Un tonnerre d'applaudissements ! une
salle en délire, des yeux qui brillent, qui pleurent ; des bras qui se
tendent frémissants vers un horizon lointain !… c'est la grande
Amiati qui
vient chanter le
Maître d'École Alsacien.
Ceux qui ont blagué
le patriotisme des cafés-concerts n'ont pas assisté à ces soirées, au
lendemain de la défaite, où les complets douloureux, vengeurs, chantant
l'espérance, trouvaient un écho dans tous les cœurs en deuil. Beaucoup de
ces chansons pêchaient par la forme, accusaient des auteurs peu érudits,
inexpérimentés, mais elles étaient senties, vraies, touchant juste,
restaient gravées dans les mémoires et, dès le lendemain, elles étaient
répétées dans la rue, dans l'atelier, dans la chaumière, par toute la
France.
Une prosodie plus
soignée, des rimes plus riches, n'auraient pas ajouté au succès du
Maître d'École Alsacien, excellente chanson de
Villemer
et
Delormel,
musique de Ludovic Benza, et qui se chanta dans tout le pays… et là-bas.
Villemer racontait
que cette chanson lui avait été inspirée par le fait suivant, pendant un
voyage qu'il fit, en Alsace, quelques temps après la guerre.
Il cheminait par la
route, quand la pluie vient à tomber. Il cherche un abri et frappe à la
première porte du village qu'il a pu atteindre. La porte s'ouvre ; une
douzaine de bambins, à sa vue, courent se serrer autour du vieux maître
d'école, dont c'était la demeure, et se mettent, avec une ardeur simulée,
à épeler dans la langue de Bismarck.
– Que
désirez-vous, monsieur ? demande le maître d'école, en allemand.
– Je ne comprends
pas… je suis Français. – dit Villemer.
– C'est un
Français !… c'est un Français ! s'écrie le bonhomme ; et tous les gamins
d'accourir, joyeux, autour du visiteur, lâchant la grammaire abhorrée.
De retour à Paris,
Villemer conta l'anecdote à
Delormel, et le
Maître d'École Alsacien
était fait le lendemain.
Maintenant, il faut
dire que
Villemer avait beaucoup d'imagination. Il se peut que la chanson
ait été tout bonnement inspirée par la nouvelle d'Alphonse Daudet, la
Dernière Classe, qui venait de paraître dans l'Événement, et
qu'un ami de
Delormel lui montra. Quelle qu'ait été sa cause, la chanson
était excellente.
Villemer et
Delormel, en collaboration, ont produit un nombre considérable de
chansons, dont beaucoup furent de grands succès. Ils ont fait vibrer la
corde patriotique, alors qu'elle était tendue à souhait ; ils ont trouvé
des interprètes hors ligne comme Chrétienno (voir à
Amiati),
Amiati et Vialla ; ils ont
été servis par les circonstances, par les artistes, mais leur mérite ne
doit pas en être amoindri.
Comme je l'ai dit
plus haut, leur idée revêtait le plus souvent une forme lâchée, parfois
vulgaire, mais ils trouvaient la situation. Ils suppléaient à
l'absence de poésie par l'invention ; ils faisaient passer la rime
indigente grâce au mot heureux. Ils appartiennent à l'Histoire du
café-concert et de la Chanson populaire.
Amiati chantait alors aussi un autre grand
succès des mêmes auteurs, digne pendant du
Maître d'École
Alsacien ; c'était
Une tombe dans les Blés, dont
Charles Malo
avait écrit la musique.
***
Une nouvelle
parmi nous, Alida Perly
[*], qui a conquis tous les suffrages, dès le premier
soir, avec sa chanson de début, J'aimons ces p'tits jeux-là. Les
yeux des spectateurs répondaient clairement à la charmante artiste : «Nous
les aimerions aussi ces petits jeux-là… invitez-nous !» Elle était
simple choriste aux Variétés. C'est sur le conseil d'Hortense Schneider
qu'elle entra à l'Eldorado pour s'y créer un genre. Or, un dimanche que
nous étions allés donner à Asnières une représentation au bénéfice des
victimes de l'incendie de Rueil, Alida Perly fut complimentée et
embrassée par
Schneider qui se trouvait là et qui jugeait des progrès
réalisés déjà par sa protégée.
[*]
Peu de
renseignements disponibles sur cette Alida Perly qui ne semble pas
avoir fait long feu. Chauveau (voir bibliographie) l'a retrouvé sud
divers programmes de 1878-1880 à l'Horloge mais rien d'autre.
Parmi les
spectatrices qui ne nous ménageaient pas leurs bravos, il y avait aussi
Léonide Leblanc, qui était alors dans tout l'épanouissement de sa beauté
grassouillette.
Depuis son début,
aux Variétés, à l'âge de dix-sept ans, elle avait parcouru du chemin dans
le monde où l'on s'amuse ; jouant un peu partout, s'essayant à forcer les
portes de la Comédie-Française, qui ne voulurent pas céder
[*], éblouissant
Paris de son luxe, de ses bijoux merveilleux, auxquels s'ajouta bientôt
le fameux collier de perles du duc d'Aumale qui fut, quelques temps, son
généreux seigneur… accompagné de plusieurs autres. Spirituelle, passée
maîtresse en l'art d'aimer, elle captiva les cœurs et croqua les
fortunes. Femme d'ordre, sachant compter, elle ne mourut pas sur la
paille, comme tant de ses consœurs. À cinquante-deux ans, elle s'est
éteinte dans son hôtel où, à défaut de sa beauté partie, son esprit
attirait encore un cercle d'amis… et de curieux.

Léonide Leblanc
[*]
Mistinguett, dans ses Mémoires («Toute
ma vie») dit qu'elle était pensionnaire de cette Comédie, de ces
pensionnaires qui servaient de harem aux ministres. Elle ajoute
qu'elle fut la maîtresse du duc d'Aumale et du duc de Chartres avant de
se démocratiser (sic) avec Clémenceau...
***
Mon tour
fini, j'entre un instant à la Scala, en face. J'y applaudis, et de tout
cœur, une charmante jeune femme, Mme Graindor [voir
à Gustave Michiels mentionné ci-dessous].
C'est une diseuse
émérite ; la voix est peu étendue, mais chaude et pleine ; la diction est
nette, prenante le geste, naturel, vrai.

Madame Graindor
Elle nous vient de
Liège. Partout où elle a passé, le public lui a témoigné satisfaction par
des bravos nourris.
Elle est très
bonne, elle deviendra excellente. Nombre de succès qu'elle créera
deviendront populaires. Je citerai, parmi les plus connus, Le Train
des amours, d'A. Siégel, musique de
Gustave Michiels.
L'auteur de cette
chansonnette, A. Siégel, a compté parmi les paroliers en vogue de
cette époque. Il est mort, jeune encore, cloué depuis de longues années
dans son fauteuil, par une cruelle infirmité.
Gustave Michiels,
l'auteur de la musique, ne peut être séparé de Mme Graindor pour cette
bonne raison qu'il était – qu'il est toujours – son ami. De la
collaboration du compositeur et de l'interprète sont nées des choses
charmantes (sans compter les enfants), de bonnes chansons qui leur ont
valu la notoriété.
Michiels, excellent
musicien, n'a pas seulement souligné des couplets avec esprits, mais il a
fait des opérettes, des œuvres symphoniques, des morceaux de danse sans
nombre. Il est célèbre par ses fameuses Czardas qui sont au
programme de tous les Concerts dans le Monde entier.
Sympathique et bon
camarade. L'amour de la potée liégeoise, que Mme Graindor-Michiels
cuisine à ravir, a développé chez lui un embonpoint de première classe…
ce qui ne l'empêche pas de travailler comme un nègre – qui travaille – et
d'émettre, entre deux feuillets qui sèchent, d'atroces calambours, qui
n'ajoutent rien à sa gloire.

Gustave Michiels
Le premier
orchestre des dames de Vienne venait d'arriver à Paris et on se
pressait à ce spectacle qui avait tout l'attrait de la nouveauté. On
courait applaudir ces virtuoses du beau sexe, pourvues de charmes
plantureux, et s'initier aux mélodies de Strauss, de Gongl' et de
Fahrbach.
L'un de nous ayant
été les entendre, s'amusa à la parodier, un soir, dans la loge.
L'effet ayant été
jugé hilarant, chacun de nous voulut faire sa dame de Vienne. De
là à composer l'orchestre il n'y avait qu'un pas.
On fit choix des
instruments qu'on connaissait le mieux. Nous étions tous, peu ou prou,
musiciens.
Perrin et
Bruet
choisirent le violon ; Fusier le cor ; Delobel, la guitare ;
Guyon fils,
la contre-basse et moi, la clarinette. Quant à
Guyon père, il fut promu
cheffesse d'orchestre.
Chaque soir,
pendant les entr'actes, nous répétions, la porte rigoureusement close aux
visiteurs. Et c'était des rires ! Vous pensez ? nous rivalisions de
drôlerie, rien que pour nous amuser, et nous nous applaudissons avec
sincérités.
M. Renard, intrigué
par ce charivari musical et ces rires bruyants, monte à la loge, et cogne
à la porte, d'un doigt discret, – car le directeur même devait demander
la permission d'entrer dans notre boudoir.
– On n'entre pas
!
hurle le semainier.
M. Renard insiste,
de sa voix câline.
– Oh ! laissez-moi
fumer une cigarette avec vous ?
On a reconnu
l'organe directorial ; on se consulte rapidement, à voix basse…, M.
Renard est si gentil !… On ouvre la porte.
Il nous voit, les
instruments de musique en main.
– Qu'est-ce que
c'est que ça ?
– Ça !… c'est les
dames de Vienne.
– ?…
– Vous en doutez ?
écoutez.
Et nous exécutons,
M. Renard riait aux éclats.
– Mais c'est du
plus haut comique !… cette parodie est tordante !… il ne faut pas garder
ça pour vous… je la veux pour le public.
– Comment ça ?
demandons nous.
– C'est bien simple. Après demain,
Guyon joue une revue à lui seul. Il fait une portière qui raconte les
évènements du jour. Il invitera les portières du quartier à venir dans sa
loge, et là, toutes sous le costume de Mme Pipelet, vous parodierez le
succès du moment : les dames de Vienne.
– Bravo !… ça va !
Et deux jours
après, l'affiche annonçait qu'au cours de la revue de Jouchaud Pas
bégueule, forte en gueule, on entendrait la parodie de l'orchestre
des dames de Vienne par Mmes Guyonnette, Perinnette,
Paulussonnette, Bruette, Fusiérine, Delobinette et Mlle Alexandrine.
Ce fut un succès
étourdissant ! Pendant cent représentations tout Paris vint nous
entendre.
Il fallait nous
voir, avec nos robes et nos coiffes ! et Guyon, cheffesse
d'orchestre ! et Fusier tirant de son cor des bouquets, des lapins !
Tous, enfin, rivalisant d'effets comiques et toujours renouvelés.
Butscha, le
dessinateur, a croqué ce mirifique orchestre, et vous pouvez juger de la
cocasserie du tableau. Vialla n'a pu trouver place dans l'orchestre des
dames de Vienne. Il en est tout désolé !
Que voulez-vous !…
il a dû avouer qu'en fait d'instrument il ne connaissait que le mirliton
et l'orchestration n'en comportait pas.

Les
Dames de Vienne
croquis de Butscha
Il vient de se
venger en remportant un nouveau grand succès avec une chanson que tous
les ateliers vont apprendre et chanteront toujours.
C'est l'Amour
n'a pas de saison, de Georges Baillet (un bon chansonnier, mort trop
jeune), musique de Leriche.
***
Adolphe, l'ancien
et excellent comique de l'Eldorado, est malade, sans ressources. On n'a
jamais fait appel en vain au cœur des artistes de cafés-concerts, en
faveur des confrères dans la gêne. Il peut y avoir entre eux des
rivalités grincheuses, des rancunes mesquines, la solidarité n'en est pas
ébranlée ; elle s'affirme à toute occasion.
Nous avons organisé
une grande matinée musicale, le 22 mars 1873, à la Gaîté-Montparnasse. La
recette a été bonne.
Tous les camarades
de l'Eldorado y ont obtenu leur succès habituel, entre autres une
nouvelle pensionnaire, Paul Browns, bonne diseuse et fort jolie fille.
Les dames-artistes apportent très souvent un gros atout dans la partie
qu'elles veulent jouer. C'est leur beauté, ou leur charme.

Paula Browns
Nous, du sexe… moins beau, nous ne luttons
pas avec elles à armes égales. Il nous faut remplacer par la travail ce
que la nature a négligé de nous donner. Le public met vite au premier
plan celles qu'il a plaisir à contempler de près. Une bouche peut dire ou
chanter médiocrement, elle sera fort écoutée et applaudie, pour peu que
les lèvres soient roses comme des cerises et tentent à la cueillette.
***
Suite au
chapitre
XVII