Le café-concert d'autrefois a été une
pépinière de grands artistes.
Au café des Ambassadeurs [avenue
Gabriel, 8e], puis au café du Géant, sur le boulevard du
Temple [numéro 47], avait chanté
Marie Sax, qui dut changer de nom à la requête de
M.
Sax, dont les instruments en cuivre ont trompété la célébrité dans le
monde entier, – et reprendre celui de sa très honorable famille, Sasse ;
et c'est sous ce vrai nom qu'elle créa L'Africaine, à l'Opéra.

Marie Sasse
Au même café du Géant, débutèrent
Mlle Cico, qui devint
primadonna de l'Opéra-Comique,
et Florence-Louise Chervin qui, sous le nom d'Agar, eut une belle
carrière artistique que l'on sait et fut pensionnaire de la
Comédie-Française. Au café Tertulia [7 rue Rochecouart, 9e] chantait Mlle Macé, plus tard la
joyeuse
Macé-Montrouge, et
Paul Legrand y mimait des scènes de Débureau,
pendant qu'au Beuglant [Quartier
Latin],
Berthelier se faisait déjà applaudir par la
jeunesse des Écoles.
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Florence-Louise
Chervin dite Agar |
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| Paul Legrand |
Berthelier |
Madame
Macé-Montrouge |
Sans compter bien d'autres excellents artistes, passés au théâtre, et que
nous retrouvons au cours de nos souvenirs.
Mais si le café-concert a été le berceau d'artistes de valeur, parfois,
hélas ! il est devenu leur refuge. Qui ne se rappelle
Renard,
le ténor de l'Opéra. À la suite d'une cruelle maladie, il dut abandonner
le grand Art et vint frapper à la porte de l'Eldorado
[4, boulevard de
Strasbourg, 10e] qui s'ouvrit à deux battants
pour lui le 30 septembre 1864.
Quelle carrière triomphale il avait parcourue !
Né à Lille, en 1825, d'une famille d'ouvriers, il était, à quatorze ans,
apprenti fondeur à Paris ; à seize ans, il passait au rang d'ouvrier et
charmait les camarades par sa voix délicieuse. En 1848, tous les ateliers
étant fermés, il parcourait la province, guitare en main, chantant ses
chansons, récoltant force gros sous. Choriste à l'Opéra, il prit des
leçons de Révial, puis, un coup de tête lui ayant fait perdre sa place,
il s'en fut dans les grandes villes chanter l'opéra. À Lyon, M. Halanzier
[Olivier],
le paya jusqu'à trois mille francs par mois ! Alors, l'Opéra de Paris se
souvint de son ancien choriste. Il y débutait bientôt dans la Juive et on
le rappelait plusieurs fois avec enthousiasme.
À la suite d'une cruelle maladie, il dut renoncer au grand Art et chanter
au café-concert. Il était resté pauvre, ayant toujours eu la main grande
ouverte et le cœur sensible aux peines des amis.
Bon musicien, il fit la musique de vingt petits chefs-d'œuvre,
entr'autres du
Temps des Cerises, resté si populaire.

***
M. Lorge, le directeur de l'Eldorado, eut un jour une idée géniale. Il
engagea
Mlle Cornélie, la tragédienne de la Comédie-Française. Rien que
ça ! La tragédie allait s'attabler avec la chanson !

Mlle Cornélie
Que résulterait-il de cette rencontre ? Comment le public du café-concert
accueillerait-il le répertoire de Corneille et de Racine ? Tous les
journaux d'alors se posaient ces points d'interrogation palpitants !
L'épreuve fut concluante : ce fut un triomphe !
On applaudit le Père nourricier que chantait
Perrin, mains on acclama le
Songe d'Athalie que disait
Cornélie. L'alexandrin fraternisait avec la
chope : Racine pouvait réussir là où réussissait
Hervé.

Jules Perrin
M. Lorge engagea la tragédienne à raison de 40,000 francs pour un an, et
ce succès eut un immense résultat pour le café-concert.
Cornélie paraissait en scène, vêtue d'une robe de soirée, noire ; tout
costume était proscrit dans les établissements qui n'avaient pas rang de
théâtre. (Le règlement intérieur de l'Eldorado défendait aux artistes le
plus petit accessoire – ne fut-ce qu'une canne ou un faux-col excentrique
– sous peine d'une amende de 20 à 50 francs).
Tous les journaux protestèrent et réclamèrent en faveur des
cafés-chantants qui venaient de se réhabiliter à leurs yeux.
Pensez donc ! Camille en robe de soirée, clamant des Imprécations, et
Horace lui donnant la réplique en habit noir !
La campagne, bien menée, aboutit. Le 31 mars 1867, M. Camille Doucet,
directeur des théâtres, autorisa les cafés-concerts à s'offrir des
costumes, des travestissements ; à jouer des pièces, à se payer des
intermèdes de danse et d'acrobatie.
Jules Perrin et
Chrétienno (voir à
Amiati) n'avaient pas attendu la décision officielle
pour jouer, en costumes grecs fantaisistes, le Retour d'Ulysse, pièce
bouffe d'Hervé où ils déchaînèrent une tempête de rires et de bravos.

Camille Doucet
(1812-1895)
J'arrive à mes débuts à cet Eldorado
[4, boulevard de
Strasbourg, 10e], tant rêvé. Ils eurent lieu le
samedi 1er avril 1868.
La conscience que j'avais de la haute valeur des artistes de la maison
compta pour beaucoup dans la frousse qui me valut mon insuccès.
Il y avait
Perrin pour qui je professais une admiration sans bornes. Son
entrain invraisemblable, sa belle voix de basse chantante électrisaient
la salle. Quand la planchette annonçait le nom de
Perrin, le public
entrait ne joyeux délire.
Né à Lyon, fils d'un professeur de musique, à dix-sept ans il chante les
chansons de
Pierre Dupont, aux Bouffes-Lyonnais.
À vingt ans, changeant de troupe, il entre au 1ier régiment de chasseurs
à cheval, à Mostaganem, en Algérie. Là, il est admis dans la musique et
joue à la comédie où son brio étourdissant (déjà !) lui vaut l'admiration
de tous.
Il rentre en France, court les cafés-concerts, du Sud au Nord, applaudi
partout et si bien prôné par les journaux que
M. Lorge l'entend, lui tend
les bras et qu'il entre à l'Eldorado où il restera la bagatelle de…
vingt-cinq années [vingt-huit].
Entre temps, il villégiature l'été aux Ambassadeurs
[avenue Gabriel, 8e], en province et en
Russie.
Il a créé un nombre prodigieux de chanson, il a été le compère parfait de
toutes les Revues, et, bon musicien, a composé une grande partie des
œuvres qu'il lançait. Le choix des deux chansons, que j'avais à mettre au
programme, m'angoissait. Enfin, dans le tas, je choisis On n'en fait
plus, et une autre : Buvons secs. Cette bonne chanson était, pour les
paroles de
Paul Avenel ; pour la musique, de
Paul Henrion, et l'édition
portait : crée par Pauly [Pauley ?] à l'Alcazar d'hiver et par Paulus à l'Eldorado.
Ce quatuor «de Paulus» devait lui porter bonheur ; elle est toujours restée
au répertoire des concerts et de toutes les sociétés chantantes. Je
commençais par cette chanson.
En ce temps-là les artistes ne chantaient pas comme ceux d'aujourd'hui,
trois, quatre, cinq chansons ou fragments de chansons de suite ; ils n'en
chantaient qu'une et bissaient avec le dernier couplet. Ce système
exigeait de bonnes œuvres, un excellent couplet de la fin et beaucoup de
talent chez les interprètes.
Je m'étais costumé en vigneron vendangeur. Quel trac ! bon Dieu ! mes
jambes se dérobaient sous moi, j'avais le gosier en feu et les lèvres
desséchées. Et ce trac venait surtout du voisinage des gloires consacrées
que je sentais là, dans la coulisse ou sur la porte de leur loge,
écoutant le malheureux débutant qui affrontait le terrible combat à tant
d'artistes avaient succombé !
Et je me rappelais la blague qu'on faisait naguère aux débutants à
l'Eldorado [4, boulevard de Strasbourg, 10e] et que m'avait contée
Perrin.
Généralement, l'aspirant-pensionnaire devait chanter dans les trois
parties du programme. Quand sa première chanson avait été accueillie avec
tiédeur par le public, le malheureux trouvait en rentrant dans la loge et
dessiné à la craie, sur la porte, le tableau suivant : un homme en habit
noir (et lui ressemblant aussi exactement que possible) marchait la tête
penchée, tristement.
Devant lui, à quelques pas, une tombe s'ouvrait béante.
À la seconde partie, si l'insuccès s'accentuait, le dessin s'était
modifié. Le Monsieur en habit noir s'était tellement approché de la tombe
ouverte que son pied la surplombait.
À la troisième partie, la veste étant complète, l'homme avait disparu, la
tombe était comblée et une petite croix était plantée sur la terre
fraîchement remuée.
C'était Luce [*], excellent artiste de la maison et assez bon dessinateur
qui, le plus souvent se chargeait de tracer ces trois actes lugubres sur
la porte de la loge des artistes mâles de l'Eldorado.
[*] Interprète ?
- À ne pas confondre évidemment avec Maximilien Luce, le peintre
dessinateur et lithographe (1858-1941) qui n'avait que dix ans à cette
époque.
Donc, mon trac était à son comble quand l'orchestre attaqua. – À vous ! –
cria le régisseur en me poussant, car je restais en place affolé par
l'imminence du danger. J'avais le pressentiment que ça n'irait pas tout
seul. Par un violent effort d'énergie, je me précipitai sur la scène,
refoulant ma peur pour un instant. Ma voix sortit claire et forte.
J'entamai : Buvons secs !
Le public me gratifia de quelques applaudissements.
À la dernière partie, c'était le tour de On ne fait plus, chanson qui ne
valait pas l'autre, à beaucoup près. Je comptais sur une note finale,
stridente, qui avait produit de l'effet aux répétitions ; mais, en ce
moment, mon imagination craintive crut voir les grands camarades souriant
d'un air goguenard dans les coulisses et la fameuse note partit sans
éclat de ma gorge étranglée par l'émotion.
Je fus médiocre, très médiocre. Navré, désespéré, je rentrai dans la loge
commune ; car les hommes, étoiles et autres, n'avaient qu'une unique loge
à leur disposition.
À la fin de la soirée, le secrétaire général,
M. Renard, me consola,
m'encouragea et finit par m'embrasser, en m'assurant que ça marcherait
mieux le lendemain dimanche. Hélas ! ça marcha de même. Ce n'était pas
une veste, mais c'était encore moins un succès. Le terrible trac devait
me paralyser pendant presque tout un mois.
Huit jours avant l'expiration de ce mois, M. Renard me fit appeler. Ah !
ce n'était plus pour m'embrasser cette fois. Il me dit, de la part du
Directeur, qu'en vertu d'une clause restrictive de notre contrat, le dit
contrat était rompu. J'étais résilié. Je voulus protester, discuter la
légalité de cet article ; peine inutile ; la fameuse clause était
inattaquable et
M. Lorge inflexible.
M. Renard, homme fort aimable, qui devint plus tard directeur de
l'Eldorado, touché de mon chagrin, me prit affectueusement sous le bras
et me dit :
- Vous êtes très doué ; votre voix est belle, vous avez un
tempérament qui promet, mais vous êtes encore jeune, inexpérimenté, allez
faire quelques tournées en province, vous y acquerrez l'expérience qui
vous manque, et quand vous reviendrez, la maison vous sera rouverte, je
vous le promets.
Voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la décision irrévocable de
M. Lorge, je dus céder, mais je demandai qu'on mit sur le traité la cause de
la rupture. M. Renard y écrivit : Résilié pour insuffisance.
J'avais encore huit jours à chanter à l'Eldorado, et alors, il se
produisit un phénomène : Ma résiliation en poche, je n'eus plus le trac.
La crainte du terrible
Perrin et des autres s'évanouit. Les mêmes
chansons que j'avais chantées piteusement, je les lançais hardiment avec
une sûreté de voix, une crânerie de gestes, qui me valurent des
applaudissements nourris cette fois, du public surpris et content.
C'était une transformation radicale. Je n'aurais eu qu'à dire un mot à
M. Lorge étonné et je serais resté dans la maison. Ce mot, je ne l'aurais
pas prononcé pour tout l'or du monde.
J'avais été humilié par la Direction, raillé tout bas par les camarades ;
il fallait une autre revanche à mon amour-propre.
Pendant cette dernière semaine, les directeurs de province ou leurs
agents – qui fréquentaient assidûment l'Eldorado en quête d'artistes de
valeur – me remarquèrent, et les propositions affluèrent. J'acceptai
l'une d'elles pour Toulouse.
En m'éloignant de l'Eldorado, je ne gémis pas comme je ne sais plus quel
personnage célèbre partant en exil [Scipion
l'Africain] : «Ingrate patrie, tu n'auras pas mes
os !» mais je m'écriai :
– O Eldorado ! tu verras, et dans peu de temps,
que j'étais digne de toi.
Il fallait fait des prodiges pour réaliser ma promesse… je les fis.
***
Pendant ma dernière soirée à
l'Eldorado, j'avais applaudi de bon cœur des étoiles de la maison, une
compatriote de Bordeaux,
Marie Lafourcade, qui avait débuté comme
choriste aux Bouffes, à l'âge de quinze ans. En 1867,
M. Lorge l'engagea ; d'emblée elle passa au rang d'étoile. Cet été, elle alla chanter son
joyeux répertoire sur les bords de la Néva
[Russie]. L'étranger la réclamait et ça
lui valut une aventure plutôt désagréable. Un individu, se disant
directeur du premier établissement lyrique de Vienne (Autriche) vint lui
faire des offres splendides,
Lafourcade accepte, part et arrive… dans un
bouge infect ayant pour clientèle la basse pègre et les demoiselles
faciles qui venaient se délasser, là, de leurs promenades
professionnelles le long des quais du beau Danube bleu. Elle veut
résilier tout de suite ; le tenancier la retient de force et ce n'est que
grâce au consul de France qu'elle parvient à sortir de ses griffes. Elle
jura, honteuse et confuse, qu'on ne l'y reprendrait plus à s'engager sans
de sérieux renseignements préalables. Bonne chanteuse, bonne comédienne,
elle avait une voix étendue, bien timbrée, qui prenait le public. Avec çà
le geste juste, crâne, gavroche, naturel. Elle a créé nombre de succès, entr'autres : la Rigolade, Faut avaler ça ! Le Pifferaro du Boulevard,
son triomphe !

Marie Lafourcade
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Chapitre IV