Le 29 septembre 1874,
M. Émile Blavet organisait à l'Opéra (Salle Ventadour) une représentation au
bénéfice de Virginie Déjazet, tombée presque dans la misère.

Virginie Déjazet
Soirée vraiment extraordinaire et programme que le premier des milliardaires
de nos jours ne pourrait composer :
Le tri de Guillaume Tell, par Tamberlick, Faure et Belval ; le duo des
Huguenots, par Mme Gueymard-Lauters et Villaret ; le 3e acte de Tartuffe,
par Got, Delaunay, Talbot, Mmes Favart et Provost-Ponsin ; le 2e acte de
Coppélia, dansé par Mlles Beauregard, Eugénie Fiocre et M. Cornet ; les
Jurons de Cadillac, par Landrol et Céline Montaland ; Monsieur Garat, joué
par Déjazet – elle avait 77 ans ! – Calvin, Pierre Breton, Lhéritier,
Grenier, Grivot, Gil-Pérès. Dumaine y faisait un porteur d'eau, Laferrière
et Achard, représentaient deux gardes nationaux et dans la figuration on
voyait Mmes Paola Marié,
Judic, Legault, Céline Montaland,
Suzanne
Lagier, Silly [voir
chapitre
10], Van-Ghell, Marie Leroux, Ugalde, Marie Cabel,
Hortense
Schneider, Rousseil, Dica-Petit, Scriwaneck, etc., etc., et MM. Frédérick
Lemaître, Bouffé, Henri Monnier, Chollet, Roger, Paulin Ménier, les frères
Lionnet, Léonce, Milher, etc.
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| Mlle Legault |
Mlle Silly |
Paola Marié |
Madame Van Ghell |
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| Judic |
Léonce |
Suzanne Lagier |
Frédérick Lemaitre |
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| Rousseil |
Dica-Petit |
Dumaine |
Céline
Montaland |
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| Eugénie
Fiocre |
Menier
Paulin |
À la fin, Déjazet, entourée par tous les célèbres artistes, chanta la
Lisette de Béranger, de Frédérick Bérat ; et elle avait voulu que ce fût
Charles Malo, le chef d'orchestre de l'Eldorado, qui vînt tenir le bâton et
l'accompagner dans Monsieur Garat et dans la Lisette.

Frédérick Bérat
Hommage rendu au café-concert dans la personne de notre bon
Malo et dont
nous étions tous fiers.
Recette : 79,010 fr. !!!…
Un peu plus d'un an après cette merveilleuse soirée, le 1er décembre 1875,
Déjazet, qui s'était fait transporter chez son fils, rue Clavel, à
Belleville, mourait d'un épanchement au cœur. Elle avait pris froid en
revenant de chanter la Lisette de Béranger, au bénéfice de Mme Grenier.
Les funérailles ont été splendides ! Tous les artistes de Paris étaient là
et aussi tous ceux qui avaient applaudi Déjazet dans son temps.
À Belleville, à la maison mortuaire, nous étions plus d'un millier ; au
Père-Lachaise, on était cent mille ! Suprême témoignage d'admiration rendu à
la grande artiste, à l'excellente femme, à la mère dévouée que fut Déjazet.

Virginie Déjazet
***
Je continue à
enregistrer les noms des artistes qui passèrent à l'Eldorado et y conquirent
la notoriété. Raphaël, voix superbe, talent sympathique ; Victor, comique
excentrique, tout à fait désopilant ; puis, Émilie Durand, toute petite,
toute mignonne, possédant une verve endiablée qui plaît beaucoup ; on le lui
prouve.

Émilie
Durand
Et le
fils de Guyon début à l'Eldorado.
Alexandre est un peu notre gosse à tous. Son père l'amène chaque soir afin
qu'il l'aide dans sa transformation. Il est intelligent, débrouillard, nous
l'aimons tous. Il suit toujours les cours du Conservatoire. Son père le
destine à la composition musicale, rêve pour lui les lauriers de Lecocq,
d'Offenbach… mais le goût des planches, du théâtre, le tient ; il veut
jouer, être des nôtres. Tout le monde sait qu'il a réussi. Je lui dois la
musique de plusieurs chansons, entre autres de J'ai gagné le gros lot
et Hommage à la nature ; deux manières différentes, toutes les deux
très bien faites.

Guyon,
fils
Je viens de créer une chansonnette, J'suis trop joli garçon, de
François Lamy, qui m'a permis dans un type de paysan coquet, de déployer les
ressources de ma voix, grâce à la musique charmante de Robert Planquette
lequel depuis plusieurs années, s'essaye à l'Eldorado, produisant des choses
fines, délicates, préludant aux grands succès qui germent en son cerveau. En
plus de son grand talent de musicien, il possède une fort belle voix de
baryton, qu'il manie admirablement. Tous les morceaux qu'il nous fait
entendre sont trouvés doublement réussis. Quel lecteur de sa musique ! Nous
le retrouverons souvent ici, jusqu'au moment où, quittant l'Eldorado,
théâtre de ses premières joies artistiques – mais ne l'oubliant jamais, – il
courra, de triomphe en triomphe, des Cloches de Corneville à Rip en passant
par Surcouf. Et nous le reverrons, fidèle à nos premières jusqu'au jour où
la Camarde mettra sa vilaine griffe sur ce vaillant et terrassera, à la
fleur de l'âge, cette gloire de l'opérette française.
***
Une autre chanson, que
me valut les flatteuses appréciations de la presse artistique, c'est :
Savoir lire ! Elle était due à la collaboration de Léon Labarre avec Ch.
de Saint-Piat, musique de Ludovic Benza, le compositeur exquis. Cette
chanson, au lendemain des victoires allemandes, dont on attribuait le mérite
à leurs instituteurs, venait à son heure ; et les plaintes de vieil
illettré, émouvaient fort le public.
Léon Labarre, un des auteurs de Savoir lire ! a fait beaucoup de
chansons pour l'Eldorado et quelques-unes sont demeurées populaires.
C'était un lettré ; ses couplets sont bien tournés, dans une langue claire
et pure. D'accueil aimable et sympathique à tous, il n'avait (il n'a encore)
que des amis. Il était très lié avec
Perrin, ayant été son compagnon
d'armes, et l'art les avait mis au régiment. Ils avaient sur la conscience
la collaboration de quelques chansons et de quelques fredaines.
Ils étaient au 1er régiment de Chasseurs de France, à Mostaganem, en
Algérie, en qualité de cavaliers de 2e classe, mais on les avait admis,
comme élèves, dans le cénacle instrumental.
Perrin raclait du violon,
chantait fort bien la chansonnette et avait déjà joué la comédie à Lyon.
Labarre sortait du Conservatoire de Paris. Il était fils de Th. Labarre, le
compositeur très connu, le harpiste attitré de la Cour de Napoléon III. Il
avait des opinions classiques invétérées et, plein la tête, des vers qui ne
demandaient qu'à sortir.
Au bout de huit jours nos deux gaillards se tutoyaient ; un mois après ils
étaient célèbres au camp et réputés pour des farceurs de la plus belle eau.
Un jour, ils imaginèrent d'organiser une représentation dramatique et
lyrique dans l'enceinte du camp. L'autorisation leur ayant été accordée, ils
s'attablèrent devant un flacon de vin espagnol, noir comme de l'encre, qui
devait leur inspirer le programme à établir. Le nectar capiteux fit naître
des projets fantastiques
Labarre – le classique – opina pour donner le 1er acte du Misanthrope, ou le
4e des Femmes savantes.
– Du flan ! riposta
Perrin –
et les femmes ? et les décors ? et les costumes ? tu as tout ça
dans ton sac ? Nous jouerons l'opérette.
– Orphée aux Enfers ?
– À nous deux ?… Mince de figuration !… Sais-tu le rôle de Giraffier,
dans les Deux Aveugles, d'Offenbach ?
– Non, mais je sais celui d'Hippolyte, dans Phèdre ; celui de Dorante,
dans les Fausses confidences ; celui…
– Zut ! – tonna
Perrin,
avec cette voix qui en imposait aux lions du
désert – tu apprendras Giraffier, moi je serai Patachon.
Et
Perrin commença
d'inculquer son rôle à Labarre, – de mémoire, car il fut impossible de
trouver la pièce imprimée, même chez les mercantis les mieux approvisionnés
de Mostaganem. Dans une baraque illuminée avec des chandelles de choix, une
centaine de sous-officiers et de soldats, plus trois cantinières flanquées
de leurs rejetons, acclamèrent les deux artistes avec des hurlements de
Peaux-Rouges en délire. L'orchestre était composé de violon.
Au baisser du rideau (une couverture de cheval),
Perrin-Patachon s'avança
sur la planche qui avait servi de scène et, solennel, après trois saluts
profonds, il dit au public émerveillé :
«Mesdames, messieurs, Giraffier et moi sommes touchés profondément de
l'accueil que vous avez fait aux deux aveugles. Les aveugles, vous ne
l'ignorez point, Mesdames, et messieurs – n'ont point besoin de lumière,
puisqu'ils ne la verraient pas. Mais à vous, qui avez des yeux brillants
comme les becs de gaz de la place Bellecour, à Lyon, il fallait de la
lumière pour voir les deux aveugles. Or ces deniers, s'ils n'ont pas d'yeux,
ont de poches… la preuve, c'est qu'elles sont vides. Comment faire alors
pour subvenir aux frais de cet éclairage a giorno, ce qui veut dire féerique
? Le moyen est tout trouvé, messieurs et dames : nous allons nous adresser
successivement à chacun de vous pour pouvoir payer les chandelles… dixi !»
L'auditoire, riant aux éclats, ne se fit pas prier pour cracher au bassinet.
Les frais couverts, il resta assez de numéraire aux deux artistes pour se
payer un copieux frichti, à la cantine des musiciens.
Pendant que la gracieuse Juliette Baumaine nous chantait Je vous la
souhaite bonne et heureuse et J'ai perdu ma tante ! elle a bien
failli avoir un triste jour de l'an et perdre autre chose que sa tante ! Le
feu a pris dans sa chambre de jeune fille. Heureusement les dégâts ne son
que matériels. Voilà ! elle aura trop regardé ses meubles et, dame ! ses
yeux incendient tout ! Le public lui a fait comprendre combien il était
heureux de la voir saine et sauve ; et elle est sortie de scène assurée de
la sympathie générale. Son mobilier, hélas ! ne l'était pas, assuré.
***
Hier soir, j'ai pu
aller faire un tour aux Champs-Élysées et serrer la main aux camarades des
Ambassadeurs. M. Ducarre, nouveau directeur, y remplace M. Doudin. Il
faisait plutôt frisquet ; et nous sommes au mois de juin ! Cette soirée me
rappelle celle où j'y chantais le Frileux de Planquette. Comme je
joue mes personnages consciencieusement, entrant dans leur peau et les
vivant, je faisais mine de grelotter tout le temps en disant les peines du
Frileux. À ma sortie, le père Doudin m'attrape :
– Ah! ça, vous
n'êtes pas fou de faire mine de geler devant le public ; il croit que
c'est pour de bon et il n'a que trop l'envie d'en faire autant, de
grelotter aussi. Faites-moi le plaisir de ne plus chanter cette chanson
que lorsqu'il fera étouffant. Alors, ce sera de la bonne réclame ; on
croira qu'il fait frais aux Ambassadeurs et on accourra.
***
J'ai profité d'un
petit congé que m'a octroyé la Direction pour aller faire connaissance avec
les Belges qui ont fait le meilleur accueil à la fleur de mon répertoire. À
mon retour, j'entends une excellente artiste de la maison, Mlle Andréani,
chanter le célèbre valse La Vague, dont les auteurs Olivier Métra et
Armand Silvestre sont là, tous les soirs, à l'applaudir. Moi je viens
d'avoir un très gros succès avec une paysannerie : J'ons marié Thérèse,
de Laroche, musique de Pourny, qui fut certainement le plus beau succès que
je remportai à l'Eldorado.
Elle était écrite musicalement, sur mes indications, pour faire valoir la
flexibilité de ma voix, ce à quoi je tenais essentiellement.
Dans cette chanson quand venait le tour du frère de la mariée de chanter la
sienne au dessert, je lui faisais dire La Tour Saint-Jacques. Cette
jolie chanson du bon Édouard Hachin, sur laquelle
Darcier avait écrit la
ravissante musique que tout le monde connaît, était alors en pleine vogue et
me valut un énorme succès. Comme le règlement de l'Eldorado ne permettait à
l'artiste que de chanter une seule chanson, à son tour, j'avais trouvé ce
truc pour violer la consigne. C'était intercalé dans J'ons marié Thérèse,
ça ne comptait donc pas.
Et chaque soir, durant de longues représentations, le public réclama et
acclama La Tour Saint-Jacques, et son interprète.
Seulement, il y eut bientôt du grabuge. Je dus quitter J'ons marié
Thérèse : la Direction voulant constamment du nouveau. Le public ne
protesta pas, mais il voulut quand même sa Tour Saint-Jacques.
On eut beau coller dans tous les coins de la salle, sur toutes les glaces, à
la porte d'entrée, un avis disant que les artistes n'étaient pas autorisés à
chanter d'autres chansons que celles portées au programme du jour, le public
ne voulut rien entendre et exigea sa chanson.
Un soir, la salle se fit particulièrement tapageuse. Les cuillers rythmaient
sur les verres les cris assourdissants de : La Tour Saint-Jacques !… La
Tour Saint-Jacques ! Dans la coulisse, M. Renard me défendait
d'obtempérer au désir bruyant du public. Mais celui-ci, pourtant si calme
d'habitude, menaçait de tout briser ! Il fallut que M. Mouquin, alors
commissaire de police du quartier, prît sur lui de conseiller au Directeur
de me laisser rentrer en scène et de donner un coup de pied à son règlement
pour apaiser le tumulte. Et je continuai à chanter chaque soir La Tour
Saint-Jacques, mais en habit noir, et ma foi ! est-ce parce que le
public, comme un grand enfant qu'il est, ne tenait plus au joujou qu'il
avait obtenu par ses cris, est-ce parce que je ne chantais plus dans le
costume de paysan de J'ons marié Thérèse, mais le succès alla
s'amoindrissant et on peut enfin le rayer du programme.
Deux des bons auteurs de la maison, dont la collaboration sera féconde et
spirituelle, qui deviendront les revuistes attitrés des théâtres parisiens
pendant de longues années, Montréal et Blondeau ont eu l'idée de donner une
suite à la célèbre opérette La fille de Mme Angot.
Ils ont fait un à-propos : La nuit des noces de la fille Angot.

Montréal et Blondeau
Réussite complète !
Guyon, père, s'y montre en Ange Pitou, en fort de la
hall, en Trénitz, en Louchard et ses transformations sont d'une vérité
amusante au possible.
Moi, je fais Pomponnet et je suis bissé tous les soirs dans les couplets :
Elle est tellement innocente ! Le public est jaloux de moi, car ma
Clairette c'est Alida Perly. Ce qu'elle est jolie sous sa fleur d'oranger et
comme je hume avec délices.
***
J'ai conté la
disparition de la société de prévoyance des Anti-M…, qui avait si
joyeusement fonctionné à l'Eldorado. Il y avait maintenant une lacune dans
les relations des camarades.
Perrin dont le cerveau était toujours en mal
d'enfant, combla cette lacune. Il perpétra le projet d'une société
pantagruélique, qui s'appellerait la Douzaine et aurait pour objet la
réunion, dans un déjeuner mensuel, de douze camarades mâles, anciens ou
actuels, de la Maison. Le beau sexe en était proscrit, – considéré comme
mine à potins et perturbateur des agapes, à la bonne franquette.
Les douze premiers adhérents :
Perrin et
Pacra (qui avaient rédigé les
articles des statuts) Paulus,
Guyon, père et fils, Vialla,
Bruet, Fusier,
Denizot,
Ch. Malo,
Duhem et Delobel.
Voici quelques-uns de ces articles des statuts, qui donneront une idée de la
fantaisie joyeuse ayant présidé à leur élaboration :
«Article VI. –
Chaque repas aura un Président nouveau, nommé entre le fromage et la
poire, et accepté par des acclamations courtes, mais bien senties.
«Article X. – Il est formellement interdit de parler boutique ou
politique pendant le repas, soit par allusions, jeux de mots, allégories,
etc., etc., sous peine d'une amende de deux francs à la première
infraction, de cinq à la deuxième. À la troisième, expulsion du
récidiviste.
«Article XIX. – Le Président veillera à ce que les amendes soient
intégralement payées, avant de prendre le café. À partir de ce moment,
liberté pleine et entière et zut ! pour le Règlement, – sauf l'observance
rigoureuse de l'article X.
«Article XXI. – Pendant toute la durée du banquet, le président prendra
le titre de Papa. Le secrétaire s'appellera le Pion et l'ordonnateur des
repas sera le Goinfre.
«Article XXIII. – Le Président ayant à sa gauche le Pion et, à sa
droite, le Goinfre, devra faire l'impossible pour que la gaîté ne tarisse
pas, en entretenant la verve des sociétaires qui, de leur côté, tâcheront
de n'avoir pas besoin d'être chatouillés pour rire.
«Article XXV. – On pourra, au dessert, chanter les gaudrioles les plus
salées, pourvu qu'elles aient été spécialement composées pour la réunion.
Chaque sociétaire est tenu d'avoir une petite nouveauté chaque mois, sous
peine d'une amende d'un franc.
***
Parmi les artistes de
valeur qui entrent à l'Eldorado dans les années 1874 et 1875, il faut citer
M. Armanini, mandoliniste déjà célèbre, et la toute gracieuse guitariste Mme
Armanini qui ont obtenu le grand succès qui les suivra partout. M. Armanini
joue de la mandoline à faire rêver ; il en tire des effets merveilleux ; on
croirait entendre un orchestre de flûtes, de violons et de harpes. Un
gavroche résume l'impression générale :
«C'est épatant
c'que c'type là y fait avec son jambonneau !»
***
Suite au
chapitre XVIII