C'était Mme Lassaigne qui, venue exprès
à Paris pour composer sa troupe, m'avait fait de propositions. Son mari
[un ex-prestidigitateur]
avait fondé le Jardin Oriental, établissement d'été, à Toulouse.
Cette bonne dame, charmante et sympathique, n'avait pas eu de peine à me
décider ; elle m'offrait six cents francs par mois pour la saison d'été
et deux cents francs d'avances. Le double de ce que je gagnais à cet
Eldorado où l'on me jugeait insuffisant ! C'était déjà le commencement de
la revanche pour mon amour-propre froissé.
J'appris en hâte des chansons de
Perrin, le
Maître nageur et le Père
nourricier ; je voulais vaincre avec les armes qui m'avaient vaincu.
J'avais étudié la manière de Perrin, objet de mon admiration perpétuelle.
Mon grand désir était de l'égaler. Je partis pour Toulouse où j'arrivai
quelques jours avant mes débuts, afin d'être très reposé et déjà
familiarisé avec le milieu dans lequel j'allais me produire.
M. Lassaigne, qui inaugurait le Jardin Oriental, était un homme fort
avisé, ne se hasardant à jouer la partie qu'après avoir mis tous les
atouts dans son jeu.
Il avait déjà engagé, pour me succéder, une artiste qui obtenait un grand
succès à Paris,
Marguerite Baudin. Ceux qui l'ont connue me sauront gré
de consacrer quelques lignes à cette belle brune au talent si énergique,
si convaincu, si gracieusement excentrique.
Née à Saintes, en 1843, elle était venue à Marseille, dans une belle
situation de fortune. Atteinte par la guigne, ruinée, elle ne voulut
demander qu'à l'art les ressources pour vivre. Elle frappa à la porte de
l'Alcazar de Marseille et
Villebichot, qui était chef d'orchestre, lui en
facilita l'entrée. Grand succès !
Elle alla ensuite au Casino de Lyon, puis à Paris, successivement à
l'Eldorado [4
boulevard de Strasbourg, 10e], au Casino du Palais-Royal
[rue de Rivoli], à l'Horloge
[Champs-Élysées, 8e] et aux Ambassadeurs
[avenue
Gabriel, 8e] où, en cette année 1868, elle était classée première étoile.
Elle détaillait merveilleusement les paysanneries, et d'ailleurs
excellait dans tous les genres.

Marguerite Baudin
Pour moi, M. Lassaigne avait fait une grande réclame. La presse était
acquise à sa publicité et annonçait des débuts sensationnels.
Je
plus tout de suite à mon directeur qui jugeait déjà avoir fait une
bonne affaire en m'engageant. Il ne se trompait pas. Il était plein
d'idées originales. Il m'engagea fortement à apprendre les Pompiers de
Nanterre [voir à
Bach], la célèbre chanson de Burani, Philibert et Antonin Louis que
Perrin avait lancée et qui se chantait déjà partout, mais qu'on pourrait
présenter d'une façon particulière et nouvelle au public Toulousain.
Il m'expliqua son plan ; j'acceptai. Mes débuts furent éclatants.
Dans la première partie du concert, je chantai le Maître nageur, en
costume, culotte et chemise de couleur, chapeau canotier, et sans
modifier en rien la musique écrite pour la belle voix de
Perrin. Ce
dernier était inconnu à Toulouse ; je devins une révélation !
À mon deuxième tour, je donnai
Buvons sec et le Père nourricier. Sans me
valoir le succès de la première chanson, cela fut encore très goûté du
public emballé. Pendant tout un mois, je laissai le même programme. Les
braves Lassaigne, qui avaient une ribambelle d'enfants, me choyaient, me
dorlotaient affectueusement ; je faisais partie de la famille. Je leur
rendais bien leur affection, travaillant avec ardeur, apprenant de
nouvelles chansons et piochant ces fameux Pompiers de Nanterre, qui
virent le jour au Jardin Oriental, présentés de la manière suivante,
d'après ce livret improvisé :
C'était la fête à Nanterre. J'étais le capitaine des pompiers ; je les
passais en revue, les faisant manœuvrer ; je les interrogeais, les
haranguais et je chantais les couplets. Tous les artistes reprenaient en
chœur le refrain et ça se terminait par un quadrille monstre, chahuté à
l'instar des Clodoches qui avaient alors un succès fou dans toute la
France.
Les Clodoches, c'étaient quatre jeunes gens de Paris, grands amateurs et
pratiquants de danse excentrique, qui avaient imaginé un nouveau
quadrille, lequel avait fait fureur aux bals de l'Opéra, puis aux
Variétés dans l'œil crevé. De simples amateurs, dansant à Mabille, au
Prado, au Casino Cadet, chez Markowski et partout, ils étaient devenus
des professionnels. Deux d'entre-eux étaient costumés en femmes la Comète
et la Normande, car pour ne pas troubler l'harmonie de leur entreprise,
ils s'étaient passés de la collaboration de grandes cancaneuses du jour,
la célèbre
Rigolboche,
Alice la Provençale, Finette, Rasalba-Cancan [on écrit également : Rosalba-Cancan], Nini
belles-dents, etc.

Marguerite Badel dite
Rigolboche
 |
 |
 |
 |
| Clodoche |
La
Comète |
Flageolet |
La Normande |
|
Les
Clodoches |
Je les avais vus opérer aux Ambassadeurs [avenue Gabriel, 8e]
et à l'Eldorado [4 boulevard de Strasbourg, 10e] et je pouvais
donner quelques indications sur leur manière de gigoter.
Pour jouer mon rôle, je m'étais collé un gros oreiller figurant le ventre
du capitaine des pompiers. Ce que j'avais chaud ! C'était horrible à
supporter ; mais le public ne pouvait s'en apercevoir, tant mon ardeur
effaçait toute trace de malaise sur mon visage. Je me démenais comme un
diable, dans cette chanson-scène, et c'est de ce jour que je pris
l'habitude de corser les ritournelles d'un petit pas de danse expressive.
Cette innovation me valut plus tard d'être appelé gambillard [De «gambille»,
mot picard signifiant «jambe» ou : danseur] par
Francisque Sarcey.
La presse toulousaine déclara que j'avais été renversant ! crevant !
épastrouillant ! et la location fit merveille. Un troisième mois, à salle
bondée, acheva de combler de joie et d'argent les bons Lassaigne. J'étais
encore plus satisfait qu'eux. J'avais commencé ma réputation `on parlait
de moi dans les journaux de la région et les offres d'engagements
pleuvaient de tous les côtés. Je n'avais que l'embarras du choix.
Avant de partir, j'eus le plaisir d'applaudir une artiste, de passage,
qui, à cette époque, complétait avec
Suzanne Lagier et
Thérésa le trio de
grandes comiques du café-concert.
C'était
Augustine Kaiser, qui, dès l'âge de six-sept ans, faisait
retentir sa superbe voix de contralto à Pézenas, Avignon, Montpellier,
Marseille, acclamée partout.
Sa diction était nette et pure, son geste sobre et exact.
Les genres dramatique et humoristique lui convenaient également.
À Saint-Étienne, à Lyon, même succès et, en 1867,
M. Lorge l'engageait à
l'Eldorado, où elle était sacrée étoile par le public.

Augustine Kaiser
***
De tous les engagements qui m'étaient
offerts j'acceptai celui pour Marseille.
Au milieu des embrassades de la famille
Lassaigne, je promis de revenir
l'année suivante, aux mêmes conditions. Et je les quittai fort ému ; ils
m'avaient conquis le cœur.
Je devenais le pensionnaire de l'Alcazar de Marseille, qui faisait sa
réouverture sous la direction de Comy.
Le public marseillais, mis au courant, par les journaux, de mes succès à
Toulouse, se méfiait. Les publics du Midi se méfient toujours !
Il avait une idole pour le moment. C'était le célèbre
Arnaud
[Joseph], un enfant
de la Cannebière, que j'avais entendu à Paris, au concert du Géant
[47 boulevard
du Temple, 3e], où je
l'avais trouvé superbe. Il composait la plupart de ses chansons ; il a
fait près de neuf cents créations au cours de sa carrière lyrique. Il
chantait en ce moment-là une chanson de soldat, dont il exagérait encore
le langage traditionnel et qui avait un succès fou. C'était l'Apollon du sesque de rebut !

Joseph Arnaud
Il fallait avoir de l'audace pour jouer à l'étoile, â côté de ce
gaillard-là ! Ses admirateurs – et c'était tout le monde – s'exclamaient
moqueurs, quand on annonça ma venue :
– Pauluss !… quès aco !… digo-li vingué !
Émotionné par la présence d'Arnaud, je n'en menais pas large quand je fus
convoqué pour la répétition.
Je m'y rendis à l'heure exacte, mais en entrant, ma stupéfaction fut
grande… la salle était remplie de spectateurs.
On m'avait bien prévenu que les clients abonnés avaient le droit
d'assister aux répétitions, mais deux mille personnes ! c'était plus
qu'exagéré. Il n'était pas possible que tous ces gens fussent abonnés.
J'eus envie de protester. Je me contins. Je ne voulais pas me rendre
hostile ce public, composée en grande partie de gens des quais,
débardeurs, matelots et autres qui ont la prétention de mâter les plus
malins.
Mon tour de répéter est venu. Le public se fait plus attentif.
L'orchestre attaque ; je le suis à voix contenue.
On crie : «Plus haut !». Je n'y prends pas garde, et, sur le même ton,
j'ébauche la deuxième chanson. «Plus haut !» vocifère-t-on de partout. Je
commence à m'émouvoir ; mais je ne hausse pas la voix.
Alors, les hurlements, les sifflets volent par la salle… je ne m'entends
plus chanter… je m'affole.
L'administration intervient et m'invite à répéter à pleine voix… je
proteste, je refuse. On me somme d'obéir dans l'intérêt de l'ordre, que
les auditeurs, debout, menaçant, troublent de plus en plus. Une lueur de
sagesse passe en mon cerveau ; je fais violence à ma nature et, rentrant
en scène j'entonne à pleine voix : «Buvons sec !»
Alors, j'entends des exclamations, des oh ! des ah ! qui n'ont plus rien
d'agressif, au contraire. Je lance mon refrain avec une vigueur telle que
ce public, qui allait m'écharper, deux minutes auparavant, se met à
m'applaudir à outrance, et hurle, non plus des injures mais des bis
étourdissants, des bis marseillais, quoi !
Mais l'effet que m'avait produit cette répétition, ne devait plus
s'effacer en moi. Malgré les bravos flatteurs que je récoltais chaque
soir, je parvins à résilier à l'amiable au bout de quinze jours.
Je suis souvent retourné à Marseille et à des conditions superbes ; mais
j'ai toujours exigé des contrats spéciaux, qui me dispensaient de
paraître à ces répétitions publiques et scandaleuses de la journée.
Je me devais au public honnête et intelligent du soir et non à cette
bande de nervis qui, pour leurs quelques sous, exigent la croix et la
bannière des artistes-hommes et terrorisent les femmes. Hélas ! que j'en
ai vu pleurer de ces pauvres petites, rentrant dans les coulisses, après
avoir subi les sarcasmes de ces gens-là. Partout où il m'a été possible,
j'ai protesté contre cette coutume chère aux mercantis-directeurs.
Est-il admissible qu'on soit obligé de faire entendre au public des
chansons non encore sues, en tâtonnant, se reprenant, recommençant et
souvent accompagnées par un orchestre malhabile, ou qui ne sait pas non
plus, car il déchiffre et répète aussi pour apprendre ? Dans ces
conditions, les meilleurs sont quelconques, les médiocres sont
archi-mauvais.
***
Pendant que je m'insurgeais contre la
coutume marseillaise des répétitions devant le public, on triomphait à
l'Eldorado, à Paris.
Le 1ier septembre de cette année 1868, une artiste y recevait une ovation
enthousiaste. Il est vrai qu'elle s'appelait
Judic !

Anna Judic
Elle avait tout pour elle : talent, jeunesse, charme, beauté. Des yeux à
damner tous les saints, y compris le récalcitrant Saint-Antoine.
Elle avait dix-neuf ans.
Élevée dans les coulisses – c'était la petite nièce de Montigny, le
directeur du Gymnase – elle avait été la coqueluche des comédiens,
choyée, gâtée, dorlotée par eux ; aussi à l'âge de six ans elle disait
déjà :
– Je veux jouer la comédie, aussi, na !
On eut beau faire, la vocation l'emporta. À quinze ans, elle entrait au
Conservatoire. L'année suivante, elle débutait au Gymnase, en qualité
d'ingénue, – naturellement – la perle des ingénues, vous pensez.
Mais l'art lyrique l'attirait ; elle avait une si jolie voix ! Et
l'Eldorado l'engagea. Ce fut une révélation ! Quelle délicatesse ! Quelle
suave diction ! C'était l'incarnation de la grâce ingénue… et maligne. Un
Greuze qu'aurait peint Raphaël.
Était-elle admirable dans la Première feuille,
Pas ça, Rentrons bras d'sus, bras d'sous et Comme ça pousse, cousin. – Cette dernière
chansonnette assez osée mais qu'elle détaillait avec la candeur d'une
vierge qui en sait long.
***
Un gracieuse émule de
Suzanne Lagier
qui avait débuté en 1866, à l'Eldorado, vient d'en quitter.
C'est Eugénie Barba (depuis Mme
Jules Perrin), chanteuse de genre,
du gazon d'opérette, fort goûtée du public. Une Parisienne pur sang, vive,
enjouée, à la gracieuse et intelligente mimique.
Avant, elle avait passé par le Casino du Palais-Royal, le café Moka et
les Ambassadeurs, puis s'était fait applaudir à Lyon, à deux reprises, et
pendant cinq mois à Saint-Pétersbourg. À l'Eldorado, elle créa une foule
de gentilles choses, toujours avec un succès très mérité.
***
Suite au
Chapitre
V