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Chapitre XXII
Le scandale à la Scala – Je suis condamné ! – Rouffe – Debureau fils – Juliette Darcourt – Mariage d'Amiati – Je deviens marchand de couleurs – Un galant associé – Le directeur Monin – "Le p'tit bleu" – Gabillaud – Léopold Wenzel – Marie Heps – Réval – "Le pochard du Pont-Neuf" – Les hauts faits d'Anastasie – Bourdon est dans la salle.
J'arrive au fameux scandale de la Scala, tant dénaturé par les gazettes et
les racontars et que je vais remettre au point dans son entière vérité.
Il y avait à la Scala, comme partout, des habitués fidèles qui venaient
moins pour écouter les chansons que pour voir Mlles X…, Y… et Z. Un de ces
amoureux d'art… plastique, s'intéressait fort à Mme Valin, chanteuse
d'ailleurs fort intéressante.
Dans son fauteuil, au premier rang, il
avait l'habitude de somnoler jusqu'à l'arrivée en scène de l'objet de ses
soupirs. Les autres artistes lui étaient tout à fait indifférents.
Fut-il excité contre moi ? se vexa-t-il de me voir prendre une telle
importance sur l'affiche et dans l'esprit du public ? je ne sais, mais il me
témoigna son animosité à sa façon.
Un jour que j'entrais en scène, il
déploya ostensiblement un grand journal, le tourna, le froissa, avec
l'intention évidente de faire lu plus de bruit possible. Je vis le manège et
n'y prêtai qu'une mince attention ; les bravos du public m'absorbaient tout
entier.
Le lendemain, il n'était plus seul à manœuvrer un journal,
ils étaient deux ; le surlendemain, ils étaient trois. Le monsieur racolait
des amis ou payait des employés-cabaleurs.
Le public riait, se
moquait des gêneurs et m'applaudissait plus fort que jamais. Moi je riais
aussi, mais un peu jaune… dame ! la moutarde commençait à me monter au nez.
Un soir, tout le premier rang se trouva garni de spectateurs, armés de
journaux qui s'ouvrirent à mon entrée avec un ensemble parfait. Cette belle
manœuvre n'avait pu s'exécuter qu'avec un chef obéi, et le chef c'était le
monsieur en question qui, visiblement, dirigeait les opérations. Je n'y tins
plus et, après le couplet des Chanteurs de cabarets, je m'avançai
vers la rampe et dis :
- J'invite les personnes que mes couplets
n'intéressent pas à lire leur journal tout à l'aise.
La salle
partit d'un fou rire et m'applaudit à tout rompre, huant les cabaleurs
interloqués qui voulurent protester, mais leurs voix se perdirent dans les
démonstrations joyeuses du public.
Dans les coulisses, les camarades
se tordaient.
J'étais rentré dans ma loge ; une fois rhabillé, je descendis à la
caisse chez Mme Roisin.
Elle était furieuse et m'apprit que le
monsieur avait demandé, dans la journée, qu'on lui accordât tout le premier
rang des fauteuils, à moitié prix. Elle n'avait pas osé le refuser à cet
habitué.
La préméditation était prouvée ; la cabale avait été ourdie
adroitement. Ma décision fut vite prise. Je me postai à la porte, attendant
la sortie de l'homme aux journaux. Il parut. J'allai droit à lui.
- Monsieur ! vous avez sans doute quelque grief contre moi ;
autrement votre conduite serait inexcusable. Vous plairait-il de
m'accorder une explication ?
Il ricana :
- Je ne me commets pas avec des cabotins !
- Vous n'êtes qu'un goujat ! m'écriai-je, et indigne du
témoignage d'honneur que vous portez ! (Il était décoré de la
médaille militaire).
Et là-dessus, l'empoignant par le collet de son paletot, je me mis à le
secouer comme un prunier. La foule, qui sortait du concert, s'amassait
autour de nous, et prenait mon parti. Je ne voulus pas pousser les choses
trop loin et, sur un nouveau refus de monsieur de m'accorder une réparation
par les armes, je m'éloignai.
Le lendemain, par de cabaleurs ; ils
étaient évanouis. Je croyais l'incident clos. Pas du tout. Huit jours après,
j'étais cité en police correctionnelle pour injures et voies de fait.
Assisté de mon avocat, je me rendis à la convocation. Nous contâmes ce qui
s'était passé. Mon avocat prouva la préméditation de la cabale, appuyé par
le témoignage de la directrice.
Le ministère déclara qu'en principe
un spectateur avait le droit de ne pas écouter les chanteurs, de témoigner
même son mécontentement, et qu'en tous cas je ne devais lui demander raison
de son attitude à la sortie et encore moins le secouer comme je l'avais
fait.
Je fus condamné à cinquante francs d'amende et aux dépens.
Il était belge et avait obtenu la médaille militaire, en 1870, en
rendant des services à la France pour l'élevage de pigeons voyageurs. D'où
la sévérité du tribunal.
Et, depuis lors, mon casier judiciaire a
perdu sa virginité.
Mon homme ne revint plus à la Scala où, malgré les tartines des journaux
qui me donnèrent tous les torts dans cette affaire, mes appointements furent
portés de 80 à 150 francs par jour pour la saison suivante. C'est égal ! si
j'avais eu la chance de rencontrer à quelque temps de là, et dans un coin
écarté, l'homme aux journaux, je crois que je lui aurais repassé mon amende
sur le dos.
Pendant mon grand succès au
Château des Fleurs, en 1878, le directeur de l'Alcazar de Marseille, M.
Maria, m'avait offert de traiter avec lui pour 1879. J'avais accepté.
Aussitôt après le scandale de la Scala, je partis pour remplir cet
engagement.
L'Alcazar, au cours Belzunce, possédait en ce moment
quelques artistes d'élite.
La fameuse troupe Rouffe-Barbarini y
jouait ses pantomimes.
En tête Louis Rouffe, mime de premier ordre, le fidèle continuateur des
Debureau et donc la célébrité était grande dans le Midi. Il a fait lui-même
d'excellents élèves, entre autres Séverin, l'admirable créateur de Pierrot
de Chand d'habits, le beau drame-patomime de Catulle Mendès. À ses côtés
Barbarini, son rival en succès.
Puis P. Chevalier, le comique danseur, Durozel, comique, Mlle Lucciani,
chanteuse d'opérette et, comme vedette féminine, Juliette Darcourt, qui
commençait, au concert, à établir sa réputation de jolie femme, de fine
diseuse et d'habile comédienne, avant d'être engagée par les frères
Coignard, au Château-d'Eau, pour, de là cueillir de multiples lauriers sur
diverses scènes de la capitale. Je n'étais engagé que pour quinze
représentations à l'Alcazar, mais mon succès y fut si grand, les mémoires
marseillaises étaient si pleines du souvenir de l'an passé, que je dus
signer pour dix autres représentations.
On était au mois de novembre. La belle Amiati venait prendre la vedette à l'Alcazar et gagnait tous les cœurs, y compris
celui de M. Maria, son directeur, qui y ajoutait l'offre de son nom.
Quelques mois après, le mariage était célébré. L'admirable artiste avait
chanté, outre ses belles chansons consacrées par le succès, une de ses
dernières créations, dont la vogue dure encore. C'était Le pont des
Soupirs, de Villemer et R. Ryon, musique d'Alfred d'Hack.
***
Quelques représentations à Toulon, à Montpellier, ajoutèrent un peu de
réputation à mon nom et pas mal de numéraire dans ma poche.
Tout
allait pour le mieux ; mais le démon malin, qui a toujours guetté l'heure
psychologique où j'étais à point pour faire une bêtise, jugea que cette
heure était arrivée.
Il mit sur ma route un de mes plus chauds
admirateurs, qui ne manquait pas un soir de venir m'applaudir et me
comblait, à la sortie, de boniments flatteurs et de consommations
enthousiastes.
Ce Gaudissart me cornait aux oreilles que j'étais un
niais de ne pas faire fructifier mon argent et m'entortilla si bien avec un
projet mirifique de commerce de couleurs que je consentis à mettre vingt
mille francs dans la combinaison qu'il proposa.
Je partis à Paris
pour conclure l'affaire, avec la maison principale qui avait une succursale
à Marseille et cherchait une poire qui l'en débarrasserait. La poire était
trouvée… c'était moi !
J'étais emballé. Je parlai de l'affaire à ma
femme, qui était sur le point d'accoucher. Je lui dépeignis la chose sous
des couleurs si brillantes qu'elle se laissa persuader. Nous revenons
ensemble à Marseille et nous nous installons confortablement ; la fortune
n'allait-elle pas décupler notre avoir !
Quelques jours après, Mme
Paulus me rendait père d'un gros garçon, dont mon associé fut le parrain.
Tout Marseille s'étonnait de mon avatar. Je répondais que l'été je
reprendrais mes chansons, mais que l'hiver je me consacrais entièrement à la
colle de pâte et au mastic.
Corps et âme, je m'étais mis à la besogne
; les couleurs les plus compliquées n'avaient plus de secrets pour moi. Je
chantais par-ci, par-là, en amateur, dans les cercles et dans les soirées ;
ça me valait des clients ; la maison prospérait.
Ma femme et le
nouveau-né se portaient à merveille ; ma félicité était complète.
Le
soir, l'associé et moi, nous allions courir les cafés-concerts, partout
reçus à bras ouverts, fêtés, choyés. Je présentais mon associé à toutes ces
dames-artistes et le gaillard s'allumait vite au feu de leurs prunelles. Je
riais de son ardeur galante et de ses cadeaux, je ne savais pas ce qui me
pendait au nez ! Je devais l'apprendre bientôt, à mes dépens.
J'avais
laissé pousser ma barbe ; c'était plus négociant. Ça ne m'allait pourtant
guère.
Un soir, l'artiste Marcellin et moi, nous allions au Palais de Cristal. Nicol y chantait ; c'était un vieux camarade à qui j'étais toujours heureux de
serrer la main.
Nicol me dit qu'il était indisposé ce soir-là, sans
voix, avec la peur bleue de se faire emboîter par le public. Une idée lui
vint :
- Tu devrais bien chanter à ma place, soupira-t-il.
- Tu es fou !… avec cette barbe-là ?
- Justement !
On ne te reconnaîtra pas. Qu'est-ce que tu risques !… de me rendre
service, voilà tout. Justement, j'ai au programme C'est pas vrai ! et Je
me rapapillotte, c'est ton répertoire ; vas-y !
Trave, le chef d'orchestre qui était présent, insista ; il arrangerait le
ton des accompagnements. Je me laissai aller.
Revêtant les frusques de Nicol,
me coiffant d'une perruque, absolument méconnaissable, j'entrai en scène
quand le régisseur annonça le tour de Nicol. Le public, peu attentif,
bavardait par les couloirs, mais il s'arrêta net dans ses conversations. Il
ne reconnaissait ni la figure, ni la voix de Nicol, mais trouvait le
chanteur à son goût et clamait des bis ! et des bravo !
Les camarades
avaient bavardé ; on sut que c'était Paulus qui chantait. Je dus y aller de
trois chansons.
Le directeur offrait un double cachet à Nicol pour
répéter cette scène chaque soir.
Les journaux s'amusèrent le lendemain de cette espièglerie et leur réclame
valut à la maison Paulus Habans et Cie un surcroît d'affaires ce jour-là.
Je laisse ici l'histoire de mon commerce pour y revenir bientôt, hélas !
Il me faut remplir mon engagement à Paris.
Deux ans auparavant,
j'avais reçu une lettre d'un M. Monin qui venait de traiter avec M. Goubert
pour la cession de l'Alcazar d'Été.
Ce Monin était marchand en gros
de fards et pommades, le rouge, pour lèvres, était sa spécialité. Il avait
pensé que l'habitude de maquiller les artistes lui donnait le savoir de les
diriger.
Un gros homme pontifiant, plastronnant, se gobant.
Il composait déjà sa troupe et avait pensé à moi. Il lui fallait des
voix robustes pour lutter contre le plein vent et surtout contre le terrible
voisinage des Ambassadeurs.
Lié par mon traité de cinq ans avec
l'Eldorado qui me donnait mille francs par mois, il me fallait la permission
de M. Renard pour aller chanter à l'Alcazar pendant les mois d'été.
- S'il me l'accorde - dis-je à mon homme - je vous demanderai cinquante francs par jour.
Le Monin tressauta ; il fit un pas en arrière, stupéfait, et, levant ses
bras courts au plafond :
- Cinquante francs !… mais c'est le prix d'une étoile, Môssieu ! et,
en fait d'étoiles, je n'ai besoin que de celles qui sont là-haut !
Épaté, je ne trouvai rien à dire et lui tournai le dos.
Deux ans plus tard, il m'offrait quatre-vingts francs par jour. Petit
Paulus était devenu grand.
***
Me voici à l'Alcazar d'Été.
Il y avait, là, comme étoile féminine,
Zélie Weill, une excellente diseuse qui parcourut une honorable et très
laborieuse carrière ; devint directrice d'un théâtre-concert, puis, se
reposant sur des lauriers bien acquis, se consacra à l'éducation artistique
de sa fillette, laquelle, comme sa maman, est devenue une des favorites du
public. C'est Edmée Favart, que nous retrouverons plus tard au chapitre des
jeunes.
Je n'avais pas chanté à l'Alcazar d'Été depuis 1871. J'y créai Le p'tit bleu, qui eut une grande vogue. Debailleul le chantait en
même temps aux Ambassadeurs. Nous avions tous les deux un énorme succès,
quoique l'interprétant avec des moyens et des tempéraments tout opposés.
Le parolier, Louis Gabillaud, auteur fécond, a produit ce brelan de scies : Il n'a pas d'parapluie, Tiens ! voilà Mathieu ! et Tant pis
pour elle ! Ça ne le fera peut-être pas passer à la postérité, mais ça
l'a fait souvent passer à la caisse des auteurs pour y toucher des
trimestres coquets.
Le compositeur, Léopold Wenzel, né Napolitain et
naturalisé Français, avait eu des débuts pénibles à Paris. Il était musicien
d'orchestre ; mais, encouragé par Olivier Métra, qui l'avait deviné, il
quitta vite l'archet du violoniste pour le bâton du chef d'orchestre. Il se
fit tout de suite remarque par sa maëstria à conduire les chants et les
danses.
Compositeur de grand talent, à l'heure qu'il est, il a parcouru une
brillante carrière en France, puis en Angleterre, et nous est revenu plus en
forme que jamais.
***
Autres vedettes de l'Alcazar d'Été.
Une gommeuse pimpante, fringante,
sautillante, excitant, dont les charmes plantureux sont lorgnés avidement
par les amateurs de l'art sensuel. Peu de voix, mais on tenait moins à
l'entendre qu'à la voir. Ce n'était pas la note qu'on applaudissait, mais la
jambe ; les jolis bras excusaient la méthode absente. C'était Marie Heps.
En tête des artistes mâles, il y avait Réval.
Un fureteur, cherchant sa voie… et il l'avait trouvée. N'espérant pas que
son organe, peu enchanteur, l'élevât jamais au premier rang, il avait
imaginé de ne plus chanter ses chansons comiques, mais de les dire,
accompagnées en sourdine par l'orchestre. Pince sans rire, disant juste,
lançant fort bien le trait final, il avait réussi, Un de ses grands succès,
le grandissime peut-être, a été Le Pochard du Pont-Neuf.
***
Sur le boulevard de Strasbourg, je rencontre l'exquise diseuse Florence Duparc que l'Avisé M. Renard vient d'attacher à l'Eldorado.
La charmante
artiste a l'air tout déconfit.
- Hé ! qu'avez-vous donc ?
- J'ai que je suis furieuse ! Tenez !… Voilà ce que vient de me biffer
la Censure.
Et elle me montre une chanson dont un des couplets portait en marge : à
modifier. Or, ce couplet aurait pu être chanté dans un pensionnat de jeunes
filles ; le plus austère des Bérenger n'y aurait pas trouvé l'ombre d'une
grivoiserie, mais la Censure y avait découvert une intention polissonne.
Aujourd'hui que la vieille Anastasie a avalé ses ciseaux, qu'elle est
défunte (en emportant plus de regrets qu'on ne pense ) on peut dire
hautement, sans crainte de représailles, qu'elle avait un fichu caractère et
le jugement fantaisiste. Les arrêts des censeurs semblaient beaucoup plus
dépendre de leur bonne ou de leur mauvaise digestion que des textes soumis à
leur examen.
Les cocasseries de ses veto ont défrayé les conversations goguenardes
des régies et on s'en est fort égayé, après s'en être courroucé.
La
pruderie exagérée de la rue de Valois s'était bien atténuée depuis cette
époque. Dans ces derniers temps, Anastasie visait toutes les ordures du
café-concert qu'on lui soumettait ; le mot cru était admis, le sous-entendu
seul était frappé. Il ne fallait pas laisser supposer. Si le malheureux
chansonnier jetait une gaze sur un mollet provocant, l'imagination des
censeurs soulevait cette gaze et voyait toute une jambe nue.
Quelquefois, l'intransigeance injustifiée de ces Messieurs leur valait des
camouflets. Un jour, ceci se passait sous l'Empire, Jules Moinaux, le père
de Courteline, soumit à la Censure le manuscrit de sa pièce : Le joueur
de flûte. Il y avait dedans un sénateur que sa femme trompait à
tire-larigot.
- Comment monsieur Moinaux ! dirent les censeurs indignés, mais vous
n'y pensez pas ?… représenter sur la scène un sénateur cocu !
- Pardon ! répliqua le bon Moinaux, mais vous n'avez donc pas vu que
c'est un sénateur d'il y a deux mille cinq cents ans ?
- Ça ne fait rien ; nous ne pouvons pas tolérer ça. Il vous faut un
vieillard imbécile, cornard, soit !… donnez-lui une autre situation
sociale.
- Attendez donc !,,, c'est ça… un homme ridicule… oui… je mettrai un
censeur : il y en avait aussi à Rome.
Les censeurs firent un nez… se turent… et permirent le sénateur.
Il
en était de très aimables, de très coulants, ne demandant à ne pas trop
chagriner les auteurs, mais il y avait le terrible Bourdon !
Avec
Bourdon, il était difficile aux autres de truquer. Ils avaient beau
supprimer toute ponctuation indiquant aux artistes l'arrêt qu'il faut faire
avant de lâcher le mot à effet, ça ne prenait pas.
Le terrible
censeur scrutait chaque mot, devinait les intentions, connaissait toutes les
ficelles et coupait, sans relâche, sans miséricorde, à rendre jaloux le père
Coupe-toujours du boulevard Saint-Denis.
Il était l'effroi des
diseuses !
Chez nous, on ne tenait guère compte des mots, des vers entiers même,
supprimés par la Censure et on les servait au public : seulement il ne
fallait pas se laisser pincer. Quelquefois, ces Messieurs venaient se mêler
au public afin de s'assurer que leurs coups de ciseaux étaient respectés.
Quand c'étaient MM. Gauné, Bernheim, et d'autres encore, on était presque
tranquille ; ils fermaient volontiers l'œil, ou plutôt l'oreille mais quand
c'était le terrible Bourdon !
Aussi à l'Eldorado, on prenait des
mesures préventives. Quand un des valets, à la porte, apercevait M. Bourdon
faisant son entrée, il bondissait à la régie et s'écriait, effaré, du même
ton qu'il aurait mis à crier : au feu !
- Bourdon est dans la salle !
Aussitôt, de la régie à l'orchestre, du sous-sol au cintre, par les
escaliers et les loges, c'était un branle-bas général ; on n'entendait plus
que cet avertissement redoutable :
- Bourdon est dans la salle !
Et les artistes, fiévreux, revoyaient à la hâte les textes modifiés pour ne
pas gaffer devant l'envoyé d'Anastasie, assis aux fauteuils, l'oreille aux
aguets.
Tout le monde était mauvais ces soirs-là ; on n'était
préoccupé que des modifications à ne pas oublier, et, à l'oreille, on
entendait toujours retentir le cri d'Alarme :
- Bourdon est dans la salle !
Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il en rira le premier. Et je
l'assure, respectueusement, qu'il ne peut pas se douter à quel point nous
l'avons tous mis dedans.
***
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XXIII