Trou la la i tou ! La itou la la ! À cette époque
la tyrolienne sévissait
avec fureur. Pas un concert où ne retentit le refrain du Tyrol,
naturalisé français.
Ceux qui avaient le plus contribué à en faire émailler le répertoire,
c'étaient les Martens ; le fameux trio Martens !
Le chef, Martens, liégeois, s'essayait dans la chansonnette comique quand
il fit la connaissance de celle qui devait s'appeler Mme Martens, et
qu'accompagnait Mlle Gretchen.
Du coup de foudre de cette rencontre jaillit la collaboration de ce trio
qui allait courir le monde, y récoltant écus et bravos.
Entre temps, ils chantèrent à l'Eldorado en 1866. Les laïtou ne faisaient
pas oublier à Martens ses devoirs conjugaux. Quatre marmots naquirent au
courant de ces tournées.

Trio Martens
C'était embarrassant en voyage… et coûteux, mais les moutards étaient si
gentils, si intelligents ! Mme Martens eut une idée qu'elle déversa
immédiatement dans l'oreille du chef :
– Si nous utilisions les enfants ?
– À quoi ?
– Les Clodoches sont à la mode… faisons-en des petits Clodoches.
Sitôt dit, sitôt fait. L'éducation artistique fut rapide, et bientôt les
jeunes chahuteurs ravirent les publics internationaux pendant que les
parents faisaient merveille avec leur fameux Duo des chats.

Les Petits Clodoches
La famille Martens, devenue légion, fournit encore, à l'heure actuelle,
des artistes en tous genre à l'univers entier.
***
Thérésa
a chanté la tyrolienne, puis Marcel,
Bruet, Rivière, Velly, Marcadier,
cent autres ; mais celui dont c'était le genre à peu près exclusif, ce
fut Chaillier, le petit bossu parisien. Pendant plusieurs années, il fit
recette à l'Alcazar d'été.
Une voix de ténor de chapelle Sixtine, mais chaude, malgré son suraigu,
prenant la foule.
Une physionomie ouverte, des yeux malicieux et un grain de beauté, ainsi
qu'il appelait sa bosse. Il portait joyeusement cette protubérance
exagérée et la chantait dans beaucoup de ses chansons, dont il faisait la
musique le plus souvent.
Il finissait le dernier couplet par quelques notes en voix de basse
profonde qui, par leur contraste subit avec les accents fluets entendus
jusque-là, provoquait un fou rire dans le public.
Sa guitare fidèle ne le quittait pas ; il en grattait un peu à la diable,
mais avec conviction ; elle était presque aussi grande que lui. Il est
toujours de ce monde et j'espère qu'il continuera longtemps encore à
rouler sa bosse à travers la Province.
Il a créé nombre de chansons populaires : Cascarinette, Mes préférences,
La chercheuse de clair de lune et cetera.
La plus répandue est certainement Tourterelle et Tourtereau, dont il a
fait la musique sur des paroles de Villemer et
Delormel.

Gustave Chaillier
***
Théo, que l'Exposition de Vienne nous a enlevée quelques mois, ne nous
reviendra plus. La Renaissance lui a ouvert ses portes à deux battants ;
elle va y débuter et bientôt y obtiendra un très gros succès.
Deux nouvelles pensionnaires à l'Eldorado viennent combler ce vide :
Jeanne Théol, la fille de Théol, le brave artiste de l'ancien Cirque, aux
créations typiques. La jeune et charmante femme a de qui tenir. Elle a
réussi du premier coup en détaillant à ravir une chansonnette Qu'en
penses-tu ? (de Dubignon, musique de J. Quidant).
Fort impressionnée à ses débuts, elle s'est reprise, dominant son
émotion, et a conquis la faveur du public.
Elle a déjà des adorateurs. J'entends dire à la sortie :
– Théo !… Théol !… cet Eldorado est un paradis… il n'a que des anges !
– Oui mais, surenchérit quelqu'un, la dernière, Théol, a une aile de plus
!
Bientôt, elle aussi, nous quittera pour le théâtre.
Sera-t-elle assez jolie, assez séduisante, dans sa robe de laine blanche,
à cordelière de soie, alors qu'elle jouera dans les Pilules du Diable, au
Châtelet ? Un vrai boute-en-train, favori du public.

Jeanne Théol
***
L'autre c'est Mlle Bade, excellente diseuse ; qu'elle se présente sous le
jupon de son sexe ou sous la jaquette du gandin, elle est applaudie.
La nature, prodigue, l'a admirablement douée pour faire valoir ses
charmes, en travesti. Elle est gentille à croquer et les yeux aguichés
des spectateurs disent qu'on demande à essayer.

Mlle Bade
***
Vialla vient de chanter La Feuille pousse, un des succès les plus
résistants du café-concert. Qui n'a fredonné son refrain ?

Vialla
Quelques jours après, une scène exhilarante se passait sur celle de
l'Eldorado. On venait de s'attendrir sur une romance d'Amiati
; les mouchoirs avaient été mouillés, mais après les pleurs, des rires à
faire écrouler le dôme du théâtre sur la tête des spectateurs en proie à
une crise aigüe de folle hilarité.
On donnait la Fille du droguiste, tragédie burlesque de Léon
Laroche. Les interprètes étaient
Perrin,
Guyon et Mme Chrétienno (voir à
Amiati).
Perrin
jouait le rôle d'un vieil apothicaire, au crâne complètement chauve.

Guyon, fils
Or, ce soir-là, au moment d'entrer en scène, il aperçoit, sur un meuble
du foyer, une grosse rose artificielle.
L'idée lui vient de faire rire
Malo, le chef d'orchestre.
(Partout, les comiques cherchent à faire rire les chefs d'orchestre ; on
ne sait pas pourquoi, mais c'est la tradition.)
Il fixe la rose dans le cartonnage de sa perruque, sans avoir été vu par
les camarades ; il entre gravement en scène, descend la rampe et comme
Vialla venait de chanter :
C'est le printemps,
la feuille pousse
À l'arbre de la Liberté,
il
entonne, de sa plus belle voix barytonnante :
C'est le printemps,
la rose pousse
Sur mon vieux crâne dénudé !
La salle est prise d'un fou rire !
Malo, aussi.
Et la joie augmente encore quand
Perrin, imperturbable, débite le premier
vers de son rôle :
Il se passe en ces lieux quelque chose d'étrange !
Chrétienno (voir à
Amiati)
et
Guyon entrent en scène et voient le tableau.
Impossible de garder leur sérieux et les efforts qu'ils font pour y
arriver redoublent la gaîté du public.
La piécette s'achève, à peine entendue : on riait trop fort.
À la fin
Guyon dit tout bas à
Perrin :
– C'est bon ! demain je te rendrai la monnaie de la rose.
Le lendemain,
Perrin se refleurit le crâne d'une rose plus grosse encore.
Même succès d'hilarité que la veille. Les effets sont aussi grands.
Mais
Guyon s'approche de lui, fait mine d'admirer la rose phénoménale et
prend la tête du vieux droguiste, l'entourant d'un bras, comme s'il
voulait l'embrasser.
Puis, sournoisement, il tire de sa poche un petit arrosoir, tout plein
d'eau, et, lentement, arrose la fleur et le crâne de
Perrin qui, toujours
à la réplique, se laisse faire…, en éternuant.
La salle était ivre !
Malo se tenait le ventre sur son pupitre ! dans la
coulisse on se tordait !
On parla longtemps de la rose et de l'arrosoir dans le foyer et dans les
loges des artistes.
***
Au
hasard des souvenirs, notons les artistes qui, du Concert, continuent à
passer au théâtre et qui ont pu constater que leur stage, chez la
Chanson, ne leur a pas été inutile.
Mlle Riquet quitte l'Eldorado. Très gracieuse, promettant beaucoup, elle
réussira dans les pièces et dans les revues. Plus tard, épouse d'Alphonse
Lemonnier, le critique-auteur dramatique, elle jouera nombre de pièces
avec autorité et créera, en juin 1891, Madame la Maréchale, (pièce
de son mari en collaboration avec Péricaud) qui devint archi-centenaire
et… continue.

Madame
Riquet-Lemonnier
Elle a été parfaite dans ce rôle de bonne humeur et de rondeur. Dans ces
derniers temps, elle a pris la direction de l'Alhamhra, à Bruxelles.
***
Jane May aussi fut des nôtres. Elle était au Concert Européen, de la rue
Biot, alors que le bon
Victor Regnard y débutait.
On se souvient sans doute du bruit qui se fit autour de son nom alors
qu'elle appartenait au Gymnase. Des médisants avaient mis en doute la
vertu de notre jolie actrice. Elle 'adressa à la Faculté, lui demandant
de certifier qu'elle pouvait toujours se dire… d'Orléans ; et que si,
comme son illustre devancière, elle n'avait pas entendu des voix célestes
lui dictant ses devoirs, elle en avait repoussé d'autres, qui voulait
l'entraîner dans le sentier de la cascade.
Tout Paris s'amusa pendant quinze jours du fameux certificat et les
revuistes s'en régalèrent pendant toute la saison.

Jane May
***
Un
ressouvenir de Nîmes, deux auparavant.
Le public avait été si gentil pour moi, que j'eus l'idée de lui faire des
adieux sensationnels.
Je chantais avec grand succès une paysannerie Déridéra lon la ; à
la soirée d'adieux je remplaçai le dernier couplet par cet à-propos, en
patois du pays, que me composa un poète-chanteur fort connu dans la
région, Martin-Martinou.
Adésias,
éfants de la tout Magno !
Parté déman mati per Pariss ;
Revendraï l'aoutro campagno
Parça qué tout lou moundé m'applaudiss !
Parlé. Sieï counten mé perqué ou siègue maï
Piquas ben fort !
Déri déra lon la !
Déri déra lon la !
Le
succès fut très grand et l'à-propos fort goûté.

Martin-Martinou
J'avais déjà conquis ce public à la suite d'un accident qui m'était
arrivé quelques jours auparavant.
Tout le monde alors voulait faire du vélocipède. C'était le premier
engouement pour ce sport, utile, agréable, fécond en plaisirs, mais aussi
en pelles !
Je veux, naturellement, faire comme tout le monde. Pendant six jours, je
prends les leçons d'un professeur et, avec le manque de patience qui me
caractérise, je veux rouler de mes propres jarrets, le septième jour.
Enfourchant mon canasson d'acier, je file au Pont du Gard, distant de
dix-huit kilomètres de Nîmes.
Ça va tout seul d'abord ; pas très droit, mais assez bien pour un novice.
Comme le vaisseau de la ville de Paris, je flotte, je ballotte, mais je
ne sombre pas.
Mes zigzags courageux m'amènent à destination. Je récompense ma valeur
par un déjeuner soigné, finement arrosé et, après avoir jeté un coup
d'œil admiratif à la merveilleuse triple rangée d'arches, chef-d'œuvre
des Romains, je renfourche ma bête.
J'ai oublié de vous dire que la susdite, mesurait un mètre trente
centimètres de hauteur ! on n'avait pas encore pensé aux bicyclettes
mignonnes et basses.
Retour superbe ! Je vole, le front haut, l'œil vainqueur.
Peut-être cet œil, qui quêtait des regards flatteurs parmi la foule, à
l'entrée de la ville, peut-être cet œil aurait-il dû guetter tout
simplement les pierres de la route, car l'une d'elles se rencontre sous
ma roue et, patatras ! je m'étale dans la poussière !
Ayant encore plus de souci du ridicule que de mes membres meurtris, je
remonte le vélocipède et je regagne le Casino.
J'étais en sueur. Je veux me dévêtir pour les ablutions indispensables ;
impossible de remuer le bras.
On appelle un médecin ; il déchire ma manche ; j'avais la jointure du
bras droit démise !
J'étais fort ennuyé ; le directeur l'était peut-être plus encore ! On
jouait ce soir-là. Le public réclamait son chanteur favori. Croirait-il à
cet accident ?
Les annonces des régisseurs sont toujours accueillies par un murmure
d'incrédulité. Et ce murmure est très souvent fondé.
Ma décision fut prise :
– Je chanterai ce soir, quoi qu'il arrive !
Et ce soir-là. comme je l'avais promis, le bras en écharpe, souffrant
beaucoup, je m'efforçai de récolter le succès quotidien auquel on m'avait
habitué.
Et le brave public ne changea rien à sa bonne habitude.
***
Suite au
chapitre
XV