Entre deux engagements de province, je
m'empressais d'accourir à Paris pour voir, écouter, apprendre tout ce qui
se faisait de nouveau au concert.
En ce moment, au concert des Porcherons [19-21,
rue Cadet, 9e], à Paris, triomphait
Eugénie
Robert. Une enfant de la balle. À l'âge de dix ans, aux Folies
Dramatiques [1832 boulevard du Temple puis
rue de Bondy / boulevard Saint-Martin], elle jouait les rôles d'enfants avec une assurance et un
goût remarquables.
Un an après, elle était chef de chœurs au Cirque Napoléon
[aujourd'hui Cirque d'hiver Bouglione, 110 rue Amelot, 11e]
. A onze !…
Elle y resta plusieurs années.
Sa mère, artiste aussi, ayant éprouvé maints déboires dans la carrière
artistique, voulut les éviter à sa fille et, à quatorze ans, lui
apprendre le métier brunisseuse sur porcelaine.
Mais le brunissage ne fit pas son bonheur et, en 1859, elle débutait au
Café du Géant [47
boulevard du Temple, 3e], chantant la romance. Après une saison au Café Moka
[5, rue de la
Lune ], elle
entrait à l'Eldorado [4
boulevard de Strasbourg, 10e]. À Bruxelles, dans le répertoire d'Opéra-Comique
[5, rue Favart, 2e] et
d'Offenbach, elle fut acclamée. Elle rentra au concert où, jeune,
charmante, intelligente, douée d'une belle voix, et d'un jeu très
séduisant de comédienne, elle se fit adorer de ses nombreux auditeurs.
Et j'allais aussi dans les goguettes.
La goguette [pratique
qui consistait à improviser un texte nouveau, généralement satyrique, sur
un air populaire] a disparu presque tout à fait, et les jeunes ne se figurent
pas ce qu'étaient ces réunions amicales des amateurs de la chanson. Le
bon chansonnier,
Eugène Baillet, en a fait l'historique de façon très
compétente. Son livre, un jour publié, permettra de sauver de l'oubli
quelques rimeurs de couplets satiriques, philosophiques et politiques qui
valaient mieux que leur notoriété éphémère.

Eugène Baillet
Les goguettes se tenaient dans des cabarets, le plus souvent situés au
delà des barrières. Les chansonniers amateurs, pour la plupart des
ouvriers, se faisaient entendre dans leurs productions et quelques-uns
ont laissé des noms aimés de ceux qui professent le culte du couplet cher
à nos grands-papas.
Vous pensez que j'y obtenais beaucoup de succès. Les bravos, les bans,
rythmés avec les soucoupes et les verres, m'étaient prodigués. C'était
tout ce que ça rapportait ; mais ça faisait connaître le nom de Paulus.
J'avais une supériorité sur presque tous les autres goguettiers ; j'avais
déjà chanté en public ; et mon aisance professionnelle me permettait de
produire des effets ignorés des amateurs.
Les goguettes étaient quelquefois présidées par des femmes, épouses des
chansonniers et chansonnières elles-mêmes à l'occasion.
Pierre Dupont avait beaucoup fréquenté les goguettes y chantant toutes
ses belles chansons.
Gustave Nadaud aussi, et il a conté cette anecdote.

Pierre Dupont
Gustave Nadaud
Un soir, les deux grands chansonniers se trouvaient dans un petit
restaurant, suffisamment borgne, de la rue Basse-du-Rempart, où l'on se
réunissait pour y être à l'aise, à l'abri des oreilles policières.
C'était en 1848. À tour de rôle on chanta. Un des assistants venait de
dire la sienne. Le souffle ardent qui animait cette chanson et la beauté
des vers surprirent
Nadaud qui demanda à
Pierre Dupont qui était cet
homme.
L'auteur des Sapins répondit :
– Ça ?… c'est Pottier. C'est un qui nous dégote tous les deux ?
La soirée prit fin ; on se sépara. Pendant trente-cinq ans,
Gustave
Nadaud demanda vainement à tous les échos l'auteur de la Propagande des
chansons. C'était le titre de l'œuvre chantée, rue Basse-du-Rempart. Un
hasard, un concours à la Lice chansonnière, lui fit retrouver ce Pottier,
vieux, courbé, misérable.
Nadaud demanda au bonhomme ce qu'il pouvait faire pour lui. Pottier
n'avait qu'un désir, c'était de voir ses chansons imprimées.
Nadaud fit
les frais d'impression du volume.
Et voilà comment Eugène Pottier, le révolutionnaire, le membre de la
Commune, dut au réactionnaire
Gustave Nadaud de voir ses œuvres sauvées
de l'oubli.
Et on sait qu'Eugène Pottier est l'auteur de
l'Internationale !
Voilà un bel exemple de confraternité littéraire.
***
À l'Eldorado [4 boulevard de
Strasbourg, 10e], un début sensationnel :
Une belle jeune fille, à la voix superbe, grave, troublante, vient d'y
chanter, en jupon court, des chansons paysannes.
Elle a nom :
Amiati !

Amiati
Plus tard, en 1871, nous la retrouverons, chantant les deuils de la
Patrie, électrisant la salle par sa beauté et son talent.
Pas loin de moi, dans une loge, une jeune femme l'applaudissait à en
faire craquer ses gants. Je demandai à un de mes amis qui la saluait quel
était son nom.
– Vous ne la connaissez pas ? C'est
Zulma Bouffar ; elle a été des
nôtres. Toute jeunette elle a chanté au Pavillon des Ambassadeurs
[avenue
Gabriel, 8e], puis
le père Bouffar, homme pratique, l'emmena courir les cafés-chantants d'Outre-Rhin
où elle récolta succès et thalers
[unité
monétaire des pays germaniques du XVIe au XIXe siècle]. Offenbach l'entendit à Cologne, et la
fit engager aux Bouffes, du passage Choiseul, où elle est devenue
vedette. Elle a plu au public parisien, attiré par son chien, sa crânerie
et aussi par ce nom bizarre qui faisait écrire à Paul de Saint-Victor[*]
: «Zulma
!… Bouffar… quel bizarre assemblage !… On dirait d'une plume d'oiseau de
Paradis sur un bonnet de coton».

Zulma Bouffar
[*]
Paul [Bins] [comte] de Saint-Victor.
Écrivain né et mort à Paris (1827-1881), critique dramatique au Pays
(1851), à la Presse (1855), à Liberté (1866) et au
Moniteur Universel en 1869. -À la fin du Second Empire, en 1870, il
fut inspecteur-général des Beaux-Arts.
***
J'étais engagé pour un mois au concert
de l'Eldorado, à Lyon.
J'y trouvai
Joseph Kelm, en représentations. L'extraordinaire comique
était au bout de sa carrière, mais en avait-il eu des succès !

Joseph Kelm
Né à Rouen, en 1802, il s'appelait de son vrai nom
Joseph Cahen. Le
secrétaire de son premier directeur avait entendu
Kelm, au lieu de Cahen,
et avait ainsi inscrit son nom sur l'engagement.
Kelm trouva la
modification à son gré et l'adopta pour toujours. C'est comme premier
ténor qu'il courut la France et l'étranger, chantant Lucie de Lammermoor
et tout le répertoire d'opéra. Il lâcha le théâtre et on peut dire qu'il
fut un des créateurs du café-concert. Aux Folies-Mayer (Mayer était son
beau-frère), il jouait des pièces bouffes, avec
Hervé, leur auteur.
Comme il était défendu, au concert, de jouer des pièces à plus de deux
personnages et qu'il s'en trouvait comportant trois rôles, nos compères
tournèrent la difficulté ; un mannequin figurait le troisième acteur et
Kelm, qui avait un joli talent de ventriloque, parlait pour lui.
En Russie, le tsar Nicolas 1ier, ravi de l'avoir entendu, le fit venir et
lui demanda quel cadeau pouvait lui être agréable.
– Sire ! – répondit le roublard qui fixait la main impériale où
scintillait, un joli diamant – si je possédais une bague de votre
Majesté, je la porterais, reconnaissant, toute ma vie.
L'autocrate sourit : il avait suivi le regard de
Kelm. Retirant la bague
de son doigt, il la lui donna.
Plus tard, dans un moment de dèche,
Kelm porta la souvenir impérial chez
cette bonne tante, qui compte tant de neveux. On lui prêta cinq mille
francs dessus. Le cadeau était joli !
Il était d'une force herculéenne. Avec ça, maître d'escrime, de boxe, de
canne, et fumiste comme Romieu et Sapeck [*] réunis.
[*] François
Auguste de Romieu (1800-1855), sous-préfet à Quimperlé en 1831, célèbre
pour ses facéties rapportées par Alexandre Dumas dans ses Mémoires, et
Eugène Bataille dit Sapeck, peintre, auteur de «La Mona Lisa fumant une
pipe.»
Quand il voyageait en chemin de fer il s'arrangeait pour avoir, la nuit,
une banquette à sa disposition.
S'abouchant avec un autre voyageur qui se prêtait volontiers à la
combinaison puisqu'elle lui profitait, il bavardait au départ, si haut et
si bien, que tout le monde était persuadé que c'étaient le bourreau de
Paris et son aide qui s'en allait opérer en province.
On les laissait seuls. Quand, aux stations, on demandait au chef de train
un compartiment peu garni, celui-ci répondait :
– Il y en a bien un qui n'a que deux occupants, mais c'est le bourreau et
son aide. On n'insistait pas.
En avait-il eu du succès avec toutes ces drôleries qu'il interprétait si
originalement : La belle Polonaise, Le sire de Framboisy, Le pied qui
remue, Madame de Carabas, Le docteur Izambart (chanson qu'il avait
entendue en Allemagne et traduite).
Quand je le connus à Lyon, encore très amusant (il avait soixante-six
ans) son pouvoir sur le public était toujours très grand.
Il chantait alors avec un succès fou
Ma charmante Rosalie.
Il avait une façon de rouler les r en chantant, et prononçait :
Madame de Carrrrrrabas
Rrrrrrrraccomodez-lui ses bas !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
ou : Ma charrrrrrrmante Rrrrrrosalie !
L'effet était irrésistible ; on l'acclamait.
Il sortait à tout propos sa langue hors de la bouche, comme à bout
d'haleine ; le public ne résistait pas à ce gros effet et étouffait de
rire. Des coulisses, nous lui faisions le même succès.
L'artiste était doublé d'un commerçant de premier ordre. Il joignait
l'utile à l'agréable. Entre deux représentations, il était
commis-voyageur et plaçait du phénol. Il en avait toujours une centaine
de flacons dans sa valise et faisait l'article aux camarades et
spectateurs, avec un luxe d'éloges, sur la valeur de son produit, qui
forçait l'acheteur hésitant.
Il m'avait pris en amitié, me racontait ses triomphes d'antan et les
traditions qu'il avait trouvées. Je l'écoutais avidement et j'ai mis plus
d'une fois lesdites traditions à profit.
Son voisinage me nuisit un peu ; mes débuts furent modestes ; cependant
ma voix fut remarquée dans cette salle immense.
Un mois se passa ainsi sans grand éclat pour mon nom.
On ne me connaissait pas, les journaux du Midi, qui auraient pu parler de
moi, n'arrivaient pas à Lyon ;
Joseph Kelm m'impressionnait à l'instar de
Perrin naguère ; et j'avais peur de ce public lyonnais qu'on m'avait
dépeint comme difficile à l'excès.
J'eus le bonheur, pendant mes derniers jours à Lyon, d'y rencontrer
Pierre Dupont.
Il était vieilli, usé, presque sordide, courant les cabarets, la guitare
au bras, prodiguant les filles de son génie pour quelques sous, vite
échangés contre des petits verres de tord-boyaux.
Un ami m'avait présenté à lui, dans la rue. J'offris d'aller achever la
connaissance chez un cafetier voisin ; il accepta avec empressement.
On causa chansons. Il me chanta la Vache blanche, le Tonneau et Ma Vigne,
qui a tant été acclamée partout, qu'elle a sa place ici.
Tout en faisant se succéder les tournées, on bavardait beaucoup. Je lui
disais mon trac inimaginable.
– Bah ! s'écria-t-il, vous n'en aurez jamais un, égalant celui que je
possédais à votre âge et que j'ai gardé pendant si longtemps. Il était
invraisemblable et m'a valu, pour beaucoup, de n'avoir pas doublé la
cigale d'une fourmi.
–Vraiment ?
– En voulez-vous un exemple ? continuant-il en riant. – Écoutez celui-là.
À mes débuts j'étais lié d'amitié avec Gounod. Un jour que je lui
témoignais le désir d'avoir un article de Sainte-Beuve, le célèbre
critique, il me dit :
« – Va la trouver, il te recevra à merveille.
« – Je n'oserai jamais lui parler.
« – Eh bien, ne parle pas, chante lui quelque chose, il sera emballé et
tu obtiendras ton article.
«Pour me donner du courage, j'emmène avec moi
Gustave Mathieu, le
chansonnier. Nous arrivons rue du Montparnasse, où habitait le critique.
Devant la maison le trac me prend et je dis à Mathieu :
« – C'est inutile, je ne suis pas en voix.
« – Essaie toujours, me répondit-il
«Alors, dans la rue, je lance le premier couplet des
Bœufs. La voix était
bonne ; j'allais pénétrer dans la maison, quand une fenêtre s'ouvre, une
femme paraît et me jette deux sous.
– Merci, madame, balbutiai-je, en me sauvant à toutes jambes, suivi de
Mathieu qui me criai en riant :
– Il fallait au moins ramasser les deux sous.
Pauvre
Pierre Dupont. Un an après, en 1870, il mourait, toujours aussi
gueux.

Gustave Mathieu
***
Marseille avait quelque peu assombri
mes espérances ; Lyon avait achevé la besogne. J'étais fatigué,
moralement surtout.
J'avais une envie folle de voir ma mère, Quand on a eu quelques peine, en
pense toujours à sa mère.
J'allai me reposer auprès d'elle à Bordeaux, pendant près de trois mois.
Ce qu'elle fut heureuse ! Me reposer… autant que le vif argent qui
coulait dans mes veines le permit.
Sur ces entrefaites, M. Lassaigne, le directeur du Jardin Oriental de
Toulouse vint à Bordeaux pour compléter sa troupe d'été et me dit :
– Vous savez que nous comptons absolument sur vous !… et, plus que
jamais, vous ferez partie de la famille. Ma femme et Rosa vous
confectionneront de ces petits plats dont vous étiez si friand.
– Je ne vous ai pas dit qu'en outre de sympathiques papa et maman
Lassaigne, il y avait une belle jeune fille, l'aînée des enfants,
Mlle
Rosa. Et je me suis senti si bien de la famille que, plus tard, Mlle Rosa
devint… Mme Paulus.
Ils retournèrent à Toulouse et moi je restai encore quelque temps à
Bordeaux, apprenant les nouvelles chansons qu'on m'envoyait de Paris et
dont j'essayais l'effet sur les camarades.
***
Suite :
chapitre VI