible. Partout, même à
l'étranger, elle a réussi dans ce genre original qui lui a valu une petite
fortune.
C'est la seule femme (avec Abdala) à qui j'ai vu faire le
sacrifice de sa grâce naturelle et de ses charmes, pour amuser le public.

Pâquerette
Paula Brébion fut aussi une talentueuse collaboratrice.
Je m'attachai Rosalba que j'avais connue à Marseille.
Elle eut un succès considérable ; on la surnommait la
Thérésa moderne ;
elle chantait le répertoire de la grande diva
populaire, avec moins de talent, mais servie par une voix puissante qui
portait beaucoup. Elle s'est retirée de la scène, sans bruit, et on la dit
fort heureuse. J'en suis ravi.
Le petit Alexandre y chantait le genre... Paulus, et, ma foi
! très bien. Son talent grandissait, si sa personne restait petite.
Et encore Laurwald, populaire dans le Midi, plein de
qualités et de défauts ; Delmas, son frère, nature nerveuse, ombrageuse,
mais avec du talent ; Bollini, un romancier caressant que j'aimais
fort et avec lequel je ne pouvais m'entendre, ce qui ne m'empêche pas,
aujourd'hui, d'aller souvent le voir à la maison de retraite Rossini, de
déjeuner avec lui, tout en nous reprochant nos torts réciproques
d'autrefois.
Mary Auber, la jolie Arlésienne, a chanté, à Bataclan, ses
chansons provençales et
Clovis y a fait se tordre le public, pour ne pas en
perdre l'habitude.
***
Pendant ma dernière saison, je négligeai beaucoup Bataclan.
J'avais acquis aussi l'Alhambra, de Marseille, et ça me donnait du tintouin.
J'embrassais toujours trop d'affaires et je les étreignais mal forcément.
Pourtant, j'eus encore des succès, surtout avec deux pièces
: Hardi les bleus !
de Battaille, musique de Clérice et La queue du diable, de Héros et
Garnier. Puis encore avec Pavie, une pièce où se faisaient remarquer
Martapoura, le célèbre baryton, transfuge de l'Opéra et la gentille Miati
(sœur de
Lise Fleuron).
Mais, j'en avais assez ; mon étoile financière palissait
; il me fallait liquider l'Alhambra de Marseille, j'en fis autant de
Bataclan que je cédai à Dorfeuil. Il prit pour administrateur Henri Moreau,
l'auteur de tant de revues applaudies ; un truster du succès, – dont
le nom ne quitte guère les colonnes Morris.
***
Les artistes des cafés-concerts se sont décidés à être
prévoyants. Ils ont une société de secours mutuels, une caisse de retraites.
L'idée de cette institution remonte à 1864.
Elle avait été conçue par
Jules Perrin, avait reçu un
commencement d'exécution et était déjà autorisée par le préfet de police.
L'Union des Artistes lyriques (c'était son titre)
avait pour président le docteur Mayer ; pour vice-présidents
Jules Perrin et
Lucien Bucquet, artistes lyriques.
Mais le temps n'était pas encore à la prévoyance chez les
lyriques.
Les cigales continuaient à chanter l'été... et l'hiver,
sans songer à l'heure où elles n'auraient plus de voix.
La mutualité était encore ignorée au café-concert.
Plus tard
Jules Pacra reprit cette bonne idée.
Le temps avait fait son œuvre ; les adhérents se
montrèrent de plus en plus empressés.
A cette heure la Société des Artistes lyriques est en
pleine prospérité.
Pacra l'a présidée longtemps avec un zèle infatigable.
C'est aujourd'hui B. Bloch, le bon artiste, le
talentueux créateur des monologues alsaciens, qui en est le président,
depuis 1901, et les sociétaires viennent de le confirmer encore pour cinq
ans, dans ces fonctions qu'il remplit si bien.
La caisse possédait en 1906, quatre-vingt mille francs,
et les membres de la Société étaient au nombre de 2030 !
Que
de misères sont maintenant soulagées, parmi les camarades malheureux ou
atteints par la misère.
***
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Chapitre XXXII