En ce temps là, aucune ineptie n'aurait été acceptée à
l'Eldorado, ni par la Direction, ni par le public. Vers la fin de 1876, un
débutant vint y chanter la fameuse scie à la mode, l'Amant
d'Amanda. Il ne fut pas sifflé, mais accueilli par un silence glacial,
et comme on connaissait la signification de ce silence, le chanteur penaud
fut invité à aller se faire applaudir ailleurs. Pour avoir du succès avec
une chansonnette de cet acabit, il fallait être
Libert.
Pauvre
Libert enlevé trop tôt à l'affection de
tous ! Il avait commencé d'excellentes études, ses parents rêvant pour lui
de devenir le défenseur de la veuve et de l'orphelin, – ce qui donne la
gloire, – et des financiers véreux, – ce qui donne l'argent. Mais il
préférait à l'étude du droit celle du répertoire dramatique et, à dix-huit
ans, il débutait dans… la tragédie. M. Larochelle, directeur de théâtres de
banlieue, l'admettait à s'essayer dans les confidents. La toge et le
cothurne n'allaient pas à sa nature ; il les lâcha pour chanter de
l'Offenbach et s'en fut en Égypte, dans une tournée de Mlle
Desclauzas. Puis, trouvant sa voie définitive, il entrait au Concert et
chantait les gommeux dont il a réellement créé le genre, tant il a
mis, gaspillé de talent dans les idioties que l'on sait.
Une voix chaude, vibrante, un masque très comique, une
originalité d'allure particulière, lui ont permis de faire accepter et
applaudir ses types-fantoches. Bon comédien, il eut pu réussir au théâtre
d'où lui vinrent maintes propositions ; mais il s'était rivé le faux-col du
gommeux au cou et il n'avait plus la force de l'en arracher.
Ce souvenir du créateur de Popaul, de Canada,
de cent autres inepties qu'il parvenait à rendre amusantes, est resté chez
tous ceux qui l'ont connu ; mais la scie qui l'y a le plus ancré, ce
souvenir, c'est l'Amant d'Amanda.
L'auteur de cette machinette, Émile Carré, bon
chansonnier, poète à ses heures, a été martyrisé toute sa vie pour son
œuvre ! Ce qu'il aurait donné pour ne l'avoir jamais commise ! Il a eu
beau, depuis, s'exercer à faire des chansons, parfaites comme fond et comme
forme, troussées avec ferveur, pour bien prouver qu'il savait, il est
toujours resté, pour le public et les confrères blagueurs, l'auteur de
l'Amant d'Amanda !

Libert
***
Je vais, un soir, à mon ancien Concert du XIXe
Siècle pour entendre des débutants qui y ont réussi. L'un a le masque
comique, la voix timbrée, la diction claire et mordante.
Il s'appelle
Ouvrard et, dès son apparition sur la scène
parisienne, on devine que bientôt il y marquera sa place parmi les
premiers.
Il chante l'Invalide à la tête de bois,
chansonnette amusante, créée par
Berthelier et que Bourgès a interprété
depuis. Mais Bourgès y était lourd, vulgaire, et
Ouvrard y met une fantaisie plus légère,
plus artistique.

Berthelier
Il est tenace, travailleur et a une confiance
imperturbable dans son étoile. Tout ce qu'il faut pour arriver.
Dans les paysanneries et les militaires, il
créera un genre où il ne sera pas égalé.
Il a une façon de manœuvre ses doigts, gantés de coton
blanc, – surtout l'index de la main droite, – qui emballe le public. Il
rythme la musique avec des choquements de genoux d'un effet irrésistible.
Il créera nombre de scies célèbres du Concert, et
dont, le plus souvent, il sera l'auteur.
Après l'Invalide à la tête de bois, on s'empresse
de lui apporter des nouveautés à lancer et la fameuse Dent de sagesse
voit le jour.

Ouvrard
***
Des novations à l'Eldorado. Un nouveau régisseur, Louis
Capet (dont le fils Lucien Capet, est devenu le célèbre violoniste, de
renommée universelle).
Bon garçon, cordial, sympathique, pas renaudeur pour un
sou ; un camarade de plus pour nous.
Puis un nouveau secrétaire général, qui occupera une
belle place dans la hiérarchie des Associations de la Presse. Dès
maintenant, il rédige des comptes-rendus à l'Eldorado-Progamme ;
sévère, mais juste, il ne mat pas les louanges là où il n'y a place que pour
les critiques. Il les signe Ange-Pitou d'abord et plus tard André Rambert.
Très correct, d'une affabilité froide mais réelle, il aura fort à faire avec
les auteurs dont il lit les œuvres et juge s'il y a lieu de les soumettre à
l'approbation définitive de M. Renard. Il s'en tirera avec une réputation
méritée de courtoise impartialité.
Auteur d'une très complète étude sur l'Eldorado et sur
les services que cet établissement a rendus à l'art lyrique.
Et début d'une nouvelle étoile.
Une gentille poupée, articulée artistiquement, qui n'a
qu'un filet de voix, mais combien sympathique !… qui n'est pas une beauté,
mais possède une physionomie expressive, intelligente ; des yeux qui
parlent. Un gavroche à la diction juste et joyeuse.
C'est Mily Meyer.

Mily
Meyer
Sa famille avait rêvé pour elle une carrière brillante ;
elle la voulait teneuse de livres et lui faisait apprendre la
comptabilité à l'école professionnelle. Mais la famille propose et la
vocation dispose. Or, sa vocation, c'était le théâtre. Elle adorait la
chanson. Toute gosse, elle savait par cœur les refrains des chanteurs des
cours et les roucoulait du matin au soir. Un vrai pinson, quoi !
Oh ! jouer, chanter sur une scène, devant le public !
Quel rêve ! Mais, pour le réaliser, il fallait qu'une bonne fée décidât papa
et maman à lui laisser lâcher le droit et l'avoir pour la
rampe, car ils ne voulaient rien savoir quand elle leur disait ses
préférences. Eh bien ! la bonne fée se présenta : elle était en redingote ;
c'était le commissaire de police du quartier, qui, l'ayant entendue, affirma
à ses auteurs qu'elle avait le Pérou dans la gorge et de l'esprit plein les
gestes. Brave commissaire va !
Elle débute avec Plus vite que ça (de Dorfeuil) et
J'voudrais être un géant ! (de Villemer et
Delormel). Les deux
chansonnettes, musiquées par Frantz Liouville la guigne déjà.
Un soir, Meilhac qui cherchait une devinette pour jouer
dans son Petit-Duc, vient fureter à l'Eldorado. Il entend Mily Meyer
chanter La journée d'une mariée et s'écrie : «La voilà bien, ma
petite Duchesse rêvée !… au moins, celle-là a l'air d'avoir sa fleur
d'oranger !» Il revient avec Koning, le directeur de la Renaissance ; on
paye son dédit et on l'enlève.
Succès ! Elle fait bonne figure, même à côté de Jeanne
Granier. Elle était lancée sur le chemin de la gloire.
Son talent s'affinera de jour en jour au contact des
grands camarades et elle sera la créatrice inimitable de Benjamine
dans Joséphine vendue par ses sœurs.

Jeanne
Granier
***
Le samedi était le grand jour à l'Eldorado.
À deux heures, répétitions à l'orchestre. Tous les
artistes étaient là, anxieux de la création à faire le soir,
attentifs au geste de
Malo conduisant un excellent orchestre qui comprenait
maints solistes de premier ordre, entre autres le cor Penable et le
piston Lachanaud.
Avant, et après la répétition, auteurs et artistes se
rassemblaient au café de l'Eldorado, buvaient à la réussite des œuvres à
lancer le soir et complotaient de nouveaux succès.
Ces samedis étaient attendus impatiemment par les
habitués, aussi exacts que les mardistes de la Comédie-Française, et
qui n'auraient pas, pour un empire, manqué les premières auditions. Les
auteurs, dans les coulisses ou sur l'escalier au fond de la salle,
attendaient, avec angoisse, que l'artiste, rappelé, vint livrer leur nom à
la foule enthousiaste. Car alors on nommait les auteurs. Le public avait ses
favoris aussi bien parmi ces derniers que chez les artistes.
Il y avait alors un peu de gloire à faire des chansons et
l'on s'efforçait à les fignoler, à en châtier le fond et la forme.
Aujourd'hui, ce n'est plus que du mercantilisme et le
seul désir de beaucoup d'auteurs (que le public ignore) c'est de partager,
avec l'artiste qui lance sa chansonnette, les bénéfices qu'elle ne peut
manquer de rapporter, puisque, grâce à la combinaison, la chose sera chantée
longtemps. Aussi n'ont-ils plus le souci du bon comique, des couplets bien
faits ; ils se contentent de bâcler les insanités que l'interprète réclame
comme étant d'un effet plus certain sur le gros public.
Il est vrai que le public d'alors n'était pas tout à fait
le même que celui d'aujourd'hui. Voici ce qu'en disait Jules Claretie dans
l'Opinion nationale : «Au café-concert (je le voyais l'autre jour
à l'Eldorado) l'ouvrier, l'employé, le petit rentier vont s'asseoir, en
famille, avec femmes et enfants. Tout cela se groupe autour de la même
table, se presse, regarde, écoute. Il faut voir cette foule attentive, ce
silence, ces admirations naïves. Voilà le vrai public, frémissant à la
moindre parole réchauffante glissée dans une romance, et faisant de tout
fort bien justice.»
À présent le nouveau public ne frémit plus guère qu'au
mot obscène par un pitre ou à la vue des charmes sans gaze de Mlles Tata,
Nana et autres, figurant des beautés à tout faire dans les revues du jour.
***
En 1877, à l'Eldorado, avaient eu lieu les débuts d'une
chanteuse de genre et d'opérette, Mlle Salinas. On a très applaudi sa voix
chaude, un timbre agréable, sa diction intelligente et ses gestes gracieux.
Elle est fort jolie et a dit à ravir une mélodie d'Armand Gouzien, Le
colibri.

Mlle
Salinas
Plus tard, elle jouera aux Nouveautés, dans Le cœur et
la main, sous le nom de Nixau et les journaux pourront annoncer qu'une
nouvelle étoile vient de se lever au firmament des théâtres.

Mme
Salinas dite Nixau
***
L'été, le service fini, j'avais plaisir à m'en aller
souper chez la maman Champagne, comme nous l'appelions familièrement. Elle
tenait un restaurant-marchand de vins, dans la rue Boissy-D'Anglas ; elle
était assistée par son fils Henri, et sa fille Nini trônait au comptoir.
Tous les artistes y fréquentaient, mais trois d'entre eux
étaient particulièrement choyés. C'étaient
Plessis, Mialet et moi.
Qui n'a connu Mialet dans le monde des concerts ? C'était
un Bordelais, ténor barytonnant, à la voix puissante, inlassable, haut en
couleurs, large d'épaules, fort comme un taureau.
Un type de beau garçon boucher, mâtiné de garçon
coiffeur, chanteur favori de ces dames dont les cœurs hospitaliers
s'offraient à la douzaine chaque soir. Fort bon garçon, mais d'une naïveté
qui faisait nos délices et le rendait le point de mire des blagues de
Plessis.
Il disait volontiers d'une chose supérieure : c'est le
nègre plus ultra, mais je lui avais fait modifier ce latin de cuisine et
il prononçait maintenant : le nec Paulus ultra. Il ne se fâchait
jamais de nos railleries ; seulement il ne fallait pas qu'un étranger s'en
mêlât. Il n'avait pas la langue facile à la riposte, mais le point c'était
autre chose. Et quel poing ! Il a embrassé la carrière italienne et, sous le
nom de Métillio, a chanté les forts ténors à l'étranger avec grand succès.

Mialet
***
Francis Chassaigne, l'excellent compositeur, l'auteur de
tant de succès au concert, savait bien que j'étais un chanteur et que ma
voix valait la peine qu'on s'occupât d'elle. Aussi me fit-il, sur des
paroles de Dorfeuil, une chanson tout à fait réussie : À la santé de ma
belle-mère ! Il m'avait mis un si aigu naturel que je poussais
avec un tel brio qu'il me valut, dans toutes mes tournées du Midi, un succès
fou ! Dans le Midi, le public attend la note ; seulement, malheur à
l'artiste dont la voix, défaillant un jour, ne la donne pas cette note.
Il est fini à jamais !

Francis Chassaigne
Un de mes confrères me félicite de ma note.
–
Ah ! – dit-il, – si j'en avais une comme ça !
Je crois bien !… le pauvre est presque aphone, ce que ne
l'empêche pas d'être un des meilleurs artistes qui aient paru au Concert.
C'est Émile Mathieu, Parisien, fils d'un restaurateur de la rue Montmartre,
que se sentit de bonne heure la vocation de débiter des monologues
dramatiques. Ceux que sont destinés à faire rire commencent toujours par
essayer de faire pleurer. c'est au Café Moka qu'il se fit connaître, ou
plutôt que sa femme le fit connaître.

Émile
Mathieu
Émile Blavet (Parisis), dans son amusante Vie
Parisienne, a conté l'histoire originale de ce ménage. Or, comme il m'a
autorisé à puiser, sans vergogne, dans son trésor d'anecdotes, j'en tire
celle-ci pour le plus grand plaisir de mes lecteurs, C'est écrit en 1884.
«Le
Café Moka, tout à fait inconnu de la génération actuelle, était voisin de
la Brioche, où se sont tant de fois assouvis, à bon compte nos appétits de
vingt ans, alors que nous avions la bourse souvent légère et l'estomac
toujours creux. Le soir, les illuminations de sa façade égayaient les
abords de la rue de la Lune, sombres comme l'entrée d'un coupe-gorge. Cet
établissement fut en grande vogue de 1850 à 1856 ; et cette vogue, il ne
la devait ni au choix des consommations, ni à l'excellence du personnel
artistique, ni à la variété du répertoire. Ce n'était ni pour la limonade
ni pour la musique qu'une foule idolâtre prenait, chaque jour, le contrôle
d'assaut. La great attraction qui soulevait ce fanatisme, c'était
Mme Mathieu. La belle Mme Mathieu ! Les Parisiens d'alors en avaient plein
la bouche. Il semblait qu'ils eussent pris pour devise : Veder la
bella donna Mathieu, poi mori !
«En
ces temps reculés, où l'on n'abusait pas encore du mot «étoile», Mme
Mathieu, sans en avoir le nom, était l'étoile du Café Moka. Il serait plus
juste de dire qu'elle en était la poule aux œufs d'or, car elle seule
faisait recette. Ces sept lettres sur l'affiche étaient synonymes de
maximum. Le reste n'était que hors-d'œuvre. Pour expliquer cette action
foudroyante sur les couches les plus diverses du public, vous rêvez sans
doute une artiste complexe, joignant à la spirituelle grimace de Bonnaire
le brio populaire de Faure et l'art profond de
Thérésa.
Pécaïré ! L'art, le brio, l'esprit, qu'en eût fait cette triomphante,
puisqu'elle n'avait qu'à paraître pour conquérir tous les cœurs ?
L'originalité de Mme Mathieu, c'est précisément qu'elle n'avait aucune de
ces vertus souveraines, c'est qu'elle ne chantait pas. Elle était là pour
l'œil et non pour les oreilles ; et de même que Vénus avait gagné Pâris
par la seule puissance de ses charmes, elle aussi, par la seule exhibition
de sa beauté rayonnante, ensorcelait Tout-Paris. Quand on l'avait vue une
fois, il vous restait d'elle l'impression ineffaçable que vous laisse la
contemplation, même rapide, d'un chef-d'œuvre de l'art antique.»
Berthelier m'affirme que, de tous les souvenirs de ses
débuts, le plus vivace était encore celui de cette admirable créature
étalant, pour un morceau de pain, ses formes de déesse, sur ces pauvres
tréteaux, dans le cliquetis de verres et la fumée du tabac. Et ses petits
yeux pétillaient d'une flamme égrillarde en me dépeignant ce masque
d'Athénienne, couronné par une chevelure d'un noir bleu, ces prunelles
noyées d'une langueur molle, ces lèvres pourpre, ce cou de cygne continuant
des épaules pétries dans des lis, cette gorge audacieuse et troublante,
cette taille exquise et ces bras volés à la Vénus de Milo. La dentition
seule était légèrement défectueuse, mais Mme Mathieu n'ouvrait jamais la
bouche, pour ne pas gâter, par une fausse note, la divine harmonie.
Cette merveille était la propriété légale d'un chanteur
de chansonnettes, nommé Mathieu, qui s'était fait une spécialité des
tourlourous pleurards et mélancoliques.
Ce Mathieu, comme quelques-uns de ses collègues, Milher
et Baumaine, entre autres, était à la fois artiste et parolier, et se
faisait de petites rentes en taquinant la Muse à ses moments perdus.
Un jour, la discorde se mit dans le ménage. M. Mathieu
tira de son côté, madame du sien. Puis le Café Moka disparut dans l'éclosion
du Paris moderne, et, avec son ciel en carton-pâte, s'effondra l'étoile aux
rayons étincelants. Depuis, les astronomes n'en ont jamais retrouvé la
trace.
***
Mathieu a composé quelques chansons dont la fameuse
Ces veinards de Bidard ! et en a créé, pour le compte des autres
auteurs, une grande quantité, les imposant au public par sa fin bonhomie, sa
diction comique, son naturel exquis. Qui ne se souvient du plus grand
peut-être de ses succès, Les Suites d'un premier lit, où il était
étourdissant de naïve cocasserie.
***
Je continue à chanter une chanson nouvelle par semaine.
On n'a pas le temps de se rouiller ici. La chanson est plus ou moins bonne
mais, grâce à mon travail acharné, j'en tire toujours quelque effet nouveau
et le public s'en montre très satisfait.
J'ai créé la Belle Charbonnière, de
Baumaine et
Blondelet, musique de Pourny. Ça me vaut un gros succès.
C'est une grande scène à parlé, où je monologue en
charabia, et j'ai toujours eu grand plaisir à imiter l'accent
auvergnat. Je peux dire que j'y excellais et la bourrée n'avait plus
de secret pour moi.
On m'y disait plus naturel que Bourgès qui,
pourtant, s'était fait une réputation dans ce genre.
Bourgès était alors en pleine vogue.
Qui n'a connu le jovial poivrot, à la gaîté si
communicative, aux attitudes si comiques dont s'esclaffait la salle ?
Aux galeries supérieures, on répétait des refrains en
chœur ; il en était enchanté et, d'ailleurs, il s'arrangeait pour qu'il en
fût ainsi.
Avant de lancer une nouveauté, il s'entendait avec le
chef de claque qui racolait des amateurs, à la bourse légère, et les
réunissait dans une salle de l'estaminet voisin. On arrosait d'abord
copieusement les gosiers altérés ; puis, les organes étant au diapason
voulu, Bourgès fredonnait le refrain destin. à devenir célèbre, après avoir
remis, à chacun des choristes improvisés, un petit format de la
chanson.
Deux heures après, au Concert, sur un signe du chef de
claque, nos hommes reprenaient en chœur le refrain du comique.
Les Messieurs des fauteuils protestaient bien un peu
d'abord, puis finissaient par faire chorus. Chacun se sentant fier de
figurer pour une part dans le succès de l'artiste.
Bourgès avait la voix jolie, bien timbrée, sympathique.
Il a fait souvent la musique de ses chansons à refrains, dont la mode a
disparu avec lui.
Parmi ses grands succès populaires, il fait citer En
revenant de Suresnes de Joinneau et Delâtre, musique de Spencer.

Bourgès
***
Une amusante anecdote, au cours d'une de mes tournées.
Dans un théâtre-concert, on vient d'engager une nouvelle
femme, belle, admirablement faite, mais naïve, à rendre des points à toutes
les Colinettes des deux mondes.
Un jour on devait répéter une saynète à deux personnes,
deux travestis (dont l'un muet), l'Invocation à Éros.
L'actrice désignée par le rôle muet d'Éros envoie un
télégramme : elle est malade. Il faut répéter quand même. Le regard du
directeur tombe sur notre grue.
–
Eh mais ! dit-il, X… fera l'affaire. Approchez, mon enfant,
allez mimer ce rôle… Rien à dire… Placez-vous là, au pied de cet arbre.
Vous faîtes semblant de dormir et quand Daphnis vous adressera la parole
vous ouvrirez l'œil et vous sourirez, voilà tout.
–
Oh ! oui… c'est pas malin !
– Allez-y ! crie le directeur.
Daphnis, qui vient supplier le dieu d'amour de lui être
favorable, s'approche de notre dinde qui figure ce dieu, et d'une voix
suppliante, lui dit : «Je viens à toi, Éros !»
Elle n'a pas fini que l'interpellée se dresse et bondit
sur Daphnis à qui elle crêpe le chignon avec fureur. Tout le monde est
stupéfait ! On arrache avec peine le pauvre amoureux des griffes du dieu
d'amour.
–
Mais qu'est-ce qui vous a pris ? hurle le directeur.
–
Alors, vous croyez que je vais me laisser traiter comme ça par cette
propre à rien ?
–
Mais elle ne vous a rien dit !
–
Je n'ai pas entendu alors ?… Elle a dit : «J'viens à toi, hé !
rosse !»
Ce fut l'unique début au théâtre de cette
jeune oie qui dut se contenter du métier plus en rapport avec ses facultés
intellectuelles et où elle donnait toute satisfaction à son public. Et dire
qu'il y en a des centaines comme ça, belle filles en rupture d'atelier, que
certains directeur accueillent parce qu'elles les paient pour s'exhiber en
public, dans toute leur impudeur.***
Suite au
chapitre XXI