Le 10 novembre
1871 [à 26 ans], je rentrais à cet Eldorado, par la grande porte ! Moins
timide, mieux armé qu'autrefois, j'y réussis.
L'orchestre, de premier ordre, était dirigé par
Charles Malo, un
compositeur de talent, qui, pendant vingt-cinq ans, devait occuper le
pupitre à l'Eldorado, et dont tous les artistes que son bâton avait
guidés et soutenus, ont gardé le souvenir le plus affectueux, le plus
reconnaissant. Il avait succédé à
Hervé.

Charles Malo
Vous pensez que j'avais travaillé ferme pour ce second et décisif début
au grand concert du boulevard de Strasbourg. Tout mon avenir en dépendait
! J'étais allé partout étudier les autres artistes et apprendre d'eux ce
qui me manquait. À l'Opéra-Comique, je m'inspirais de
Sainte-Foy,
l'excellent [...] [mot
manquant]
Galathée [de
Victor Massé]
et du Caïd [d'Ambroise
Thomas] et surtout de Couderc [Jean,
baryton], dans
les
Noces de Jeannette [de
Victor Massé]. Ce dernier me donnait le type rêvé du jeune paysan,
coq du village, fringant dans ses atours, naïf, malicieux, et je
l'appliquai à ma chansonnette J'suis chatouilleux
[Francis Tourte et
Victor Robillard]
qui, à l'Eldorado, retrouva l'énorme succès des Ambassadeurs
[voir
au chap.
11].
Dans la deuxième partie, Trifouillard le brosseur
[Isch-Wall et
Villebichot] me valut un égal
succès. En ce temps-là – l'image funèbre de 1870 était encore dans tous
les yeux – il était interdit de mettre des soldats sur la scène. J'avais
truqué et représenté mon héros, une bottine d'une main, une brosse de
l'autre, tête nue, et les reins serrés par les cordons d'un tablier
blanc.
Je triomphais sans avoir même effleuré le genre de
Perrin, qui ne fut pas
le dernier, d'ailleurs, à venir me complimenter et en qui, depuis ce
jour, je ne trouvai plus qu'un ami affectueux et dévoué.
Le même jour que moi débutai à l'Eldorado la jolie
Théo.

Louise Théo
La grâce de ses dix-sept printemps séduisait le public.
Sa mère, directrice du Concert de l'Horloge, avait voulu la soustraire,
de bonne heure, à l'audition du répertoire, plus ou moins graveleux, de
son établissement. Elle lui fit donner une excellente éducation et la
maria à dix-sept ans !
– Déjà ! (gémissaient les spectateurs troublés à la vue de la
débutante) déjà mariée !…
Des grands yeux, un sourire mutin, des dents admirables, justifiaient
cette exclamation douloureuse. Sa voix était joliette et elle s'en
servait avec adresse. Il n'en fallait pas plus pour qu'Offenbach – le
sempiternel dénicheur d'étoiles – la remarquât et la ravît au Concert.
Deux ans après, elle créait Pomme d'api à la Renaissance. La
jolie parfumeuse, Orphée, la Princesse de Trébizonde,
affirmèrent sa vogue et, depuis, elle a remporté maints succès de bon
aloi, en France et à l'étranger. En cette année 1871, j'eus le plaisir de
créer avec elle une opérette, le Mauvais sujet, livret de
Philibert, musique d'Uzès.

Louise Théo
***
J'avais aussi comme
camarades
Bruet et
Guyon père.
Bruet venait de débuter. Il était de ceux qui, pour leurs coups d'essai
veulent des coups de maîtres. Il avait tout de suite réussi à conquérir
son public. Diseur gracieux, tyrolianisant ave charme, jeune, joli
garçon, point de mire des lorgnettes féminines, il avait beaucoup de
succès avec le Coupé de Lise, les Morvandelles, le
Chevrier, etc. Il possédait des dons naturels qu'il sut perfectionner
par le travail. Sa carrière artistique a été fort belle et, imitant le
nègre… il continue.

Bruet
Depuis deux ans
Guyon père faisait partie de la troupe de l'Eldorado.
C'était un transfuge du théâtre qu'il a réintégré après une fugue
brillante au concert. Mime exquis, il avait brillé à côté de Debureau
fils et l'avait maintes fois doublé.
Son talent d'imitateur était parfait. Il avait remplacé, à s'y méprendre
: Mélingue, dans l'Avocat des pauvres :
Dupuis, dans
Barbe-Bleue et
Hervé, dans
Chilpéric. À l'Eldorado son grand
succès fut l'imitation de la Bordas [Voir
à
Amiati] chantant
la
Canaille [de
Bouvier
et
Darcier].
C'était tordant ! et l'hilarité était folle quand, grâce un truc imaginé
par lui, une immense couronne de fleurs éclatantes se détachait des
hautes galeries et venait s'enfiler dans son bras, tendu vers le ciel,
alors qu'il vociférait :
C'est la Canaille !
Eh bien ! j'en suis !

Guyon-Père imitant La Bordas
***
Aussitôt mon
deuxième tour fini, j'allais flâner par les cafés-concerts voisins et
voir ce qui s'y passait. Le Grand Concert Parisien [futur
Concert Mayol - voir ici
], faubourg Saint-Denis,
avait souvent ma visite.
Une excellente troupe y figurait, mal à l'aise sur une scène minuscule et
devant une salle longue à n'en plus finir (elle n'a pas changé). On
l'appelait par dérision : le tir au pistolet.
À l'origine, il y avait là un lavoir. Un certain M. Fournier avait fait
de ce lavoir un grand café où tenaient à l'aise douze billards. Un jour,
son voisin, le coiffeur, Valentin Caquineau, lui proposa de transformer
l'établissement en café concert et de s'associer avec lui. Il accepta. Et
ça marcha comme sur des roulettes ; à preuve que les deux directeurs
firent fortune ; chacun d'eux s'offrit sa villa dans la banlieue de Paris
; Fournier à Saint-Mandé, et Valentin Caquineau à Épinay, dont il devint
le maire. On fit même sur ce dernier une chanson amusante : le Maire
d'Épinay que lança la bonne
Demay, qui débutait alors.
À l'époque dont je parle (hiver 1871), il y avait une pléiade de bons
artistes autour de la Bordas (voir à
Amiati), qui triomphait avec ses chansons
patriotiques, enflammant la salle. Parmi eux : Rivoire, Mathieu, Teste,
le couple Victorin, le couple Brigliano, la Bordas et son mari, et nous
dénommions plaisamment parfois le tir au pistolet, la Maison
des petits ménages.
Une excellente artiste, belle fille, rebondie pile et face, y obtenait
beaucoup de succès. C'était Maria Lagy, qui s'était d'abord fait appeler
Maria Lagier, mais que la
Suzanne, de ce nom, avait obligée à se
contenter de ce qui lui appartenait. Elle avait de l'allure, du chien et
plaisait beaucoup à la clientèle du quartier [*].

Maria Lagy
[*]
Lyonnet (Dictionnaire des Comédiens
français) cite une Maria Cécile Lagye (avec un «e»), née en 1841 qu'il note à
Lyon de 1864 et 1865, Montpellier en 1867, Liège en 1868, etc. et à
Paris qu'en 1879. - Elle habitait encore Paris en 1907.
***
Les chansons
patriotiques, exaltant nos soldats vaincus et pleurant les défaites,
commençaient à se produire.
Gauthier [Clément], bon artiste, avait créé, aux Ambassadeurs, les fameux
Cuirassiers de Reischoffen, dont le succès fut si retentissant et si
prolongé, et aussi, en même temps que Chrétienno (voir
à
Amiati),
de l'Eldorado, et
Peschard, de l'Opéra-Comique, la non moins fameuse
Alsace et Lorraine, de Villemer et Nazet, musique, superbe d'allure,
vibrante, enflammée, de Ben-Tayoux, déjà très réputé comme compositeur et
pianiste.
Il a depuis connu l'ivresse de nombreux succès.

Ben-Tayoux
L'Eldorado compte encore parmi ses artistes :
Mlle Noémie, gracieuse camarade, chantant, disant, jouant, grande utilité
toujours prête à créer, à remplacer, n'importe quoi, n'importe qui.

Mlle Noémie (Vernon)
Plus tard, passant au théâtre, elle doublera Mme Simon Girard dans les
Cloches de Corneville et dans Madame Favart et fera quelques
créations avec succès. Elle s'appellera alors Noémie Vernon.

Madame Simon Girard
Puis Doria, le célèbre ténorino, le Capoul du café-concert. Le Figaro
d'alors le dénomma Prince de la romance. Renard et
Darcier
prisaient fort son talent. Bientôt, il se consacrera à la composition
musicale et produira de nombreux succès populaires, entre autres : La
chanson des blés d'or, Mireille, La chanson des peupliers,
etc.
Pour l'instant, il fait palpiter les cœurs féminins avec une romance dont
tous les orgues de Barbarie et les chanteurs de cours vont s'emparer.
C'est Je ne t'aime plus ! d'Alexis Dalès, musique de Laurent Léon,
l'excellent compositeur qui est, depuis si longtemps, chef d'orchestre à
la Comédie-Française.
Comme on demandait un jour Doria le secret du succès obtenu par ses
chansons, il répondit : «Je suis un piètre musicien, mais je les fais,
comme je les chantais, avec mon cœur».
Il est mort pauvre, isolé, mais toujours digne et fier.

Doria
***
Enfin ! me voilà
donc installé, et pour de bon, dans cette loge où tous les artistes
donnent un exemple de bonne camaraderie que je n'ai plus souvent
rencontrée ailleurs. Que de bonnes soirées passées entre vrais amis,
s'aimant, s'estimant, sans jamais l'ombre d'une jalousie entre eux ! On
n'était pas triste, allez ! Il y avait un tas de traditions plus joyeuses
les unes que les autres et qui ébaubissaient fort les rares visiteurs
admis à franchir le seuil du salon-boudoir-lavabo-garde-robe-fumoir des
artistes mâles. En usant de périphrases, je peux essayer de conter l'une
d'elles, de tournure gauloise.
Les anciens avaient institué une caisse d'assistance et de prévoyance,
pour les petits besoins journaliers. Partant de ce principe que si
certain mot, énergique mais grossier, est excusable sur un champ de
bataille, au milieu d'un carré de grognards qui ne veulent pas se rendre
à l'ennemi et dont le général se sert pour dire laconiquement la garde
meurt et ne se rend pas, l'usage de ce mot dans la conversation n'est pas
d'une nécessité absolue ; les artistes de l'Eldorado avaient décidé que
quiconque le prononcerait serait mis à l'amende de deux sous, et de trois
sous à chaque récidive. Ils avaient ainsi fondé la société des Anti-M…x.
Il paraît que la crainte des amendes ne parvenait pas à épurer le langage
courant, car la caisse était prospère. On y faisait des emprunts,
accordés par le caissier quand le cas était urgent : manque de tabac,
note de blanchisseuse, achat de rouge, etc., etc.
Celui qui empruntait vingt sous en rendait vingt-trois, dans le délai
d'une semaine. Vialla, était abonné. Moyennant trente sous par mois,
payés d'avance, il avait obtenu le droit de lâcher le mot prohibé, autant
de fois qu'il en aurait l'envie. Il avait calculé que ses appointements
n'y suffiraient pas s'il était puni à chaque infraction au règlement.
Seulement, il était charge des fonctions d'allumeur.
Il devait s'arranger, par tous les moyens possibles, à faire prononcer le
fameux mot qui remplissait la caisse, par les visiteurs, camarades et
auteurs. Ces derniers, qui tenaient à être bien vus des interprètes de
leurs œuvres, n'hésitaient pas à payer force amendes chaque soir. Cette
institution, comme toutes les bonnes choses, eut une fin.
Petit à petit, le fruit défendu devint banal ; ça n'était plus drôle ; la
Société des Anti-M…x, résolut de se dissoudre.
La liquidation fut facile à effectuer : il n'y avait plus que trois sous
en caisse.
À l'unanimité, on décida d'envoyer ces quinze centimes à l'Oeuvre du
rachat des petits Chinois.
Cet acte généreux ne fut relaté dans aucun journal.
Il se peut aussi que le chargé du don ait préféré au rachat d'un petit
Céleste, le simple achat d'un Londrecitos [cigare] de la Régie.
***
Suite au
chapitre
XIII