Un
jeune baryton, joli garçon, d'allure sympathique, se fait entendre dans
Les myrtes sont flétries, de
Nadaud, musique de Faure.
Il
s'appelle Max… Max tout court, pour le moment, et pas pour longtemps.
Le
théâtre nous l'enlèvera bientôt et alors il livrera à l'affiche son nom
complet : Max Bouvet. Oui, celui qui allait créer François les Bas-Bleus,
trente autres rôles célèbres, faire les délices de l'Opéra-Comique, et qui,
à cette heure, chanteur toujours applaudi, est professeur au Conservatoire,
c'était ce svelte jeune homme, au masque intelligent, qui réussit d'emblée,
à l'Eldorado, en juillet 1875. Aujourd'hui, sa sveltesse s'est évanouie, les
cheveux sont un peu raréfiés (trop de boucles accordées aux admiratrices !)
; mais la voix est restée superbe et le comédien s'est affiné.
Ajoutons que l'artiste a plusieurs cordes à son arc.
Il
peint comme il chante ; ses expositions aux Salons ont été fort justement
remarquées et il a été médaillé. Toutes les gloires !

Max
Bouvet
Puis
une gentille jeune fille, Maria Pacra. Une vraie enfant de la balle,
celle-là ! Fille d'artistes ; son père était premier comique et sa mère
jouait les soubrettes au théâtre des Arts, à Rouen.
Elle
débute à l'âge de quatre ans et demi dans les Prés-Saint-Gervais,
à côté de Déjazet, et la grande artiste, charmée de voir les dispositions de
la petite comédienne, l'emmène à Paris, avec papa et maman, et garde la
famille dans sa troupe, au théâtre dont elle vient de se rendre directrice.
À
sept ans, son père la fait jouer, dans les principaux concerts de Paris, des
pièces à tiroirs spécialement écrites pour son jeune talent.
Un
des traités, qu'elle fit un peu plus tard avec un directeur, portait qu'elle
aurait trois jours de congé pour faire sa première communion ! Ici,
elle a été fort bien accueillie dans ses chansonnettes où sa voix facile et
son joli minois font merveille.

Maria Pacra
***
Un
début qui fait sensation. C'est celui du grand Ducastel.
Ducastel
! À ce nom-là, le visage de tous ceux qui l'ont connu vont s'épanouir. C'est
une gaîté rétrospective qui va les secouer comme autrefois, à l'apparition
de ce grand garçon, maigre, dégingandé, qui tenait l'hilarité du public
toujours en éveil par sa cocasserie extraordinaire. Quelle fantaisie ! De
quelle spirituelle bêtise il emplissait ses chansonnettes ! Gain (dit
Ducastel) était né au Havre, en 1846 et, tout jeune, s'était fait remarquer
dans les théâtres de société. Son père, un boulanger, voulait en faire un
avocat ; sa mère, un curé ; le destin le fit artiste.
Le
directeur d'une troupe ambulante l'ayant entendu chanter, offrit de la
couvrir d'or : trois francs par dimanche, nourri, logé, blanchi. Ducastel ne
pouvait hésiter. Le deuxième dimanche, son directeur, enchanté, l'augmenta
de deux francs par semaine.
Il
avait paru pour la première fois à Paris, en 1873 au concert Européen. M.
Dubost (l'excellent compositeur) qui était alors co-directeur de cet
établissement, l'avait généreusement signalé à son confrère de l'Eldorado,
M. Renard, qui s'empressa d'engager notre ami.

Dubost
Dès
le premier jour, il devint un des grands favoris du public.
Il
avait une voix souple, d'un timbre très sympathique ; fort bon comédien, il
se costumait merveilleusement et, d'un rien, tirait des effets
extraordinaires. Avec ça, excellent homme, collectionneur enragé de vieilles
faïences et père de famille accompli.

Ducastel
***
Après
une absence de plusieurs années,
Jules Pacra est revenu au berceau de ses
grands succès. Il a été accueilli, par le public et par nous, avec
enthousiasme. C'est un rude atout dans le jeu de nos récréations
d'entr'actes. Déjà son cerveau fécond a résolu ce problème qui paraissait
insoluble : prendre des douches dans la Loge !
Car,
nous voici dans l'été, et si l'on ruisselle dehors, on rissole dans cet
immense capharnaüm-boudoir où nous sommes une douzaine à nous déshabiller,
maquiller, rhabiller et à bavarder.
D'après le plan
Pacra, nous avons installé un système, très rudimentaire,
mais d'autant plus amusant. Le postulant à la douche, après avoir revêtu le
costume du père Adam (avant la catastrophe de la pomme) se met, debout, dans
une large bassine en cuivre.
Un
camarade monte sur un escabeau et lui verse, sur la tête, un, deux ou trois
seaux d'eau froide, suivant le prix qu'il veut y mettre et dont le montant
va grossir la caisse des menus plaisirs.
C'est
un succès ! Tous en veulent et attendent leur tour, alignés par numéros
d'ordre, les bras croisés sur leurs pectoraux nus.
Et
chacun de montrer sa musculature et d'en vanter les exploits herculéens.
Bruet, dont l'académie est superbe, est au premier rang des matamores, –
mais j'y suis aussi et je narre un tas de hauts faits – dont quelques-uns
sont véridiques – qui me valent des défis que j'accepte. En ces moments-là,
mon accent gascon reparaît tout à fait.
Des
luttes s'improvisent, après les douches. Parmi les visiteurs-artistes admis
à nos jeux, il y a un ancien fort de la Halle, ancien lutteur, devenu
comédien ; c'est François Lamy (du son vrai nom Mauchaussé). Il est
l'arbitre ; il veille à la régularité des prises de corps ; la lutte romaine
n'a pas de secrets pour lui.
Je
sors vainqueur, la plupart du temps, de mes deux plus terribles adversaires
poids-légers,
Bruet et Ernest Bienfait. Ils sont vexés ; moi, je
triomphe… sans modestie. Quant à
Perrin et Victorin, les poids-lourds,
nous n'acceptons pas d'essayer à tomber leurs cent kilos. Nos bras sont trop
courts pour ceinturer ces volumineux abdomens.
***
Je
viens de citer le nom de Victorin ; c'est encore un nouveau parmi nous,
Victorin Armand (Émile Filletaz dit) est un Lyonnais, haut en couleur, tout
en rondeur, tête et bedon de moine.
Il a déjà beaucoup joué la comédie ;
il a des planches.
il va s'essayer à dire des poésies
: la Robe, de
Manuel ; le Sergent,
de Déroulède, puis il abordera le genre qui convient surtout à ses moyens
physiques et vocaux, à la grosse chansonnette à tiroirs, avec laquelle,
chaque jour, il déjeune d'un jésuite, dîne d'un
proprio
et soupe d'une belle-mère, trois types que le public aime entendre tourner
en dérision.
Place ! c'est Roland, la fantasque,
Qui fait sur son tambour de basque
Résonner les gais fandangos…
Une
des meilleurs artistes qui ont illustré l'ancien Eldorado.

Victorin Armand
***
Elle vit le jour en Suisse, pendant que son père y dirigeait
un théâtre où sa mère jouait les
Déjazet.
On pouvait voir, dans les entr'actes,
Lauzun
dégraffant son justaucorps pour donner à téter à la petite Louise.
Elle
débute à cinq ans. Quand le quinzième printemps illumine ses yeux et
développe ses charmes, elle entre Gymnase de Marseille. Puis, court le monde
; en Russie, avec
Judic ; en Amérique, avec Aimée, jouant les opérettes en
vogue. Quitte le théâtre pour le concert ; y créera trente rôles et y
excellera. Bonne comédienne, danseuse charmante, même remarquable, elle
verra son succès croître sans cesse. Les auteurs sollicitent l'aide de son
talent, ils l'obtiennent. L'un d'eux, le bon compositeur Francis Chassaigne,
obtiendra mieux encore : sa main.

Louise
Roland
***
De
grandes inondations ont désolé le Midi (1875).
M.
Renard rassemble ses artistes des deux sexes :
–
J'ai bien envie de donner une représentation extraordinaire au bénéfice
des inondés. Qu'en pensez-vous ?
–
Bravo ! clamons-nous un seul homme… et comme une seule femme. Et il
est décidé que cette fête de la charité se fera le jeudi 8 juillet 1875.
Judic, informée de la chose, veut nous
prêter son concours. Elle sera heureuse de chanter dans ce premier nid où
s'essayèrent victorieusement ses ailes. Et
Lafourcade aussi sera des
nôtres.
La
soirée vient d'avoir lieu ; elle a été superbe. On a encaissé 4 882 fr. 50,
plus 2 018 fr. 40, produit de la quête faite dans la salle par les artistes
féminins. Les auditeurs ont vidé leurs poches avec frénésie, émus qu'ils
étaient, un peu par l'infortune à soulager, beaucoup par les beaux yeux
suppliants des quêteuses et les belles mains blanches qu'ils frôlaient en y
déposant leur piécette.
Quel
succès pour tous ! quel triomphe pour
Judic ! Elle devait se rappeler le jour de
ses débuts alors que, tremblante, apeurée, au moment d'entrer en scène, M.
Lorge, le directeur, lui avait dit : «Allons ! mon enfant ! du courage !…
remettez-vous… et tâchez de vous faire entendre jusqu'à la fin». Et à la
fin de cette soirée, où il avait peur qu'elle n'allât pas jusqu'au bout, il
l'augmentait spontanément de douze cent francs par mois !
Pendant la quête (où sur 2 018 francs elle recueillit plus de
1 300 francs), courant de bas en haut, n'en pouvant plus de fatigue, mais
enivrée,
Perrin, son cavalier, lui épongeait son front ruisselant avec un
mouchoir. Outre son duo avec
Lafourcade, elle avait chanté ses fameuses
chansonnettes. Avec le
Sentier couvert et
J'ai pleuré, elle avait
charmé la salle et l'inimitable rieuse termina par cet éclat de rire :
Ne m'chatouillez pas !
***
Parmi
les actrices des théâtres, accourues pour applaudir, il y avait la
délicieuse Léontine Massin, alors dans tout l'éclat de sa double renommée,
d'artiste jouant ses rôles avec succès et de belle courtisane semant, à
pleines mains, l'or que déposait à ses pieds, une foule d'adorateurs.

Léontine Massin
Pendant l'été de 1875, aux Ambassadeurs, débutait une très
gentille jeune fille qui inaugurait le genre
épileptique.
C'était Bécat.
Enfant de la Canebière, elle semblait avoir du vif-argent
dans les veines, courait, bondissait, se tordait, avec des gestes câlins et
canailles qui portaient
toujours. Avec ça, des yeux et un sourire prometteurs, une taille fine et
grasse et des mollets exquis que sa robe courte dévoilait sans retenue.
Elle chantait
Le turbot et la crevette;
c'était idiot, incompréhensible ; le public n'en avait cure ; il n'avait
besoin de comprendre qu'une chose : c'est que l'interprète était charmante
et qu'il la gobait
!
Jusqu'en 1884, elle fit les délices des spectateurs et battre bien des cœurs
(le mien surtout !) ; mais un père féroce roulait de gros yeux et faisait la
garde autour de cette vertu qui représentait pour lui un capital à mettre en
valeur à la première bonne occasion. Ladite occasion se présenta sous les
traits d'un Monsieur qui faisait montre d'une bourse rondelette.
Le
père jugea opportun de donner les derniers conseils à sa fille et Bécat, qui
rêvait d'être directrice, acquit la Gaîté-Rochechouart.
Hélas
! Bécat n'était ni expérimentée, ni sérieuse ; le protecteur n'était pas
sérieux, non plus ; l'entreprise échoua. Bécat dut s'expatrier pour aller à
la recherche d'une autre fortune.
J'étais navré !… Je ne pouvais plus aller voir ma gentille camarade ; or,
j'étais bien pincé !… Elle partit pour Saint-Pétersbourg, puis courut
l'Europe. En 1886, je le retrouvai à Vienne (Autriche).
Émilie Bécat
***
Nous
venons d'avoir une des ces frousses !
En attentat contre la liberté des artistes vient d'être
commis par la direction de l'Eldorado ! Ne s'est-elle pas imaginée de faire
des Matinées !
Vous
voyez notre tête ! Habitués à consacrer nos journées des dimanches et fêtes
à des balades fantaisistes, à des parties, plus ou moins fines, entre
camarades, nous allions être obligés de jouer de deux à six heures les jours
fériés ! La stupéfaction de la Loge n'avait d'égale que son indignation ! Et
pas moyen de regimber ! Les engagements nous livraient, pieds et poings
liés, à l'autocrate Renard !
Le 29
décembre 1874, première matinée. Nous chantons sans emballement ; le public
nous accueille de même. Résultat pécuniaire très petit. Le 1er
janvier 1875, deuxième tentative. La salle est aux trois quarts vide,
l'espérance renaît en nos cœurs. Ça ne marche pas, ô joie ! Un troisième
essai. Les banquettes vides ornent la salle ; le public n'est pas encore
décidé à se priver des bonnes promenades en plein air pour s'encastrer entre
un dos de fauteuil, rembourré avec des noyaux de pêches et une cerise à
l'eau de betterave.
Les
matinées sont abandonnées ! Le soir où cette décision directoriale est
connue, dans la loge s'organise une farandole monstre, débordante
d'allégresse et d'où sont exclues les plus élémentaires notions de
convenances et de distinction.
On a inauguré l'année 1875 par une revue :
Oh ! la ! la ! quel verglas !
de Péricaud et
Delormel. C'est la première grande pièce que monte
l'Eldorado. Grand succès pour tous ! Tous les huit jours, on ajoute de
nouvelles scènes – une revue comme le couteau à Jeannot dont on remplace les
pièces à mesure qu'elles s'usent. Et le maximum
se maintient dans la caisse. Le parton est radieux. Au début je faisais
l'Exposition des Insectes
; maintenant je suis l'Opéra populaire.
Sous les traits d'un joueur d'orgue de Barbarie et lesté de cet instrument
sonore, j'exécute un solo choisi et je danse un pas fantaisiste que le
public applaudit et bisse.
Je
viens de citer le nom de Péricaud. Il commence à l'Eldorado sa brillante
liste de succès.
Louis
Péricaud – que La Rochelle est fière d'avoir vu naître, en 1835 – était
destiné à la carrière des armes, de par le désir de son oncle,
lieutenant-colonel au 19e de ligne et le souvenir de son
grand-oncle, le général Cacault, tué à la Bérézina. Mais que faire contre la
vocation ! il avait le théâtre dans le sang.
Après quinze jours passés à Paris, où son oncle, afin de
l'entraîner,
l'avait fait loger à la caserne de Lourcine, et
popotter avec les
sous-officiers chargés de lui fredonner sans cesse :
Ah ! le bel état que l'état de soldat !
il entrait à… Bobino où on lui octroyait trente francs d'appointements
mensuels et débutait dans le vaudeville Une
passion. Il fit son tour
de France, revint à Paris en 1872 et joua successivement aux
Folies-Dramatiques, à Cluny, au Vaudeville, à Château-d'Eau, faisant des
créations qui attirèrent l'attention de la presse et du public.
Il a déjà fait – à l'époque où nous parlons – quantité de
chansons et de pièces de théâtre et a eu l'honneur de fournir à Robert
Planquette son premier livret d'opérette :
Le testament de Madame Grégoire.
Il y avait dans cette pièce un duo fort réussi que Planquette promenait dans
sa poche et qu'il chantait à toute occasion. C'est en l'entendant que Cantin
eut l'idée de lui confier le livret des Cloches
de Corneville.
Depuis, sa laborieuse carrière n'a compté que des succès
comme auteur et comme artiste. Merveilleux metteur en scène, il est devenu
le bras droit
de Coquelin. C'est lui qui a réglé, mis en scène, ordonnancé avec un art
parfait Cyrano de Bergerac.
Journaliste à ses heures, piocheur infatigable, il se repose en travaillant.
En ce moment, il occupe ses rares loisirs à écrire une histoire du théâtre
et nul, mieux que lui, ne connaît le sujet qu'il traite.
***
Marseille accapare nos étoiles !
Amiati et Rivière,
Perrin et Bruant y ont
été étouffés sous les avalanches de fleurs et Amiens s'est offert Fusier qui
a émerveillé les Picards.
Ça me
donne l'envie d'aller me balader aussi un peu ; je demande un mois de congé
et je file à Bordeaux.
J'y ai fait mentir le dicton :
Nul n'est prophète dans son pays !
Les Bourdelais m'ont admirablement accueilli dans le répertoire créé cet
hiver à Paris. J'ai été choyé partout et pis j'avais… Despaux ! Despaux,
l'artiste populaire, célèbre dans toute la région girondine ! Despaux qui
m'ouvrait ses grands bras dès qu'il m'apercevait, en s'écriant : «Té,
voilà Paulusss !… mon
caulègue!…»
Très
intelligent, chantant, jouant, mimant, dessinant à ravir, amusant et
sympathique. Une seule chose manquait à la gloire et au bonheur de Despaux :
la consécration de son talent par le public parisien. À chacun de mes
passages à Bordeaux, il me suppliait de lui faire avoir un engagement dans
la capitale, et, toujours, j'éludais sa prière. J'avais peur du
désenchantement après l'épreuve. J'en avais bien, une fois, touché un mot à
M. Renard, mais il avait refusé, se défiant, disait-il, des réputations de
province.
Pendant ce dernier voyage à Bordeaux, je trouvai un jour Despaux en grande
conversation avec les frères Lionnet, de passage, en rendant à
Saint-Jean-de-Luz, et qui, comme moi, avaient une vive amitié pour le
comique bordelais.
Les
célèbres jumeaux étaient alors dans toute la plénitude de leur gracieux
talent et de leur succès.
Despaux, en me voyant, fit un signe, qui voulait clairement recommander le
silence sur ce qui venait de se passer entre entre eux.
Quelques jours après, rentré à Paris, je compris de quoi il s'était agi.
Despaux arrive un beau matin, chez moi, et, rayonnant, m'annonce qu'il est
engagé à l'Eldorado, sur la recommandation des frères Lionnet ! Pendant une
heure il ne tarit pas de remerciements enthousiastes à leur adresse, et,
pendant une seconde heure, il m'accable de reproches amers pour ne pas avoir
devancé les Lionnet dans leur amicale démarche.

Les
frères Lionnet
Pauvre Despaux ! Eut-il le trac ? le public fut-il plus cruel que d'habitude
?
Toujours est-il qu'il ne réussit pas comme il l'espérait à sa première
audition.
Il
dut revenir à Bordeaux, marri, penaud, mais bien vite consolé par l'accueil
toujours chaleureux de ses compatriotes.
Seulement, de longtemps, il ne fallut pas lui parler de Paris, ni surtout
des spectateurs du boulevard Strasbourg.
– Ça des connaisseurs !… allons donc !…
ils ne seraient pas bons à cirer les bottes de ceux des Chartreux de
Saint-Nicolas !
À la
fin de l'année 1875, la direction de l'Eldorado, poursuivant la tâche
qu'elle s'était imposée d'aider à l'éclosion de chansons populaires dignes
de ce titre, a ouvert un concours entre les chansonniers français.
Il
s'agit de produire une belle œuvre patriotique.
Le
jury chargé de choisir les lauréats se compose de MM. Jules Claretie ;
Armand Gouzien ;
Paul Henrion ; Ismaël ; De Lauzières de Thémines ; Edmond
Lhuillier ; Émile Ponsard ; Laurent de Rillé ; Charles Vincent.
Tous
les journaux de Paris approuvent, encouragent l'essai. Henry Fouquier dit :
«Un chant patriotique serait bien reçu. J'aimerais, pour ma part, que la
chanson revînt à la mode… etc. »
Le concours est clos ; le résultat est maigre.
Quatre cent quatre-vingts
chansons ont été envoyées. Pas une n'a été jugée digne de décrocher la
timbale.
Une médaille de cent francs a été accordée – à seule fin de
l'engager à mieux faire – à M. Georges Clerc pour sa chanson
le Petit Mendiant.
Une mention très honorable consolera Léon Labarre pour
Elle est française.
On décide qu'il faut passe à un second concours. Un mois
après, cinq cent vint-cinq chansons entrent en lice. Le jury, à l'unanimité,
proclame la meilleur, À
la Française, de Georges Clerc, déjà encouragé
par le Petit Mendiant.
Au tour des musiciens. Deux cent quatre-vingt-dix-neuf se
sont escrimé sur À la
Française ! Beaucoup se
sont montrés talentueux, mais aucun n'a été jugé transcendant.
Le
jury décide qu'il fractionnera la galette ; une part de 200 fr. sera
attribuée à M. Jules Carbonnier, organiste de l'église d'Asnières et les
deux autres, 150 francs, à MM. Frédéric Barbier et Jules Delaître.
La
chanson a été chantée par Thiéron, un nouveau venu parmi nous. C'est un
Belge, lauréat du Conservatoire de Bruxelles. Doué d'une très belle voix,
musicien consommé, correct, distingué, il a emballé le directeur Renard qui
l'a désigné pour faire cette création. Il y fut remarquable. Après un séjour
de deux ans environ à l'Eldorado, il disparut. Je n'en ai plus eu de
nouvelles.
On m'a dit qu'il était entré dans la
diplomatie et qu'il s'y était fait une belle position. Ce prouverait que –
comme le journalisme, – le café-concert mène à tout… à la condition d'en
sortir.***
Suite au
chapitre
XIX