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Chapitre V
Eugénie Robert – Les goguettes – Les présidentes – Gustave Nadaud Eugène Pottier Amiati – Zulma Bouffar – À l'Eldorado de Lyon – Joseph Kelm – La bague du Tsar – Le truc du bourreau – Un artiste pratique – Pierre Dupont – "Ma vigne".
Entre deux engagements de province, je
m'empressais d'accourir à Paris pour voir, écouter, apprendre tout ce
qui se faisait de nouveau au concert.
En ce moment, au concert des Porcherons [19-21, rue
Cadet, 9e], à Paris, triomphait Eugénie Robert. Une enfant de la balle. À l'âge de
dix ans, aux Folies Dramatiques [1832 boulevard du
Temple puis rue de Bondy / boulevard Saint-Martin], elle jouait
les rôles d'enfants avec une assurance et un goût remarquables.
Un an après, elle était chef de chœurs au Cirque Napoléon [aujourd'hui Cirque d'hiver Bouglione, 110 rue
Amelot, 11e] . A onze !… Elle y resta plusieurs années.
Sa mère, artiste aussi, ayant éprouvé maints déboires dans la
carrière artistique, voulut les éviter à sa fille et, à quatorze ans,
lui apprendre le métier brunisseuse sur porcelaine.
Mais le brunissage ne fit pas son bonheur et, en 1859, elle débutait au
Café du Géant [47 boulevard du Temple, 3e],
chantant la romance. Après une saison au Café Moka [5, rue de la Lune ], elle entrait à
l'Eldorado [4 boulevard de Strasbourg, 10e].
À Bruxelles, dans le répertoire d'Opéra-Comique [5, rue Favart, 2e] et d'Offenbach, elle
fut acclamée. Elle rentra au concert où, jeune, charmante, intelligente,
douée d'une belle voix, et d'un jeu très séduisant de comédienne, elle
se fit adorer de ses nombreux auditeurs.
Et j'allais aussi dans les goguettes.
La goguette [pratique qui consistait à improviser
un texte nouveau, généralement satyrique, sur un air populaire] a
disparu presque tout à fait, et les jeunes ne se figurent pas ce
qu'étaient ces réunions amicales des amateurs de la chanson. Le bon
chansonnier, Eugène Baillet,
en a fait l'historique de façon très compétente. Son livre, un jour
publié, permettra de sauver de l'oubli quelques rimeurs de couplets
satiriques, philosophiques et politiques qui valaient mieux que leur
notoriété éphémère.
Les goguettes se tenaient dans des cabarets,
le plus souvent situés au delà des barrières. Les chansonniers amateurs,
pour la plupart des ouvriers, se faisaient entendre dans leurs
productions et quelques-uns ont laissé des noms aimés de ceux qui
professent le culte du couplet cher à nos grands-papas.
Vous pensez que j'y obtenais beaucoup de succès. Les bravos, les bans,
rythmés avec les soucoupes et les verres, m'étaient prodigués. C'était
tout ce que ça rapportait ; mais ça faisait connaître le nom de Paulus.
J'avais une supériorité sur presque tous les autres goguettiers ;
j'avais déjà chanté en public ; et mon aisance professionnelle me
permettait de produire des effets ignorés des amateurs.
Les goguettes étaient quelquefois présidées par des femmes, épouses des
chansonniers et chansonnières elles-mêmes à l'occasion.
Pierre Dupont avait beaucoup fréquenté les goguettes y chantant toutes ses belles
chansons. Gustave Nadaud aussi, et il a conté cette anecdote.
Un soir, les deux grands chansonniers se
trouvaient dans un petit restaurant, suffisamment borgne, de la rue
Basse-du-Rempart, où l'on se réunissait pour y être à l'aise, à l'abri
des oreilles policières.
C'était en 1848. À tour de rôle on chanta. Un des assistants venait de
dire la sienne. Le souffle ardent qui animait cette chanson et la beauté
des vers surprirent Nadaud qui demanda à Pierre Dupont qui était cet homme.
L'auteur des Sapins répondit :
– Ça ?… c'est Pottier. C'est un qui
nous dégote tous les deux ?
La soirée prit fin ; on se sépara. Pendant
trente-cinq ans, Gustave Nadaud demanda vainement à tous les échos l'auteur de la Propagande des
chansons. C'était le titre de l'œuvre chantée, rue Basse-du-Rempart.
Un hasard, un concours à la Lice chansonnière, lui fit retrouver ce
Pottier, vieux, courbé, misérable.
Nadaud demanda au bonhomme ce qu'il pouvait faire pour lui. Pottier n'avait
qu'un désir, c'était de voir ses chansons imprimées. Nadaud fit les frais d'impression du volume.
Et voilà comment Eugène Pottier, le révolutionnaire, le membre de la
Commune, dut au réactionnaire Gustave Nadaud de voir ses œuvres sauvées de l'oubli.
Et on sait qu'Eugène Pottier est l'auteur de l'Internationale !
Voilà un bel exemple de confraternité littéraire.
***
À l'Eldorado [4
boulevard de Strasbourg, 10e], un début sensationnel :
Une belle jeune fille, à la voix superbe, grave, troublante, vient
d'y chanter, en jupon court, des chansons paysannes.
Elle a nom : Amiati !
Plus tard, en 1871, nous la retrouverons,
chantant les deuils de la Patrie, électrisant la salle par sa beauté et
son talent.
Pas loin de moi, dans une loge, une jeune femme
l'applaudissait à en faire craquer ses gants. Je demandai à un de mes
amis qui la saluait quel était son nom.
– Vous ne la connaissez pas ? C'est Zulma Bouffar ; elle a été des nôtres. Toute jeunette elle a chanté au Pavillon
des Ambassadeurs [avenue Gabriel, 8e], puis le père
Bouffar, homme pratique, l'emmena courir les cafés-chantants
d'Outre-Rhin où elle récolta succès et thalers [unité monétaire des pays germaniques du
XVIe au XIXe siècle]. Offenbach l'entendit à Cologne, et
la fit engager aux Bouffes, du passage Choiseul, où elle est devenue
vedette. Elle a plu au public parisien, attiré par son chien, sa
crânerie et aussi par ce nom bizarre qui faisait écrire à Paul de
Saint-Victor [*] : "Zulma !… Bouffar… quel bizarre assemblage !… On dirait
d'une plume d'oiseau de Paradis sur un bonnet de coton".
[*] Paul [Bins] [comte] de Saint-Victor.
Écrivain né et mort à Paris (1827-1881), critique dramatique au Pays (1851), à la Presse (1855), à Liberté (1866) et au Moniteur Universel en 1869. -À la fin du Second Empire, en 1870, il
fut inspecteur-général des Beaux-Arts.
***
J'étais engagé pour un mois au concert de
l'Eldorado, à Lyon.
J'y trouvai Joseph Kelm,
en représentations. L'extraordinaire comique était au bout de sa
carrière, mais en avait-il eu des succès !
Né à Rouen, en 1802, il s'appelait de son
vrai nom Joseph Cahen. Le secrétaire de son premier directeur avait entendu Kelm,
au lieu de Cahen, et avait ainsi inscrit son nom sur l'engagement. Kelm trouva la modification à son gré et l'adopta pour toujours. C'est comme
premier ténor qu'il courut la France et l'étranger, chantant Lucie de
Lammermoor et tout le répertoire d'opéra. Il lâcha le théâtre et on peut dire qu'il
fut un des créateurs du café-concert. Aux Folies-Mayer (Mayer était son
beau-frère), il jouait des pièces bouffes, avec Hervé,
leur auteur.
Comme il était défendu, au concert, de jouer des pièces à plus
de deux personnages et qu'il s'en trouvait comportant trois rôles, nos
compères tournèrent la difficulté ; un mannequin figurait le troisième
acteur et Kelm,
qui avait un joli talent de ventriloque, parlait pour lui.
En
Russie, le tsar Nicolas 1er, ravi de l'avoir entendu, le fit venir et
lui demanda quel cadeau pouvait lui être agréable.
– Sire ! – répondit le roublard qui
fixait la main impériale où scintillait, un joli diamant – si je
possédais une bague de votre Majesté, je la porterais,
reconnaissant, toute ma vie.
L'autocrate sourit : il avait suivi le
regard de Kelm.
Retirant la bague de son doigt, il la lui donna.
Plus tard, dans
un moment de dèche, Kelm porta la souvenir impérial chez cette bonne tante, qui compte tant de
neveux. On lui prêta cinq mille francs dessus. Le cadeau était joli !
Il était d'une force herculéenne. Avec ça, maître d'escrime, de boxe, de
canne, et fumiste comme Romieu et Sapeck [*] réunis.
[*] François Auguste de Romieu (1800-1855), sous-préfet à Quimperlé en
1831, célèbre pour ses facéties rapportées par Alexandre Dumas dans
ses Mémoires, et Eugène Bataille dit Sapeck, peintre, auteur de "La
Mona Lisa fumant une pipe."
Quand il voyageait en chemin de fer il
s'arrangeait pour avoir, la nuit, une banquette à sa disposition.
S'abouchant avec un autre voyageur qui se prêtait volontiers à la
combinaison puisqu'elle lui profitait, il bavardait au départ, si haut
et si bien, que tout le monde était persuadé que c'étaient le bourreau
de Paris et son aide qui s'en allait opérer en province.
On les
laissait seuls. Quand, aux stations, on demandait au chef de train un
compartiment peu garni, celui-ci répondait :
– Il y en a bien un qui n'a que deux
occupants, mais c'est le bourreau et son aide. On n'insistait
pas.
En avait-il eu du succès avec toutes ces
drôleries qu'il interprétait si originalement : La belle Polonaise, Le sire de Framboisy, Le pied qui remue, Madame de Carabas, Le docteur
Izambart (chanson qu'il avait entendue en Allemagne et traduite).
Quand je le connus à Lyon, encore très amusant (il avait soixante-six
ans) son pouvoir sur le public était toujours très grand.
Il
chantait alors avec un succès fou Ma charmante Rosalie.
Il avait une façon de rouler les r en chantant, et prononçait :
Madame de Carrrrrrabas
Rrrrrrrraccomodez-lui ses bas !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
ou : Ma charrrrrrrmante Rrrrrrosalie !
L'effet était irrésistible ; on l'acclamait.
Il sortait à tout propos sa langue hors de la bouche, comme à bout
d'haleine ; le public ne résistait pas à ce gros effet et étouffait de
rire. Des coulisses, nous lui faisions le même succès.
L'artiste était doublé d'un commerçant de premier ordre. Il joignait
l'utile à l'agréable. Entre deux représentations, il était
commis-voyageur et plaçait du phénol. Il en avait toujours une centaine
de flacons dans sa valise et faisait l'article aux camarades et
spectateurs, avec un luxe d'éloges, sur la valeur de son produit, qui
forçait l'acheteur hésitant.
Il m'avait pris en amitié, me racontait ses triomphes d'antan et les
traditions qu'il avait trouvées. Je l'écoutais avidement et j'ai mis
plus d'une fois lesdites traditions à profit.
Son voisinage me nuisit un peu ; mes débuts furent modestes ; cependant
ma voix fut remarquée dans cette salle immense.
Un mois se passa ainsi sans grand éclat pour mon nom.
On ne me connaissait pas, les journaux du Midi, qui auraient pu parler de
moi, n'arrivaient pas à Lyon ; Joseph Kelm m'impressionnait à l'instar de Perrin naguère ; et j'avais peur de ce public lyonnais qu'on m'avait dépeint
comme difficile à l'excès.
J'eus le bonheur, pendant mes derniers jours à Lyon, d'y
rencontrer Pierre Dupont.
Il était vieilli, usé, presque sordide, courant les cabarets, la
guitare au bras, prodiguant les filles de son génie pour quelques sous,
vite échangés contre des petits verres de tord-boyaux.
Un ami m'avait présenté à lui, dans la rue. J'offris d'aller achever la
connaissance chez un cafetier voisin ; il accepta avec empressement.
On causa chansons. Il me chanta la Vache blanche, le Tonneau et Ma Vigne, qui a tant été acclamée partout, qu'elle a sa place ici.
Tout en faisant se succéder les tournées, on bavardait beaucoup. Je lui
disais mon trac inimaginable.
– Bah ! s'écria-t-il, vous n'en
aurez jamais un, égalant celui que je possédais à votre âge et que
j'ai gardé pendant si longtemps. Il était invraisemblable et m'a
valu, pour beaucoup, de n'avoir pas doublé la cigale d'une fourmi.
–Vraiment ?
– En voulez-vous un exemple ? continuant-il en
riant. – Écoutez celui-là. À mes débuts j'étais lié d'amitié avec
Gounod. Un jour que je lui témoignais le désir d'avoir un article de Sainte-Beuve, le célèbre critique, il me dit :
" – Va la trouver, il te recevra à
merveille.
" – Je n'oserai jamais lui parler.
" – Eh bien, ne parle
pas, chante lui quelque chose, il sera emballé et tu obtiendras ton
article.
Pour me donner du courage, j'emmène avec moi Gustave
Mathieu, le chansonnier. Nous arrivons rue du
Montparnasse, où habitait le critique. Devant la maison le trac me
prend et je dis à Mathieu :
" – C'est inutile, je ne suis pas
en voix.
" – Essaie toujours, me répondit-il
"Alors, dans la rue,
je lance le premier couplet des "Bœufs". La voix était bonne ; j'allais pénétrer dans la
maison, quand une fenêtre s'ouvre, une femme paraît et me jette deux
sous.
– Merci, madame, balbutiai-je, en me
sauvant à toutes jambes, suivi de Mathieu qui me criai en riant :
– Il fallait au moins ramasser les deux sous.
Pauvre Pierre Dupont.
Un an après, en 1870, il mourait, toujours aussi gueux.
***
Marseille avait quelque peu assombri mes
espérances ; Lyon avait achevé la besogne. J'étais fatigué, moralement
surtout.
J'avais une envie folle de voir ma mère, Quand on a eu
quelques peine, en pense toujours à sa mère.
J'allai me reposer
auprès d'elle à Bordeaux, pendant près de trois mois. Ce qu'elle fut
heureuse ! Me reposer… autant que le vif argent qui coulait dans mes
veines le permit.
Sur ces entrefaites, M. Lassaigne, le directeur
du Jardin Oriental de Toulouse vint à Bordeaux pour compléter sa troupe
d'été et me dit :
– Vous savez que nous comptons
absolument sur vous !… et, plus que jamais, vous ferez partie de la
famille. Ma femme et Rosa vous confectionneront de ces petits plats
dont vous étiez si friand.
– Je ne vous ai pas dit qu'en
outre de sympathiques papa et maman Lassaigne, il y avait une belle
jeune fille, l'aînée des enfants, Mlle Rosa. Et je me suis senti si
bien de la famille que, plus tard, Mlle Rosa devint… Mme Paulus.
Ils retournèrent à Toulouse et moi je
restai encore quelque temps à Bordeaux, apprenant les nouvelles chansons
qu'on m'envoyait de Paris et dont j'essayais l'effet sur les camarades.
***
Suite : chapitre VI