Je rentrai à Lyon chez le papa Claude Guillet, au Casino, et
repris ma place parmi les camarades
Plessis,
Simon Max,
Nicol et
Buislay, après un repos de quelques temps.
Simon Max
La partie féminine classée était représentée par Louise
Busseuil [*], devenue depuis Mme Goudesonne [*] ; pas jolie, mais du
chien ; excentrique très applaudie ; par Mme Minardi [*], une
voix énorme et qu'on appelait la
Thérésa du Midi ; et par Blanche
Gandon [*], mignonne et aguichante, la coqueluche des gandins de
Lyon.
[*]
Quatre gloires locales qui
ne seront plus jamais mentionnées par la suite.
Les nouvelles de la guerre étaient désastreuses.
Chaque jour amenait une tristesse, chaque heure voyait croître les
angoisses.
Le public, fiévreux, voulait des chansons patriotiques, des appels aux
combats, ou des couplets flétrissant les incapables qui nous menaient à
la défaite.
Simon Max chantait :
Debout ! Debout Français ! courons à nos frontières !
Il faut que les Prussiens engraissent nos ornières !
Qu'il n'en reste pas un ! Aux armes, citoyens !
Aux armes ! Aux armes ! exterminons les Prussiens !
On remarquera que le dernier vers est pourvu de treize pieds ; sans doute
pour en accentuer l'énergie. Cette chanson avait été composée par un
chemisier de Lyon, tellement ravi de son interprète, qu'il lui fit don
d'une superbe chemise rayée rouge.
Simon Max l'a gardée jusqu'à
ces derniers temps. Je ne dis pas qu'il l'ait toujours portée !
Il chantait aussi la Marseillaise de l'Internationale. Sas bras
étaient chargés de grosses chaînes et il suppliait la Liberté de les
briser.
Pour que la Liberté exauçât ses vœux, il avait inventé un bon truc. Les
chaînes étaient réunies à ses poignets par une ligature en fil noir. Au
dernier couplet, il avait l'air de faire un effort prodigieux, toute la
ferraille à ses pieds avec un bruit de tous les diables. Et le public se
levait enthousiaste et criait : Vive la liberté !
Quelques temps après, le 4 septembre 1870, la République était proclamée
à l'Hôtel de ville de Lyon, par M. Challemel-Lacour
[*], qui invitait
tous les citoyens à voler au secours de la Patrie en danger.
[*]
Paul-Armand
Challemel-Lacour (1827-1896), professeur expulsé de France pour ses
opinions républicaines après le coup d'état de 1851. De retour lors
de l'amnistie de 1859, il fut nommé préfet du département de la
Rhône en septembre 1870 pour démissionner en février 1871 et devenir
membre de l'Assemblée en 1872 puis sénateur en 1876.- Il fut un des
grands supporters de Gambetta.
Nicol et moi, nous allâmes nous enrôler ;
Simon Max, trop jeune,
fut incorporé dans la musique, où il jouait de la basse si bémol.
Plessis
s'engagea comme tambour-major. Son succès fut immense ! il
émerveilla troupes et foules avec ses moulinets prestigieux.

Nicol
Par faveur, la Place nous permettait de jouer le soir au Casino. Tout
servait la veine du père Guillet, même les événements funestes du
moment. Il faisait des recettes superbes. Le public accourait, le soir,
s'exalter à nos couplets enflammés.
Guillabert [Édouard], le baryton, chantait la Marseillaise ; moi je
chantais les Cocardiers et le Chant du Départ ;
Plessis
jouait une scène de tambour-major, dans laquelle il tapait de la caisse,
comme il sait le faire, et jonglait avec son fusil. Succès très grand
pour tous.
Le gouvernement de la Défense nationale faisait appels sur appels, et
régularisait la concentration des citoyens enrôlés. À mon tour je fus
appelé par la voie régulière du recrutement de la Gironde. Je fis signer
ma feuille de route et je partis pour Bordeaux.

Henri Plessis
***
Le 25 septembre 1870 j'arrivais à Bordeaux. Ma mère pensa se trouver mal
quand je parus devant elle en costume de troubade. Son imagination
affectueuse me voyait déjà sur le champ de bataille, mort pur le moins.
Ma gaîté sécha ses larmes.
Ça allait de plus en plus mal dans le pays envahi. Je fus désigné pour
aller rejoindre au 33e régiment d'infanterie de ligne à Sens
(Yvonne), mais, par faveur, j'obtins de rester à Bordeaux dans les
mobilisés de la Gironde. Le colonel Coulon nous faisait travailler
dur ; on nous exerçait, on nous décrassait. Gambetta, le
chef du gouvernement de la Défense nationale, alors à Bordeaux,
enflammait notre ardeur, chaque jour, par d'éloquentes harangues
prononcées du balcon de la préfecture.
Attentif, obéissant, discipliné, j'étais bien vu de mes chefs et le
directeur de l'Alcazar, Bazas, obtint que je pusse donner mon
concours à ses représentations. J'avais même la dispense de coucher à la
caserne.
Il y avait alors, en représentations, à l'Alcazar, la bonne
Élisa Dauna, dont la réputation était grande dans tout le Midi.
Élisa Dauna
Elle était gracieusement sympathique, possédait une voix charmante et la
manière de s'en servir. Plus tard, elle voulut obtenir la fameuse
consécration parisienne et se fit entendre à la Scala, mais malgré
son talent, elle ne put éclipser les étoiles du lieu, et ne voulant pas
demeurer au second plan, elle reprit la route qui conduit au pays où
chante la langue d'Oc. De Marseille à Bordeaux, elle était aimée, adulée.
Abordant tous les genres, reprenant tous les succès dès leur
révélation à Paris, elle excellait surtout dans les répertoires d'Amiati
et de Graindor [voir
à
Gustave
Michiels] ; étant fine diseuse comme celle-ci et dramatique
comme celle-là.
Après vingt ans de complète réussite, elle s'est retirée, encore jeune, à
Narbonne, où tous les artistes de passage, allaient la voir, l'embrasser
et apprendre d'elle, l'art de captiver le public.
Et l'excellente camarade qu'elle était le recevait tous à bras ouverts.
Son souvenir vivra chez ceux qui l'ont connue. Pendant que ça marche, à
notre gré mutuel, à l'Alcazar de Bordeaux, le Grand Concert Parisien de
Paris, retentit d'acclamations. Une femme y chante la Marseillaise,
trissée tous les soirs.
C'est la Bordas (voir
à
Amiati)
! Bien qu'elle soit un peu exagérée, par le geste et par la diction, son
succès est énorme.
Rosalie Martin (dite plus tard simplement la Bordas) était née à Monteux
(Vaucluse) le 15 février 1841. Sur les genoux de son père, vieux patriote
à l'âme républicaine, elle avait appris la Marseillaise. À l'âge
de dix-sept ans, elle épousait un musicien, Bordas, et tous deux
coururent la province durant quelques années. Pendant la Commune elle
alla chanter à l'Hôtel de ville (où on lui fit une ovation enthousiaste)
la Canaille, la fameuse chanson d'Alexis Bouvier, musique
de
Darcier.

La Bordas
Il serait injuste de ne pas associer les auteurs de cette virulente
chanson au succès de l'interprète. Nous avons déjà parlé de
Darcier
; quelques mots sur
Alexis Bouvier.
C'était un enfant du peuple ; un Parisien. Ciseleur en bronze, il
occupait ses loisirs à taquiner la Muse, à piocher la syntaxe, à dévorer
tous les bouquins qu'il pouvait se procurer et il suppléait, par ce
labeur opiniâtre, à son manque d'études sérieuses. Il a fait un nombre
considérable de drames, de vaudevilles et surtout de romans. Il était
passé maître dans l'art de remettre la suite à demain. Comme
chansonnier ou humanitaire, La Canaille, qui eut un succès
prodigieux, Mon p'tit neveu et bien d'autres sont toujours au
répertoire des cafés-concerts.

Alexis Bouvier
À la fin de novembre 1870, mon régiment dut aller rejoindre l'armée de la
Loire, commandée par le général d'Aurelles de Paladines [*]. Le 12
décembre on s'embarquait en gare de Bastide-Bordeaux.
[*] Général né à Malzieu-Ville (Lozère) en 1804. Placé dans le cadre de réserve en
1870, il fut rappelé par Gambetta au mois de septembre pour se voir
confier le commandement de l'armée de la Loire.
Nous étions transportés dans des fourgons à bestiaux, et leurs voyageurs
n'auraient pu supporter d'être tassés comme nous l'étions, avec nos armes
et bagages pour compléter le confortable.
Depuis trois jours et trois nuits nous roulions lentement, avec des
arrêts interminables causés par l'encombrement des voies ; nous étions
éreintés, désarticulés. Le 16 décembre, au beau milieu d'une nuit, noire
comme une conscience d'usurier, nous dormions tous, lourdement, n'en
pouvant plus de fatigue. Tout à coup un choc épouvantable nous reverse
les uns sur les autres. Des cris retentissent :
– Aux armes !… les prussiens !
Des hommes couraient, le long des wagons culbutés, avec des torches
allumées. Ce n'était par l'ennemi… c'était un déraillement. La locomotive
gisait sur la voie, les quatre roues en l'air !
Le colonel Coulon, énergique, ramenait le calme chez les soldats
affolés. On organisait les secours ; on faisait l'appel.
Beaucoup de blessés, aucun mort. Et, heureusement, presque toutes les
blessures étaient bénignes. Nous avions déraillé en pleine gare des
Poissonniers, près d'Angers. J'étais parmi les éclopés. Je fus conduit
aux ambulances des Ponts-de-Cé.
Grâce aux bons soins, je me rétablissais assez vite, et, ma gaîté ne
perdant jamais ses droits, je régalais les camarades de chansons
joyeuses, toute la journée. Le curé des Ponts-de-Cé, qui nous visitait
souvent, m'avait complimenté sur mon organe généreux, et il me pria de
venir chanter à Noël, à la messe de minuit.
Je ne me fis pas parier et je vous assure que j'eus un énorme succès
après des fidèles des Ponts-de-cé.
On dut parler de Paulus
Sous le chaume bien longtemps !…
Je chantai le Noël d'Adam [Minuit,
chrétiens !], accompagné avec un accordéon, lequel
était manié par le cordonnier du village qui se délassait du ressemelage
à l'aide de la musique sacrée.
Le lendemain, pour célébrer cet événement mémorable j'étais invité à
déjeuner chez le curé et, au dessert, agrémenté de vieux vin mousseux
d'Anjou, ce ne fut lus un hymne au Sauveur que mon hôte réclama, mais des
chansons, au ton gaulois, dont il s'ébaudit fort. Une, entr'autres, qui
le charma particulièrement et qu'il fallut bisser, était celle-ci, très
répandue à cette époque : Le Fantassin Malade.
J'ai gardé des Ponts-de-Cé et du curé le meilleur souvenir, n'oubliant
jamais de venir passer quelques heures au milieu de ces braves gens quand
le hasard des tournées me ramenait dans la région.
***
Le 3 janvier 1871, j'avais ma feuille de route pour réintégrer le dépôt,
à Bordeaux.
C'était le moment des fêtes du Jour de l'An et elles étaient tumultueuses
à Bordeaux. J'assistai à l'émeute historique des Allées de Tourny et au
renversement de la statue équestre de Napoléon III.
Cascabel, le célèbre artiste de café-concert, était à la tête de
ce mouvement populaire. Il avait enfourché le cheval de César tombé et
haranguait la foule, vociférant avec cette volubilité extraordinaire qui
faisait son succès dans les scènes à rapides transformations qu'il avait
inventées. Il a été le précurseur de Frégoli [*] et son talent était
remarquable dans ce genre. Très fier du rôle joué par lui dans cette
circonstance il le rappelait avec emphase, à tout propos. Je me préparais
à reparaître devant le public bordelais quand une fièvre intense me
terrassa. Je dus m'aliter. On était fort inquiet autour de moi. À ce
moment la petite vérole (la picotte comme on dit à Bordeaux)
faisait de grands ravages par la ville… et c'était bien la picotte
que j'avais.

Cascabel
[*]
Célèbre transformiste, ventriloque,
chanteur et comédien italien né à Rome en 1867 et mort à
Viareggio en 1936. Il fut un des premiers à utiliser l'appareil
des frères Lumière tournant une dizaine de films de ses
prestations.

Fregoli
Un mois après, tout danger avait disparu et j'en rends moins grâce à ma
constitution robuste qu'aux soins affectueusement dévoués et
désintéressés d'une amie qui joua un grand rôle dans mon existence. Le
danger ne peut l'éloigner de mon chevet où elle veilla sans trêve, en
admirable sœur de charité.
Pendant ma maladie, il paraît que la gendarmerie était venue pour
m'arrêter comme déserteur !
Le brigadier, en apprenant que j'étais atteint de la variole, fit faire
précipitamment demi-tour à ses hommes et courut, effaré, rendre compte de
sa conduite à son chef qui lui répondit, sur un air connu :
Le chose étant contagieuse
Brigadier, vous avez raison !
et jugea qu'il fallait attendre mon complet rétablissement pour
m'appréhender au corps. On n'eut pas à se déranger ; dès que je fus
rétabli, je me présentai de bonne grâce à la Place avec la conscience
tranquille d'un homme qui a ses papiers en règle. Pourtant la chose avait
transpiré et quelques-unes de ces bonnes âmes qu'on rencontre toujours
sur son chemin, avaient insinué qu'il n'y a pas de fumée sans feu et que
si l'on me cherchait c'était bien simple ; j'avais déserté devant
l'ennemi ! La preuve, c'est que j'étais revenu seul à Bordeaux, lâchant
mes compagnons d'armes qui, pendant ce temps, se faisaient tuer en
défendant la patrie, dans l'armée du Mans, commandée par Chanzy.
D'ailleurs, j'appris plus tard que l'auteur de cette calomnie n'était que
Cascabel, le héros de l'émeute des Allées de Tourny, que ne se
contentait pas de déboulonner les empereurs en bronze, mais aussi les
camarades en chair et en os.
***
Une troupe de passage est venue jouer des opérettes d'Offenbach.
Médiocres acteurs, chanteuses peu remarquables. Et mes souvenirs s'en
vont à l'espiègle Silly, l'Oreste de la Belle Hélène, avec
son minois spirituel et son joli torse que le maillot détaillait si
superbement.

Silly
[autre
photo: chap.
17]
Et je revois aussi la belle Grenier,
dans la Vénus d'Orphée aux enfers, vêtue d'une gaze qui ne voilait
qu'à peine des trésors éblouissants, lesquels hantaient les rêves de tous
ceux qui les avaient lorgnés et applaudis dans la soirée. Finies les
splendeurs de la Fête impériale ! Les belles artistes
demi-mondaines sont rentrées dans l'ombre, pour quelque temps. Les jours
ne sont plus à la rigolade : toutes les familles portent le deuil. La
danse des écus ne va recommencer que pour payer la rançon de guerre.

Grenier
***
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chapitre
XI