Un souvenir de l'Année terrible qui vient
de s'écouler.
Le 30 août 1870, dans
une représentation à la Porte-Saint-Martin,
Mlle Agar chantait la
Marseillaise des femmes. L'Auteur de cette chanson (une femme),
croyant encore, comme tant d'autres, au retour prochain de nos soldats
victorieux, disait :
Ah ! plus de pleurs ! Ah! plus de fièvres
!
Tout chante, amis, votre retour ;
Français ! buvez ! buvez ! l'amour !
Voici nos fronts, voici nos lèvres…
Et les lèvres des
spectateurs, affriolés par cette offre de la belle artiste, se tendaient
vers la scène. Hélas ! ce n'étaient que des mots.
***
Quelques mois
auparavant, j'avais eu le plaisir d'entendre à l'Eldorado, Chrétienno
[voir à
Amiati]
et
Judic dans une
charmante opérette d'Armand Liorat, musique de Frédérique Barbier,
Un
souper chez Mlle Contat [La première avait eu lieu, au même endroit,
en 1864].
Les deux artistes y
étaient adorables : Chrétienno, parfaite dans la maturité de son beau
talent ; Judic, exquise dans son travesti.
Le 15 mai 1871,
Perrin, de l'Eldorado, craignant que ce concert ne fût réquisitionné pour
les ambulances, – ce qui était le sort d'un grand nombre de théâtres –
Perrin s'en fut trouver son camarade
Pacra, lui fit part de son idée, et
tous deux, sans perdre une minute, coururent chez le poète J.-B. Clément,
l'auteur de tant de chansons charmantes et justement populaires, et de
plus, membre de la Commune. J.-B. Clément adressa ses camarades à Félix
Pyat, délégué au Xe arrondissement, lequel les autorisa à faire, sous
leur direction la réouverture de l'Eldorado.

Jean-Baptiste Clément
Le samedi 19 mai,
ils ouvraient les portes, avec ce programme attrayant, devant une salle
bondée de spectateurs, privés depuis si longtemps de leur distraction
favorite :
CONCERT POPULAIRE DE L'ELDORADO
19 mai 1871
1re
partie
|
2e
partie
|
| M. Durozel. – Gare
la bombe. |
Mlle
Julia. – Les serpents. |
|
Mlle Julia. –
L'Amour. |
M. Durozel.
– La clique. |
|
Mlle Zélia. – Le
cheveu. |
Mlle Zélia.
– Le plus âne. |
M. Arnaud (engagé
spécialement). –
Fais-le pour ta famille. |
M. Vialla.
– Le capitaine. |
| Mme David.
– La serrure. |
| Mme David. – En
dessous. |
M. Arnaud.
– J'suis pas partageux. |
|
M. Pacra. – Nos
maréchaux. |
Mlle
Amiati. – Les masques. |
| Mlle
Amiati. –
Voilà l'homme. |
M.
Noailles. – Poésies. |
|
M. Perrin. – Je ne
comprends pas. |
MM.
Jules
Perrin et
Jules Pacra. |
M. Noailles (engagé
spécialement.) –
Poésies de Victor Hugo. |
Les deux chanteurs sans places.
(Opérette d'Hervé.) |
J'étais engagé pour
deux mois de cet été aux Ambassadeurs.
Les beaux
établissements lyriques ces Champs-Élysées ne dataient pas de loin : leur
origine était modeste.
Vers 1847, devant
la porte d'un café, le Café du Midi, trois planches, posées sur
deux tonneaux, figuraient une scène. Sur ces tréteaux, un énorme
gaillard, qu'on nommait le Gros Fleury, (il pesait 160 kilos), y
chantait des chansonnettes, en grattant une guitare avec une vigueur qui
n'avait d'égale que la fausseté des accords improvisés. Petit à petit le
public s'amena pour écouter notre homme, tout en buvant de la bière et
croquant des échaudés.
L'an d'après, son
voisin, le café des Ambassadeurs, inaugurait, lui aussi, le mélange du
flonflon et du rafraîchissement. Il enrôlait une escouade de musiciens
ambulants, même l'homme à la vielle, célèbre dans toute la
banlieue où il faisait les foires. Ce qui attira le monde et qui
fit la fortune des cafés-concerts ce fut cet écriteau placé à la porte :
Ici l'on fume. En 1849, le café des Ambassadeurs, confortablement
construit, devint le Café-Concert des Ambassadeurs.
Quand j'y débutai,
en juin 1871, le directeur était M. Doudin, un vieux finaud, retors au
possible, à qui on ne montait pas facilement le coup. Il n'ajoutait guère
foi aux réputations élogieuses qui précédaient les artistes et ne s'en
rapportait qu'à lui-même.
D'excellente humeur
quand le temps était beau, il n'était pas à toucher avec des pincettes
quand la baisse du baromètre annonçait fatalement celle de sa recette du
soir.
Ce qui m'ennuyait,
c'était de chanter au milieu de la Corbeille ; vous, savez, ces
débutantes qui garnissaient les sièges au fond et sur les côtés de la
scène. Mais d'excellents artistes ne croyaient pas déroger en chantant,
entourés de ce bouquet de fleurs vivantes ; je ne pouvais me montrer plus
fier qu'eux.
Autre ennui : le
jardin, non couvert, était grand et les organes indigents risquaient fort
de n'être entendus que par les premières rangées de spectateurs. Mais je
comptais sur ma voix généreuse et elle ne me trahit pas.
Il y avait alors
comme étoiles
Perrin et
Marguerite Baudin.
J'avais toujours le
même trac de voisinage de
Perrin. Je ne pouvais pas essayer de lutter
dans le même répertoire. Il me fallait de nouvelles chansons.
Blondelet était régisseur-général et l'établissement. Il me fit (en collaboration avec
Baumaine) une chanson, Les Écriteaux, dont la musique était de Ch.
Pourny. C'était une scène de satires, d'où la littérature était absente,
mais que des mots à l'emporte-pièce rendaient vigoureuses, surtout avec
la fougue convaincue que j'y apportais.
Pendant un mois je
fus certes applaudi, mais contesté aussi pas une partie du public. Il
fallait dans ce jardin, non encore couvert, des voix tonitruantes et des
chansons pour ces voix-là.
Perrin
trombonait des couplets faits exprès pour ce milieu. Les miens
étaient d'un tour trop délicat pour lutter avec eux.
J'avais appris une
chanson qu'avait créée
Arnaud, à l'Alcazar. C'était J'suis
Chatouilleux ! [Francis
Tourte et Victor Robillard, 1869] Il s'agissait d'un jeune paysan bébête qui contait les
péripéties de sa nuit de noces. J'avais travaillé mon personnage avec
ardeur et trouvé un effet qui fut énorme et me valut ce succès
auquel j'aspirais et que je n'avais pu encore décrocher depuis mon entrée
aux Ambassadeurs. Je répétais plusieurs fois avec une sorte de
gloussement joyeux : sa jupe et son corset…oh ! oh ! oh ! et je
finissais par un éclat de rire, en gamme chromatique, tellement
contagieux que le public se tordait littéralement.
Vous pensez bien
que la Censure n'avait pas eu connaissance des petites modifications
apportées, par moi, au texte de l'auteur.
Le public s'emballa
! La Corbeille était en délire ! Le régisseur, de la coulisse,
avait beau rappeler ces dames à la tenue, aux convenances, un fou de rire
les avait empoignées, elles se tordaient, se livraient à des contorsions,
à des ploiements de tailles qui ne nuisaient pas à leurs attraits ainsi
qu'en témoignaient les jumelles de la salle.
Blondelet, voyant
ses prières dédaignées, avait sorti le calepin et inscrivait furieusement
des amendes aux chanteuses de la Corbeille qui, n'en pouvant plus,
s'éclipsaient l'une après l'autre de la scène. Les spectateurs, amusés au
possible, me rappelaient avec frénésie.
***
Une amie vient me
voir dans ma loge. Elle est accompagnée d'une ravissante femme qui tient
à me féliciter de mon succès. C'est Lise Tautin, qu'Offenbach avait
découverte à Bruxelles simple petite grisette, férue de théâtre et
possédant des qualités artistiques que le vieux fouinard devina tout de
suite.
Elle fut la belle
Eurydice d'Orphée aux enfers et précéda la
Schneider comme grande
étoile d'opérette. Quand elle lançait son fameux : Évohé ! Bacchus est
roi ! les spectateurs se pâmaient ; au pas de cancan échevelé qui
dévoilait le galbe harmonieux de ses jambes, c'était du délire !
Elle devait
s'éteindre bientôt, à Bologne, en 1874, déjà presque oubliée. Quelle
fumée que la gloire des artistes de théâtre !

Lise Tautin
***
J'avais conquis le
grade d'étoile en second. Tout de suite après
Perrin !… ô joie ! Le papa Doudin, rayonnant, me congratula. Le bruit se fit autour de mon nom. Si
bien que la direction de l'Eldorado me proposa en engagement progressif
pour plusieurs saisons d'hiver. J'acceptai ; je signai. J'allais avoir ma
revanche espérée, car j'y pensais toujours sans en parler jamais.
Les auteurs venaient à moi.
Villebichot, le chef d'orchestre, insistait
pour me faire apprendre une chanson militaire d'Isch-Wall, dont il avait
fait la musique, Trifouillard le brosseur. J'eus beau lui faire
observer que le genre soldat ne m'était pas familier.
– Vous êtes apte à tout – me répondit-il – essayez.
Je l'écoutai ; ça
me valut, après un mois passé à piocher mon Trifouillard, un très
gros succès encore. J'étais arrivé à donner à ma voix l'ampleur
nécessaire pour être entendu au bout du jardin et même au dehors :
j'avais décroché le brevet supérieur de chanteur en plein vent ! Et
pendant trente années, trente saisons d'été, j'ai connu l'enivrement des
bravos de ce bon public parisien qui m'a traité en enfant gâté !
Pendant une des
soirées où je triomphais, il arriva que le papa Doudin, entrant à la
Régie, y trouva X…, un artiste de sa troupe en train de courtiser la
femme de chambre d'une camarade.
– Eh bien ! ne vous gênez pas ! Comment ! X…, vous n'êtes pas honteux ?…
une servante !
X… se redressa avec dignité :
– Je place mon affection où je veux !
– Possible ! répliqua le père Doudin, mais la première fois que vous la
placez dans la régie, je vous fiche à l'amende !

A.
de Villebichot
***
À l'Eldorado,
débuts d'une très jolie jeune femme, Léa Lini. Elle est exquise dans sa
chanson Les Regrets de Mignon [Villemer,
Delormel,
Boissière]. Nous la retrouverons bientôt, à mon
côté, jouant l'opérette, avec un brio séduisant. [Il
s'agit de la seule mention de cette interprète dans les mémoires de
Paulus.]

Léa
Lini
Je partis de
nouveau, à Toulouse, au Jardin Oriental, pour quinze jours. Le
temps était froid et pluvieux. Il fallait lutter contre les intempéries
de la saison qui s'annonçait exécrable pour un concert à ciel ouvert. Le
public attendait, naturellement, monts et merveilles de son chanteur
favori qu'il avait déjà tant fêté, à deux reprises.
Après les
Cocardiers, de retentissante mémoire [voir
au chap.
7],
il fallait servir un autre
pétard aux oreilles blasées des Toulousains. J'avais déniché ce
pétard, sous la forme d'une chanson satirique, inspirée par les
événements que la France venait de subir. Elle avait pour titre les
Blagueurs ! L'auteur était Philibert [parolier
des Pompiers de Nanterre] qui avait déjà produit un nombre
de chansons à succès, et la musique, fort belle, de A. Dubost
[V'là
l'tramway qui passe], un
compositeur plein de verve et d'idées qui, sous son nom ou sous le
pseudonyme de Byrec [La
femme athlète, Je suis pocharde...], a fait quantité d'œuvres charmantes et applaudies.
L'effet produit par
les Blagueurs fut énorme, mais se manifesta diversement. Les
partisans de l'empire voulurent renouveler le scandale des Cocardiers,
mais leur nombre n'était plus bien grand. Sedan avait passé par là. Il y
avait trop de deuils dans les cœurs, et trop de haines contre le régime
tombé.
***
Une aventure
plaisante m'arriva qui aurait pu me coûter cher ! Un Toulousain ami de
mon camarade Provost (l'homme aux cent têtes) qui chantait alors au
Pré-Catelan, nous convia à manger une friture dans une auberge située à
quelques kilomètres de la ville, sur les bords de la Garonne.
Le lendemain à dix
heures, notre homme venait nous prendre chez nous, avec une voiture et
son cocher, armé d'un parapluie.
J'ai remarqué qu'à
Toulouse, tout cocher est doublé d'un parapluie, quelque beau temps qu'il
fasse.
Au trot rapide de
deux vaillants tarbais, nous atteignons l'auberge. L'endroit était
pittoresque et charmant.
Le patron empressé,
nous propose un menu varié.
– Et la friture ? – nous écrions-nous.
– Vous n'avez pas commandé à l'avance ; il n'en reste plus.
– Mais, il y a là-bas des pêcheurs, ils doivent en avoir ?
– Sans doute – fait le patron embarrassé – seulement, ils sont de l'autre
côté, à cinq cents mètres ; ils ne viendront pas.
– Nous allons bien voir.
Et courant au bord du fleuve, je les hèle à pleine voix.
– Avez-vous de la friture ?
– Oui, répond une voix lointaine.
– Apportez-là !… vous aurez cent sous.
– Impossible !… venez la chercher.
– Je vous l'avais bien dit – fait l'aubergiste. – Ils pêchent en fraude
et ne s'exposeront pas à venir ici.
Et pas de bateau
de notre côté !
– Qu'à cela ne tienne ! je vais aller la chercher.
On veut m'en
dissuader ; peine perdue. On n'empêche pas un basque de faire ce qu'il a
imaginé sous son béret… même quand ce béret est un chapeau de paille.
Je me dévêts et
enfile un caleçon de bain. Je me fais attacher une serviette à la
ceinture, avec nouée dans un coin, la pièce de cinq francs qui doit
séduire les pêcheurs. Excellent nageur, je traverse la Garonne, sous les
regards anxieux de mes mais, et j'arrive auprès des pêcheurs, ébaubis de
mon acte.
Ils me livrent une
friture superbe – moyennant les cent sous – et ravis de la bonne aubaine,
m'enveloppent les poisons dans la serviette et me la renouent
soigneusement autour des reins. Je me remets à l'eau, nageant avec
sagesse et méthode, sans dépenser mes forces inutilement. J'étais déjà au
milieu du fleuve quand, soudain, je sens ma serviette aux poissons qui
glisse de ma ceinture et descend à mes jambes qu'elle enserre, paralysant
leurs mouvements. L'effroi me saisit ! Mes bras se fatiguent dans des
efforts stériles !… Je me sens perdu !… je hurle :
– Au secours ! Au secours !… je me noie !
Personne n'aurait
pu me secourir en temps. Un peu de sang-froid me revient. Je me tourne
sur le dos, je fais la planche, et je me laisse aller au courant, tout en
obliquant sur la rive espérée que j'atteins au bout d'une heure, à deux
kilomètres plus bas, éreinté, à bout de forces, mais triomphant !… la
friture était intacte !… Quelle fête on me fit !…
Ce
soir même, au Jardin Oriental, ma voix claironnait comme si elle
n'avait pas failli s'éteindre à tout jamais dans la Garonne.
***
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chapitre
XII