Voulez-vous, belles lectrices et chers lecteurs, que
nous fassions quelques pas en arrière, à seule fin de vous dire comment
je devins artiste lyrique ?…
Saint-Esprit, commune de Bayonne (Basses-Pyrénées), entendit mes premiers
cris, lesquels furent si vigoureux que la vieille sage-femme béarnaise
résuma son impression favorable par ces mots prononcés dans son patois :
«Il en aura un galoubet, ce petit-là !» La prédiction de la bonne
femme s'est réalisée ; plus tard, un grand critique me surnomma : La
trompette populaire.
J'étais un petit diable, gesticulant sans cesse, toujours prêt à sortir
ses griffes mignonnes contre quiconque ne cédait pas à ses caprices.
J'étais né combatif et j'avais de qui tenir ; bon sang ne mentait pas.
Mon père, ardent carliste, avait guerroyé pendant des années, pour le
Prétendant, contre les troupes de la reine Isabelle II. En 1839, les
partisans, vaincus, furent rejetés en Navarre et mon père vint se fixer à
Saint-Jean de Luz, d'abord, à Bayonne, ensuite. Il mourut dans cette
dernière ville. Ma mère se remaria avec un habitant de Bordeaux qui nous
emmena chez lui. Mon beau-père, brave et digne homme, tout en bonté, tout
en gaîté qui m'aimait et que j'adorais, mourut alors que j'avais neuf
ans. Ma mère se trouva sans ressource. Elle me mit à l'école des Frères.
J'y fus un bon élève, studieux, attentif. On s'aperçut que j'avais de la
voix et que je chantais juste. Le curé de la paroisse me fit venir,
m'entendit et, d'emblée, j'entrai à la maîtrise où je fus classé dans les
premiers dessus.
Mais une cabale s'était ourdie entre les élèves contre celui qu'on
appelait le favori de M. le curé. Le nouveau frère m'avait pris en
grippe. À propos de bottes, j'étais puni, traité durement. Or, la
patience étant la moindre de mes vertus, je me mordais les lèvres
jusqu'au sang pour ne pas répondre comme j'en avais envie.
Un jour, le frère leva la main sur moi. Avec l'agilité d'un singe, ou
plutôt d'un Basque, j'évitai la gifle, et, saisissant un encrier de
plomb, je le lançai au nez du professeur. La riposte était lourde.
Ah ! mes amis, si vous aviez vu sa tête ! Jamais nègre de Congo n'en eût
d'un si beau noir. Scandale ! tumulte indescriptible ! Je suis conspué
par tous les capons d'élèves, appréhendé au corps et finalement expulsé
de l'école. Ma mère, désolée, fit en vain démarches sur démarches pour
qu'on me laissât réintégrer la classe. On fut inflexible. Le curé déclara
qu'un pareil mauvais sujet était indigne de ses bienfaits. J'étais mis en
quarantaine partout, on montrait au doigt le polisson qui avait osé
prendre pour cible une tête de frère, et, par cet horrible attentat,
avait peut-être fait germer des idées révolutionnaires dans tous les
petits cerveaux bordelais.
Ma mère me dénicha une place. Je fus successivement : employé dans
l'agence d'une loterie, puis petit clerc, saute-ruisseau, chez Me Larré,
avoué, où je restai quinze mois. Le soir, je copiais des rôles pour Me
Loste, notaire. Ensuite chez MM. Duclos frères, grands négociants en vins
de Bordeaux. Ces messieurs, qui m'avaient pris en affection, proposèrent
de m'emmener à Buenos-Ayres, où ils avaient un comptoir pour l'écoulement
de leurs produits vinicoles. J'acceptai avec enthousiasme. Voyager !
aller vers l'inconnu, à travers les océans, courir les aventures, c'était
tout ce que mon imagination vagabonde avait tant de fois souhaité. Mais
ma mère refusa de me laisser partir. Elle objecta mon jeune âge, le
danger de la traversée, le mal de mer ; elle s'était forgé une série de
malheurs qui devaient infailliblement m'atteindre si je quittais son
giron. Elle resta inébranlable.
Je serais peut-être devenu un grand commerçant, un explorateur, un
pionnier de la pénétration française au loin, le veto maternel fut
cause que je devins le chanteur populaire. Tout en travaillant, je
n'oubliais pas de cultiver mes dispositions pour le chant. J'étais de
toutes les réunions chorales, de toutes les représentations d'amateurs,
et j'y barytonnais avec succès.
Les applaudissements de ce public intime n'enivraient, mais j'en rêvais
d'autres : ceux du grand public. La vie de bureau me pesait ; mon sang
avait besoin de grand air, mon tempérament, de liberté.
L'occasion désirée se révéla un jour sous la forme d'un chanteur comique,
renommé dans toute la région, un nommé
Lansade. Il me fit causer,
et me proposa de l'accompagner en Bretagne où il allait faire une tournée
avec sa troupe. Et sa troupe se composait de sa femme et de
lui.
Ma volonté triompha de tout, cette fois. Le sort en était jeté ! Ma poche
était vide d'argent, ma tête bourrée d'illusions. Au cours de ma carrière
agitée, la poche s'est remplie bien souvent et les illusions n'ont pas
toutes été déçues. Combien de nous ne peuvent en dire autant ?
***
Avant mon départ, j'eus le plaisir d'entendre
Marie Bosc, de
passage à Bordeaux.
Marie
Bosc, très bonne artiste, aurait pu être un grande artiste ! Ah ! elle
l'avait, la vocation, celle-là, roucoulant, toute petite, du matin au
soir, devant parents et amis émerveillés, qui ne savaient que lui dire :
– Chante-nous encore quelque chose, Marie ?
Et la gosse aussitôt d'ôter sa robe pour paraître, avec sa petite
chemise décolletée, une vraie chanteuse de théâtre.
Au couvent, de neuf à quinze ans ; apprentie pendant quelques mois, chez
une couturière. Elle jette son dé à coudre par dessus son bonnet, assez
souvent de travers, et entre comme coryphée au Théâtre Lyrique, où elle
admire
Mme Carvalho, son adoration !

Madame Carvalho
Elle lâche son directeur, qui l'avait généreusement gratifiée de
soixante francs pour soixante représentations de Noces de
Figaro où elle jouait Fanchette, et entre au café-concert
(Café de France) en 1859. Depuis, elle a chanté au Cheval-Blanc, à
l'Alcazar et à l'Eldorado.
Elle était spirituelle et passait pour une mauvaise coucheuse,
mais tout le monde était d'accord pour reconnaître son talent et lui
trouver la voix souple, étendue, d'une exquise pureté. C'était une
virtuose accomplie, chantant au concert tout le répertoire
d'Opéra-Comique.
***
Et je fis aussi la connaissance de la jolie
Kadoudja, qui était
très fêtée dans ses chansons mauresques et créoles. Ma Guadeloupe
lui valait un gros succès ; dans cette chanson, elle réclamait si
gracieusement et avec des poses si touchantes son champ de bananiers
et sa savane que les amateurs émus lui offraient des soupers à
tire-larigot [en
grande quantité]. Ça paraissait la consoler ; la truffe remplaçait
avantageusement la banane pour dissiper sa nostalgie.

Kadoudja
***
Le jour du départ était arrivé.
Lansade, sa femme et moi, nous
venions de prendre place à bord du bateau à vapeur faisant le trajet de
Bordeaux à Nantes. Le voyage devait durer deux jours.
Je regardais, plus ému que je ne voulais en avoir l'air, les rives basses
du Médoc, qui glissaient, à gauche, et, dans le lointain déjà, les
clochers bordelais émergeant des toits disparus où je laissais tant de
souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse.
Bientôt le phare de Cordouan se dresse en face. Nous voilà en pleine mer
; elle est démontée, j'ai le mal de mer. Ça dure vingt-quatre heures
ainsi. Tout à coup, le mécanicien vient annoncer au capitaine qu'une
avarie s'est déclarée dans la machinerie, et qu'avant peu on ne pourrait
plus marcher. Heureusement l'île d'Oléron se trouve en vue. Le capitaine
peut manœuvrer assez habilement pour y relâcher.
On parlait d'une semaine tout entière à rester là pour les réparations !
Or, notre passage payé, l'impresario-directeur-comique
Lansade,
avait sa caisse à sec et il cherchait toute occasion de la rafraîchir.
Notre homme prit vite son parti. Il s'agissait d'utiliser le temps qu'on
devait passer à Oléron en faisant donner la troupe. Deux heures
après notre amarrage au quai, il entrait en pourparlers avec le plus
important cafetier de la ville, Ah ! il était pratique, le gaillard !
C'était dans la salle, assez grande, du café de la ville d'Oléron. La
scène était figurée par le billard, recouvert de planches, le nivelant.
Le prix des places était fixé uniformément à cinquante centimes. Un
public nombreux, composé d'insulaires avec leurs familles et de matelots
de passage, afflua le soir dans la salle qui fut bientôt bondée.
L'affiche éloquente de
Lansade avait fait son effet. Elle disait
que : «Pour une fois seulement et par faveur exceptionnelle, le fameux
Lansade, premier comique du Sud-ouest, ayant chanté dans plusieurs Cours
étrangères, se ferait entendre ainsi que Paulus, le jeune et déjà célèbre
baryton, que tous les concerts de Bordeaux s'arrachaient à prix d'or».
L'heure solennelle tinta au coucou de la salle du café. Le rideau ne se
leva pas, pour cette bonne raison que ce rideau était absent ; mais
Lansade frappa trois coups, largement espacés sur le plancher, avec
une queue de billard, et annonça que le spectacle commençait.
Il avait déniché dans Oléron un pianiste médiocre et un piano plus
médiocre encore. À eux deux, ils exécutèrent, en guise de morceau
d'ouverture, la Prière d'une Vierge ! Pauvre vierge !
C'était à mon tour. À l'aide d'une chaise, je sautai sur le billard-scène.
Le public devait entendre les battements de mon cœur. Et pourtant, en
dépit de ma frousse, je sentais une douce espérance palpiter en
moi. J'avais la foi qui transporte les montagnes et les artistes.
Je commençai par Rêves dorés, romance sentimentale qui ne faisait
guère augurer le genre que j'adopterais plus tard. Je reconquis mon
aplomb devant le silence religieux de cet humble public, dont les yeux,
bons et naïfs, disaient la sympathique admiration. Je dus déployer à
l'aise les ressources de ma voix et tirer des larmes de l'auditoire
féminin avec :
Adieu ! rêves dorés, doux charme de ma vie !
Je veux vous fuir… Allez ! Ô fantômes trompeurs !
Trois fois, je dus reparaître ; trois fois, le succès grandissant
m'enivra. Les battoirs herculéens des matelots faisaient tressauter les
vitres de la salle. J'avais subi triomphalement le baptême des quinquets
; le roi n'était pas mon cousin.
Lansade, lui, avait son succès,
avec cette bouffonnerie géniale de Durandeau, Le Baptême du P'tit
Ébéniste, que
Berthelier avait créé à Paris. Il fallut chanter le
lendemain dimanche, puis encore le lundi.
À la demande générale,
disait l'affiche, et l'affiche, pour une fois, disait la vérité. Tout le
monde en redemandait.
Lansade, fastueux, me compta trente francs pour ces trois
représentations et me défraya de tout. J'avais, du premier coup, la
gloire et la fortune. Pendant ces trois jours, le bateau s'était réparé
; nous avions épuisé l'enthousiasme des Oléronais. On se rembarqua. En
route pour Nantes ! Mais
Lansade eut des prétentions tellement
exagérées que les amateurs s'éclipsèrent. Les trois jours à d'Oléron
l'avaient grisé. Il attendait le pont d'or que les directeurs empressés
en pouvaient manquer de jeter à nos pieds. Le pont d'or ne vint pas, mais
la dèche accourut. Les économies étaient envolées. Il fallut partir pour
Angers, puisque Nantes était assez aveugle pour ne pas voir le parti
qu'elle pouvait en tirer d'une pareille troupe ! Mais là, pressé
par le besoin,
Lansade dut subir les conditions d'une maison de
troisième ordre. Seulement, au moment de paraître en scène, il s'y
refusa, s'éloigna avec sa femme et tous les deux, dans la nuit même,
quittèrent Angers. Je ne les ai jamais revus.
***
Un beau jour je partis pour Paris. Il fallait se loger et manger ; je
devins l'employé de MM. Grousteau et Thibault, fabricants de
lampes-modérateurs ; le soir je courais les concerts, espérant que l'un
d'eux accueillerait mes offres de service. On me proposa d'aller faire
des cachets dans un établissement de Romainville-les-Lilas. Trois francs
par soirée et nourri ! Il n'y avait pas à hésiter : Je lâchai les
lampes-modérateurs.
En ce temps là (en 1865) à Romainville, il y avait un bois ; aux Lilas,
il y avait encore des lilas. Leur chantre,
Paul de Kock, avait 71
ans et pouvait aller s'y récréer à la vue des dernières grisettes.
Aujourd'hui, bois et lilas ont disparu. Ils ont été remplacés par des
maisons de rapport. C'est moins beau, mais ça rend plus. La poésie est
pour rien et le moellon est hors de prix. En est-on plus heureux ?
M. Franquet, cafetier, transformait son établissement en salle lyrique,
trois fois par semaine, les samedi, dimanche et lundi, et réalisait de
fructueuses recettes. Il m'avait connu dans une de ces goguettes où
j'allais chanter ; mon brio naissant lui avait plu et il s'était dit que
je pourrais jouer le rôle d'une étoile au firmament de son concert. D'où
son offre, acceptée, de trois francs par jour et nourri.
Les trois francs étaient payés régulièrement, la nourriture était
abondante, j'étais satisfait. Au lieu de trois, c'était quatre fois que
je figurais au programme ; je détenais le record de l'endurance, à la
satisfaction du patron et du public. J'eus alors la conviction intime que
j'arriverais, que je m'imposerais, que je serais quelqu'un !
En 1867, je fus engagé au Concert du XIXe siècle, rue du
Château-d'Eau, sous la direction Chéret-Saint-Didier[*], aux appointements
de sept francs par jour, engagement pour la saison.
[*]
Dame Guéron, veuve Didier associée à Jules Chéret, le dessinateur
d'affiche
Quelques années auparavant, sur cette scène, on avait entendu Mme la
Comtesse Lionel de Chabrillan. Sous ce nom – qui était bien le
sien, du fait de son mari défunt – jouait celle qui fut une des gloires
du Jardin Mabille [rue du Beaujolais, 1er], la célèbre
Mogador, qu'a chanté
Nadaud dans ses
Reines de Mabille.
Pomaré, Maria,
Mogador et Clara,
À mes yeux enchantés
Apparaissez, chastes divinités !
Jeune fille, elle s'appelait Céleste Veinard. Le surnom de
Mogador lui
avait été donné, par Brididi, le danseur émule du grand Chicard
[voir à :
French Cancan - Histoire],
un soir qu'on apprit à Mabille le bombardement de la ville marocaine par
l'escadre française (15 août 1844).

Céleste Veinard
dite
Mogador
Il y avait une très bonne troupe ; en tête,
Mme Noble, excellente
élève de
Darcier, diseuse et chanteuse, qui, dans tous les
concerts où elle a passé, s'est fait justement applaudi.
***
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chapitre VII