Quand, le soir, mon service est terminé,
j'éprouve l'envie irrésistible d'aller fait un tour à l'Eldorado pour lequel
je conserve un amour profond. Je le regrette toujours. Le père Adam devait
avoir quelque chose de ce regret quand il passait devant les portes du
Paradis d'où on l'avait expulsé, tout comme moi de l'Eldorado ; mais
j'avais, sur notre grand aïeul, cet avantage de pouvoir encore pénétrer dans
mon Eden, en qualité de spectateur.
***
Je note quelques nouveaux artistes qui sont en train d'y conquérir la
notoriété.
Mlle Mazedier, une gentille personne, adroite ; caractère charmant… comme la
figure : Roger Bontemps en jupons. Rend de grands services à la Direction qui
la met à toutes les sauces, la faisant jouer dans les pièces et chanter dans
la partie de concert.

Mlle Mazedier
Aline d'Estrées, gracieuse, distinguée ; vient à peine de quitter la scène,
après avoir été applaudie comme elle le mérite, que la planchette annonce
Antony. Je l'applaudis doublement, d'abord comme artiste, ensuite somme…
beau-frère. Il est le fils du célèbre prestidigitateur Lassaigne, directeur du
Jardin Oriental de Toulouse où j'ai chanté après ma première sortie de
l'Eldorado en 1868. Il a débuté tout jeune dans l'opérette. Chante la
chansonnette avec finesse, mais il est surtout comédien. D'allures
distinguées, de l'acquit, travailleur, il tout pour réussir… et réussira.

Antony

Aline d'Estrées
Et Fernande Caynon. Une ravissante jeune femme qui a conquis tout de suite le
public par sa diction franche et sa belle humeur. Elle est charmante dans ses
chansons militaires et ses paysanneries. Beaucoup de finesse et
d'intelligence. A passé par le théâtre et y a acquis des qualités de
comédienne.
Elle brillera bientôt au premier rang et, comme
Thérésa, abordant le genre
sérieux, se montrera sous un nouveau jour, quand, devenue Mme Ouvrard, elle
cueillera couronnes et lauriers, au cours de tournées triomphales en province.

Fernande Caynon
***
Ma première saison au Concert Parisien se passa sans gros incident, au milieu
de bons camarades parmi lesquels il y avait Léa d'Asco !
La belle artiste était alors dans toute sa vogue de demi-mondaine. C'était une
indigène de Montmartre qui avait débuté au théâtre Taitbout, dans une de ces
pièces idiotes dont cette scène avait alors la spécialité. Elle s'était
pourtant destinée au grand art, avait pris des leçons de chant de Roger et ne
manquait pas de talent, mais, voilà, elle était trop belle. Entre le talent et
la beauté, elle aima mieux cultiver ce qui rapporte le plus. Ses excentricités
l'avaient rendue célèbre.
Léa d'Asco avait un énorme succès de plastique et détaillait la chansonnette
fort agréablement. Aussi les gilets à cœur se montraient-ils en grand nombre
au Concert-Parisien (qui ne s'était jamais vu un auditoire aussi élégant) et
semblaient attendre impatiemment l'entracte pour aller offrir leurs hommages
dans la belle loge, pleine de fleurs exotiques et de parfums troublants. Mais
la loge n'était pas ouverte à tout venant. Ce sanctuaire avait pour gardienne
une superbe négresse qui exigeait le mot de passe fourni par la maîtresse pour
laisser pénétrer. J'y étais quelquefois admis.
Léa d'Asco était une gentille camarade, pas bégueule, pas poseuse ; un bon
garçon, quoi !

Léa d'Asco
Mon portefeuille regorgeait, ça ne pouvait pas durer. Je voulais avoir mon
hôtel, mes gens, mes équipages et élever splendidement ma famille qui
croissait toujours.
Je trouvai mon affaire au no 176 de l'avenue de Neuilly ; un hôtel y était à
vendre. C'était une bonne spéculation à tenter en même temps, puisque les
terrains augmentaient de valeur chaque année : je pourrais revendre plus tard
avec bénéfice. Comme spéculateur on a déjà peu voir comme j'étais épatant ! Je
devais payer 120 000 francs en dix ans, mais, par une clause du contrat, je
pouvais résilier et alors rester locataire, pendant ces dix ans, à raison de 6
000 francs par an. Je versai comptant 40 000 francs. Deux ans après, le Krach
de l'Union Générale amenait une baisse considérable sur les terrains de
Neuilly. Je profitai de la clause du contrat et le résiliai. Je restai donc
simplement locataire pendant dix ans.
J'avais un grand train de maison, des domestiques, des voitures, des chevaux
que je conduisais moi-même au Bois. Je dépensais 60 000 francs par an. Me
l'a-t-on assez reproché ! Moi, je ne me reproche rien du tout. Je gagnai
largement pour subvenir à cette existence de luxe que j'aimais ; ma femme et
mes six enfants vivaient dans l'abondance et je faisais des envieux… j'étais
donc complètement heureux.
Je me rendais au Concert-Parisien dans ma voiture. Le Directeur
Régnier-Kosmydor, tout fier d'avoir un pensionnaire aussi chic et qui faisait
tant de réclame à sa maison, s'empressa de m'offrir un nouveau traité à des
conditions encore plus belles.
***
À l'Eldorado, deux nouveaux auteurs-collaborateurs font florès avec leurs
opérettes. Ils signent Hermil et Numès. Hermil, c'est l'anagramme de Milher,
le légendaire Géromé de l'œil crevé, l'excellent artiste que Parais à fêté
pendant tant de longues années ; Numès, c'est le parfait comédien que Paris
fête toujours.
Nourris dans le sérail, ils en connaissent tous les trucs et font leurs mises
en scène avec un soin extrême ; Hermil, calme, grave, peu bavard, mâchonnant
son éternel mégot toujours éteint ; Numès, distingués, jeune premier partout,
saupoudrant de gracieux sourires ses conseils aux interprètes.
Leur première pièce à l'Eldorado fut
Le Conciergicide, dont Francis Chassaigne
avait fait la charmante musique. Depuis, leurs succès ne se comptent plus. Une
amusante photographie (que nous donnons ici) les montre présentant un ours au
directeur Renard. Celui qui posa l'ours et consentit à cacher sa bonne tête
rabelaisienne sous celle de la bête féroce, c'était Chalmin. Chalmin, tout
frais émoulu du Conservatoire, et qui fit retentir à l'Eldorado sa belle voix
de base chantante en attendant que le théâtre lui offrit la place à laquelle
il avait droit.

Numèes, Chalmin et Hermil
***
Au même Concert, Villé a débuté.
Il se fait déjà remarquer par sa diction nette, sa mimique intelligente et
laisse deviner le bon comédien qu'il sera, mais c'est un peu plus tard, à l'Eden-Concert
que nous le retrouverons, à l'époque des Vendredis classiques dont il fut
l'âme.
Mlle Liovent fait aussi ses débuts. Elle est toute jeunette, toute
mignonnette, chante gentiment les chansonnettes de genre mais surtout excelle
dans les pièces, où elle joue à ravir les ingénues. Il est étonnant qu'un
directeur de théâtre ne l'ait pas accaparée. La faute doit en être à sa nature
timide, à sa modestie. Terrible défaut pour un artiste que d'être modeste ! Il
est vrai qu'il est si rare ce défaut !
Liovent n'a certes pas eu la place qu'elle méritait.

Mlle Liovent
Encore une excellente recrue faite par M. Renard, c'est Sulbac, un des
artistes les mieux doués du café-concert. La nature l'a gratifié d'une voix et
d'un physique dont l'effet comique est irrésistible.
La rue des Marais, à Paris, le vit apparaître au monde en 1860. Sulbac (de son
vrai nom Sulzbach) lâcha le commerce à 17 ans pour donner libre cours aux
aptitudes artistiques qu'il sentait grouiller en lui. Né heureux, il vécut
heureux, sous l'influence de cette bienheureuse étoile, que les astronomes ont
oubliée dans leur carte céleste, et qui se nomme : la Veine !
Il est hilarant dans les larbins et les paysans que son air de godiche ou futé
rend à merveille. Il ajoute fort souvent au texte des auteurs qui ne s'en
plaignent pas, car ce gavroche roublard est coutumier en trouvailles
heureuses. Bon comédien avec ça. Créateur de nombreux succès, de scies
populaires dont les principales sont : Le marchande de robinets, Je suis gobé
par la patronne, Le bureau de placement, Toto Carabo et cette La digue digue
don, que tout le monde a chantée et que lui a fait
Jules Jouy en collaboration
avec Gerny, un autre bon chansonnier, plein d'humour et d'imagination.

Sulbac
***
Le fameux
Joseph Kelm vient de mourir à l'âge de 75 ans.
Il laisse une jolie fortune à sa famille. Comment, diable ! a-t-il fait pour
économiser ! C'était une fourmi, moi je n'ai été qu'une cigale. J'ai dit déjà
la valeur de cet artiste, sa grande originalité et ses fumisteries célèbres.
Son neveu, Fernand Kelm, un gentil artiste de mes camarades, m'a conté un de
ses bons tours.
C'était dans une de ses nombreuses tournées ; à Béziers, je crois. Les
recettes étaient maigres, les spectateurs récalcitrants. Il fallait quelque
phénomène sur l'annonce pour attirer la foule.
Joseph Kelm la trouva. Il fit annoncer
que le lendemain, il mangerait un homme tout vivant. On crut à une
plaisanterie, naturellement, mais tout Béziers voulut savoir ce qu'elle
cachait et, le lendemain, on refusait du monde au théâtre.
Kelm chante ; il est acclamé et va pour se retirer.
- Hé bien !… et cet homme ?… on ne le mange pas ? - crie le public.
Kelm s'avance à la rampe : «Mesdames, Messieurs, veuillez m'excuser,
mais l'homme que je devais manger a manqué à nos conventions, il n'est pas
venu.»
Exclamation ! vociférations ! - Quelle blague ! - Il se f… de nous ! - Rendez
l'argent !
Kelm, toujours aussi calme, attend un moment de silence et répond :
- Je ne blague jamais !… S'il y a un amateur qui veut remplacer mon sujet
absent, je m'engage à le manger. Qu'il monte ici.
Des voix goguenardes répondent :
Moi !… moi !… et le plus exubérant des
vociférateurs s'élance sur la scène.
- Déshabillez-vous ! - commande
Kelm - Oh ! pas tout à fait… ôtez le veston,
le gilet et la chemise.
On se tord dans la salle. L'amateur, qui rit plus que les autres, se dévêt.
Kelm s'approche, le fait tourner et palpe la chair dodue d'un air connaisseur.
Les rires redoublent, interrompus tout à coup par un hurlement de douleur.
Kelm venait de planter sa robuste mâchoire dans l'épaule de l'amateur qui
rugit : Vous êtes fou ! - Quès aco ! crie le public stupéfiait.
-
Pardon - fait
Kelm impassible - je n'ai pas dit que j'avalerais un homme,
mais je le mangerais. Pour manger, il faut mâcher… je mâche, permettez que je
continue.
Mais l'amateur avait bondi sur ses vêtements et gagné la porte.
Le public déclara la recette bien acquise et applaudit à tout rompre.
Kelm avait paru pour la dernière fois en public, à Lyon, en 1881, au bénéfice
de Mme Meyrian. Il y un an de ça.

Joseph Kelm
***
Pendant la saison à l'Alcazar d'Été (1884), désireux d'avoir une chanson à
succès, j'ai l'idée d'ouvrir un concours entre tous nos auteurs, promettant
une prime de cinq cents francs à celui qui m'apporterait la meilleure, à mon
sens.
Delormel et Garnier, pour les paroles, Frédéric Wachs, pour la musique furent
les lauréats de ce petit concours. Ils avaient fait les Statues de goguette,
dont le succès fut considérable. La censure mutila bien les couplets, mais ce
qui restait suffit à provoquer les rires et les applaudissements. Il y avait
surtout dans le couplet final un : J'm'en f… ! de M. Mesureur, dont
l'actualité mettait en liesse les auditeurs. De cette chanson naquit l'idée,
entre
Delormel, Garnier
et moi, de nous faire éditeurs du
Répertoire Paulus,
qui nous rapporta une fortune.
J'avais créé quelques semaines auparavant une chanson, qui eut aussi un gros
succès. C'était Un lancier dans le 3e dragons, paroles d'Eugène Sarlin, un
gentil poète (dont la chaste muse s'était pour une fois débauchée au concert)
et musique de
Gustave Michiels.
***
Le Secrétaire général de l'Eldorado, Jacques Grancey a fait, à la salle des
Capucines, une conférence sur les Chants du soldat de Paul Déroulède.
Je me suis offert ce régal d'aller l'entendre.
La salle était bondée de monde ; beaucoup d'officiers, de sous-officiers et de
soldats du 30e bataillon de chasseurs à pied auquel appartient Paul Déroulède.
Le succès du jeune conférencier a été très grand. Je cite une anecdote
caractéristique qui dit à quel point Déroulède était l'idole de ses soldats.
«Adoré de sa petite troupe, Déroulède (alors sous-lieutenant aux turcos)
veille sur elle avec un soin jaloux ; aussi les noirs africains qui la
composent lui sont-ils tout dévoués. Je n'en veux citer qu'un exemple entre
cent.
«C'était pendant la rude campagne de l'Est. On venait, après une étape
parcourue dans la neige, de faire halte au bord d'une route. Ni paille, ni
broussaille pour se coucher. Les tirailleurs, après une battue dans les
environs, rapportent pour tout butin… une planche dont ils font hommage à
Déroulède.
«Le jeune officier, à qui pareille aubaine n'est pas arrivée depuis plusieurs
jours, réduit qu'il est le plus souvent à s'étendre sur la terre ou sur la
neige, accepte ce lit improvisé et s'endort bientôt du sommeil du juste. Le
matin, en s'éveillant, il s'extasie devant ses hommes sur la bonne nuit qu'il
a passée, grâce à la couchette improvisée par eux. Qui sait si, après la
nouvelle étape, il retrouvera pareille bonne fortune !
«On se remet en route.
«À la halte suivante et au moment où il allait philosophiquement
s'endormir, roulé dans sa capote, Déroulède trouve à côté de lui… son lit de
la veille, la planche, que les turcos ont portée, en se relayant, malgré la
difficulté du chemin, malgré le poids de leurs armes et de leurs bagages,
afin que leur chef fût bien couché une fois de plus.»
***
Nous disions, en parlant de Mlle Liovent que la modestie est plutôt rare chez
les artistes, qu'ils appartiennent au théâtre ou au concert. Il s'ensuit, tout
naturellement, que l'orgueil, la vanité y sont souvent exagérés. Quel est
celui qui, n'ayant pas de talent, ne s'en croie un peu ?… Qui, en ayant un
peu, ne s'en attribue beaucoup ?
Bah ! il faut pardonner ce léger travers aux M'as-tu-vu ; ils ont de sérieuses
qualités de cœur qui rachètent ce défaut-là.
L'excès d'orgueil peut devenir grotesque dans certains cas, tel celui de cet
artiste qui se faisait délivrer des certificats de talent par les Autorités
des lieux où il opérait. L'ami
Perrin en a conservé un, dont voici la copie
conforme :
«Le maire de la ville d'Avranches certifie que M. Gaziger, Edouard, Gaston,
artiste, est rempli du talent le plus sympathique, comme le plus varié et
qu'il est acquis par ses aptitudes spéciales l'affection et l'estime de nos
concitoyens.
«Fait à Avranches en l'Hôtel de ville de la ville d'Avranches, le 25 juin
1857.
Signé (illisible)»
Ce certificat porte le cachet officiel de la Mairie.
***
Été 1885, Champs-Élysées. À l'Alcazar d'été où je suis, tout va bien ; grosses
recettes, public tranquille. À côté, aux Ambassadeurs, les pétardiers font
leur tintamarre habituel, ayant comme chefs de file les frères Ravaut.
Reyar est souvent pris à partie, il a bec et ongles et ses répliques mettent
souvent les rieurs de son côté. Mais c'est Gilbert qui provoque le gros
tintamarre. Il fait son entrée, ayant sous le bras son haut-de-forme, mais dès
qu'il le pose sur sa tête, les cris : Chapeau ! Chapeau ! retentissent ; il
obéit et continue. De temps en temps il esquisse le geste de ses recoiffer et
aussitôt les hurlements recommencent. Le public s'amuse et Gilbert aussi ; et
c'est tous les soirs la même chose.

Gilbert
***
Un monsieur faisait des affaires à l'Exposition de Rochefort-sur-Mer,
apprenant que j'étais à Bordeaux avec une petite troupe (Cahen, impresario)
nous propose de venir donner une représentation chez lui. Nous acceptons.
L'entrée de l'Exposition était libre, mais il avait entouré un certain espace
de piquets et de cordes et constitué ainsi une enceinte réservée pour les
abonnés, qui payaient un franc de supplément par personne.
À neuf heures un grand feu d'artifice avait été tiré et dix mille personnes
étaient venues le voir.
À neuf heures et demie les artistes de ma troupe commencent ; tout va bien.
C'est à mon tour.
Je chante, gros effet : mais la foule, en dehors des piquets, veut mieux
entendre ; elle s'approche, des bousculades se produisent, les cordes sont
brisées.
Le tenancier m'interdit de continuer pour ces non payants, pour cette foule
insurgée, mais les dix mille manifestants menacent d'incendier
l'établissement.
Les artistes sont affolés. Que faire ? J'ai vite pris un parti :
«Il ne sera pas dit que le chanteur populaire n'aura pas su calmer le
peuple, laissez-moi faire ?»
Et je bondis sur la scène ; la bonne volonté de Chassaigne qui m'accompagnait,
m'aide à sortir de ce pas dangereux ; il connaissait mon répertoire à fond.
Je chante à pleine voix ; bravos enthousiastes qui ne font que croître pendant
une demi-heure que je fais durer mes chansons.
C'est une véritable ovation que je reçois.
Résultats de cette soirée mémorable : un succès grandiose à mon actif… et à
mon passif, la perte de mon temps ; la recette comme on le pense bien ayant
été nulle.
***
Suite au
Chapitre XXVI