J'arrive au fameux scandale de la Scala, tant dénaturé par les gazettes et les
racontars et que je vais remettre au point dans son entière vérité.
Il y avait à la Scala, comme partout, des habitués fidèles qui venaient moins
pour écouter les chansons que pour voir Mlles X…, Y… et Z. Un de ces amoureux
d'art… plastique, s'intéressait fort à Mme Valin, chanteuse d'ailleurs fort
intéressante.
Dans son fauteuil, au premier rang, il avait l'habitude de somnoler jusqu'à
l'arrivée en scène de l'objet de ses soupirs. Les autres artistes lui étaient
tout à fait indifférents.
Fut-il excité contre moi ? se vexa-t-il de me voir prendre une telle
importance sur l'affiche et dans l'esprit du public ? je ne sais, mais il me
témoigna son animosité à sa façon.
Un jour que j'entrais en scène, il déploya ostensiblement un grand journal, le
tourna, le froissa, avec l'intention évidente de faire lu plus de bruit
possible. Je vis le manège et n'y prêtai qu'une mince attention ; les bravos
du public m'absorbaient tout entier.
Le lendemain, il n'était plus seul à manœuvrer un journal, ils étaient deux ;
le surlendemain, ils étaient trois. Le monsieur racolait des amis ou payait
des employés-cabaleurs.
Le public riait, se moquait des gêneurs et m'applaudissait plus fort que
jamais. Moi je riais aussi, mais un peu jaune… dame ! la moutarde commençait à
me monter au nez.
Un soir, tout le premier rang se trouva garni de spectateurs, armés de
journaux qui s'ouvrirent à mon entrée avec un ensemble parfait. Cette belle
manœuvre n'avait pu s'exécuter qu'avec un chef obéi, et le chef c'était le
monsieur en question qui, visiblement, dirigeait les opérations. Je n'y tins
plus et, après le couplet des Chanteurs de cabarets, je m'avançai vers la
rampe et dis :
- J'invite les personnes que mes couplets n'intéressent pas à lire leur
journal tout à l'aise.
La salle partit d'un fou rire et m'applaudit à tout rompre, huant les
cabaleurs interloqués qui voulurent protester, mais leurs voix se perdirent
dans les démonstrations joyeuses du public.
Dans les coulisses, les camarades se tordaient.
J'étais rentré dans ma loge ; une fois rhabillé, je descendis à la caisse chez
Mme Roisin.
Elle était furieuse et m'apprit que le monsieur avait demandé, dans la
journée, qu'on lui accordât tout le premier rang des fauteuils, à moitié prix.
Elle n'avait pas osé le refuser à cet habitué.
La préméditation était prouvée ; la cabale avait été ourdie adroitement. Ma
décision fut vite prise. Je me postai à la porte, attendant la sortie de
l'homme aux journaux. Il parut. J'allai droit à lui.
- Monsieur ! vous avez sans doute quelque grief contre moi ; autrement votre
conduite serait inexcusable. Vous plairait-il de m'accorder une explication ?
Il ricana :
- Je ne me commets pas avec des cabotins !
- Vous n'êtes qu'un goujat ! m'écriai-je, et indigne du témoignage d'honneur
que vous portez ! (Il était décoré de la médaille militaire).
Et là-dessus, l'empoignant par le collet de son paletot, je me mis à le
secouer comme un prunier. La foule, qui sortait du concert, s'amassait autour
de nous, et prenait mon parti. Je ne voulus pas pousser les choses trop loin
et, sur un nouveau refus de monsieur de m'accorder une réparation par les
armes, je m'éloignai.
Le lendemain, par de cabaleurs ; ils étaient évanouis. Je croyais l'incident
clos. Pas du tout. Huit jours après, j'étais cité en police correctionnelle
pour injures et voies de fait. Assisté de mon avocat, je me rendis à la
convocation. Nous contâmes ce qui s'était passé. Mon avocat prouva la
préméditation de la cabale, appuyé par le témoignage de la directrice.
Le ministère déclara qu'en principe un spectateur avait le droit de ne pas
écouter les chanteurs, de témoigner même son mécontentement, et qu'en tous cas
je ne devais lui demander raison de son attitude à la sortie et encore moins
le secouer comme je l'avais fait.
Je fus condamné à cinquante francs d'amende et aux dépens.
Il était belge et avait obtenu la médaille militaire, en 1870, en rendant des
services à la France pour l'élevage de pigeons voyageurs. D'où la sévérité du
tribunal.
Et, depuis lors, mon casier judiciaire a perdu sa virginité.
Mon homme ne revint plus à la Scala où, malgré les tartines des journaux qui
me donnèrent tous les torts dans cette affaire, mes appointements furent
portés de 80 à 150 francs par jour pour la saison suivante. C'est égal ! si
j'avais eu la chance de rencontrer à quelque temps de là, et dans un coin
écarté, l'homme aux journaux, je crois que je lui aurais repassé mon amende
sur le dos.
Pendant mon grand succès au Château des Fleurs, en 1878, le directeur de
l'Alcazar de Marseille, M. Maria, m'avait offert de traiter avec lui pour
1879. J'avais accepté. Aussitôt après le scandale de la Scala, je partis pour
remplir cet engagement.
L'Alcazar, au cours Belzunce, possédait en ce moment quelques artistes
d'élite.
La fameuse troupe Rouffe-Barbarini y jouait ses pantomimes.
En tête Luis Rouffe, mime de premier ordre, le fidèle continuateur des
Debureau et donc la célébrité était grande dans le Midi. Il a fait lui-même
d'excellents élèves, entre autres Séverin, l'admirable créateur de Pierrot de
Chand d'habits, le beau drame-patomime de Catulle Mendès. À ses côtés
Barbarini, son rival en succès.

Louis Rouffe
Puis P. Chevalier, le comique danseur, Durozel, comique, Mlle Lucciani,
chanteuse d'opérette et, comme vedette féminine, Juliette Darcourt, qui
commençait, au concert, à établir sa réputation de jolie femme, de fine
diseuse et d'habile comédienne, avant d'être engagée par les frères Coignard,
au Château-d'Eau, pour, de là cueillir de multiples lauriers sur diverses
scènes de la capitale. Je n'étais engagé que pour quinze représentations à
l'Alcazar, mais mon succès y fut si grand, les mémoires marseillaises étaient
si pleines du souvenir de l'an passé, que je dus signer pour dix autres
représentations.

Juliette Darcourt
On était au mois de novembre. La belle
Amiati venait prendre la vedette à
l'Alcazar et gagnait tous les cœurs, y compris celui de M. Maria, son
directeur, qui y ajoutait l'offre de son nom.
Quelques mois après, le mariage était célébré. L'admirable artiste avait
chanté, outre ses belles chansons consacrées par le succès, une de ses
dernières créations, dont la vogue dure encore. C'était Le pont des Soupirs,
de Villemer et R. Ryon, musique d'Alfred d'Hack.

Alfred d'Hack
***
Quelques représentations à Toulon, à Montpellier, ajoutèrent un peu de
réputation à mon nom et pas mal de numéraire dans ma poche.
Tout allait pour le mieux ; mais le démon malin, qui a toujours guetté l'heure
psychologique où j'étais à point pour faire une bêtise, jugea que cette heure
était arrivée.
Il mit sur ma route un de mes plus chauds admirateurs, qui ne manquait pas un
soir de venir m'applaudir et me comblait, à la sortie, de boniments flatteurs
et de consommations enthousiastes.
Ce Gaudissart me cornait aux oreilles que j'étais un niais de ne pas faire
fructifier mon argent et m'entortilla si bien avec un projet mirifique de
commerce de couleurs que je consentis à mettre vingt mille francs dans la
combinaison qu'il proposa.
Je partis à Paris pour conclure l'affaire, avec la maison principale qui avait
une succursale à Marseille et cherchait une poire qui l'en débarrasserait. La
poire était trouvée… c'était moi !
J'étais emballé. Je parlai de l'affaire à ma femme, qui était sur le point
d'accoucher. Je lui dépeignis la chose sous des couleurs si brillantes qu'elle
se laissa persuader. Nous revenons ensemble à Marseille et nous nous
installons confortablement ; la fortune n'allait-elle pas décupler notre avoir
!
Quelques jours après, Mme Paulus me rendait père d'un gros garçon, dont mon
associé fut le parrain.
Tout Marseille s'étonnait de mon avatar. Je répondais que l'été je reprendrais
mes chansons, mais que l'hiver je me consacrais entièrement à la colle de pâte
et au mastic.
Corps et âme, je m'étais mis à la besogne ; les couleurs les plus compliquées
n'avaient plus de secrets pour moi. Je chantais par-ci, par-là, en amateur,
dans les cercles et dans les soirées ; ça me valait des clients ; la maison
prospérait.
Ma femme et le nouveau-né se portaient à merveille ; ma félicité était
complète.
Le soir, l'associé et moi, nous allions courir les cafés-concerts, partout
reçus à bras ouverts, fêtés, choyés. Je présentais mon associé à toutes ces
dames-artistes et le gaillard s'allumait vite au feu de leurs prunelles. Je
riais de son ardeur galante et de ses cadeaux, je ne savais pas ce qui me
pendait au nez ! Je devais l'apprendre bientôt, à mes dépens.
J'avais laissé pousser ma barbe ; c'était plus négociant. Ça ne m'allait
pourtant guère.

(Collection Yves Sinaglia)
Un soir, l'artiste Marcellin et moi, nous allions au Palais de Cristal.
Nicol
y chantait ; c'était un vieux camarade à qui j'étais toujours heureux de
serrer la main.
Nicol me dit qu'il était indisposé ce soir-là, sans voix, avec la peur bleue
de se faire emboîter par le public. Une idée lui vint :
- Tu devrais bien chanter à ma place, soupira-t-il.
- Tu es fou !… avec cette barbe-là ?
- Justement ! On ne te reconnaîtra pas. Qu'est-ce que tu risques !… de me
rendre service, voilà tout. Justement, j'ai au programme C'est pas vrai ! et
Je me rapapillotte, c'est ton répertoire ; vas-y !
Trave, le chef d'orchestre qui était présent, insista ; il arrangerait le ton
des accompagnements. Je me laissai aller.
Revêtant les frusques de
Nicol, me coiffant d'une perruque, absolument
méconnaissable, j'entrai en scène quand le régisseur annonça le tour de Nicol.
Le public, peu attentif, bavardait par les couloirs, mais il s'arrêta net dans
ses conversations. Il ne reconnaissait ni la figure, ni la voix de Nicol, mais
trouvait le chanteur à son goût et clamait des bis ! et des bravo !
Les camarades avaient bavardé ; on sut que c'était Paulus qui chantait. Je dus
y aller de trois chansons.
Le directeur offrait un double cachet à Nicol pour répéter cette scène chaque
soir.

Nicol
Les journaux s'amusèrent le lendemain de cette espièglerie et leur réclame
valut à la maison Paulus Habans et Cie un surcroît d'affaires ce jour-là.
Je laisse ici l'histoire de mon commerce pour y revenir bientôt, hélas ! Il me
faut remplir mon engagement à Paris.
Deux ans auparavant, j'avais reçu une lettre d'un M. Monin qui venait de
traiter avec M. Goubert pour la cession de l'Alcazar d'Été.
Ce Monin était marchand en gros de fards et pommades, le rouge, pour lèvres,
était sa spécialité. Il avait pensé que l'habitude de maquiller les artistes
lui donnait le savoir de les diriger.
Un gros homme pontifiant, plastronnant, se gobant.
Il composait déjà sa troupe et avait pensé à moi. Il lui fallait des voix
robustes pour lutter contre le plein vent et surtout contre le terrible
voisinage des Ambassadeurs.
Lié par mon traité de cinq ans avec l'Eldorado qui me donnait mille francs par
mois, il me fallait la permission de M. Renard pour aller chanter à l'Alcazar
pendant les mois d'été.
- S'il me l'accorde - dis-je à mon homme -
je vous demanderai cinquante francs
par jour.
Le Monin tressauta ; il fit un pas en arrière, stupéfait, et, levant ses bras
courts au plafond :
- Cinquante francs !… mais c'est le prix d'une étoile, Môssieu ! et, en fait
d'étoiles, je n'ai besoin que de celles qui sont là-haut !
Épaté, je ne trouvai rien à dire et lui tournai le dos.
Deux ans plus tard, il m'offrait quatre-vingts francs par jour. Petit Paulus
était devenu grand.
***
Me voici à l'Alcazar d'Été.
Il y avait, là, comme étoile féminine, Zélie Weill, une excellente diseuse qui
parcourut une honorable et très laborieuse carrière ; devint directrice d'un
théâtre-concert, puis, se reposant sur des lauriers bien acquis, se consacra à
l'éducation artistique de sa fillette, laquelle, comme sa maman, est devenue
une des favorites du public. C'est Edmée Favart, que nous retrouverons plus
tard au chapitre des jeunes.

Zélie Weill
Je n'avais pas chanté à l'Alcazar d'Été depuis 1871. J'y créai
Le p'tit bleu,
qui eut une grande vogue. Debailleul le chantait en même temps aux
Ambassadeurs. Nous avions tous les deux un énorme succès, quoique
l'interprétant avec des moyens et des tempéraments tout opposés.

Debailleul
Le parolier, Louis Gabillaud, auteur fécond, a produit ce brelan de scies :
Il
n'a pas d'parapluie, Tiens ! voilà Mathieu ! et Tant pis pour elle ! Ça ne le
fera peut-être pas passer à la postérité, mais ça l'a fait souvent passer à la
caisse des auteurs pour y toucher des trimestres coquets.
Le compositeur, Léopold Wenzel, né
Napolitain et naturalisé Français, avait eu
des débuts pénibles à Paris. Il était musicien d'orchestre ; mais, encouragé
par Olivier Métra, qui l'avait deviné, il quitta vite l'archet du violoniste
pour le bâton du chef d'orchestre. Il se fit tout de suite remarque par sa maëstria à conduire les chants et les danses.
Compositeur de grand talent, à l'heure qu'il est, il a parcouru une brillante
carrière en France, puis en Angleterre, et nous est revenu plus en forme que
jamais.

Lépold Wenzel
***
Autres vedettes de l'Alcazar d'Été.
Une gommeuse pimpante, fringante, sautillante, excitant, dont les charmes
plantureux sont lorgnés avidement par les amateurs de l'art sensuel. Peu de
voix, mais on tenait moins à l'entendre qu'à la voir. Ce n'était pas la note
qu'on applaudissait, mais la jambe ; les jolis bras excusaient la méthode
absente. C'était Marie Heps.

Marie Heps
En tête des artistes mâles, il y avait
Réval. Un fureteur, cherchant sa voie…
et il l'avait trouvée. N'espérant pas que son organe, peu enchanteur, l'élevât
jamais au premier rang, il avait imaginé de ne plus chanter ses chansons
comiques, mais de les dire, accompagnées en sourdine par l'orchestre. Pince
sans rire, disant juste, lançant fort bien le trait final, il avait réussi, Un
de ses grands succès, le grandissime peut-être, a été Le Pochard du Pont-Neuf.
***
Sur le boulevard de Strasbourg, je rencontre l'exquise diseuse
Florence Duparc
que l'Avisé M. Renard vient d'attacher à l'Eldorado.
La charmante artiste a l'air tout déconfit.
- Hé ! qu'avez-vous donc ?
-
J'ai que je suis furieuse ! Tenez !… Voilà ce que vient de me biffer la
Censure.
Et elle me montre une chanson dont un des couplets portait en marge : à
modifier. Or, ce couplet aurait pu être chanté dans un pensionnat de jeunes
filles ; le plus austère des Bérenger n'y aurait pas trouvé l'ombre d'une
grivoiserie, mais la Censure y avait découvert une intention polissonne.

Florence Duparc
Aujourd'hui que la vieille Anastasie a avalé ses ciseaux, qu'elle est défunte
(en emportant plus de regrets qu'on ne pense ) on peut dire hautement, sans
crainte de représailles, qu'elle avait un fichu caractère et le jugement
fantaisiste. Les arrêts des censeurs semblaient beaucoup plus dépendre de leur
bonne ou de leur mauvaise digestion que des textes soumis à leur examen.
Les cocasseries de ses veto ont défrayé les conversations goguenardes des
régies et on s'en est fort égayé, après s'en être courroucé.
La pruderie exagérée de la rue de Valois s'était bien atténuée depuis cette
époque. Dans ces derniers temps, Anastasie visait toutes les ordures du
café-concert qu'on lui soumettait ; le mot cru était admis, le sous-entendu
seul était frappé. Il ne fallait pas laisser supposer. Si le malheureux
chansonnier jetait une gaze sur un mollet provocant, l'imagination des
censeurs soulevait cette gaze et voyait toute une jambe nue.
Quelquefois, l'intransigeance injustifiée de ces Messieurs leur valait des
camouflets. Un jour, ceci se passait sous l'Empire, Jules Moinaux, le père de
Courteline, soumit à la Censure le manuscrit de sa pièce : Le joueur de flûte.
Il y avait dedans un sénateur que sa femme trompait à tire-larigot.
-
Comment monsieur Moinaux ! dirent les censeurs indignés, mais vous n'y
pensez pas ?… représenter sur la scène un sénateur cocu !
- Pardon ! répliqua le bon Moinaux, mais vous n'avez donc pas vu que c'est un
sénateur d'il y a deux mille cinq cents ans ?
- Ça ne fait rien ; nous ne pouvons pas tolérer ça. Il vous faut un vieillard
imbécile, cornard, soit !… donnez-lui une autre situation sociale.
-
Attendez donc !,,, c'est ça… un homme ridicule… oui… je mettrai un censeur : il y en avait aussi à Rome.
Les censeurs firent un nez… se turent… et permirent le sénateur.
Il en était de très aimables, de très coulants, ne demandant à ne pas trop
chagriner les auteurs, mais il y avait le terrible Bourdon !
Avec Bourdon, il était difficile aux autres de truquer. Ils avaient beau
supprimer toute ponctuation indiquant aux artistes l'arrêt qu'il faut faire
avant de lâcher le mot à effet, ça ne prenait pas.
Le terrible censeur scrutait chaque mot, devinait les intentions, connaissait
toutes les ficelles et coupait, sans relâche, sans miséricorde, à rendre
jaloux le père Coupe-toujours du boulevard Saint-Denis.
Il était l'effroi des diseuses !
Chez nous, on ne tenait guère compte des mots, des vers entiers même,
supprimés par la Censure et on les servait au public : seulement il ne fallait
pas se laisser pincer. Quelquefois, ces Messieurs venaient se mêler au public
afin de s'assurer que leurs coups de ciseaux étaient respectés. Quand
c'étaient MM. Gauné, Bernheim, et d'autres encore, on était presque tranquille
; ils fermaient volontiers l'œil, ou plutôt l'oreille mais quand c'était le
terrible Bourdon !
Aussi à l'Eldorado, on prenait des mesures préventives. Quand un des valets, à
la porte, apercevait M. Bourdon faisant son entrée, il bondissait à la régie
et s'écriait, effaré, du même ton qu'il aurait mis à crier : au feu !
-
Bourdon est dans la salle !
Aussitôt, de la régie à l'orchestre, du sous-sol au cintre, par les escaliers
et les loges, c'était un branle-bas général ; on n'entendait plus que cet
avertissement redoutable :
- Bourdon est dans la salle !
Et les artistes, fiévreux, revoyaient à la hâte les textes modifiés pour ne
pas gaffer devant l'envoyé d'Anastasie, assis aux fauteuils, l'oreille aux
aguets.
Tout le monde était mauvais ces soirs-là ; on n'était préoccupé que des
modifications à ne pas oublier, et, à l'oreille, on entendait toujours
retentir le cri d'Alarme :
- Bourdon est dans la salle !
Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il en rira le premier. Et je
l'assure, respectueusement, qu'il ne peut pas se douter à quel point nous
l'avons tous mis dedans.
***
Suite au
Chapitre
XXIII