J'étais engagé au Casino de Lyon pour la saison d'hiver 1869-70.
Le directeur Claude Guillet m'avait consenti un traité à raison de six
cents francs par mois, appointements très beaux à cette époque, où l'on
n'étouffait pas encore les étoiles sous des monceaux d'or.
Une dernière poignée de main aux camarades et je prenais le train pour
les rives fleuries qu'arrosent le Rhône et la Saône.
Le papa Guillet ne visait qu'une chose : couler l'Eldorado de Lyon, son
concurrent. Il avait engagé une série d'artistes de valeur :
Plessis
[Henri],
Simon Max,
Nicol,
Buislay, et… Paulus.
J'allais encore trouver des rivaux redoutables : et tous étaient réputés,
affirmés, applaudis.

Plessis
Simon Max
Nicol
Buislay
Le nom de
Plessis
mérite qu'on s'y arrête.
Déjà, partout où il avait passé, il avait réussi. Maillard, du Figaro,
l'appelait le
Thérésa masculin.
Je l'avais vu, entendu, à l'Alcazar d'hiver. Quel tempérament ! Quelle
variété de répertoire !
Après une cascade il entamait un morceau dramatique. Dans le Fou
il était pathétique, et comédien consommé dans Connais pas ! Son
triomphe, alors, était le Roi des saltimbanques.
Plessis nous dominait, incontestablement. Il jouait avec le public,
l'interpellait, lui faisant tout accepter. Ce qu'il osait, en scène, est
inimaginable ! Et il l'ose encore aujourd'hui, car son organisme de fer a
résisté victorieusement à ce labeur énorme, fait d'audace et de fantaisie
quotidiennes.
Simon Max chantait alors la tyrolienne, d'une fort jolie
voix, très fraîche, très prenante. Bon comédien avec ça. Il a, depuis,
affirmé sa valeur, dans les nombreuses opérettes qu'il a créées ou
interprétées au théâtre, de façon si originale, si amusante.
Nicol, parigot des faubourgs, gavroche gouailleur,
hilarant, tout en dehors, doué d'une voix suraiguë, empaumait ses
auditeurs avec ses chansons railleuses, notamment avec J'renfonce mon
chapeau !
Buislay, comique-danseur, pince sans rire, détaillait à ravir les
scènes à transformations, à parlé et à danses.
Il me fallait briller à côté de ces gaillards-là ! La tâche était rude,
mais le danger ne m'effrayait plus ; au contraire, il m'aiguillonnait ;
j'avais une entière confiance en moi. C'était une question de bonnes
chansons ; j'en apportais toute une collection et je les tenais
bien. Le genre en était nouveau ici, il plut tout de suite.
Nous étions donc cinq vedettes de valeur à peu près équivalente,
mais d'allure différente, ce qui nous permit de réussir sans nous porter
ombrage. On se regarda un peu de travers d'abord, on se tâta, puis,
grâce, au bon et joyeux
Plessis, on finit par fraterniser
cordialement. Et il nous éleva au rang de complices de farces
qu'il inventait sans relâche.
Voulez-vous un échantillon de ses fumisteries ?
Un jour que nous déambulions tous les cinq par les rues de Lyon, nous
arrivons devant un grand magasin de confections pour hommes. À la
devanture, plusieurs mannequins faisaient ressortir les complets
de la maison.
Une de ces idées abracadabrantes dont il avait le monopole surgit dans le
cerveau de
Plessis. Il nous fait promettre d'agir exactement comme
lui, de l'imiter, de point en point, dans tout ce qu'il va exécuter. Nous
faisons mieux que le promettre, nous le jurons.
Il s'approche d'un des mannequins, le salue, respectueux, et lui prend la
main qu'il serre avec effusion. Chacun de nous agit de la même façon avec
un des autres mannequins.
Plessis
l'air de causer amicalement avec son homme artificiel ;
puis ça se gâte, il semble qu'une altercation vient de se produire entre
eux. Nous exécutons la même mimique avec les quatre autres.
Plessis, comme a bout d'arguments, semble exaspéré. Emporté par la
colère il flanque une gifle à son mannequin qui culbute à terre. Avec une
précision automatique nous employons les mêmes procédés et nous voilà sur
le pavé, avec nos bonshommes de carton, les bourrant de coups de poings
et d'invectives… en veux-tu ? en voilà !
La foule s'était assemblée, stupéfaite ; il y avait bientôt mille
personnes, ahuries devant ce spectacle. Des agents de police, requis par
les employés du magasin, s'avançaient prudemment, étant persuadés qu'ils
avaient affaire à des malheureux échappés d'une maison de fous !
Tout à coup,
Plessis
lâche son mannequin et se relève. Nous
lâchons les nôtres et nous exécutons, toujours l'œil sur
Plessis,
une gigue effrénée autour des vaincus. Puis, sur un signe du chef, nous
détalons à toutes jambes !
Beaucoup de personnes nous avaient reconnus et riaient aux éclats de
cette gaminerie, dont le récit courut par la ville et valut une énorme
réclame au papa Guillet qui en fut enchanté. Mais la police lui fit
savoir que ses artistes devraient s'abstenir dorénavant de ce genre de
réclames, attentatoire à la tranquillité publique.
Nous nous tînmes cois, mais
Plessis
continua, tout seul, la série
de ses fumisteries qui demanderaient un volume tout entier pour être
contées.
***
Plessis reçoit une visite dans les coulisses. C'est
Blanche d'Antigny qui, de passage à Lyon, tient à lui serrer la main. Ce veinard-là est
l'ami de toutes les femmes au cœur brûlant !
Nous profitons de l'aubaine pour faire la connaissance de cette artiste,
de retentissante notoriété. Pas belle, belle, mais quelle carnation !
quelle opulence de formes ! Un Rubens, quoi !
Que de millions ont déjà glissé de ces jolies mains grassouillettes ! Que
de fortunes ont disparu sous ces blanches quenottes !
Blanche d'Antigny
ne pourrait le dire, n'ayant pas le don de l'ordre ; elle jetait l'or par
les fenêtres et son cœur, tendre et facile, lui coûtait gros.
Dans une tournée qu'elle fit en Égypte, elle avait emmené sa femme de
chambre, ce qui était naturel, et son cocher, ce qui l'était moins,
puisqu'elle n'avait pas de voiture à faire conduire. Comme on s'en
étonnait, elle dit : «Dame ! je dois vingt mille francs à Augustine et
trente-cinq mille à Justin ; ils ne veulent pas me lâcher !»
Ce Justin, homme pratique et dénué de principes trop austères, disait
familièrement de sa maîtresse : «Bonne fille, Blanche, mais trop de
béguins !… pas sérieuse du tout. Ainsi depuis que nous sommes au Caire
elle ne s'est même pas encore occupée d'empaumer le Khédive !…
Nous ne sommes pourtant venus que pour ça !»
L'excellente Marguerite du Petit Faust [*], la Frédégonde de
Chilpéric avait été la favorite d'Hervé, et André
Gill [Louis André
Gosset de Guines dit André Gill, peintre et dessinateur célèbres pour ses
portraits-charges - 1840-1885] a chargé spirituellement cette association
artistico-intime.
Celle dont les épaules ruisselaient alors de diamants devait mourir sans
un fichu pour les couvrir, dans un modeste hôtel meublé.
[*]
Parodie du Faust
de Gounod composée par
Hervé (Florimont Rongé
dit), créée en 1869 à propos de laquelle Banville écrivit «vive,
élégante, originale, ailée d’un bout à l’autre».
Blanche d'Antigny
y tenait le rôle-titre féminin et
Hervé, lui-même, le rôle de
Faust. - Voir note 3, Mémoires, chapitre 1.

Blanche d'Antigny
***
Revenons au directeur Claude Guillet, bon homme, mais original, fertile
en ficelles de toutes sortes. La plus forte qu'il ait trouvée, fut
certainement celle qui suit et qui lui rapporta des revenus princiers.
En ce temps-là, dans presque tous les cafés-concerts, vers le milieu de
la soirée, à l'entracte, un écriteau surgissait, disant : On est prié
de renouveler. Car on ne payait pas de prix d'entrée, mais les
consommations étaient taxées en conséquence. Au Casino elles coûtaient
cinquante, et soixante-quinze centimes, suivant les places occupées.
On ne donnait pas de matinée le dimanche. Dès cinq heures du soir la
maison était assiégée ! Le public se poussait, s'étouffait aux portes
pour arriver à se bien caser. D'aucuns apportaient de provisions pour
collationner au bruit des flonflons. Les papas et les mamans avaient les
bras chargés de marmailles et de charcuteries variées. C'était une rage !
Et qui n'arrivait pas à trouver place au Casino, estimait avoir perdu son
dimanche.
Le papa Guillet n'insistait pas trop quand, dans la semaine, il se
trouvait des réfractaires à la coutume de renouveler les consommations,
mais vous allez voir comment il procédait le dimanche, quand le public
surabondait. Le concert commençait à cinq heures et demie. La première
partie durait une heure, occupée par des artistes divers, et se terminait
avec
Simon Max, fort applaudi !
Le rideau descendait du cintre et l'écriteau apparaissait :
On est prié de renouveler.
La salle protestait, mais faiblement. On tenait à entendre
Nicol, annoncé
dans la deuxième partie. Quelques spectateurs, à la bourse plate, s'en
allaient. Ils étaient aussitôt remplacés par ceux-là qui faisaient la
queue dehors, attendant cette aubaine prévue.
La deuxième partie commençait. À sept heures et demi,
Nicol la finissait
avec son succès habituel. Réapparition de l'écriteau : On est prié de
renouveler.
Oh ! alors le public la trouvait mauvaise.
Les protestations résonnaient de tous les côtés. Le papa Guillet restait
sourd à ces manifestations ; il souriait, se frottait les mains, sûr du
résultat. Et le public cédait.
Pensez donc ! il lui restait encore à entendre : À 8 h. ½ ,
Buislay
! À 9 h. ½ , Paulus ! À 10 h. ½ ,
Plessis!
Quatre fois dans la soirée, le fatidique : On est prié de renouveler,
venait mettre le public en fureur, mais le programme était si attrayant,
allant, comme chez
Nicol et, de plus fort en plus fort, que le public se
calmait et… renouvelait.
Aurait-on pu avouer le lendemain à la Guillotière et à la Croix-Rousse
qu'on était allé au Casino, sans entendre Paulus et
Plessis
!
Total pour cinq parties, cinq consommations par spectateur et pour la
caisse du directeur roublard, cinq recettes dans la soirée. Vous ne vous
étonnerez pas si je vous dis qu'il a fait fortune à ce métier-là.
***
Je serai resté plus longtemps à Lyon, était donné le succès obtenu, mais
j'avais signé pour retourner quinze jours à Nîmes et il me fallait encore
aller à Paris avant de remplir cet engagement.
Cependant le papa Guillet m'arracha la promesse de revenir chez lui
aussitôt après avoir satisfait le public nîmois.
***
À Paris, ma première soirée est toujours pour l'Eldorado
[4
boulevard de Strasbourg, 10e], but constant de
mon ambition. Tout ce qui s'y chante me semble parfait ; cette scène
m'hypnotise !… Patience ! j'y reviendrai bientôt.
L'établissement n'a pas de claque ; je la remplace
avantageusement à moi tout seul, tellement j'applaudis les artistes que
je connais déjà et les nouveaux de la maison. Parmi ces derniers, je note
:
Mlle Vigneau, qui vit le jour en Algérie, au cours d'une tournée
artistique de ses parents. N'a pas perdu son temps dans les
Conservatoires, puisqu'à peine nantie de cinq années, elle débutait au
Grand Théâtre, à Nîmes.
Plus tard, à Nice, la grande duchesse de Bade qui l'entendit, si
intelligemment folichonne, lui fit remettre un mot de satisfaction
accompagné de mille francs aux beaux louis d'or.
Maintenant elle a ses vingt printemps et vient de débuter avec succès,
dans les diseuses comiques, à l'Eldorado.

Mlle Vigneau
[Aucun autre
renseignement disponible pour le moment sur celle Mlle Vigneau]
Mlle Julia (Julia Boulay) une Rouennaise. À commencé par être
rat au corps de ballet de la Gaîté ; chante maintenant… et promet.

Mlle Julia
Mlle Zélia (Zélia Amiscel) une Bretonne du Morbihan ; dit,
chante, module avec goût ; a tout pour aspirer à l'étoilât.

Mlle Zélia
Puis
Émile Duhem, un enfant du Nord qui lancera pas mal de succès
dans sa longue carrière. En ce moment, il chante le Bouton de Billou,
dont le succès s'est perpétué jusqu'à nos jours, et le Conducteur
d'omnibus. Cette dernière chanson lui a valu une belle couronne
offerte par les conducteurs d'omnibus de Paris, glorieux d'avoir inspiré
ces couplets amusants.
Le comique de
Duhem porte beaucoup. Il a d'autres cordes à son arc
: il compose des airs pour certaines chansons qu'on lui apporte et imite
à s'y méprendre la flûte.
La perfection de cette imitation fut la cause d'un pari, à Bruxelles,
entre un Hollandais et un Anglais. Ce dernier prétendait que
Duhem
se servait d'un objet quelconque pour rendre ainsi le son de la flûte. Le
naturel de Berg-op-Zoom paria mille francs que nulle pratique ne
garnissait la bouche de notre artiste. Déjeuner, auquel
Duhem fut
invité, sans en connaître la cause et, au dessert, on le pria de
flûter un morceau, ce qu'il fit incontinent, sans le moindre artifice
dans le gosier. Le fils d'Albion perdit son pari.

Émile Duhem
***
Un tour au Châtelet pour entendre
Thérésa dans la Chatte Blanche.
La grande diva populaire à fort engraissé. Ce ne sont plus des maigres
bras qui font à présent le geste large dont elle souligne ses refrains,
mais des bras potelés qui esquissent le moulinet si comique dans les
Canards tyroliens qu'elle chante de façon à faire crouler la salle.
Et j'aide à cet effondrement de l'édifice de toute la vigueur de mes
bras.
La superbe diseuse a un gros, très gros
succès.

Thérésa par Carjat en 1870
***
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chapitre IX