Il m'arrive des
nouvelles de l'ami
Plessis. Il a failli lui en cuire à Berlin !
Au printemps de cette
année 1873, en compagnie du joyeux Daubray, ils se rendaient à
Saint-Pétersbourg, pour y donner quelques représentations.

Daubray
Obligés d'attendre
quelques heures à Berlin, ils avaient dîné au buffet de la gare, mais si
copieusement arrosé le festin que, très éméchés, ils entassaient quolibets
sur plaisanteries, se gaussant des têtes de boches qui passaient
devant eux (car ils étaient à la terrasse donnant sur le quai) et chantaient
à haute voix des brides de couplets patriotiques fort peu louangeurs aux
Allemands.
On commençait à faire
un demi-cercle autour de nos lurons.
Plessis était rouge comme un coq,
Daubray
tournait au cramoisi.
Tout à coup, une idée
géniale vient à l'esprit de
Plessis.
Il court à sa grande
malle, qui attendait comme lui l'heure du départ, là, tout près, sur le quai
; il l'ouvre, en tire le costume dans lequel il faisait Napoléon, se
couvre du bicorne légendaire, grimpe sur la table et, dans la pose consacrée
du grand homme, s'écrie d'une voix à faire crouler le hall :
– Un qui vous
a foutu du tabac !
La foule, ébaubie,
n'avait rien compris aux paroles, mais le geste, l'accent, le costume
napoléonien, populaire partout, lui donnait à penser que ce n'était pas un
compliment qu'elle venait de recevoir. Des murmures s'élèvent, croissent ;
les bras s'étendent vers
Plessis, le chef de la gare, prévenu, accourt, se
rend compte de la situation et parvient, non sans peine, à persuader
Plessis
et
Daubray qu'il faut filer au plus vite. Il les entraîne dans les salles,
les cache dans son bureau ; puis, l'heure arrivée, il les fait passer
inaperçus, dans le train qui les emporte, toujours chantant, ravis de leur
exploit.
Plessis n'ayant qu'un regret : celui de n'avoir pu faire défiler
devant les Berlinois, tous les types des généraux de la République qui, à
l'instar de Bonaparte, leur en avaient f… du tabac !

Plessis en Napoléon
***
Louise Théo n'avait
pas encore été remplacée par une équivalence à l'Eldorado.
Maintenant, c'est fait.
Justine Baumaine (voir
à
Baumaine
et Blondelet), est
venue, on l'a vue, elle a vaincu. Une grâce s'était enfuie, une autre a pris
sa place.

Julliette Baumaine
Oh ! la mignonne, la
gracieuse, l'aimable artiste que la fille du chansonnier Baumaine !
Le public la bombarde
de fleurs, de bravos ; les artistes lui décochent leurs madrigaux les plus
tendres, tous en sont épris… et je ne suis pas le dernier, oh ! non !
Mais les jolis cœurs
en sont pour leurs frais et les poulets les plus enflammés
n'obtiennent pour réponse qu'un éclat de rire argentin qui nous remet à
notre place de bons camarades… que nous serons toujours pour elle.
Elle a réussi tout à
fait et il en sera de même pendant tout son séjour à l'Eldorado, jusqu'à ce
que les Variétés nous l'enlèvent pour débuter dans le Docteur Ox,
d'Offenbach, où elle se taillera le gentil succès dont elle a pris
l'habitude.
Julliette Baumaine
***
On piochait ferme à
l'Eldorado, en l'an de grâce 1883 !
La direction exigeait,
de chaque artiste, une nouveauté par semaine. Tous les samedis, de deux à
cinq, répétition.
Or les musiciens de
l'orchestre tenaient à filer à cinq heures précises, et, fiévreux, énervés,
ils protestaient contre les artistes qui n'avaient pu encore passer et
voulaient répéter quand même. Des mots aigres s'échangeaient de la scène à
l'orchestre ; le bon
Malo intervenait, grondait doucement, mais n'arrivait
pas toujours à trouver l'accord parfait désirés.
Il fallait donner une
opérette nouvelle tous les quinze jours. Et les morceaux d'opéra ! les
quatuors ! les duos ! Car, alors, le répertoire était autrement artistique
qu'aujourd'hui. On entendait le quatuor de Rigoletto, par Chrétienno (voir à
Amiati),
Rivière [Anna
Rivière (1810-1884) ?],
Bruet
et Raphaël
[?]; le duo de la Reine de Chypre, par Vialla
et Raphaël, ou le superbe quatuor de L. Roques, la Halte des Bohémiens,
où triomphait
Perrin, Vialla
[?], Chrétienno (voir à
Amiati) et Rivière.
J'ai fait, cette
année-là vingt créations, entre autres : N'vos z'estimez pas tant
dont la musique était de Gardel-Hervé, le fils de
Hervé et qui, depuis, a
obtenu tant de félicitations et d'articles élogieux comme acteur, comme
auteur, comme metteur en scène. Un cumulard de tous les genres de succès,
très sympathique et toujours sur la brêche malgré la somme de travail
produite.

Gardel-Hervé
Et je lançai aussi
Les Épiciers, de Paul Burani [*]. Cette chanson qui est devenue populaire
avait été mise en musique par Charles Pourny [**], un de nos compositeurs les
plus féconds de café-concert, excellent homme, disparu depuis peu.

Charles Pourny
[*] Parolier. Auteur,
entre autres, des Pompiers de Nanterre (avec Philibert ), du
sire de Fisch-ton-Kan, de La bachelière du quartier latin et
du vaudeville Madame Grégoire.
[**] Compositeur. Auteur
de la musique de I'm'a r'fusé son parapluie !!, La dent de
sagesse, Les suites du premier lit, etc. - A également
collaboré avec Claude terrasse sur des thèmes d'Alfred Jarry.
Une autre
chansonnette, Le joli boucher, me valut l'enthousiasme de tous les
marchands de la Villette.
Ils me déléguèrent M.
Laurent Broizat, gros marchand de bestiaux pour m'inviter à leur fameux
déjeuner de la Croque au sel, réunion de toute l'élite des abattoirs,
qui transforma mon succès en triomphe !
J'y retournai souvent,
et plusieurs fois, accompagné par l'ami
Bruet, qui avait sa part des
ovations. Il y venait des grands artistes de théâtres, amis des
louchébems [bouchers en argot de boucher] gaudrioleurs, entre autres Sellier et Lassalle, de l'Opéra,
qui en étaient de fidèles habitués.

Lassalle
On y mangeait, on y
buvait à faire rougir Guargantua et Falstaff ; on y riait à ventre
déboutonné, les coudes sur la nappe, et, à la sortie, on zigzaguait quelque
peu, éméchés pour de bon.
O le joli temps des
joyeuses ripailles !
Bah !… Il en reste le
souvenir… c'est encore la moitié du plaisir qu'on peut se payer à volonté.
J'habitais alors à Saint-Mandé-la-Tonnelle. J'étais devenu sérieux,
raisonnable (à part quelques petites bordées dans le genre de celle
que je viens de conter).
Pensez donc ! J'étais
papa ! Ma première fillette était née et la mignonne accaparait mes
instants.
J'avais pour voisin de
campagne le chansonnier Émile Carré
[*], qui avec Léon Laroche [**]
devint mon auteur
favori de ce moment.
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Émile Carré |
Léon
Laroche |
[*]
Parolier. Auteur des
paroles de I'm'a r'fusé son parapluie !!, de L'amant d'Amanda, de Les
gendarmes à pied...
[**]
Parolier. Auteur de
Je me rapapillotte, de La femme athlète (avec Lucien
Delormel), de Je suis pocharde, de La noce des nez, La soeur
de l'orphéoniste...
Le soir, son tour
fini, chaque artiste allait, de onze heures à minuit, au Café Français,
tout à côté de l'Eldorado, dont la fréquentation était rendue fort agréable
par le fils de la maison, Alphonse Brisville, joyeux et spirituel
boute-en-train.
J'appris à mes dépens
que toutes les admirations ne sont pas désintéressées. Souvent un de ceux
qui m'avaient applaudi dans la soirée, m'apercevant, entrait, m'abordait,
demandait la faveur de me complimenter et de me serrer la main. Ça flatte
toujours ces choses-là.
– Comment donc !
asseyez-vous, je vous en prie.
Un soir, – j'étais
encore seul – un de ces admirateurs entre, puis un autre, puis plusieurs
autres.
– Que faut-il servir à
monsieur ? – demande le garçon.
– Comme à M. Paulus,
répond chaque visiteur.
Et bientôt le garçon
revient avec deux plateaux chargés de thés au rhum. Une fois sa
consommation absorbée, chacun des visiteurs s'éclipse, non sans m'avoir
affirmé, dans une énergique poignée de main, qu'il est plus que jamais
convaincu de mon génie et… finalement, le garçon, à qui je tendais une pièce
de dix francs pour payer mon thé au rhum, me dit qu'il s'en fallait
encore de trois francs cinquante pour acquitter la tournée que mes
admirateurs avaient décrétée obligatoire, mais pas gratuite.
Comme le renard au
corbeau, je pouvais me dire : «Cette leçon vaut bien 13 fr. 50, sans doute
?» mais je n'ai guère profité de ce genre de leçons et l'esprit d'économie
est encore à faire sa première apparition dans mon cerveau.
***
Aux Champs-Élysées,
pavillon de l'Horloge, un artiste est en train de se tailler un joli succès
avec une drôlerie qu'on chantera partout et longtemps. Cette scie est
intitulée Je cherche Lodoïska. Celui qui la chante c'est Armand Ben
[qui
en était l'auteur des paroles, avec René Derville sur une musique de Tac
Coen],
le précurseur de
Libert, le vrai créateur du genre gommeux, genre
très démodé aujourd'hui, mais qui eut une grande vogue avec des interprètes
de talent, masculins et féminins. Je suis allé l'entendre. À une petite
table de la mienne, deux spectateurs causent avec animation en se montrant
une dame, fort élégante, assise à quelques rangs plus bas, et j'écoute, très
intéressé, leur papotage :
– «Je vous dis que
c'est elle ! – Allons donc ! – J'en suis certain, c'est Marguerite Bellanger.
– L'ancienne de Napoléon III ? – Elle-même. Celle qui avait nom
Jeanne Leboeuf, le changea pour un autre plus gracieux, se fit écuyère dans
un cirque de province et qu'à Paris, Meilhac et Halévy firent entrer un
petit théâtre de La Tour d'Auvergne. – Où les spectateurs l'emboîtèrent
malgré sa joliesse ? – Et d'où elle quitta la scène en criant : zut ! au
public. Puis qui trouva le moyen de se faire remarquer par l'Empereur et de
devenir sa maîtresse. – Mais on la disait partie à l'étranger, après 1870 ?
– Oui, en Angleterre où elle séduisit un lord qui l'épousa. Et… ? – Et,
elle a lâché le milord qui avait cessé de plaire pour revenir sur le terrain
de ses anciens exploits – Ah ! alors à présent…»
Les deux messieurs
s'étaient éloignés ; je continuais de regarder avec curiosité, celle qui
avait joué un rôle si retentissant dans la pièce galante des derniers temps
du second Empire. Il paraît qu'elle s'est retirée dans un château de
province, où elle a dit adieu à Satan et à ses pompes ; qu'elle est devenue
dame patronnesse d'un tas d'œuvres pies et s'est éteinte dans la grâce de
Dieu. Il lui sera beaucoup pardonné car elle a énormément aimé.

Marguerite Bellanger
[De
son vivant (1840-1886), Marguerite Bellanger, , particulièrement après
1870, fut l'objet de caricatures et de divers cancans. Dans
son journal, 7 mars 1875, Edmond de Goncourt, cite, par exemple,
Flaubert racontant un «curieux épisode des amours de l'empereur avec
Bellanger à Montretout : l'empereur, le chapeau de papier sur la tête,
collant de son impériale main le papier d'un petit salon et des
water-closets de sa maîtresse…»]
***
Notre maître et ami
Robert Planquette
[*] vient de remporter son premier grand succès au théâtre
avec Les Cloches de Corneville. Nous en sommes tous bien joyeux. Dame
! le succès ne s'est pas décidé du premier coup ; il y a eu du tirage. La
saison déjà chaude, un public hésitant, n'ayant pas l'air de savoir qu'il
entend une chose charmante. Mais les Cloches tinteront bientôt et
longtemps, à tous les échos de la Renommée, le nom glorieux de leur auteur.
Eh bien je crois que j'ai contribué, non à ce succès qui devait fatalement
se produire, mais à son commencement. Dans une chanson, J'ons marié
Thérèse, dont je parlerai bientôt, j'eus l'idée d'intercaler deux
nombreux morceaux des Cloches de Corneville : j'ai fait trois fois le
tour du monde et l'air du Petit Mousse. Planquette me les avait
lui-même orchestrés ; or, presque chaque soir, il venait me féliciter et me
remercier car, disait-il, je contribuais au succès de ses Cloches en
donnant au public un tel avant-goût de l'œuvre qu'il s'empressait d'aller
l'entendre aux Folies-Dramatiques. Et Cantin [*], le directeur de ce théâtre,
m'en a dit autant.

Robert
Planquette
Durant cent soirées, ce fut un triomphe dont
j'étais bien fier, car mes auditeurs se rendaient compte que je n'étais pas
seulement un comique, mais aussi un chanteur.

Cantin
[*] Pour de plus amples
informations sur Robert Planquette et Cantin, le directeur des
Folies Dramatiques, voir le site de la revue trimestrielle Opérette de l'Académie
Nationale de l'Opérette.
***
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chapitre
XVI