C'était
Blondelet, le chansonnier, qui du
XIXe siècle m'avait fait entrer à l'Eldorado où j'eus les
piteux débuts que l'on sait.
Blondelet
et son inséparable
Baumaine ont pondu une
quantité invraisemblable de chansons ; la quantité en était médiocre,
mais c'était plein d'idées comiques. Leur collaboration a été féconde
comme devait l'être plus tard celle de
Villemer et
Delormel
[voir à
Delormel
et Garnier].
On les appelait au concert, les beaux-blonds, en jouant sur les
premières syllabes de leurs noms.

Baumaine et Blondelet
***
Revenons au mois de Mai 1869. Avant mon départ pour Toulouse, je suis
allé voir la Grande-Duchesse [de Gerolstein de
Meilhac, Halévy et Offenbach - 1871] aux Variétés
[7 boulevard Montmartre]. Je ne connaissais ni
Hortense Schneider, ni
José Dupuis. Quel régal pour moi !
comme j'ai compris l'engouement du public pour de pareils artistes ! Oh !
pouvoir donner la réplique à une
Schneider ! être
José Dupuis
à mon tour ! Des rêves bien ambitieux, dira-t-on ? Mais tous les jeunes
artistes en ont eu de pareils et ils leur sont nécessaires pour stimuler
chez eux l'envie de parvenir.
Hortense Schneider
fut la triomphatrice du second Empire. Sa cour
était aussi suivie que celle des Tuileries… et plus amusante. Les
souverains, en visite à Paris, s'empressaient d'y accourir, aussitôt les
hommages officiels rendus et venaient quêter, de la belle étoile, un
sourire… et le reste. Or, comme le cœur était aussi hospitalier que la
maison, on l'avait surnommé plaisamment le Passage des Princes.
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Hortense Schneider |
José Dupuis |
***
Me voici pour la deuxième fois à Toulouse.
Le directeur avait commandé un festin gargantuesque à Marenguo,
établissement très fréquenté par les fêtards toulousains. On y but ferme
à mes succès futurs et aux recettes qui en découleraient forcément.
Quelques jours après, je faisais cette rentrée tant attendue.
La Presse avait de nouveau été charmante pour moi. J'avais préparé
quelques bonnes nouveautés, entr'autres Le Toqué, que chantait en
ce moment à l'Eldorado de Paris [4 boulevard de Strasbourg,
10e], Adolphe
[*], un parfait diseur et un
bon comédien. C'est lui qui avait fondé les concerts hebdomadaires de la
banlieue de Paris et y excellait dans les chansons, fort à la mode, de
Gustave Nadaud.
Sa création principale fut ce Toqué
[Paroles de A. Morancé,
Musique de Louis Abadie], chanson que j'appris aussitôt
la lui avoir entendue. Elle a fait son tour de France et se chante
toujours.
[*]
Aucune trace de cet Adolphe dans les documents que nous avons consultés sauf une présence,
peu après 1868 à la Gaîté-Montparnasse, 24, rue de la Gaîté, 14e. - À
moins qu'il ne s'agisse d'Adolphe Jaime(1824-1901) qui fut un
vaudevilliste et un dramaturge de tout premier plan et qui a écrit,
seul ou en collaboration, les livrets de nombreuses opérettes : «Le
petit Faust», musique d'Hervé, «La cour du roi Pétaud», musique de
Delibes, «La timbale d'Argent», musique de
Vasseur, «La reine Indigo»,
musique de Strauss, etc.

Adolphe
par Seligman
Au deuxième tour, j'avais mis au programme les Cocardiers.
Ici surgit un des premiers épisodes tumultueux de ma carrière.
En ce temps-là – nous sommes en 1869 – le Censure impériale veillait. Les
préposés à la morale publique et au respect des institutions régnantes
fouillaient, d'un œil attentif et prévenu, les manuscrits destinés au
théâtre et les chansons de café-concert. Les cerbères de la rue de Valois
faisaient bonne garde. Tout sous-entendu visant la grivoiserie – ou qui
leur semblait tel – toute allusion aux hommes et aux actes du pouvoir,
étaient impitoyablement rayés. Le gouvernement de Napoléon III et la
Pudeur semblaient pouvoir dormir tranquilles.
La chanson Les Cocardiers, de
Paul Mérigot, musique de
Victor Boullard, avait obtenu le visa de la Censure. C'est vous dire
que la farouche Anastasie [*]
n'y avait trouvé rien de blessant pour
le régime, ni pour les mœurs
[*]
Symbolisée par une
horrible mégère armée de ciseaux immense, la censure fut, tout au long
du XIXe siècle connue sous le nom d’Anastasie sans doute en référence
au au pape Anastase 1er à l'origine de la censure religieuse qui
interdit la lecture des livres d’Origène, auteur d'une cosmologie jugée
non conforme avec la vision imposée par la Bible.
La chose n'aurait occasionné que des rires inoffensifs, mais
l'interprétation que je lui donnai la transforma du tout au tout dans
l'esprit du public. J'éprouvais déjà à cette époque l'envie de dépasser
l'idée des auteurs, d'agrandir leur œuvre, de la comprendre à ma façon,
d'y voir ce qu'ils n'y avaient pas soupçonné. Je cherchais dans tout, des
types à composer, des personnages en dehors.
Pour chanter les Cocardiers j'avais imaginé un type de vieille
culotte de peau : redingote longue, boutonnée, serrée à la taille ;
pantalon blanc à la houzarde ; chapeau haut de forme à la d'Orsay,
cravate-carcan : tel était le costume. À la main, en guise de canne, un
solide gourdin. Ajoutez à ça une perruque soigneusement étudiée, une
grosse moustache, une impériale grisonnante, et le public trouva
que je m'étais fait la tête ressemblante de… l'empereur Napoléon III !
À cette époque, des idées libérales, des aspirations républicaines,
hantaient les esprits ; les partis d'opposition devenaient chaque jour
plus puissants. Tout ce qui constituait une allusion aux hommes en place,
une satire ou raillerie contre l'Empire, était accueilli avidement par
les frondeurs. On préludait par toutes les petites escarmouches, que le
hasard créait, au grand assaut qu'on devinait proche.
Quand je parus en scène, ainsi grimé, une longue rumeur courut par la
salle. Elle grandit à chaque couplet. À la fin de la chanson ce fut un
tumulte épouvantable.
La grande majorité du public me couvrit de bravos enthousiastes ; la
minorité protesta énergiquement. Le commissaire central de Toulouse, venu
ce soir-là en simple curieux, au Jardin Oriental, dut ceindre son
écharpe pour établir un peu d'ordre dans le public. Il ne put empêcher
qu'on me bissât et me trissât ! Il était furieux ! À la sortie, les
spectateurs ennemis disaient bien haut qu'ils reviendraient le lendemain,
les uns pour acclamer, les autres pour huer. Tous les journaux furent
pleins de scandale… ou de la manifestation, (on prononçait
suivant ses opinions).
Mon directeur, M. Lassaigne
[voir au
chapitre 4] exultait ! En bon commerçant, il voyait la
salle comble pour de longues soirées et sa caisse devait profiter, à en
crever, de cette réclame imprévue.
Toute la famille m'embrassait, me prodiguait des caresses, j'étais plus
que jamais l'ami, le frère, le porte-bonheur de la maison.
On ne prévoyait nul ennui. La chanson n'avait-elle pas été visée par la
terrible Censure parisienne ? Alors que pouvait-on craindre ?
À mesure que le soir du deuxième jour approchait, ma nervosité
augmentait. Des bruits de violentes protestations couraient dans la
ville. On disait que des étudiants, des officiers en grand nombre
viendraient manifester contre Paulus et le rappeler aux convenances.
M. Lassaigne me rassurait. Il avait la certitude que tout se passerait le
mieux du monde. Un peu de chahut ?… tant mieux !
La foule avait rempli la salle dès l'ouverture.
Je paraissais à dix heures. J'avais mis les Cocardiers au premier
tour.
Danberny,
le chef d'orchestre, attaque la ritournelle ; je fais mon entrée. J'avais
perfectionné mon maquillage et accentué la ressemblance avec l'Empereur.
Bravos et sifflets m'accueillent, étourdissants ! Cinq fois, les
musiciens recommencent l'introduction ; on ne les entend pas ! Le
pétard infernal couvre le son des instruments.
Le commissaire central, venu tout exprès cette fois, le bedon
tricoloré, essaye vainement d'apaiser la salle.
Les protestataires le conspuent ! Des spectateurs le prennent à partie,
entr'autres un membre de la famille de Cassagnac, sous-officier
d'artillerie. Ils sont appuyés par quelques journalistes.
Que faire ? le vacarme s'accroît ! Je décide à commencer, malgré les
vociférations ; l'audition dure une demi-heure !
Au deuxième jour, je chante le Maître Nageur
[Paroles de
Bedeau, musique
d'Hervé] et je suis applaudi
par tout le monde. J'étais éreinté quand je me suis couché ce soir-là.
Le lendemain, le commissaire central nous fit appeler, M. Lassaigne et
moi. Un entretien des plus sérieux eut lieu dans son cabinet, et vous
devinez que les bruyants Cocardiers en firent le sujet.
On s'était ému en haut lieu. Des instructions sévères étaient arrivées du
Procureur impérial de Paris, que le commissaire avait tenu au courant des
événements tumultueux de ces deux jours. Il fallait mettre un terme à
l'agitation causée par un artiste irrespectueux.
Le moyen s'offrait, radical, c'était de supprimer les Cocardiers
du programme. La cause n'existant plus, l'effet ne se produirait pas.
M. Lassaigne était navré ! C'était la ruine de ses calculs dorés ! Il
protesta, pria, implora ; le commissaire fut inflexible.
J'eus une idée, je n'étais pas fâché de retrouver les beaux jours de
calme et de succès général. Je proposai de commencer, ce soir-là, par une
autre chanson et de me retirer, au deuxième tour, après le Maître
Nageur. Le public réclamait certainement les Cocardiers, je me
ferai tirer l'oreille, faisant mine de refuser ; puis je m'exécuterais,
sans ma tête perturbatrice. J'affirmai que, dans ces conditions,
le tapage n'aurait pas lieu.
Le plan sourit au commissaire qui en référa au préfet et au Procureur
impérial, lesquels approuvèrent. Tout se passa comme je l'avais prévu,
Naturellement, le public, encore plus surexcité par les bruits qui
avaient couru dans la journée, réclama sa chanson. Le régisseur vint
annoncer que je la chanterais, en bis au deuxième tour. Les
spectateurs calmés, attendirent patiemment, ne se doutant pas du
subterfuge projeté.
J'exécutai le Maître Nageur. Un tonnerre d'applaudissements et de
rappels retentit. Je rentrai en scène, je fis les révérences d'usage et…
je sortis de nouveau.
– Les Cocardiers ! hurla la moitié de la salle.
– Non ! Non ! ripostèrent les opposants.
Je reparus, avec l'air très gêné, faisant le geste d'un homme obligé de
refuser, bien malgré lui. Alors le commissaire fit un signe au chef
d'orchestre qui entama la ritournelle tant attendue. J'eus l'air de me
résigner et, dans mon costume de maître nageur, je chantai les
Cocardiers.
Jamais je ne les ai avait mieux interprétés, mais l'effet prodigieux n'y
était plus… la chanson devenait banale…
Certes, le public m'applaudit fort, en se retirant, il maugréait, se
sentant mystifié. Les journaux contèrent la chose, approuvant ou
critiquant, chacun à leur point de vue… et ce fut tout ! Je terminai mon
mois, fiévreusement, mais sans autres incidents.
Dans la rue, j'étais l'objet de manifestations diverses, qui allaient de
l'ovation à l'injure, suivant les opinions des gens rencontrés.
J'acceptais volontiers la première, mais l'autre m'était sensible et je
ne la subissais pas en silence. Oh ! non !… j'étais rageur !… très rageur
!
Un matin que je descendais l'escalier de mon hôtel, un étudiant me croisa
sur le palier et se permit d'émettre une réflexion désobligeante sur mon
compte. Je la relevai vertement. Le colloque dégénéra en dispute, la
dispute en pugilat. L'ayant saisi à bras le corps, je le poussai contre
une cloison qui ne résista pas au choc formidable et nous passâmes à
travers, tous les deux. On accourut au bruit ; on trouva les deux
combattants à l'étage au-dessous, toujours enlacés et continuant de plus
belle à s'écharper. On put nous séparer. J'étais presque indemne, mais
mon adversaire était meurtri des pieds à la tête !
L'aventure fit quelque tapage ; j'y gagnai le respect prudent de mes
ennemis. On ne s'avisa plus de me provoquer.
***
Je revins à Paris.
J'assistai, le soir même de mon arrivée, au grand succès qu'obtenaient
les deux charmeuses,
Judic et
Lafourcade, dans Paola et Pietro, saynète de
Bedeau,
musique de
Paul Henrion.
Au
même Eldorado, j'entends Claudia, une bonne diseuse qui a une
jolie voix à sa disposition. Le théâtre l'accaparera bientôt. Elle
jouera, aux Bouffes, le rôle de Molda, de La Timbale d'Argent
[opéra bouffe en trois actes
de
Léon
Vasseur (livret de Adolphe Jaime et de J. Noriac) créé le 9
avril 1872]

Madame Claudia
À remarquer que quatre des interprètes de ce rôle,
Mme Judic,
Gabrielle Rose, Martha et Claudia, seront sorties de
l'Eldorado.

Judic

Léon Vasseur
Le café-concert est donc bon à préparer des chanteuses d'opérette ?
Alors, messieurs les critiques, soyez moins sévères pour le povre
qui sert de tremplin à ceux et à celles qui ont quelque chose dans le
gosier… et qui a aidé si puissamment à développer ce quelque chose.
Durant les jours passés à Paris, je courus les concerts pour y voir les
artistes dont la réputation était faite et les étudier.
J'applaudis
Charles Constant, un comique naïf, excentrique, très
fin, dont l'entrée en scène provoquait immédiatement le fou rire. Dans
Qui veut voir la lune ? il arrivait avec son télescope qu'il mettait
cinq bonnes minutes à placer convenablement ; pendant ces cinq minutes le
public se tordait littéralement, tellement chacun de ses gestes et ses
jeux de physionomie était d'une drôlerie achevée.

Constant
par Armand
***
Suite au
chapitre
VIII