C’était le 14 juillet 1886. Il avait fait un temps
superbe toute la journée et, dès huit heures du soir, la foule
envahissait les cafés-concerts des Champs-Élysées.
À l'Alcazar d'été
[9, avenue Gabriel], où je chantais alors, il n'y avait plus un
coin de libre ; les allées étaient obstruées par les clients en quête de
sièges introuvables.
Les garçons, bousculés, empêchés de servir, s'efforçaient de protéger
leurs plateaux de chocs fatals qui opéraient des mélanges déplorables
entre les bières, les mazagrans
[café froid ou chaud servi dans un verre profond]
et les cerises à l'eau-de-vie.
L'orchestre venait de jouer le quadrille d'ouverture. Le rideau se
levait.
La scène était vide, car la Corbeille n'existait plus
depuis trois ou quatre ans ; et j'avais été l'une des causes de cette
suppression, applaudie par tout le monde, à l'exception de quelques
vieux messieurs, à la lorgnette libertine.
Quelques mots sur cette fameuse Corbeille, pour l'instruction des jeunes
gens qui ne l'ont pas connue.
Au commencement de cette institution, sur la scène, rangées en
demi-cercle, au fond et sur les côtés, six ou huit dames étaient
assises, le sourire aux lèvres, le corsage généreusement échancré et,
visiblement, le cœur sur la main.
C'étaient les poseuses. Elles ne chantaient pas ; leur bouche restait
close ; seuls, les yeux répondaient éloquemment aux propos sans-gêne que
les spectateurs leur adressaient.
Ça ne manquait pas de troubler l'audition des artistes qui opéraient
dans ce milieu et, maints scandales ayant surgi, on supprima les
poseuses. Elles furent remplacées par des artistes débutantes. Chacune,
à son tour, se détachait du demi-cercle et débitait sa chansonnette.
Quand toutes avaient fini, elles disparaissaient par le fond et alors
commençait le défilé des artistes classés.
Plusieurs artistes de mérite ont débuté dans la Corbeille. C'est tout à
leur éloge d'avoir gravi les degrés de l'échelle très roide qui mène aux
étoiles.
[Degas a peint cette Corbeille
dans les deux toiles qu'il a faites de
Victorine Demay.]
On y vit
Armandine.
Sous ce pseudonyme se cachait une charmante artiste qui, depuis, au
théâtre, obtint tant de légitimes succès et dont la verve s'est fait
applaudir partout ; puis L... [Lise
Fleuron ?], la belle
et plantureuse commère de tant de revues ; et d'autres encore qui, sans
arriver à l'étoilât, sont devenues de gentils petits astres visibles à
l'œil nu.
La vraie troupe était alors composée, côté des hommes, de :
Réval
[Jules],
Clovis,
Maurel
[Louis],
Garnier
[Léon],
d'Assy [Pascal ?],
Trewey
[un jongleur ?] et votre serviteur. Côté
des dames notoires, il y avait :
Duparc
[Florence], alors dans tout l'éclat de son
talent, fine diseuse qui tirait un excellent parti de son répertoire un
peu mièvre.
Puis,
Dufresny,
Dufay
[Marguerite],
Madeleine
Dowe, Bassy
[Mathilde ?], Paule Cortès [?],
Hélène Faure
[?]... la petite
Fréder.

 |
 |
 |
|
Madame Dufresny |
Marguerite Dufay
(lithogravure de Louis Anquetin)
c. 1890 |
"La
petite" Fréder |
Il y avait aussi la regrettée
Demay,
l'excellente Demay, celle qui cassait des noisettes en s'asseyant dessus
! Sa chanson le disait et sa vigoureuse structure semblait affirmer
qu'elle en était bien capable.

Victorine Demay
Elle a fait les délices d'hommes réputés graves, entre
autres de Renan [*], qui prisait
fort la joyeuse artiste trop tôt enlevée à notre amitié admirative.
[*]
Ernest Renan (1823-1892). Écrivain et historien qui, se
détournant de la vie ecclésiastique, consacra sa vie à l'étude des
langues sémitiques et à l'histoire des religions dont «La vie de
Jésus» eut un grand retentissement.
Au cours de ces Mémoires, j'aurai souvent l'occasion de
reparler de tous ces camarades, avec les éloges auxquels ils ont droit.
Ce soir-là, dans la salle comme dans les loges d'artistes, on ne causait
que de l'évènement du jour : de la revue de Longchamp où la population
parisienne avait acclamé le général Boulanger [*].
[*]
Général et homme politique français (1837-1891) mis à la retraite
(1888) et élu triomphalement dans plusieurs départements mais qui
refusa le coup d'état qui aurait pu lui donner tous les pouvoirs
(1889) et qui se suicida sur la tombe de sa maîtresse à Ixelles, en
Belgique.

Georges Boulanger
(1837-1891)
Je n'ai jamais fait de politique, mais j'ai toujours
guetté l'actualité. Quand elle passait à ma portée, je la saisissais aux
cheveux et je la forçais à me servir.
Quelques temps auparavant
j'avais entendu et remarqué dans un ballet de
Désormes,
joué aux Folies-Bergère
[32, rue Richer, 9e], une marche dont le
rythme entraînant m'avait empoigné.
Je priai Désormes de distraire cette marche de son
ballet, d'y faire quelques modifications et adjonctions que j'indiquai
et de confier le soin de composer les paroles à
Delormel et
Garnier.
Il fit ce que je lui demandais, avec son talent habituel,
et j'eus :
En revenant de la
Revue.
J'avais déjà chanté cette
chanson avec beaucoup de succès, mais je voulais décupler le succès en
profitant de ce 14 juillet pour réaliser mon désir. Deux vers,
substitués aux anciens, dans un des couplets, amenèrent ce résultat.
En entrant en scène, je tremblais comme s'il s'agissait de mon début.
Comment allait-on prendre la chose ? Le public accueillerait-il le
changement avec des bravos ou avec des sifflets ? Serais-je couvert de
fleurs... ou de soucoupes ?
Cruelle énigme qui baignait mon front
de sueur froide !
Enfin ! Après deux premières chansons, applaudi et rappelé par toute
la salle, je chantai :
En revenant de la
Revue.
Ce furent des acclamations
enthousiastes !
Je connus la grande ivresse ! Tous les spectateurs, debout, battaient
des mains ! Je dus bisser, trisser... Je ne pouvais plus quitter la
scène.
Pendant quinze ans, à Paris, en province, à l'étranger, on me
demanda :
En revenant de la
Revue.
À une soirée chez le ministre
Granet [*], je la chantai devant le
général Boulanger [voir ci-dessus], qui, naturellement,
m'applaudit avec chaleur et vint me serrer la main en me disant :
−
Tous mes compliments, mon cher Paulus ! Et à l'année prochaine.
L'année suivante, le vent avait changé... le ministre
aussi.
C'était la première fois que je voyais le
général Boulanger. Ce fut la dernière.
[*] Granet :
ministre de la poste et des télégraphes sous le gouvernement de
Louis Charles de Freycinet du 7 janvier au 3 décembre 1886.
J'aurais pu profiter de l'occasion et retirer quelque
bénéfice du formidable apport que j'avais fait à sa popularité... Je
n'eus même pas l'idée.
***
De toutes les félicitations que je reçus au lendemain de
la triomphale soirée où je chantai
En revenant de la
Revue, celles qui me furent le plus sensibles me
virent d'Hervé.
Le grand compositeur avait été chef d'orchestre à l'Eldorado, dans le
temps, et n'avait cédé son bâton à
Charles Malo,
que quelques jours avant les débuts − hélas ! trop sensationnels − que
j'y fis et que je vous narrerai bientôt.
L'illustre auteur du Petit Faust, de Chilpéric,
de l'Œil crevé, de tant d'œuvres populaires, ne dédaignait pas
composer des chansons pour le café-concert.
Il fut le père de l'opérette que, suivant l'expression de
Pierre Véron [*], il mit au monde dans
ces Folies-Nouvelles qui, depuis, ont si souvent langui sous le nom de
théâtre Déjazet, mais il continua de trousser des couplets avec une
verve qu'aucun n'égala.
[*] Pierre Véron.
Littérateur et journaliste né et mort à Paris (1833-1900), rédacteur
en chef du «Charivari» à partir de 1865.
Donc, me rencontrant, il me félicita, et me rappelant mes
débuts piteux de 1868, il ajouta :
−
Vous avez acquis tout ce qui vous manquait alors et vos succès ne
s'arrêteront pas là, j'en ai la conviction. Vous avez une jolie
voix, une bonne diction, et vous êtes travailleur. Avec des atouts
pareils dans son jeu, on gagne la partie quand on le veut.

Hervé
par Armand
***
À quelques temps de là, un bon confrère, me montrant sa
poitrine enrubannée d'un quelconque nicham [nom
d'une médaille d'origine tunisienne (Ordre du Nicham Iftikar) utilisé
ici par dérision] et des palmes académiques, me disait, d'un ton
goguenard :
−
Vous n'avez même pas ça !
Je lui répondis :
−
C'est que, moi, je peux m'en passer.
En revenant de la Revue
ayant failli renverser l'ordre des choses établies, des personnes ont
cru qu'elle pouvait recommencer.
Il y quelques années, un
monsieur vint me voir et me tint ce langage :
− Mieux que tout autre vous connaissez le pouvoir de la
chanson. En glissant le nom d'un général dans un couplet, vous avez
presque fait un dictateur. Pourquoi n'essaierait-on pas de
renouveler cet effet ?
− Comprends pas !
− Votre fortune est assurée, si vous
acceptez. Il s'agit tout bonnement de faire adapter d'autres paroles
à cette musique endiablée ; je vous donnerai le nom du prétendant à
rendre populaire.
Je me dressai césarien, tragique et lui criai :
−
Môssieu !... on m'attend pour déjeuner et la restauration de mon
individu est plus importante pour moi que celle de tous les
prétendants du monde.
Et je montrai la porte à ce raccommodeur de trône qui
s'en fut tout penaud.
***
C'est en me remémorant les souvenirs de ce 14 juillet que
l'idée me vint de rassembler mes mémoires, d'y faire figurer les
artistes de valeur que j'ai côtoyés, de reproduire les chansons à succès
du Concert, avec le portrait de leurs auteurs et de leurs interprètes.
Je parlai de ce projet à mon ami,
Octave Pradels,
qui fut un des chansonniers de la belle époque de l'Eldorado
[4 boulevard de Strasbourg, 10e], et qui est très documenté sur
le café-concert. Il accepta de me prêter son concours et nous nous mîmes
à l'œuvre.
Le public sera heureux, je le crois, de retrouver ici
tous ceux qu'il a applaudis autrefois. C'est un peu de sa propre
jeunesse qui lui sourira.

Octave Pradels
***
Suite au
Chapitre
II