J'avais signé, pour trois années, au Concert-Parisien. Mon traité spécifiait
que je ne pourrais chanter dans aucun autre établissement s'il ne se trouvait
éloigné de 1 500 mètres, à vol d'oiseau. Des propositions m'étaient faites,
nombreuses, alléchantes. Pour y répondre j'avais pris un impresario, Cahen,
qui traita avec quelques autres Cafés-concerts. Je gagnais de cette façon
environ mille francs par jour.
Malgré qu'il fit de bonnes recettes, M. Régnier riait jaune en me voyant
triompher ailleurs, mais il ne rit même plus du tout quand, en plein Faubourg
Saint-Denis, les affiches des autres vinrent s'étaler sur les murs, annonçant
Paulus pour le soir, et les hommes-sandwichs promener ma tête sur leur dos. Il
ne décolérait pas, mais que faire ? Mon traité était formel ; il n'y était pas
dit que les autres Directeurs ne m'afficheraient pas dans le quartier du
Faubourg Saint-Denis. À 10 heures ½ exactement j'étais chez lui, donc c'était
régulier. À 9 heures ¼ je chantais à Belleville, à 11 heures aux Ternes.
Parfois j'alternais ; j'allais à l'Éden-Concert, au Concert de la rue Dauphine
ou à la Gaîté-Montparnasse.
Ajouter à cela des soirées particulières à cinq cents francs le cachet. Je me
faisais jusqu'à quinze cents francs par soirée ! J'avais mon coupé qui me
conduisait rapidement des concerts aux salons et je trimbalais avec moi mon
pianiste-accompagnateur.
Aussi l'hôtel de Neuilly resplendissait d'allégresse et de faste ! Les
journaux étaient pleins de Paulus ! On m'y louangeait, on m'y éreintait, ça
m'était fort égal. Louange ou éreintement, c'était une énorme réclame qu'on me
faisait.
Je chantais de cette façon jusqu'à vingt-cinq chansons par soir. Ce métier-là
aurait tué plus d'un camarade, mais je me portais comme un charme, rutilant de
santé et d'orgueil.
La saison passa tant bien que mal, plutôt mal, avec l'irascible Régnier. Les
prises de becs étaient fréquentes entre nous. Il attendait toujours une
occasion de me trouver en faute pour sévir, la traité en main ; mais il avait
affaire à plus malin que lui et ce n'est pas ce vanter que se dire plus malin
que Régnier-Kosmydor ! Sa naïveté était devenue proverbiale, ainsi que son
incompétence artistique. En voici un exemple.
Debailleul, un jour qu'il avait trop bien dîné, ne peut chanter dans une
pièce. Il faut le remplacer par quelqu'un possédant une voix mixte, comme lui.
Régnier appelle Farville, un fort baryton, quasi basse, à la voix lugubre.
- Farville, vous allez remplacer Debailleul.
- Impossible, M. Régnier, je n'ai pas de mixte.
- Eh bien ! demandez-en au régisseur.

Debailleul
***
O la belle, la gracieuse, la séduisante jeune femme que Gilbert ! Jolie voix,
disant bien, elle a grandement réussi. Si les yeux gourmands pouvaient
dévorer, il ne resterait plus rien de cette superbe plastique ! Bientôt je la
retrouverai à l'Alcazar d'Hiver où le même accueil l'attendra et elle y sera
l'héroïne de la galante manifestation suivante :
Un soir qu'elle venait de chanter
Les madeleines de Commercy, elle avait été
acclamée par le public et surtout par des Saints-Cyriens, dont c'était le jour
de sortie et qui étaient venus nombreux. Les applaudissements ne semblèrent
pas suffisants à nos élèves-officiers pour exprimer leur admiration à la belle
artiste. Hélas ! pas de fleurs dans les environs.
L'un d'eux a une idée géniale ; elle est adoptée avec enthousiasme. On retire
les plumets des shakos ; on en compose un énorme bouquet et on l'envoie à
Gilberte. Est-ce joli ! est-ce bien français !
Gilberte a, depuis, joué au théâtre, tout le répertoire d'opérette, à
l'Étranger comme en France, toujours applaudie, grâce au triple don qu'elle a
reçu d'une bonne fée présente à son berceau : talent, beauté et charme !

Mlle
Gilberte
***
À l'Eldorado, une nouvelle chanteuse-vedette, Mlle Tusini. Cette enfant de la
Cannebière est jolie à croquer et dit d'une façon tout à fait ravissante.
Les papillons vont se brûler à la flamme de ces beaux yeux, pétillants de
malice, - mais les dits beaux yeux se font indifférents ou railleurs. Pourquoi
? C'est qu'il y a un autre artiste à l'Eldorado, un gentil Anglais, gentleman
accompli, O'Kill, le ventriloque qui, non content de faire parler ses
fantoches, a fait parler aussi le cœur de la gente Tusini. De cette situation
naîtra un mariage prochain ; la diction et la ventriloquie s'associeront et
poursuivront ensemble le cours de leurs succès.
Mlle Tusini est aussi bonne comédienne. Elle vient de créer le Petit spahi,
opérette de Péricaud et de Jalhais, musique de Lucien Collin. Un gros succès…
qui dure encore.

Melle
Tusini
***
Un jeune baryton, Dalbray, dont la voix est d'un timbre éclatant et d'une
étendue exceptionnelle. Des scènes plus importantes le guignent déjà et
l'attireront bientôt. Depuis, sous son vrai nom, Ceste, il a eu de jolis
succès en chantant le grand opéra.
Puis Mlle Claude Roger, chanteuse de genre et d'opérette. Elle possède une
voix remarquablement fraîche et de réelles qualités de comédienne. Elle vient
de se faire très apprécier dans une charmante opérette d'Adely et Barré, dont
la musique est d'un jeune compositeur d'avenir, Antoine Banès.

Claude
Roger
Tout le monde connaît cette figure si sympathique, ce bon gros Banès dont le
talent, depuis l'Eldorado, s'est affirmé sur plus d'un théâtre d'opérette et
qui, certainement, recèle dans ses cartons, quelques chef-d'œuvre qui lui
donnera bientôt la place qu'il mérite parmi nos meilleurs compositeurs.

Antoine Banès
Deux autres chanteuses bien accueillies ; Mlle Mayeur, possédant une jolie
voix et sachant s'en servir et Mlle Blanche Kerville, accorte brunette à
l'organe juste et très étendu.
Il n'y avait pas à dire : j'étais devenu célèbre. Et la preuve, c'est qu'on me
singeait. On imitait la coupe de mes habits ; je faisais mon petit Prince de
Galles. C'est qu'aussi j'apportais un extrême souci à l'impeccabilité de ma
toilette. Je n'avais pas de tailleur accrédité, mais un maître coupeur avec
qui j'élaborais les novations à lancer. Pour chaque nouvelle création de
chanson importante, je voulus un costume nouveau. À l'habit noir succéda
l'habit bleu-azuré, avec la culotte pareille et le gilet de soie blanc.
C'était pour créer Au rond-point des Champs-Élysées, un de mes succès, que
m'avait fait Albert Petit, compositeur original qui tint une place enviée au
Café-Concert. L'hiver suivant, au Nouveau-Cirque, tous les écuyers avaient
endossé l'habit de Paulus.
Après l'habit bleu-azuré, ce fut l'habit café-au-lait pour chanter
Y a qu'
l'Argenteuil, du même Albert Petit. Puis ce fut l'habit chaudron avec chapeau
de soie argenté pour interpréter J'arrive de San-Francisco.
Et la coupe de mes cheveux, donc ! En a-t-elle fait couler des flots d'encre
et user des crayons aux caricaturistes !
On s'est étonné de cette coupe à la Titus, généralement peu avantageuse au
physique. On a cru à une excentricité de ma part, c'était tout bonnement une
mesure d'hygiène. On n'avait pas encore l'électricité sur la scène et je
chantais six, huit, dix chansons, dansant, courant, gambillant sans cesse,
dans une atmosphère étouffante produite par une rampe de soixante becs de gaz
et les bouquets de feu des portants. Il y avait une température qui allait à
40 degrés ! j'imaginais d'alléger ma tête, voilà tout… et je m'en trouvai fort
bien. Le dessinateur Stop, dans le Journal Amusant, me caricatura et appela
cette coupe le Nec Paulus ultra. Beaucoup de camarades m'imitèrent et ne
furent que grotesques, leur masque ne prêtant pas à cette coupe qui n'ajoute
rien à n'importe quel genre de beauté, mais peut accentuer la laideur de
certains types.
Apparition d'un nom que deviendra populaire. C'est celui de
Mercadier.
Un Toulousain ténorisant et barytonnant avec facilité. La voix est chaude,
sympathique, étendue, la diction soignée.
Un casseur de cœurs ! Quand il file la note suraiguë à la fin du couplet
sentimental, les femmes palpitent, et leur lorgnette remercie ce joli chanteur
que leur donne des émotions si douces. Les hommes l'applaudissent pour son
talent ; donc il a tout le public pour lui.

Mercadier
Le lendemain de ses débuts un poète de la maison écrivait :
C'est dans le Languedoc vermeil
Que, par un matin de soleil,
Une fée aimable et rieuse
Lui fit cadeau d'un rossignol
Qui roucoulait en si bémol,
Sa romance délicieuse.
L'enfant le prit et l'avala,
Et c'est depuis ce moment-là
Qu'il chante les prés et les roses,
Les nids d'oiseaux dans les buissons,
Les sentiers verts, pleins de frissons,
Et les amours fraîches écloses.
Qu'il en fait rêver de beaux yeux
Par ses accents mélodieux !…
Qu'il en fait naître de caprices !…
Jamais ténor barytonnant
Ne fit d'effet plus surprenant
Sur les sensibles auditrices.
Beau cavalier, aimable acteur,
C'est avant tout, un enchanteur
Que le public sans cesse acclame.
La critique perd tous ces droits
Aussitôt que sa douce voix
Met des rêves bleus dans notre âme.
Il créera de nombreuses chansons à succès, entr'autres
La visite à Ninon, de
Gaston Maquis, un jeune compositeur qui s'est déjà révélé au public par des
œuvres charmantes. Gaston Maquis a le don de la mélodie facile qui frappe tout
de suite l'oreille du public et s'y incruste. Les ateliers, la rue et les
salons se réjouiront de son répertoire, qu'à l'occasion il interprète lui-même
de fort agréable façon.

Gaston Maquis
***
Juin ramène les belles soirées aux Champs-Élysées et je réintègre l'Alcazar
d'Été.
Le chef d'orchestre est Léopold Wenzel qui me fait alors une bonne chanson
Les p'tits navets.
La saison s'écoule tranquillement ; gros succès pour moi, grosses recettes
pour la direction ; nous sommes tous contents. Parmi les camarades, à mes
côtés, Gilbert, Céline Dumont et
Dowe.
Gilbert est un de mes plus heureux imitateurs. Joli garçon, d'une vivacité,
d'une souplesse remarquables, il a pu chanter la Chaussée Clignancourt après
moi et y obtenir du succès. Il a fort bien pigé le fameux coup de tête sur
l'accord. Exubérant, ne tenant pas en place, il s'amuse de ce qu'il dit et
amuse le public.
Céline Dumont, une réjouie ! A commencé par susurrer des ingéniosités ; marche
à présent sur les traces de
Demay et d'Élise Faure. Beaucoup de rondeur dans
son genre salé. Et la gentille et gracieuse
Dowe, disant si finement la
chansonnette ; bonne camarade, aimées de tous.

Céline
Dumont
***
Il me fallait réintégrer le Concert-Parisien en septembre. Rien que cette idée
m'horripilait ; j'en avais assez des observations aigrelettes et du nez que me
faisait le directeur Régnier. Je ne voulais plus endurer sa mauvaise humeur
provenant de ce que je chantais dans d'autres établissements, pendant mon
séjour chez lui. Il me fallait un prétexte pour rompre ; je crus en coir
trouvé deux.
D'abord j'objectai qu'il avait fait placer à la porte du concert des vedettes
d'autres artistes et que ceci était contraire à nos conventions ; ensuite que
ma loge était insalubre, comme toutes celles de la maison, et que, malgré mes
réclamations à ce sujet, il n'y avait apporté aucun changement. Et, sur papier
timbré, je lui signifiai que je ne reprenais pas mon service.
Un procès s'ensuivit. Il prétendit que j'avais tous les torts ; que mon refus
de paraître en scène, alors que j'étais affiché, avait causé des scandales
dans la salle ; que maints spectateurs s'étaient fait rembourser leurs places
et qu'il avait subi des pertes énormes du fait de ma détermination. Il
affirma, par des experts, que ses loges étaient admirablement agencées et
salubres au possible.
Le procès fut long et aboutit à… ma condamnation ! Je devais lui payer trente
mille francs.
M. Allemand, directeur de la Scala, qui me voulait à tout prix, m'offrit de
payer ces trente mille francs, à la condition que je lui donnerais les trois
saisons d'hiver promises au Concert-Parisien. J'acceptai.
Le Régnier empocha ce joli denier, mais l'année suivante, il passa la main à
un autre directeur, lâchant l'art, qu'il ignorait, pour retourner à son
Kosmydor, d'où il n'aurait jamais dû sortir. J'ai dit déjà que les calinotades
de ce directeur-rageur étaient célèbres ; sa rapacité les rendait quelquefois
lugubres.
Il avait dans sa troupe un artiste lilliputien, Norbert, dont les débuts aux
Ambassadeurs avaient fait sensation. Il était très drôle, très amusant dans
ses chansons et dans ses rôles.
Le pauvre petit artiste mourut. Tous les camarades du Concert-Parisien se
cotisèrent pour acheter une belle couronne funéraire. Régnier se fendit
royalement de 10 francs, mais voulut voir la couronne. On la lui montra ; elle
portait simplement ces mots : À Norbert, le Concert-Parisien.
- C'est très bien - fit Régnier - mais après : Concert-Parisien, ne
pourrait-on pas ajouter : dimanche et fêtes, matinée ?
Après celle-là, on peut tirer l'échelle.

Le
petit Norbert
***
Perrin, à qui je vais serrer la main pendant un entr'acte, est en train de
conter un souvenir de l'inauguration de l'Eldorado, en 1858.
Un ténor, à la voix superbe, Cardona, qui venait du théâtre de la Monnaie, à
Bruxelles, chantait le grand air de la Juive, son grand succès.
Peu fortuné, sans doute, il avait blanchi, au blanc d'Espagne, son unique
paire de gants.
Emporté par l'Action de son récit, il faisait force de gestes et posait, à
tout instant, ses mains sur son cœur. Chaque fois il laissait sur son habit
des traces blanches de ses doigts et le public s'esclaffait.
Ce n'est qu'en sortant de scène que le pauvre ténor comprit pourquoi il avait
déchaîné les rires ce soir-là, en place des applaudissements habituels.
***
À l'Alcazar d'été, une de nos jolies petites chanteuses de la Corbeille a
reçu, l'autre soir, un bracelet superbe. Chaque lettre de son nom, Zoé, est
formée par des brillants. Toutes les amies l'entourent, la félicitent, avec
des grincements d'envie dans la voix.
- Es-tu heureuse ! - Est-ce beau ! - Il ne se moque pas de toi, celui-là ! -
Veinarde ! va.
Zoé soupire et regardant les trois lettres étincelantes :
- Oui, mais quel malheur que je ne m'appelle pas Scholastique !
- Pourquoi ?
- Dame !… ça ferait plus de lettres.
***
Dans une ville de Belgique le directeur d'un concert (je ne le nommerai pas
pour lui éviter d'être raillé) m'engage, par écrit, pour quelques
représentations, sur la foi d'une de mes chansons (Le Terrible Méridional, de
Louis Ganne) où j'étais représenté face à face avec un lion magnifique que je
boxais avec désinvolture.
Je débarque chez ce directeur.
- C'est moi… Paulus.
Il me toise des pieds à la tête et paraît étonné de me voir une taille
moyenne.
- Vous le grand Paulus ?… Hum ! vous n'êtes pas si grand que ça !
- Possible… mais c'est moi tout de même.
- Ah !… bien.
Mais son œil inquiet scrutait la malle et la valise qu'un employé déchargeait
à la porte.
Il reprend :
- Et le lion ?… vous l'avez laissé à la consigne ?
- Quel lion ?
- Mais votre lion… celui-là !
Et il me montre une grande affiche, collée à sa porte et reproduisant la
lithographie du Terrible Méridional.
Je pars d'un éclat de rire.
- Vous plaisantez, sans doute ?… Je n'ai pas l'habitude de chanter des duos
avec un tel partenaire.
- Alors, il n'y a rien de fait ; j'ai annoncé le lion, mon public compte
dessus ; je ne prends pas Paulus sans lion.
Tout ce que je pus lui dire ne le convainquit pas ; il fallut aller devant le
bourgmestre pour lui expliquer le cas.
Heureusement pour moi, un arrêté récent défendait l'exhibition de tout animal
féroce, à la suite d'un accident arrivé dans une ménagerie de passage.
Le directeur consentit alors à me laisser chanter sans accompagnement de lion.
Mais j'arrivai difficilement à le convaincre que mon monologue n'exigeait pas
la présence du roi du désert.
Et il n'en fut pas fâché, car le public parut enchanté et il fit quelques
bonnes recettes.
***
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Chapitre XXVII