L'année 1878 est marquée par un des gros événements de ma carrière artistique,
Le 20 juillet eut lieu ma résiliation, ou, pour dire plus vrai, mon expulsion,
manu militari, de l'Eldorado.

L'Eldorado
La Scala, la voisine d'en face, prenait son essor et cherchait à combattre
l'Eldorado par tous les moyens possibles, dont le plus pratique était de lui
enlever ses meilleurs artistes.
Cette Scala était le cauchemar de notre directeur. Était-il en difficultés
avec un de ses pensionnaires, celui-ci répondait invariablement : «Si vous
ne voulez pas, je vais à la Scala, où l'on me demande». Cette réponse clichée
horripilait M. Renard et le faisait sortir de son caractère, si courtois
d'ordinaire.
Mon contrat arrivait à son terme. Vu mon succès grandissant, j'allais avoir
des prétentions tout autres que les anciennes. M. Renard le savait, mais, lui
voulait renouveler sans modifications.
Avait-il eu vent des offres qui m'étaient faites ailleurs ? C'est probable,
car il changea tout à fait de manières à mon égard. Il me fit plusieurs
petites crasses, dans le but évident de déprécier ma valeur aux yeux du public
et de la direction de la Scala qui me guignait et me voulait chez elle.
On me mit au jour au programme, et sans m'avoir prévenu, à huit heures et
quart. Moi qui ne paraissais jamais que juste avant
Amiati et
Perrin !
J'arrivai, me croyant en avance, juste au moment où il me fallait entrer en
scène. Je n'eus que le temps d'enfiler mon habit ; l'orchestre entamait déjà
la ritournelle et je bondis par dessus la passerelle des loges pour ne pas
manquer mon entrée. Furieux, essoufflé, tout à la colère qui grondait en moi
et voilait ma gorge, je fus déplorable. Le public le constata… en me sifflant.
Je sortis de scène sans finir ma chanson ; sanglotant, anéanti, je m'affalai
sur une chaise. Puis, pris d'un accès de fureur, je courus chez le directeur,
réclamant ma résiliation immédiate. Froidement, il me répondit que, de par
notre traité, il était en droit de me faire chanter au tour qui lui plaisait.
Mon naturel violent ne me permettait pas la discussion calme qui aurait eu
raison de sa prétention ; des mots, j'en vins à l'injure et je lui sautai au
cou avec l'intention évidente de l'étrangler.
Heureusement pour lui, et pour moi, Capet, le régisseur, et Hurbain se
trouvaient là et m'empêchèrent de commettre ce directoricide !
Quelques jours après, c'était la répétition à l'orchestre. La régie m'avait
indiqué quatre heures pour mon tour. J'arrivai à l'heure juste. Je répétai une
scène musicale de Chaudoir que je possédais assez bien, mais dont quelques
mesures ad libitum m'embarrassaient un peu. On dut recommencer plusieurs fois.
Les musiciens de l'orchestre qui avaient hâte de s'en aller - il y avait trois
heures qu'ils répétaient - commencèrent à manifester leur mauvaise humeur. Le
bon
Malo me fit observer qu'il était tard et comme j'acceptais tout de sa
bonne grâce habituelle, j'allais en rester là, quand un des musiciens dit tout
haut : «Quand on ne sait pas sa chanson, on ne vient pas à la répéter. Nous ne
sommes pas ici pour suppléer à l'ignorance musicale des chanteurs» . C'était
la goutte d'huile jetée sur le feu. Je répliquai, avec colère, ne pouvant pas
me contenir plus longtemps :
- Les répétitions ne sont faites que pour ça. Vous êtes ici pour me faire
répéter tant qu'il me plaira.
Des rires ironiques accueillirent ma protestation. Une observation, plus
blessante encore, d'un autre, mit le comble à la mesure. Je voulus qu'il
retirât une expression dont il s'était servi ; il refuse.
Malo eut beau
s'interposer, supplier, ordonner, il était trop tard !… Je devenais fou
furieux ! Je bondis, de la scène dans l'orchestre, et giflai mon insulteur. On
nous sépara, non sans peine.
Vous entendez ce qui se passa, le soir, dans la Régie, entre le Directeur et
moi. Je dus lui débiter toutes les injures qui passèrent dans ma tête affolée,
voire même des menaces, car il envoya chercher des agents de police qui me
déposèrent, incontinent, dans la rue.
Le lendemain, sur le conseil de mon avoué, je me présentai à l'heure
habituelle à l'Eldorado. J'y fus reçu par toute une escouade d'agents qui me
barrèrent la porte. J'intentai un procès à M. Renard. On nous renvoya dos à
dos et la résiliation fut prononcée.
J'ai longtemps regretté de n'avoir pu maîtriser ma violence native et d'avoir
quitté le nid de mes premiers succès. J'aurais, je crois, courbé un peu mon
échine, pourtant si rétive, afin de rentrer en grâce, mais M. Renard répondait
invariablement à ceux qui lui disaient mes regrets :
- La Maison s'effondrera avant que Paulus y rentre.
La Maison ne s'est pas effondrée, je n'y suis pas rentré, mais plus tard nous
sommes redevenus bons amis, M. Renard et moi.
Mon cœur, fort heureusement, valait mieux que ma tête qui s'est toujours
comportée comme une soupe au lait oubliée sur un feu ardent.
***
Un nouveau triomphe pour la grande
Amiati !
Et son nouveau succès n'est pas mince ! il sera universel ! Le château et la
chaumière, le salon, l'atelier et la rue s'en empareront.
Il s'appelle
Le Clairon ! Sur les beaux vers Patriotiques de Paul Déroulède,
le compositeur Émile André a écrit une superbe et sobre musique que l'organe
généreux de la belle artiste lance au public frémissant.
L'enthousiasme est à son comble ! À la première, un zouave qui était aux
galeries supérieures, empoigné, ne sachant comment exprimer son admiration, a
jeté sa chéchia sur la scène et, si on l'avait retenu à temps, il se
précipitait, - non pour reprendre ce bouquet d'un nouveau genre, mais pour
baiser les mains de celle qui venait de faire vibrer son cœur et mouiller ses
yeux.

Paul Déroulède
C'est à cette époque que débutait
Jeanne Bloch
au concert.
Une Jeanne Bloch, déjà potelée du haut en bas, dans des proportions
appétissantes, chantant et jouant avec le diable au corps.
Elle porte de préférence la jupe courte et qui lui permet de ne pas trop
cacher une jambe faite au tour, que le plus difficile des statuaires tiendrait
à se payer comme modèle de quelques bacchante. Elle possède déjà ses planches
à fond, ayant débuté à l'âge de neuf ans avec Déjazet qui s'y connaissait en
dispositions artistiques et choyait la petite Jeanne.
C'était une enfant-prodige. Elle a conté dans Fantasio ses débuts amusants et
de sa plume alerte, et sans façons comme elle, écrit cette courte
autobiographie :
«Pas plus haute qu'une botte de garde municipal, je connaissais tous les
refrains de la rue et du concert et je les roucoulais du matin au soir à la
maison où j'épatais les parents et amis. Comme j'étais timide, je me
blottissais sous la table pour chanter ; c'était là une scène et je m'y tenais
debout. C'est dire si j'étais petite, hein !… Quoi ? vous avez l'air de penser
que je n'ai guère changé ?… Si, monsieur !… Seulement comme je n'aime pas fait
comme tout le monde, j'ai grandi… en largeur. Non, je ne fais pas comme les
autres, mais j'adore les imiter parfois. Étant toute gamine, dans un petit
théâtre, j'ai imité
Thérésa, dans la Chatte Blanche.
(On pouvait déjà deviner que plus tard je pourrais singer Sarah Bernhardt,
Coquelin,
Yvette Guilbert, et vingt autres, de la façon qu'on sait).
«Un jour, Déjazet, la grande Déjazet, ayant entendu parler de moi, voulut voir
le petit prodige et m'engager dans son théâtre, un matin pour jouer un petit
rôle le soir même. Ah ! il ne me fallait pas beaucoup de temps pour apprendre
! Je savais tout par intuition, sans avoir jamais rien appris.
«Déjazet, enchantée de sa petite pensionnaire, me prend sur ses genoux et me
dit de lui chanter quelques chose. Je m'exécute et je lui sers une imitation
de… Déjazet, dans Monsieur Garat. Non ! ce qu'elle m'a félicitée, embrassée,
cajolée, tout en riant et me faisant bisser et trisser ! Comme remerciement,
elle m'a donné son portrait avec cette belle dédicace : "Tous mes vœux pour
votre avenir", prédisant mes succès futurs. Vous pensez si je garde
précieusement un souvenir comme celui-là !
«Depuis ce temps-là, j'ai fait du chemin, cherchant toujours à innover, à
créer des types. Avant que les femmes aient songé à s'émanciper, j'ai chanté
les femmes-avocates, les femmes-cochères, les femmes-soldats, je suis la
précurseuse du féminisme, moi !… je le dis sans modestie… et puis, zut ! pour
la modestie !… c'est presque toujours de l'hypocrisie et je ne tiens pas cet
article-là».
Elle a abandonné le théâtre pour le concert ; notre public ne s'en plaint pas.
Jeanne Bloch, c'est le rire, la gaîté, la santé, l'exubérante joie de vivre !
Elle empaume le public ! Une mobilité extraordinaire de physionomie, une
intelligente compréhension de la scène lui permettent d'aborder tous les
rôles, donne d'enfant, cocotte, ingénue, ouvrière, femme du monde, pipelette.
Sa carrière sera brillante.
À l'heure qu'il est, Jeanne Bloch est encore la coqueluche du public bon
enfant qui aime les gros effets et le comique fort en gueule.

Jeanne Bloch à
vingt ans
***
Dès qu'on me sut libre, les propositions d'engagements affluèrent.
J'acceptai celle de la Scala pour l'hiver prochain. Les conditions étaient
excellentes et, c'était satisfaire ma rancune contre l'Eldorado.

La Scala
J'avais deux bons mois d'été de libres ; je désirais les utiliser en province
et j'optai pour Marseille.
Pendant les quinze jours qui précédèrent mon départ, j'eus le loisir d'aller
entendre les camarades et de me procurer quelques nouveautés à succès pour
enrichir mon répertoire.
Libert, avec qui je déambulais, un soir, de concert en concert, m'emmena voir
sa rivale, la première gommeuse qui ait paru au concert, à l'Alcazar d'hiver,
la charmante
Henriette Bépoix.
C'est elle qui ose arborer le gigantesque chapeau fantaisiste et la toilette
excentrique que tant d'autres depuis ont revêtus.
Qu'elle était jolie, gracieuse, cette
Henriette Bépoix ! Elle l'est toujours,
mais elle a privé, prématurément, ses innombrables admirateurs de la joie de
la voir et du bonheur de l'applaudir. Du concert elle a passé au théâtre,
réussissant dans l'opérette, en province et à l'étranger ; puis est revenue à
Paris créer la Mouquette dans Germinal et la Princesse Giboulée dans le Petit
Chaperon rouge, au Châtelet.

Henriette Bépoix
***
De l'Alcazar d'Hiver nous allâmes au XIXe Siècle où Debailleul venait de créer
une chanson qui eut un énorme succès.
C'était Le Rossignol n'a pas encor chanté, paroles de Ville mer, musique de
Lucien Collin.
Debailleul, était alors le chanteur favori des dames. Sa jolie voix de
baryton, caressante, charmeuse, prenait les oreilles et les cœurs. Il
roucoulait des chansonnettes que les ateliers répétèrent à l'envi.
Ses grands succès populaires ne se comptent pas. Qui n'a fredonné
Un déjeuner
sur l'herbe, Chapeau rose et fin mollet, Le Vin de Marsala, Songe rose, La
Chanson des Clochetons, Laisse-moi t'aimer, ma belle ! et surtout ce fameux
Le
Rossignol n'a pas encor chanté ! qu'on sera content de voir ici. Je dois
quelques lignes au compositeur de cette jolie musique.

Debailleul
Lucien Collin était un parisien pur sang. Lauréat du Conservatoire où il avait
fait des études complètes : solfège, harmonie, fugue, contre-point,
composition et cor d'harmonie. Il avait obtenu quatorze nominations dont trois
premiers prix ! Entré comme premier piston-trompette à l'Opéra-Comique, il
monta un jour de l'orchestre sur la scène et chanta le rôle de Girot du Pré
aux Clers. La nature, prodigue de ses faveurs, lui avait encore octroyé une
bonne voix de baryton, un peu sourde, mais qu'il conduisait à merveille.
Tout en faisant applaudir sur la scène, il trouvait le temps de composer des
bijoux musicaux. Ses succès ont été très nombreux.
Il se reposait de ses multiples travaux avec le noble jeu de billard ; il
variait les séries de ses succès au concert avec celles du carambolage.
C'était, et c'est plus que jamais, un amateur de première force faisant ses
cent points à la file sans avoir l'air d'y toucher.
Signes particuliers : joli garçon et excellent homme.
Parachèvera son bonheur en 1884, en devenant l'époux de la toute charmante
Juliette Baumaine.
Me voilà sur la Cannebière, dans la ville des beaux cafés, des plantureux
corsages et des joyeuses exubérances. Je suis engagé pour quinze
représentations au Château des Fleurs, direction Rosenbaum.
Admirablement accueilli par ce public, tout en dehors, qui ne cache pas ses
impressions, j'y chante le répertoire créé par moi à l'Eldorado, sans oublier
la chanson de Collin, empruntée à Debailleul, et si ce brave ami m'entendait,
il verrait que je fais autant que lui d'effet, mais autrement.
Le Château des Fleurs est un immense parc dans l'Avenue du Prado où tiennent à
l'aise dix mille personnes, et c'est plein les dimanches et jour fériés.
Il n'y a pas à dire, mon nom est déjà connu, la Renommée l'a apporté aux
oreilles des Phocéens. On attendait donc beaucoup de moi, on fut satisfait
puisqu'on me le prouva. Et les battoirs marseillais ont une sonorité
particulière ; on dirait qu'ils ont l'assent.
Dès lors je fus consacré étoile ; je suis retourné bien souvent depuis à
Marseille et ma popularité n'a fait qu'y grandir.
Oh ! la dernière représentation ! J'en ai gardé un souvenir orgueilleux. Dès
huit heures du soir, le Château des Fleurs était envahi. À neuf heures, un
service de police dut barrer les entrées : tout était comble.
L'impatience de m'entendre une dernière fois produisait une bruyante
effervescence chez le public.
Mon entrée en scène fut saluée par des acclamations qui firent que je me
surpassai, chantant dix chansons de suite. Et encore on me fit bisser le
Rossignol n'a pas encor chanté.
Le lendemain, les journaux me comblèrent d'éloges et évaluèrent la recette à
dix mille francs. C'était exagéré, car, dans les bousculades qui s'étaient
produites à l'entrée, le contrôle n'avait pu bien fonctionner et beaucoup
d'amateurs s'étaient régalés du concert à l'œil.
Mais la recette fut encore fort belle puisque, pour ma part, on me versa 2 500
francs, - joli denier que, certes ! je n'espérais pas.
Le lendemain, je bouclai mes malles pour Paris. Plusieurs de mes admirateurs
tinrent à me reconduire à la gare où j'en trouvai un autre, plus enthousiaste
encore et employé aux bagages, que me dit, confidentiellement, et tout troublé
sans doute de parler à ma personne :
- Môssieu Paulusss ! si vous avez des antécédents de bagages, comptez sur moi…
hé !
À cette époque existait à Paris une réunion de Bordelais notables qui, chaque
mois, festoyaient chez Voisin.
La politique était bannie de ces agapes ; la chère y était exquise.
Tout en dégustant les meilleurs crus de Médoc, on y dépensait beaucoup de
bonne humeur, énormément d'esprit.
Aurélien Scholl, le délicieux chroniqueur, qui venait souvent aux concerts des
Champs-Élysées, m'invita un jour à une de ces réunions. Vous pensez si
j'acceptai avec enthousiasme. Il n'y avait là que des personnages connus,
célèbres, voire illustres.
Le Maître me présenta un Président, le Comte de Lur-Saluces, un beau vieillard
de stature imposante, propriétaire du fameux Château-Yquem et qui fit une
impression profonde sur moi. Je ne pouvais détacher mes regards de cette
superbe tête, auréolée de cheveux blancs, empreinte d'une noblesse
majestueuse. Puis me serrèrent la main MM. de Lanessan, le futur ministre de
la Marine ; Catulle Mendès ; Lalande, député et richissime viticulteur de la
Gironde ; Lafitte, un savant, un charmeur ; le peintre Guignard ; le sculpteur
Granet que me fit plus tard un buste en bronze ; l'aqua-fortiste Lalanne ;
Raoul de Saint-Arroman, l'aimable et spirituel secrétaire-général de la
Société ; Durand d'Acier, grand propriétaire bordelais ; Théodore de Graves
(du Figaro) ; baron de Vaux (du Gil Blas) ; Braquessac ; Crosti, le célèbre
chanteur, professeur au Conservatoire ; Raynal, le grand chapeler et dix
autres.
J'étais ébaubi ! jamais pareille débauche de saillies fines, de récits
humoristiques, de discussions brillantes n'avaient retenti à mes oreilles.
On me fit un cordial accueil et je dus conter mes débuts à Bordeaux. Je dus
aussi promettre de revenir à ces dîners. Vous pensez bien que je n'eus garde
d'y manquer.
Ben-Tayoux et Uzès, les excellents compositeurs de musique, étaient au nombre
des commensaux de cette aimable Cadichonne.
***
Cornélie
vient de mourir [14 avril 1876].
On se rappelle la tragédienne qui avait révolutionné l'Eldorado en 1867, en y
venant réciter les Imprécations de Camille et avait été la cause de cette
innovation : le costume au Café-Concert.
Elle n'avait pas réussi à la Comédie-Française ; non qu'elle manquât de
talent, elle aurait en revendre à des camarades plus applaudies, mais parce
qu'elle était laide.
Cornélie était l'épouse, très légitime, d'un aimable homme, bohême à tous
crins et auteur intermittent. Il avait eu un certain succès dans une pièce au
Châtelet : Le comte d'Essex [pièce écrite
par son mari, M. Couturier]. Sa femme y jouait le rôle de la reine Élizabeth
et si bien, ma foi ! qu'on l'applaudissait à tout rompre. On ne voyait plus la
disgrâce physique de l'artiste : le talent la transfigurait aux yeux du
public.

Cornélie
***
Au mois d'octobre, je débutai à la Scala.
Ce superbe établissement s'était édifié sur l'emplacement du café-concert du
Cheval Blanc et Mme Roisin en était la directrice.
Une excellente troupe y figurait déjà sur le programme. Il y avait Mme Patry,
une forte chanteuse, à la voix puissante, qui chantera les premiers rôles
d'opéra, en province ; puis Aimée Chavarot, une bonne comique, fort goûtée du
public, et qui réussissait bien les types de gommeuses. À côté d'elle, sa
fille, Dora, débutait. Une enfant encore, toute mignonne avec ses bras nus
graciles et bien tournés ; des yeux vifs, intelligents, chercheurs, une
diction déjà fort nette qui fait présager l'excellente artiste que nous
retrouvons plus tard, en vedette, à l'Eden-Concert.

Madame Patry

Aimée Chavarot
Il fallait que Mme Roisin eût une énorme confiance dans l'effet que produirait
mon nom sur la recette, car elle me donnait quatre-vingts francs par jour,
somme énorme à cette époque.
Elle qui rappelait, à tous propos, que le meilleur artiste comique qu'elle ait
eu jadis, Constans, n'était payé que dix francs par soirée.
À la Scala commença l'ère de mes gros appointements.
Il me fallait des nouveautés, car, certainement, une bonne partie du public de
l'Eldorado franchirait la rue pour me revoir et teindrait à entendre un autre
répertoire que celui qu'il connaissait par cœur.
Je créai une scène très importante, musique de Ch.
Malo, Les Chanteurs peints
par eux-mêmes, qui consacra ma réputation de virtuose.
Je tenais la scène pendant quarante minutes, faisant défiler, du ténor à la
basse-taille, et chantant leurs morceaux d'opérette, d'opéra-comique et
d'opéra.
La maman Roisin ne regrettait pas les quatre-vingts francs qu'elle m'octroyait
chaque soir ; elle faisait des affaires d'or !
Il ne me manquait qu'une chose : les journaux ne s'occupaient pas beaucoup de
moi, - c'était une lacune dont souffrait mon amour-propre.
Cette lacune allait être comblée, au delà de mes vœux.
***
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Chapitre XXII