Au commencement de l'hiver 1886, pendant un congé que
m'avait accordé le Directeur de la Scala, je fis une tournée dans le Midi,
de Bordeaux à Sète, avec une troupe que j'avais organisée et qui comprenait,
entr'autres artistes : Gabrielle Chalon, une fort belle jeune femme, qui me
rendit de bons services comme chanteuse et comme comédienne ; puis Delpierre,
artiste très adroit, Nadine, une gracieuse dugazon qui plaisait beaucoup et
Mme Raphaël Félix, chanteuse de valses, très goûtée. Mon pianiste
accompagnateur était Léopold Gangloff, musicien de talent, que je lançai du
coup. Plus tard, il me fera la musique de la Boiteuse dont le succès
fut énorme et gonfla la caisse du Répertoire Paulus.
En mai à l'Alcazar d'Été, En revenant de la Revue
mit le comble à ma renommée. J'ai conté, au premier chapitre de ces
souvenirs, comment naquit cette fameuse chanson son et le bruit qu'elle fit
par le monde. Elle rapporta aux auteurs,
Delormel et Garnier, et à
l'excellent compositeur
Désormes, gloire et profit. C'est par ballots
nombreux que la Maison d'édition expédiait le grand succès du temps à la
province et à l'étranger. Ce pauvre
Désormes, par contre, ne put jamais
obtenir la petite satisfaction qu'il attendit toute sa vie : les palmes
d'officier d'Académie ! Tous les ministères eurent la mesquinerie d'en
vouloir au compositeur d'En revenant de la Revue, qui avait
popularisé le brave général Boulanger et en avait fait l'idole des
foules.
Nombre de chansonniers nous emboîtèrent le pas. Les rues
retentirent de refrains célébrant le général.
Le chansonnier Antonin Louis se trouvait sur le
boulevard, un soir d'effervescence populaire. On chantait alors dans les
rues un refrain qu'avait lancé Bourgès : C'est ta poire! ta poire! ta
poire! Il eut l'idée de substituer le nom du général au mot «poire» et
entonna, à pleine voix :
C'est Boulange, Boulange, Boulange,
C'est Boulange qu'il nous faut!
Oh! oh! oh! oh!
Une
heure après, tout Paris chantait ce refrain. Notre chansonnier, devant la
réussite de son improvisation, rentra vite chez lui composer la chanson,
mais le refrain seul en subsista. Seulement il fit, aussitôt après, la
chanson qui eut tant de succès : Les pioupious d'Auvergne, lancée
aussi par Bourgès.
Antonin Louis était un coutumier, et l'est toujours, des
succès populaires parmi lesquels il a eu : Les pompiers de Nanterre,
le Sire de Fich-ton-kan, la Charrette, etc. C'est un
saisisseur d'actualités, très intelligent, très adroit.

Antonin Louis
Sur la même scène que moi, triomphait la grande comique
Demay, avec Mon p'tit Ernest, chanson qui célébrait, d'une autre
manière, le héros du jour. Quelle diseuse que cette
Demay ! avec sa voix
sonore, prenante, qui portait au loin, son clignotement de l'œil soulignant
des couplets gaulois, elle était impayable. Aucun ne l'a égalée dans ce
genre. Elle aurait transformé une romance sentimentale en gaudriole, avec
les intentions qu'elle prêtait à tout. Et bonne fille avec ça !

Mlle
Demay
Maurel était aussi à l'Alcazar d'été. Il cherchait sa
voie et ne l'avait pas encore trouvée. Il devait bien avoir quelques succès
dans la chansonnette (entr'autres avec J'ai perdu ma gigolette!) mais
il était plus comédien que chanteur. Il l'a prouvé depuis. Il excelle à
créer des types originaux; il les compose avec une rare perfection, une
vérité sensationnelle. Depuis plusieurs années, les revuistes implorent son
précieux concours : c'est un atout irrésistible dans leur jeu. Son front
s'est couvert de lauriers et sa poche s'est emplie de numéraire. C'était
mérité.

Maurel
Et puis encore une compatriote, une Bordelaise qui a du
picrate dans les veines. C'est Violette.
Elle procède de
Bépoix et de Bécat, mais avec plus
d'exubérance encore et surtout plus d'endurance. C'est un tempérament de
cabri ! Toujours piaffant, toujours en ébullition.

Henriette Bépoix
Espiègle, jolie, maligne comme un singe, volontaire,
elle a réussi et réussira encore mieux.
Fait ouvrir les oreilles et manœuvrer les lorgnettes ;
la voix étant perçante et le mollet aguichant.
Elle a passé aussi à l'Eldorado où on l'appelait Mlle
Vif Argent et y a récolté des applaudissements en chantant surtout ses duos
: Philomène et Tata, avec Ducastel, et Paul et Virginie avec
Gilbert. Ces deux fantaisies étaient d'Émile Baneux, un des bons
paroliers de ce temps-là; l'auteur d'un certain nombre de chansons à
succès et de monologues, entr'autres de l'Enragé que Coquelin Cadet
et Vaunel ont popularisé.

Violette
L'hiver venu, je traitai pour quelques représentations à
l'Eden-Concert.
La Presse (et particulièrement Francisque Sarcey)
s'occupait fort de cet établissement. Mme Castellano, l'intelligente et très
aimable directrice, venait d'y fonder les fameux Vendredis classiques, où
elle avait mis toute son âme et sa constante sollicitude.
Son bras droit, c'était Villé; Villé qui avait fait son
petit bonhomme de chemin et était devenu l'excellent Premier d'une
excellente troupe.

Villé
Il avait une bonne voix, une diction parfaite ; il était
comédien, chercheur, consciencieux, persévérant.
Quand l'Eden-Concert dut fermer, exproprié par les
Magasins de Pygmalion, Francisque Sarcey, qui était un fidèle admirateur des
Vendredis classiques, écrivait ceci de Villé :
Que de chansons il a créées, ou plutôt recréées, à notre
pauvre Eden ! Avec quel art exquis il y chantait :
C'est le ménétrier Thomas
Un peu rouillé par l'âge...
et la chanson du capitaine :
Je me suis-t-engagé
Pour l'amour d'une blonde...
et surtout, cette merveilleuse chanson, ce chef-d'œuvre,
la Lettre de faire part :
Rose, l'intention d' la présente
Est de t'informer d' ma santé
L'armée française est triomphante...
Et moi j'ai l' bras gauche emporté.
Villé chantait tout cela, tantôt avec une finesse
exquise, tantôt avec une sensibilité douce, toujours avec une mesure de bon
ton.
Et plus tard l'oncle disait, en parlant de la
représentation de retraite de Mlle Broizat, à la Comédie-Française, où Villé
avait été chanter deux chansons qui furent acclamées :
«Voilà dix ans que je me tue à répéter que Villé est un des premiers
diseurs de ce temps-ci. Mais, quoi ! il chantait dans un café-concert où
il n'est pas chic d'aller et que jamais le prince de Satan n'a honoré de
sa visite. Il ne s'y rendait que les amateurs de la vieille chanson qui
tous applaudissaient Villé et quand il avait débité les chansons portées
au programme, lui en réclamaient d'autres, riant et battant des mains. Ces
pleutres-là, pas plus que moi, ne font la renommée. Voilà un beau soir
Villé qui se présente sur les planches de la Comédie-Française, devant une
salle très brillante. Il dit la chanson du Père Thomas et c'est un
étonnement universel. «Tiens ! mais il est plein de talent, ce Villé ! Il
peut à cette heure dormir sur les deux oreilles ; toutes les maîtresses de
salon se l'arracheront l'hiver prochain. Une soirée a plus fait pour lui
que dix ans de travail consciencieux, suivi obscurément par de bons juges.»
Villé chante des duos comiques avec Mlle Dora qui, elle
aussi, a fait du chemin et possède une charmante diction, aidée par une
jolie voix facile. Les deux partenaires s'entendent si bien pour emballer le
public qu'ils uniront à jamais leurs voix... et leurs destinées.

Villé
et Dora
D'autres artistes de mérite se font encore applaudir à
l'Eden-Concert.
Mlle Dattigny, charmante brunette à l'œil mutin qui
possède une voix des plus agréables et dit juste; Mme Abadie, au comique
original ; Mme Rivoire qui a du chien et l'originalité ; la petite
Louise Richard, huit ans, qui a déjà passé à l'Eldorado, et continue ici à
égayer le public; puis, côté des mentons rasés, Maréchal, un joli chanteur
préludant à ses nombreux succès ; l'immense Chevalier (six pieds de haut !)
continuateur de Ducastel, et Limat, excellent dans ses présentations de
types cocasses, truqueur de première classe, régisseur modèle de tous les
établissements où il a passé et où il passera ; un cœur d'or aimé de tous
pour ses multiples qualités de bon artiste et de bon camarade; de plus,
modeste comme une violette.
Mme Castellano vient d'ouvrir un concours de chansons
qui a donné d'excellents résultats. Le jury, chargé de décerner les prix est
ainsi composé :
Gustave Nadaud, président d'honneur; Armand Silvestre,
président; puis, par ordre alphabétique :
Eugène Baillet (qui prêta son
concours éclairé à l'œuvre des Vendredis classiques), Ernest Chebroux,
Maxime Guy, Eugène Hachin, Eugène Imbert, G. Montorgueil, P. de Néha, René
Ponsard,
Octave Pradels, H. Ryon, E. Siébecker et Charles Vincent.

Eugène
Baillet
Au commencement de l'année 1887, je fais la connaissance
de Raoul Pitau qui devait bientôt devenir mon intermédiaire dans tous mes
engagements futurs et mon excellent ami.
Beau garçon et le sachant, jouant au Lovelace, c'était
un Bordelais plein de joyeuse faconde et, comme la plupart de ses
compatriotes - dont je suis - possédant un toupet remarquable, bien qu'il
fût chauve comme un œuf d'autruche.
Il arrive de Nice où il se trouvait lors du terrible
tremblement de terre, le mercredi des Cendres, 23 février 1887. Au milieu de
cette catastrophe il lui est arrivé une aventure amusante.
La veille, il avait fait presque la conquête d'une
aimable voyageuse logée au même hôtel que lui. Comme il plaçait des rhums et
des vins pour une maison de Bordeaux, il lui avait, pour entrer en matière,
offert avec insistance de lui en vendre. A six heures du matin, rentrant en
même temps qu'elle des fêtes du Carnaval, il s'était montré si galant, si
persuasif, que ses offres de services allaient être agréées, quand, tout-à-coup un craquement formidable disloque l'hôtel et le soulève. Tous
les meubles, ainsi que nos deux amoureux, sont jetés à bas ! Le placier et
l'acheteuse ne pensent plus, ça se conçoit, à continuer le débat de l'offre
et de la demande.
Tout Nice était bouleversé ! la panique était générale.
Chacun fuyait sa maison, cherchant, sur les places publiques, dans les
espaces découverts, un peu de sécurité. Cependant, une heure après, pendant
une accalmie, Raoul Pitau et la voyageuse essayent de reprendre la
conversation interrompue. Patatras ! une nouvelle secousse, plus violente
encore, les sépare. C'était à croire que le tremblement de terre s'était
institué le gardien des bonnes mœurs. Cette fois, ils s'enfuirent, chacun de
leur côté, et l'idylle resta inachevée. Pitau se tordait en me racontant
ça.
Ce même soir du 23 février 1887, à Nice, devait avoir
lieu un festival artistique au Concert du Palmier, pour le bénéfice de
Mercadier, avec le concours des célèbres duettistes
Bruet et Rivière, des
frères Gémon, de
Nicol, et autres. Vous pensez bien qu'il n'eut pas lieu.
Tous les artistes, éperdus, fuyaient vers les gares, portant sur leurs
épaules valises et malles, – car il n'était pas possible de trouver un homme
de peine, un domestique, même à prix d'or.
***
Le 5 mars 1887, apparition du premier numéro de la
Revue des Concerts que nous fondons,
Delormel,
Garnier et moi, pour
riposter aux attaques incessantes dont nous sommes l'objet. Savoisy accepte
d'être le directeur du journal. Grand émoi dans le monde des concerts; les
abonnements affluent. On connaît mon caractère combatif et l'on s'attend à
de rudes estocades. Je vais donc pouvoir tomber sur les directeurs qui m'ont
embêté. Régnier-Kosmydor reçoit les premiers coups, puis c'est le tour de M.
Allemand, mon directeur de la Scala et voici à quel propos :
M. Allemand ayant payé les 3o.ooo francs à Régnier, à la
condition que je chanterais pendant trois ans chez lui, j'étais en train
d'exécuter cette convention, quand M. Plunkett, directeur de l'Éden-Théâtre,
me proposa d'aller y chanter, à de très belles conditions. Il jouait alors
un ballet, Messaline, qui succédait au célèbre Excelsior, mais
qui ne donnait pas les mêmes résultats pécuniaires.
Fort de mon traité avec Régnier, que continuait
naturellement M. Allemand, je pouvais aller chanter dans cet établissement
distant de 1.5oo mètres, j'acceptai donc; on fit de la bonne publicité sur
mon nom, j'y parus et je remportai un grand succès avec mes chansons,
notamment avec En revenant de la Revue, de plus en plus en vogue.
Grâce à ma participation dans la recette, je touchais une moyenne de 8oo
francs par soirée.
A la Scala, je passais de 9 heures et demie à 10 heures,
et à 11 heures j'étais à l'Éden. Or, un soir, il était déjà 10 heures et mon
tour ne venait pas ! Fort inquiet, je réclamai à Marcel, le régisseur, lui
faisant comprendre que j'allais être en retard là-bas et que je ne le
voulais à aucun prix. Il finit par avouer que c'était sur l'ordre de la
Direction qu'il retardait mon entrée.
Je compris tout à l'instant. Allemand était furieux de
mes succès là-bas. Je pris vite une décision. Je me précipitai sur la scène
et demandai à Herpin, le chef d'orchestre, d'attaquer mes morceaux. Il s'y
refusa... avant aussi des ordres. Alors je m'adressai au public, lui contant
mon cas, et la situation qui m'était faite par la Direction. Marcel, le
régisseur, accourut plaider la cause de son patron, mais le public le
conspua. Scandale ! charivari énorme ! dont je profitai pour m'esquiver. Un
quart d'heure après, j'étais à l'Éden-Théâtre.
A la Scala ce fut un tumulte énorme ! La police dut
intervenir. Mais Allemand ne me fit pas le procès dont il me menaçait, et
bien lui en prit : il l'aurait perdu, je n'aurais pas réintégré son
établissement, et il n'aurait pas encaissé tout l'argent que je devais
encore lui gagner.

Le
Carrousel Floquet
***
Aux Ambassadeurs, cet été, j'ai été entendre une
gracieuse brune qui chante fort bien les valses, polkas, marches, tous les
morceaux à voix. Elle a nom Lévya. Et, à l'Horloge, j'ai applaudi avec
chaleur la belle Debriège, grande vedette du moment.
Albany Debriège, alternativement au concert et au
théâtre, a remporté des succès partout et créé nombre de rôles, aux
Variétés, aux Menus-Plaisirs, à Bruxelles. Aux Variétés, dans le Puits
qui parle, elle fit sensation. Elle jouait le rôle de la Vérité dans le
costume traditionnel de cette personne, lequel costume n'existant
pas, ou presque pas, demande pour le revêtir une femme possédant toutes les
qualités physiques que Phidias exigeait de ses modèles.
Avec ça, du talent et un gentil caractère.

Albany
Debriège
***
Je vais de temps en temps à l'Eden-Concert aux vendredis
classiques dont la vogue croît toujours. On refuse du monde ces soirs-là.
Quelques nouvelles artistes dans cette excellente maison,
depuis que j'y ai passé.
Trois fort jolies diseuses, Diony, fine, distinguée,
adroite, Armande Cassive et Pauline Brévannes qui, bientôt, se feront
applaudir au théâtre et conquerront la vedette ; la désopilante comique
Mariette Chevalier, la séduisante Tylda et deux chanteuses sérieuses,
très goûtées, Peyrali et Carmen Cortez ; sans oublier Victorine Ben et
Dupéry qui prêtent leur charme aux rôles qu'on leur confie dans les pièces.
 |
 |
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| Armande Cassive |
Melle Tylda |
Carmen Cortez |
Régiane, qui procède de
Perrin, lance ses chansons à
parlé avec une fougue, une volubilité qui enlèvent la salle, et la voix
sonore d'Albin, un superbe baryton, fait merveille.
L'orchestre est excellemment dirigé par Paul Blétry.
***
Les artistes des cafés-concerts ont toujours eu des lieux
de rendez-vous, des cafés, où, à certaines heures, ils se réunissent pour
causer, jouer, potiner, congratuler les camarades présents et bêcher les
absents.
A la Chartreuse, se réunissent les artistes de deuxième
ordre, les trop jeunes ou les trop vieux, les artistes au cachet et les
directeurs d'occasion. En somme, clientèle très honnête, travailleuse et
surtout cancanière. Le propriétaire, Bienfait, – un charmant garçon, très
avenant, artiste à ses moments perdus – a brillé sur nos premières scènes et
fait partie de la troupe de l'Odéon et du Châtelet.
Près de l'Eldorado est sis le café Raffestin, café fondé
vers 1879 par un nommé Poulain. Dès son ouverture, il devint le rendez-vous
de la gent artistique. Poulain ayant vendu son fond à un être grincheux –
qui n'aimait pas les cabots, – ce peu parlementaire marchand d'eau
chaude se vit obligé de mettre la clé sous la porte après un an
d'exploitation. Deux ou trois successeurs essayèrent de ramener chez eux la
clientèle des artistes, ce fut peine perdue, et pendant trois années, ce
café n'effectuait qu'ouvertures, fermetures, changements de propriétaires et
faillites.
Les artistes s'étaient portés chez les frères Léonce, au
café de la Scala, mais comme Poulain, Léonce vendit sa maison à un homme
antipathique aux artistes ; ceux-ci retraversèrent le boulevard et
retournèrent à l'ex-café Poulain, que Raffestin venait d'acquérir.
Raffestin est un charmant homme très serviable, dit-on.
Son café n'est pas très bon, mais ses dîners sont excellents. Son
établissement est le quartier général des artistes, auteurs, compositeurs,
hommes de lettres.
Jules Jouy
et Gerny y viennent faire leur manille,
Gabillaud ses parodies, Bonnaire ses amusants jeux de mots, Amédée de
Jallais
[Voir à
Eudoxie Laurent]
et Numès de l'esprit,
Paul Henrion conter ses souvenirs, A. Petit
compter ses succès. M. Mermeix y vient quelquefois; L. Lebourg et G. Acker,
Fabrègues et Garnier le ténor, Dermès, Sulbac, Plébins, Bourgès,
Libert, Courtès, du Vaudeville,
Clovis,
Réval, Pichat, Doria, y viennent souvent.
Lemonnier et
Blondelet s'y font rares. On y voit la charmante Paula Brébion,
la jolie Violette, la sémillante
Dowe. Mais, depuis quelques jours, ce café
devient un peu chartreuse et déjà quelques clients commencent à le
déserter pour aller chez l'ami Pégnat, qui vient d'ouvrir la Brasserie
Gauloise, et qui a su, dès son ouverture, attirer chez lui le dessus du
panier artistique, aussi rencontre-t-on chez lui Paulus, Gaillard, le beau
Lachanaud, le bouillant Achille Secondigné et toute une ribambelle de joyeux
drilles.
En revenant sur nos pas, entre le Café Français et la
porte Saint-Martin, se trouve le Café Louis XIV. Ce sont les artistes du
théâtre qui l'alimentent, on y rencontre quelques acteurs en renom, mais la
majorité des clients sont des artistes de province, en quête d'engagement ;
c'est dans ce café que l'on rencontre les légendaires Mastuvu, ces stoïques
déshérités du talent, ces gascons de la rampe, qui :
Plus délabrés que Job, et plus fiers que
Bragance
Drapent leur gueuserie avec leur arrogance.
– M'as-tu vu à Pézenas, quand je jouais Lazare, on
relevait six fois le rideau ?
–
M'as-tu vu à Béziers, le soir que j'ai doublé Faure, moi, artiste de comédie
?
Braves gens au fond, ces pas-de-veine, il faut les voir
pérorer l'été sur la terrasse, attablés devant une absinthe qu'ils font
durer trois heures, il faut les entendre nous débiner.
Ils
nous appellent les sans talents. Nous les appelons les purées.
***
Suite au
Chapitre XXIX