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Chapitre XVIII
Max Bouvet – Maria Pacra – Ducastel – Les douches et les luttes dans la loge – Victorin Armand – Louise Roland – Les inondés du Midi – "Ne m'chatouillez pas !" – Léontine Massin – Émélie Bécat – Un attentat contre notre liberté – "Oh ! la ! la ! quel verglas !" – Péricaud – Le caulègue Despaux – Les frères Lionnet – "La feuille pousse" – Le concours de chansons – "À la Française" – Thiéron.
Un jeune baryton, joli garçon,
d'allure sympathique, se fait entendre dans Les myrtes sont flétries, de Nadaud, musique de
Faure.
Il s'appelle Max… Max tout court,
pour le moment, et pas pour longtemps.
Le théâtre nous l'enlèvera bientôt
et alors il livrera à l'affiche son nom complet : Max Bouvet. Oui,
celui qui allait créer François les Bas-Bleus, trente autres rôles
célèbres, faire les délices de l'Opéra-Comique, et qui, à cette heure,
chanteur toujours applaudi, est professeur au Conservatoire, c'était ce
svelte jeune homme, au masque intelligent, qui réussit d'emblée, à
l'Eldorado, en juillet 1875. Aujourd'hui, sa sveltesse s'est évanouie, les
cheveux sont un peu raréfiés (trop de boucles accordées aux admiratrices !)
; mais la voix est restée superbe et le comédien s'est affiné.
Ajoutons que l'artiste a plusieurs
cordes à son arc.
Il peint comme il chante ; ses
expositions aux Salons ont été fort justement remarquées et il a été
médaillé. Toutes les gloires !
Puis une gentille jeune fille, Maria
Pacra. Une vraie enfant de la balle, celle-là ! Fille d'artistes ;
son père était premier comique et sa mère jouait les soubrettes au théâtre
des Arts, à Rouen.
Elle débute à l'âge de quatre ans
et demi dans les Prés-Saint-Gervais, à côté de Déjazet, et la
grande artiste, charmée de voir les dispositions de la petite comédienne,
l'emmène à Paris, avec papa et maman, et garde la famille dans sa troupe, au
théâtre dont elle vient de se rendre directrice.
À sept ans, son père la fait jouer,
dans les principaux concerts de Paris, des pièces à tiroirs spécialement
écrites pour son jeune talent.
Un des traités, qu'elle fit un peu
plus tard avec un directeur, portait qu'elle aurait trois jours de congé
pour faire sa première communion ! Ici, elle a été fort bien
accueillie dans ses chansonnettes où sa voix facile et son joli minois font
merveille.
***
Un début qui fait sensation. C'est
celui du grand Ducastel.
Ducastel !
À ce nom-là, le visage de tous ceux qui l'ont connu vont s'épanouir. C'est
une gaîté rétrospective qui va les secouer comme autrefois, à l'apparition
de ce grand garçon, maigre, dégingandé, qui tenait l'hilarité du public
toujours en éveil par sa cocasserie extraordinaire. Quelle fantaisie ! De
quelle spirituelle bêtise il emplissait ses chansonnettes ! Gain (dit
Ducastel) était né au Havre, en 1846 et, tout jeune, s'était fait remarquer
dans les théâtres de société. Son père, un boulanger, voulait en faire un
avocat ; sa mère, un curé ; le destin le fit artiste.
Le directeur d'une troupe ambulante
l'ayant entendu chanter, offrit de la couvrir d'or : trois francs par
dimanche, nourri, logé, blanchi. Ducastel ne pouvait hésiter. Le deuxième
dimanche, son directeur, enchanté, l'augmenta de deux francs par semaine.
Il avait paru pour la première fois
à Paris, en 1873 au concert Européen. M. Dubost (l'excellent compositeur)
qui était alors co-directeur de cet établissement, l'avait généreusement
signalé à son confrère de l'Eldorado, M. Renard, qui s'empressa d'engager
notre ami.
Dès le premier jour, il devint un
des grands favoris du public.
Il avait une voix souple, d'un
timbre très sympathique ; fort bon comédien, il se costumait
merveilleusement et, d'un rien, tirait des effets extraordinaires. Avec ça,
excellent homme, collectionneur enragé de vieilles faïences et père de
famille accompli.
***
Après une absence de plusieurs
années, Jules Pacra est
revenu au berceau de ses grands succès. Il a été accueilli, par le public et
par nous, avec enthousiasme. C'est un rude atout dans le jeu de nos
récréations d'entr'actes. Déjà son cerveau fécond a résolu ce problème qui
paraissait insoluble : prendre des douches dans la Loge !
Car, nous voici dans l'été, et si
l'on ruisselle dehors, on rissole dans cet immense capharnaüm-boudoir où
nous sommes une douzaine à nous déshabiller, maquiller, rhabiller et à
bavarder.
D'après le plan Pacra, nous avons
installé un système, très rudimentaire, mais d'autant plus amusant. Le
postulant à la douche, après avoir revêtu le costume du père Adam (avant la
catastrophe de la pomme) se met, debout, dans une large bassine en cuivre.
Un camarade monte sur un escabeau et
lui verse, sur la tête, un, deux ou trois seaux d'eau froide, suivant le
prix qu'il veut y mettre et dont le montant va grossir la caisse des menus
plaisirs.
C'est un succès ! Tous en veulent et
attendent leur tour, alignés par numéros d'ordre, les bras croisés sur leurs
pectoraux nus.
Et chacun de montrer sa musculature
et d'en vanter les exploits herculéens. Bruet,
dont l'académie est superbe, est au premier rang des matamores, – mais j'y
suis aussi et je narre un tas de hauts faits – dont quelques-uns sont
véridiques – qui me valent des défis que j'accepte. En ces moments-là, mon
accent gascon reparaît tout à fait.
Des luttes s'improvisent, après les
douches. Parmi les visiteurs-artistes admis à nos jeux, il y a un ancien
fort de la Halle, ancien lutteur, devenu comédien ; c'est François Lamy (du
son vrai nom Mauchaussé). Il est l'arbitre ; il veille à la régularité des
prises de corps ; la lutte romaine n'a pas de secrets pour lui.
Je sors vainqueur, la plupart du
temps, de mes deux plus terribles adversaires poids-légers, Bruet et Ernest
Bienfait. Ils sont vexés ; moi, je triomphe… sans modestie. Quant à Perrin et
Victorin, les poids-lourds, nous n'acceptons pas d'essayer à tomber
leurs cent kilos. Nos bras sont trop courts pour ceinturer ces volumineux
abdomens.
***
Je viens de citer le nom de Victorin
; c'est encore un nouveau parmi nous, Victorin Armand (Émile Filletaz dit)
est un Lyonnais, haut en couleur, tout en rondeur, tête et bedon de moine.
Il a déjà beaucoup joué la comédie ;il a des planches. il va
s'essayer à dire des poésies : la Robe, de
Manuel ; le Sergent,
de Déroulède, puis il abordera le genre qui convient surtout à ses moyens
physiques et vocaux, à la grosse chansonnette à tiroirs, avec laquelle,
chaque jour, il déjeune d'un jésuite, dîne d'un proprio et soupe d'une belle-mère, trois types que le public aime entendre tourner
en dérision.
Place ! c'est Roland, la fantasque,
Qui fait
sur son tambour de basque
Résonner les gais fandangos…
Une des meilleurs artistes qui ont
illustré l'ancien Eldorado.
***
Elle vit le jour en Suisse, pendant que son père y dirigeait un théâtre où
sa mère jouait les Déjazet.
On pouvait voir, dans les entr'actes, Lauzun dégraffant son justaucorps pour donner à téter à la petite Louise.
Elle débute à cinq ans. Quand le
quinzième printemps illumine ses yeux et développe ses charmes, elle entre
Gymnase de Marseille. Puis, court le monde ; en Russie, avec Judic ; en Amérique, avec Aimée, jouant les opérettes en vogue. Quitte le théâtre
pour le concert ; y créera trente rôles et y excellera. Bonne comédienne,
danseuse charmante, même remarquable, elle verra son succès croître sans
cesse. Les auteurs sollicitent l'aide de son talent, ils l'obtiennent. L'un
d'eux, le bon compositeur Francis Chassaigne, obtiendra mieux encore : sa
main.
***
De grandes inondations ont désolé
le Midi (1875).
M. Renard rassemble ses artistes
des deux sexes :
– J'ai bien envie de donner une représentation extraordinaire au bénéfice
des inondés. Qu'en pensez-vous ?
– Bravo ! clamons-nous un seul homme… et comme une seule femme. Et
il est décidé que cette fête de la charité se fera le jeudi 8 juillet
1875.
Judic, informée de
la chose, veut nous prêter son concours. Elle sera heureuse de chanter dans
ce premier nid où s'essayèrent victorieusement ses ailes. Et Lafourcade aussi sera des nôtres.
La soirée vient d'avoir lieu ; elle
a été superbe. On a encaissé 4 882 fr. 50, plus 2 018 fr. 40, produit de la
quête faite dans la salle par les artistes féminins. Les auditeurs ont vidé
leurs poches avec frénésie, émus qu'ils étaient, un peu par l'infortune à
soulager, beaucoup par les beaux yeux suppliants des quêteuses et les belles
mains blanches qu'ils frôlaient en y déposant leur piécette.
Quel succès pour tous ! quel
triomphe pour Judic ! Elle
devait se rappeler le jour de ses débuts alors que, tremblante, apeurée, au
moment d'entrer en scène, M. Lorge, le directeur, lui avait dit : "Allons
! mon enfant ! du courage !… remettez-vous… et tâchez de vous faire entendre
jusqu'à la fin". Et à la fin de cette soirée, où il avait peur qu'elle
n'allât pas jusqu'au bout, il l'augmentait spontanément de douze cent francs
par mois !
Pendant la quête (où sur 2 018 francs elle recueillit plus de 1 300 francs),
courant de bas en haut, n'en pouvant plus de fatigue, mais enivrée, Perrin, son
cavalier, lui épongeait son front ruisselant avec un mouchoir. Outre son duo
avec Lafourcade, elle
avait chanté ses fameuses chansonnettes. Avec le Sentier couvert et J'ai pleuré, elle avait
charmé la salle et l'inimitable rieuse termina par cet éclat de rire : Ne m'chatouillez pas !
***
Parmi les actrices des théâtres,
accourues pour applaudir, il y avait la délicieuse Léontine Massin, alors
dans tout l'éclat de sa double renommée, d'artiste jouant ses rôles avec
succès et de belle courtisane semant, à pleines mains, l'or que déposait à
ses pieds, une foule d'adorateurs.
Pendant l'été de 1875, aux Ambassadeurs, débutait une très gentille jeune
fille qui inaugurait le genreépileptique. C'était
Bécat.
Enfant de la Canebière, elle semblait avoir du vif-argent dans les veines,
courait, bondissait, se tordait, avec des gestes câlins et canailles qui portaient toujours. Avec ça, des yeux et un sourire prometteurs, une taille fine et
grasse et des mollets exquis que sa robe courte dévoilait sans retenue.
Elle chantait Le turbot et la crevette;
c'était idiot, incompréhensible ; le public n'en avait cure ; il
n'avait besoin de comprendre qu'une chose : c'est que l'interprète était
charmante et qu'il la gobait !
Jusqu'en 1884, elle fit les délices
des spectateurs et battre bien des cœurs (le mien surtout !) ; mais un père
féroce roulait de gros yeux et faisait la garde autour de cette vertu qui
représentait pour lui un capital à mettre en valeur à la première bonne
occasion. Ladite occasion se présenta sous les traits d'un Monsieur qui
faisait montre d'une bourse rondelette.
Le père jugea opportun de donner les
derniers conseils à sa fille et Bécat, qui rêvait d'être directrice, acquit
la Gaîté-Rochechouart.
Hélas ! Bécat n'était ni
expérimentée, ni sérieuse ; le protecteur n'était pas sérieux, non plus ;
l'entreprise échoua. Bécat dut s'expatrier pour aller à la recherche d'une
autre fortune.
J'étais navré !… Je ne pouvais plus
aller voir ma gentille camarade ; or, j'étais bien pincé !… Elle partit pour
Saint-Pétersbourg, puis courut l'Europe. En 1886, je le retrouvai à Vienne
(Autriche).
***
Nous venons d'avoir une des ces
frousses !
En attentat contre la liberté des artistes vient d'être commis par la
direction de l'Eldorado ! Ne s'est-elle pas imaginée de faire des Matinées !
Vous voyez notre tête ! Habitués à
consacrer nos journées des dimanches et fêtes à des balades fantaisistes, à
des parties, plus ou moins fines, entre camarades, nous allions être obligés
de jouer de deux à six heures les jours fériés ! La stupéfaction de la Loge
n'avait d'égale que son indignation ! Et pas moyen de regimber ! Les
engagements nous livraient, pieds et poings liés, à l'autocrate Renard !
Le 29 décembre 1874, première
matinée. Nous chantons sans emballement ; le public nous accueille de même.
Résultat pécuniaire très petit. Le 1er janvier 1875, deuxième tentative. La salle est aux trois quarts vide,
l'espérance renaît en nos cœurs. Ça ne marche pas, ô joie ! Un troisième
essai. Les banquettes vides ornent la salle ; le public n'est pas encore
décidé à se priver des bonnes promenades en plein air pour s'encastrer entre
un dos de fauteuil, rembourré avec des noyaux de pêches et une cerise à
l'eau de betterave.
Les matinées sont abandonnées ! Le
soir où cette décision directoriale est connue, dans la loge s'organise une
farandole monstre, débordante d'allégresse et d'où sont exclues les plus
élémentaires notions de convenances et de distinction.
On a inauguré l'année 1875 par une revue :Oh ! la ! la ! quel verglas ! de Péricaud et Delormel.
C'est la première grande pièce que monte l'Eldorado. Grand succès pour tous
! Tous les huit jours, on ajoute de nouvelles scènes – une revue comme le
couteau à Jeannot dont on remplace les pièces à mesure qu'elles s'usent. Et
le maximum se maintient dans la caisse. Le parton est radieux. Au début je faisais l'Exposition des Insectes ; maintenant je suis l'Opéra populaire.
Sous les traits d'un joueur d'orgue de Barbarie et lesté de cet instrument
sonore, j'exécute un solo choisi et je danse un pas fantaisiste que le
public applaudit et bisse.
Je viens de citer le nom de
Péricaud. Il commence à l'Eldorado sa brillante liste de succès.
Louis Péricaud – que La Rochelle est
fière d'avoir vu naître, en 1835 – était destiné à la carrière des armes, de
par le désir de son oncle, lieutenant-colonel au 19e de ligne et
le souvenir de son grand-oncle, le général Cacault, tué à la Bérézina. Mais
que faire contre la vocation ! il avait le théâtre dans le sang.
Après quinze jours passés à Paris, où son oncle, afin de l'entraîner,
l'avait fait loger à la caserne de Lourcine, et popotter avec les
sous-officiers chargés de lui fredonner sans cesse : Ah ! le bel état que l'état de soldat ! il entrait à… Bobino où on lui octroyait trente francs d'appointements
mensuels et débutait dans le vaudeville Une
passion. Il fit son tour de France, revint à
Paris en 1872 et joua successivement aux Folies-Dramatiques, à Cluny, au
Vaudeville, à Château-d'Eau, faisant des créations qui attirèrent
l'attention de la presse et du public.
Il a déjà fait – à l'époque où nous parlons – quantité de chansons et de
pièces de théâtre et a eu l'honneur de fournir à Robert Planquette son
premier livret d'opérette : Le testament de Madame Grégoire.
Il y avait dans cette pièce un duo fort réussi que Planquette promenait dans
sa poche et qu'il chantait à toute occasion. C'est en l'entendant que Cantin
eut l'idée de lui confier le livret des Cloches
de Corneville.
Depuis, sa laborieuse carrière n'a compté que des succès comme auteur et
comme artiste. Merveilleux metteur en scène, il est devenu le bras droit de Coquelin. C'est lui qui a réglé, mis en scène, ordonnancé avec un art
parfait Cyrano de Bergerac.
Journaliste à ses heures, piocheur infatigable, il se repose en travaillant.
En ce moment, il occupe ses rares loisirs à écrire une histoire du théâtre
et nul, mieux que lui, ne connaît le sujet qu'il traite.
***
Marseille accapare nos étoiles ! Amiati et Rivière, Perrin et Bruant y ont été étouffés sous les avalanches de fleurs et Amiens s'est
offert Fusier qui a émerveillé les Picards.
Ça me donne l'envie d'aller me
balader aussi un peu ; je demande un mois de congé et je file à Bordeaux.
J'y ai fait mentir le dicton :Nul n'est prophète dans son pays ! Les Bourdelais m'ont admirablement accueilli dans le répertoire créé cet
hiver à Paris. J'ai été choyé partout et pis j'avais… Despaux ! Despaux,
l'artiste populaire, célèbre dans toute la région girondine ! Despaux qui
m'ouvrait ses grands bras dès qu'il m'apercevait, en s'écriant : "Té,
voilà Paulusss !… mon caulègue!…"
Très intelligent, chantant, jouant,
mimant, dessinant à ravir, amusant et sympathique. Une seule chose manquait
à la gloire et au bonheur de Despaux : la consécration de son talent par le
public parisien. À chacun de mes passages à Bordeaux, il me suppliait de lui
faire avoir un engagement dans la capitale, et, toujours, j'éludais sa
prière. J'avais peur du désenchantement après l'épreuve. J'en avais bien,
une fois, touché un mot à M. Renard, mais il avait refusé, se défiant,
disait-il, des réputations de province.
Pendant ce dernier voyage à
Bordeaux, je trouvai un jour Despaux en grande conversation avec les frères
Lionnet, de passage, en rendant à Saint-Jean-de-Luz, et qui, comme moi,
avaient une vive amitié pour le comique bordelais.
Les célèbres jumeaux étaient alors
dans toute la plénitude de leur gracieux talent et de leur succès.
Despaux, en me voyant, fit un signe,
qui voulait clairement recommander le silence sur ce qui venait de se passer
entre entre eux.
Quelques jours après, rentré à
Paris, je compris de quoi il s'était agi. Despaux arrive un beau matin, chez
moi, et, rayonnant, m'annonce qu'il est engagé à l'Eldorado, sur la
recommandation des frères Lionnet ! Pendant une heure il ne tarit pas de
remerciements enthousiastes à leur adresse, et, pendant une seconde heure,
il m'accable de reproches amers pour ne pas avoir devancé les Lionnet dans
leur amicale démarche.
Pauvre Despaux ! Eut-il le trac ? le
public fut-il plus cruel que d'habitude ?
Toujours est-il qu'il ne réussit pas
comme il l'espérait à sa première audition.
Il dut revenir à Bordeaux, marri,
penaud, mais bien vite consolé par l'accueil toujours chaleureux de ses
compatriotes.
Seulement, de longtemps, il ne
fallut pas lui parler de Paris, ni surtout des spectateurs du boulevard
Strasbourg.
– Ça des connaisseurs !… allons donc !… ils ne seraient pas bons à
cirer les bottes de ceux des Chartreux de Saint-Nicolas !
À la fin de l'année 1875, la
direction de l'Eldorado, poursuivant la tâche qu'elle s'était imposée
d'aider à l'éclosion de chansons populaires dignes de ce titre, a ouvert un
concours entre les chansonniers français.
Il s'agit de produire une belle
œuvre patriotique.
Le jury chargé de choisir les
lauréats se compose de MM. Jules Claretie ; Armand Gouzien ; Paul Henrion ;
Ismaël ; De Lauzières de Thémines ; Edmond Lhuillier ; Émile Ponsard ;
Laurent de Rillé ; Charles Vincent.
Tous les journaux de Paris
approuvent, encouragent l'essai. Henry Fouquier dit : "Un chant
patriotique serait bien reçu. J'aimerais, pour ma part, que la chanson
revînt à la mode… etc. "
Le concours est clos ; le résultat est maigre.Quatre cent quatre-vingts chansons ont été envoyées. Pas une n'a été jugée digne de décrocher la
timbale.
Une médaille de cent francs a été accordée – à seule fin de l'engager à
mieux faire – à M. Georges Clerc pour sa chansonle Petit Mendiant. Une
mention très honorable consolera Léon Labarre pour Elle est française.
On décide qu'il faut passe à un second concours. Un mois après, cinq cent
vint-cinq chansons entrent en lice. Le jury, à l'unanimité, proclame la
meilleur, À la Française,
de Georges Clerc, déjà encouragé par le Petit
Mendiant.
Au tour des musiciens. Deux cent quatre-vingt-dix-neuf se sont escrimé sur À la Française ! Beaucoup se sont montrés
talentueux, mais aucun n'a été jugé transcendant.
Le jury décide qu'il fractionnera la
galette ; une part de 200 fr. sera attribuée à M. Jules Carbonnier,
organiste de l'église d'Asnières et les deux autres, 150 francs, à MM.
Frédéric Barbier et Jules Delaître.
La chanson a été chantée par
Thiéron, un nouveau venu parmi nous. C'est un Belge, lauréat du
Conservatoire de Bruxelles. Doué d'une très belle voix, musicien consommé,
correct, distingué, il a emballé le directeur Renard qui l'a désigné pour
faire cette création. Il y fut remarquable. Après un séjour de deux ans
environ à l'Eldorado, il disparut. Je n'en ai plus eu de nouvelles.
On m'a dit qu'il était entré dans la diplomatie et qu'il s'y était fait une
belle position. Ce prouverait que – comme le journalisme, – le café-concert
mène à tout… à la condition d'en sortir.
***
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