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Chapitre XIV
Les chanteurs de tyroliennes – Le trio Martens – Les petits Clodoches – Gustave Chaillier – "Tourterelle et Toutereau" – Jeanne Théol – Mlle Bade – La rose de l'apothicaire – "La Feuille pousse" – Mme Riquet-Lemonnier – Jane May – Adieux en langue d'oc – Martin-Martinou – Une pelle de première classe.
Trou la la i tou ! La itou la la ! À cette époque la tyrolienne sévissait avec fureur. Pas un concert où ne retentit le refrain du
Tyrol, naturalisé français.
Ceux qui avaient le plus contribué à en faire émailler le répertoire,
c'étaient les Martens ; le fameux trio Martens !
Le chef, Martens, liégeois, s'essayait dans la chansonnette comique quand
il fit la connaissance de celle qui devait s'appeler Mme Martens, et
qu'accompagnait Mlle Gretchen.
Du coup de foudre de cette rencontre jaillit la collaboration de ce trio
qui allait courir le monde, y récoltant écus et bravos.
Entre temps, ils chantèrent à l'Eldorado en 1866. Les laïtou ne faisaient
pas oublier à Martens ses devoirs conjugaux. Quatre marmots naquirent au
courant de ces tournées.
C'était embarrassant en voyage… et coûteux, mais les
moutards étaient si gentils, si intelligents ! Mme Martens eut une idée
qu'elle déversa immédiatement dans l'oreille du chef :
– Si nous utilisions les enfants ?
– À quoi ?
– Les
Clodoches sont à la mode… faisons-en des petits Clodoches.
Sitôt dit, sitôt fait. L'éducation artistique fut rapide,
et bientôt les jeunes chahuteurs ravirent les publics internationaux
pendant que les parents faisaient merveille avec leur fameux Duo des
chats.
La famille Martens, devenue légion, fournit encore, à
l'heure actuelle, des artistes en tous genre à l'univers entier.
***
Thérésa a chanté la tyrolienne, puis Marcel, Bruet,
Rivière, Velly, Marcadier, cent autres ; mais celui dont c'était le
genre à peu près exclusif, ce fut Chaillier, le petit bossu parisien.
Pendant plusieurs années, il fit recette à l'Alcazar d'été.
Une voix de ténor de chapelle Sixtine, mais chaude, malgré son suraigu,
prenant la foule.
Une physionomie ouverte, des yeux malicieux et un grain de beauté, ainsi
qu'il appelait sa bosse. Il portait joyeusement cette protubérance
exagérée et la chantait dans beaucoup de ses chansons, dont il faisait
la musique le plus souvent.
Il finissait le dernier couplet par quelques notes en voix de basse
profonde qui, par leur contraste subit avec les accents fluets entendus
jusque-là, provoquait un fou rire dans le public.
Sa guitare fidèle ne le quittait pas ; il en grattait un peu à la diable,
mais avec conviction ; elle était presque aussi grande que lui. Il est
toujours de ce monde et j'espère qu'il continuera longtemps encore à
rouler sa bosse à travers la Province.
Il a créé nombre de chansons populaires : Cascarinette, Mes préférences,
La chercheuse de clair de lune et cetera.
La plus répandue est certainement Tourterelle et Tourtereau, dont il a
fait la musique sur des paroles de Villemer et Delormel.
***
Théo,
que l'Exposition de Vienne nous a enlevée quelques mois, ne nous
reviendra plus. La Renaissance lui a ouvert ses portes à deux battants ;
elle va y débuter et bientôt y obtiendra un très gros succès.
Deux nouvelles pensionnaires à l'Eldorado viennent combler ce vide :
Jeanne Théol, la fille de Théol, le brave artiste de l'ancien Cirque, aux
créations typiques. La jeune et charmante femme a de qui tenir. Elle a
réussi du premier coup en détaillant à ravir une chansonnette Qu'en
penses-tu ? (de Dubignon, musique de J. Quidant).
Fort impressionnée à ses débuts, elle s'est reprise, dominant son
émotion, et a conquis la faveur du public.
Elle a déjà des adorateurs. J'entends dire à la sortie :
– Théo !… Théol !… cet Eldorado est un paradis… il n'a que des anges !
– Oui mais, surenchérit quelqu'un, la dernière, Théol, a une aile
de plus !
Bientôt, elle aussi, nous quittera pour le théâtre.
Sera-t-elle assez jolie, assez séduisante, dans sa robe de laine blanche,
à cordelière de soie, alors qu'elle jouera dans les Pilules du Diable,
au Châtelet ? Un vrai boute-en-train, favori du public.
***
L'autre c'est Mlle Bade, excellente diseuse ; qu'elle se présente sous le
jupon de son sexe ou sous la jaquette du gandin, elle est applaudie.
La nature, prodigue, l'a admirablement douée pour faire valoir ses
charmes, en travesti. Elle est gentille à croquer et les yeux aguichés
des spectateurs disent qu'on demande à essayer.
***
Vialla vient de chanter La Feuille pousse, un des
succès les plus résistants du café-concert. Qui n'a fredonné son refrain
?
Quelques jours après, une scène exhilarante se passait sur celle
de l'Eldorado. On venait de s'attendrir sur une romance d'Amiati ; les mouchoirs avaient été mouillés, mais après les pleurs, des rires à
faire écrouler le dôme du théâtre sur la tête des spectateurs en proie à
une crise aigüe de folle hilarité.
On donnait la Fille du droguiste, tragédie burlesque de Léon
Laroche. Les interprètes étaient Perrin, Guyon et Mme Chrétienno (voir à Amiati). Perrin jouait le rôle d'un vieil apothicaire, au crâne complètement chauve.
Or, ce soir-là, au moment d'entrer en scène, il aperçoit,
sur un meuble du foyer, une grosse rose artificielle.
L'idée lui vient de faire rire Malo,
le chef d'orchestre.
(Partout, les comiques cherchent à faire rire les chefs d'orchestre ; on
ne sait pas pourquoi, mais c'est la tradition.)
Il fixe la rose dans le cartonnage de sa perruque, sans avoir été vu par
les camarades ; il entre gravement en scène, descend la rampe et comme
Vialla venait de chanter :
C'est le printemps, la feuille pousse
À l'arbre de la Liberté,
il entonne, de sa plus belle voix barytonnante :
C'est le printemps, la rose pousse
Sur mon vieux crâne dénudé !
La salle est prise d'un fou rire ! Malo,
aussi.
Et la joie augmente encore quand Perrin,
imperturbable, débite le premier vers de son rôle :
Il se passe en ces lieux quelque chose d'étrange !
Chrétienno (voir à Amiati) et Guyon entrent en scène et voient le tableau.
Impossible de garder leur sérieux et les efforts qu'ils
font pour y arriver redoublent la gaîté du public.
La piécette s'achève, à peine entendue : on riait trop fort.
À la fin Guyon dit tout bas à Perrin :
– C'est bon ! demain je te rendrai la monnaie de la rose.
Le lendemain, Perrin se refleurit le crâne d'une rose plus grosse encore. Même succès
d'hilarité que la veille. Les effets sont aussi grands.
Mais Guyon s'approche de lui, fait mine d'admirer la rose phénoménale et prend la
tête du vieux droguiste, l'entourant d'un bras, comme s'il voulait
l'embrasser.
Puis, sournoisement, il tire de sa poche un petit arrosoir, tout plein
d'eau, et, lentement, arrose la fleur et le crâne de Perrin qui, toujours à la réplique, se laisse faire…, en éternuant.
La salle était ivre ! Malo se tenait le ventre sur son pupitre ! dans la coulisse on se tordait !
On parla longtemps de la rose et de l'arrosoir dans le foyer et dans les
loges des artistes.
***
Au hasard des souvenirs, notons les artistes qui, du
Concert, continuent à passer au théâtre et qui ont pu constater que leur
stage, chez la Chanson, ne leur a pas été inutile.
Mlle Riquet quitte l'Eldorado. Très gracieuse, promettant beaucoup, elle
réussira dans les pièces et dans les revues. Plus tard, épouse
d'Alphonse Lemonnier, le critique-auteur dramatique, elle jouera nombre
de pièces avec autorité et créera, en juin 1891, Madame la Maréchale,
(pièce de son mari en collaboration avec Péricaud) qui devint
archi-centenaire et… continue.
Elle a été parfaite dans ce rôle de bonne humeur et de
rondeur. Dans ces derniers temps, elle a pris la direction de
l'Alhamhra, à Bruxelles.
***
Jane May aussi fut des nôtres. Elle était au Concert
Européen, de la rue Biot, alors que le bon Victor Regnard y débutait.
On se souvient sans doute du bruit qui se fit autour de son nom alors
qu'elle appartenait au Gymnase. Des médisants avaient mis en doute la
vertu de notre jolie actrice. Elle 'adressa à la Faculté, lui demandant
de certifier qu'elle pouvait toujours se dire… d'Orléans ; et que si,
comme son illustre devancière, elle n'avait pas entendu des voix
célestes lui dictant ses devoirs, elle en avait repoussé d'autres, qui
voulait l'entraîner dans le sentier de la cascade.
Tout Paris s'amusa pendant quinze jours du fameux certificat et les
revuistes s'en régalèrent pendant toute la saison.
***
Un ressouvenir de Nîmes, deux auparavant.
Le public avait été si gentil pour moi, que j'eus l'idée de lui faire des
adieux sensationnels.
Je chantais avec grand succès une paysannerie Déridéra lon la ; à
la soirée d'adieux je remplaçai le dernier couplet par cet à-propos, en
patois du pays, que me composa un poète-chanteur fort connu dans la
région, Martin-Martinou.
Adésias, éfants de la tout Magno !
Parté déman mati per Pariss ;
Revendraï l'aoutro campagno
Parça qué tout lou moundé m'applaudiss !
Parlé. Sieï counten mé perqué ou siègue maï
Piquas ben fort !
Déri déra lon la !
Déri déra lon la !
Le succès fut très grand et l'à-propos fort goûté.
J'avais déjà conquis ce public à la suite d'un accident
qui m'était arrivé quelques jours auparavant.
Tout le monde alors voulait faire du vélocipède. C'était le premier
engouement pour ce sport, utile, agréable, fécond en plaisirs, mais
aussi en pelles !
Je veux, naturellement, faire comme tout le monde. Pendant six jours, je
prends les leçons d'un professeur et, avec le manque de patience qui me
caractérise, je veux rouler de mes propres jarrets, le septième jour.
Enfourchant mon canasson d'acier, je file au Pont du Gard, distant de
dix-huit kilomètres de Nîmes.
Ça va tout seul d'abord ; pas très droit, mais assez bien pour un novice.
Comme le vaisseau de la ville de Paris, je flotte, je ballotte, mais je
ne sombre pas.
Mes zigzags courageux m'amènent à destination. Je récompense ma valeur
par un déjeuner soigné, finement arrosé et, après avoir jeté un coup
d'œil admiratif à la merveilleuse triple rangée d'arches, chef-d'œuvre
des Romains, je renfourche ma bête.
J'ai oublié de vous dire que la susdite, mesurait un mètre trente
centimètres de hauteur ! on n'avait pas encore pensé aux bicyclettes
mignonnes et basses.
Retour superbe ! Je vole, le front haut, l'œil vainqueur.
Peut-être cet œil, qui quêtait des regards flatteurs parmi la foule, à
l'entrée de la ville, peut-être cet œil aurait-il dû guetter tout
simplement les pierres de la route, car l'une d'elles se rencontre sous
ma roue et, patatras ! je m'étale dans la poussière !
Ayant encore plus de souci du ridicule que de mes membres meurtris, je
remonte le vélocipède et je regagne le Casino.
J'étais en sueur. Je veux me dévêtir pour les ablutions indispensables ;
impossible de remuer le bras.
On appelle un médecin ; il déchire ma manche ; j'avais la jointure du
bras droit démise !
J'étais fort ennuyé ; le directeur l'était peut-être plus encore ! On
jouait ce soir-là. Le public réclamait son chanteur favori. Croirait-il
à cet accident ?
Les annonces des régisseurs sont toujours accueillies par un murmure
d'incrédulité. Et ce murmure est très souvent fondé.
Ma décision fut prise :
– Je chanterai ce soir, quoi qu'il arrive !
Et ce soir-là. comme je l'avais promis, le bras en écharpe, souffrant
beaucoup, je m'efforçai de récolter le succès quotidien auquel on
m'avait habitué.
Et le brave public ne changea rien à sa bonne habitude.
***
Suite au chapitre XV