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2008-03-28

Paulus - Mémoires

Chapitre I

Notes :

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Chapitres :

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Paulus en 1890


Le 14 juillet 1886. – L’Alcazar d’Été. – La Corbeille. – Demay. – Duparc. – Dufresny. – La petite Fréder. – En revenant de la Revue. – Hervé

C’était le 14 juillet 1886. Il avait fait un temps superbe toute la journée et, dès huit heures du soir, la foule envahissait les cafés-concerts des Champs-Élysées.

À l'Alcazar d'été [9, avenue Gabriel], où je chantais alors, il n'y avait plus un coin de libre ; les allées étaient obstruées par les clients en quête de sièges introuvables.

Les garçons, bousculés, empêchés de servir, s'efforçaient de protéger leurs plateaux de chocs fatals qui opéraient des mélanges déplorables entre les bières, les mazagrans [café froid ou chaud servi dans un verre profond] et les cerises à l'eau-de-vie.

L'orchestre venait de jouer le quadrille d'ouverture. Le rideau se levait.

La scène était vide, car la Corbeille n'existait plus depuis trois ou quatre ans ; et j'avais été l'une des causes de cette suppression, applaudie par tout le monde, à l'exception de quelques vieux messieurs, à la lorgnette libertine.

Quelques mots sur cette fameuse Corbeille, pour l'instruction des jeunes gens qui ne l'ont pas connue.

Au commencement de cette institution, sur la scène, rangées en demi-cercle, au fond et sur les côtés, six ou huit dames étaient assises, le sourire aux lèvres, le corsage généreusement échancré et, visiblement, le cœur sur la main.

C'étaient les poseuses. Elles ne chantaient pas ; leur bouche restait close ; seuls, les yeux répondaient éloquemment aux propos sans-gêne que les spectateurs leur adressaient.

Ça ne manquait pas de troubler l'audition des artistes qui opéraient dans ce milieu et, maints scandales ayant surgi, on supprima les poseuses. Elles furent remplacées par des artistes débutantes. Chacune, à son tour, se détachait du demi-cercle et débitait sa chansonnette. Quand toutes avaient fini, elles disparaissaient par le fond et alors commençait le défilé des artistes classés.

Plusieurs artistes de mérite ont débuté dans la Corbeille. C'est tout à leur éloge d'avoir gravi les degrés de l'échelle très roide qui mène aux étoiles.

[Degas a peint cette Corbeille dans les deux toiles qu'il a faites de Victorine Demay.]

On y vit Armandine. Sous ce pseudonyme se cachait une charmante artiste qui, depuis, au théâtre, obtint tant de légitimes succès et dont la verve s'est fait applaudir partout ; puis L... [Lise Fleuron ?], la belle et plantureuse commère de tant de revues ; et d'autres encore qui, sans arriver à l'étoilât, sont devenues de gentils petits astres visibles à l'œil nu.

La vraie troupe était alors composée, côté des hommes, de : Réval [Jules], Clovis, Maurel [Louis], Garnier [Léon], d'Assy [Pascal ?], Trewey [un jongleur ?] et votre serviteur. Côté des dames notoires, il y avait : Duparc [Florence], alors dans tout l'éclat de son talent, fine diseuse qui tirait un excellent parti de son répertoire un peu mièvre.

Puis, Dufresny,  Dufay [Marguerite],  Madeleine Dowe,  Bassy [Mathilde ?],  Paule Cortès [?],  Hélène Faure [?]... la petite Fréder.

 

Madame Dufresny

 Marguerite Dufay

(lithogravure de Louis Anquetin)
c. 1890

"La petite" Fréder


Il y avait aussi la regrettée Demay, l'excellente Demay, celle qui cassait des noisettes en s'asseyant dessus ! Sa chanson le disait et sa vigoureuse structure semblait affirmer qu'elle en était bien capable.

Victorine Demay

Elle a fait les délices d'hommes réputés graves, entre autres de Renan [*], qui prisait fort la joyeuse artiste trop tôt enlevée à notre amitié admirative.


[*] Ernest Renan (1823-1892). Écrivain et historien qui, se détournant de la vie ecclésiastique, consacra sa vie à l'étude des langues sémitiques et à l'histoire des religions dont «La vie de Jésus» eut un grand retentissement.


Au cours de ces Mémoires, j'aurai souvent l'occasion de reparler de tous ces camarades, avec les éloges auxquels ils ont droit.

Ce soir-là, dans la salle comme dans les loges d'artistes, on ne causait que de l'évènement du jour : de la revue de Longchamp où la population parisienne avait acclamé le général Boulanger [*].


[*] Général et homme politique français (1837-1891) mis à la retraite (1888) et élu triomphalement dans plusieurs départements mais qui refusa le coup d'état qui aurait pu lui donner tous les pouvoirs (1889) et qui se suicida sur la tombe de sa maîtresse à Ixelles, en Belgique.

Georges Boulanger
(1837-1891)


Je n'ai jamais fait de politique, mais j'ai toujours guetté l'actualité. Quand elle passait à ma portée, je la saisissais aux cheveux et je la forçais à me servir.

Quelques temps auparavant j'avais entendu et remarqué dans un ballet de Désormes, joué aux Folies-Bergère [32, rue Richer, 9e], une marche dont le rythme entraînant m'avait empoigné.

Je priai Désormes de distraire cette marche de son ballet, d'y faire quelques modifications et adjonctions que j'indiquai et de confier le soin de composer les paroles à Delormel et Garnier.

Il fit ce que je lui demandais, avec son talent habituel, et j'eus : En revenant de la Revue.

J'avais déjà chanté cette chanson avec beaucoup de succès, mais je voulais décupler le succès en profitant de ce 14 juillet pour réaliser mon désir. Deux vers, substitués aux anciens, dans un des couplets, amenèrent ce résultat.

En entrant en scène, je tremblais comme s'il s'agissait de mon début. Comment allait-on prendre la chose ? Le public accueillerait-il le changement avec des bravos ou avec des sifflets ? Serais-je couvert de fleurs... ou de soucoupes ?

Cruelle énigme qui baignait mon front de sueur froide !

Enfin ! Après deux premières chansons, applaudi et rappelé par toute la salle, je chantai : En revenant de la Revue.

Ce furent des acclamations enthousiastes !

Je connus la grande ivresse ! Tous les spectateurs, debout, battaient des mains ! Je dus bisser, trisser... Je ne pouvais plus quitter la scène.

Pendant quinze ans, à Paris, en province, à l'étranger, on me demanda : En revenant de la Revue.

À une soirée chez le ministre Granet [*], je la chantai devant le général Boulanger [voir ci-dessus], qui, naturellement, m'applaudit avec chaleur et vint me serrer la main en me disant :

Tous mes compliments, mon cher Paulus ! Et à l'année prochaine.

L'année suivante, le vent avait changé... le ministre aussi.

C'était la première fois que je voyais le général Boulanger. Ce fut la dernière.


[*] Granet : ministre de la poste et des télégraphes sous le gouvernement de Louis Charles de Freycinet du 7 janvier au 3 décembre 1886.


J'aurais pu profiter de l'occasion et retirer quelque bénéfice du formidable apport que j'avais fait à sa popularité... Je n'eus même pas l'idée.

***

De toutes les félicitations que je reçus au lendemain de la triomphale soirée où je chantai En revenant de la Revue, celles qui me furent le plus sensibles me virent d'Hervé.

Le grand compositeur avait été chef d'orchestre à l'Eldorado, dans le temps, et n'avait cédé son bâton à Charles Malo, que quelques jours avant les débuts − hélas ! trop sensationnels − que j'y fis et que je vous narrerai bientôt.

L'illustre auteur du Petit Faust, de Chilpéric, de l'Œil crevé, de tant d'œuvres populaires, ne dédaignait pas composer des chansons pour le café-concert.

Il fut le père de l'opérette que, suivant l'expression de Pierre Véron [*], il mit au monde dans ces Folies-Nouvelles qui, depuis, ont si souvent langui sous le nom de théâtre Déjazet, mais il continua de trousser des couplets avec une verve qu'aucun n'égala.


[*] Pierre Véron. Littérateur et journaliste né et mort à Paris (1833-1900), rédacteur en chef du «Charivari» à partir de 1865.


Donc, me rencontrant, il me félicita, et me rappelant mes débuts piteux de 1868, il ajouta :

Vous avez acquis tout ce qui vous manquait alors et vos succès ne s'arrêteront pas là, j'en ai la conviction. Vous avez une jolie voix, une bonne diction, et vous êtes travailleur. Avec des atouts pareils dans son jeu, on gagne la partie quand on le veut.

Hervé par Armand

***

À quelques temps de là, un bon confrère, me montrant sa poitrine enrubannée d'un quelconque nicham [nom d'une médaille d'origine tunisienne (Ordre du Nicham Iftikar) utilisé ici par dérision] et des palmes académiques, me disait, d'un ton goguenard :

Vous n'avez même pas ça !

Je lui répondis :

C'est que, moi, je peux m'en passer.

En revenant de la Revue ayant failli renverser l'ordre des choses établies, des personnes ont cru qu'elle pouvait recommencer.

Il y quelques années, un monsieur vint me voir et me tint ce langage :

  Mieux que tout autre vous connaissez le pouvoir de la chanson. En glissant le nom d'un général dans un couplet, vous avez presque fait un dictateur. Pourquoi n'essaierait-on pas de renouveler cet effet ?

− Comprends pas !

− Votre fortune est assurée, si vous acceptez. Il s'agit tout bonnement de faire adapter d'autres paroles à cette musique endiablée ; je vous donnerai le nom du prétendant à rendre populaire.

Je me dressai césarien, tragique et lui criai :

Môssieu !... on m'attend pour déjeuner et la restauration de mon individu est plus importante pour moi que celle de tous les prétendants du monde.

Et je montrai la porte à ce raccommodeur de trône qui s'en fut tout penaud.

***

C'est en me remémorant les souvenirs de ce 14 juillet que l'idée me vint de rassembler mes mémoires, d'y faire figurer les artistes de valeur que j'ai côtoyés, de reproduire les chansons à succès du Concert, avec le portrait de leurs auteurs et de leurs interprètes.

Je parlai de ce projet à mon ami, Octave Pradels, qui fut un des chansonniers de la belle époque de l'Eldorado [4 boulevard de Strasbourg, 10e], et qui est très documenté sur le café-concert. Il accepta de me prêter son concours et nous nous mîmes à l'œuvre.

Le public sera heureux, je le crois, de retrouver ici tous ceux qu'il a applaudis autrefois. C'est un peu de sa propre jeunesse qui lui sourira.

Octave Pradels

***

Suite au Chapitre II


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