2008-03-28
Ouvrard (père) - Critique de Jean d'Arc |
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(Extrait d'un programme du
Café Les Ambassadeurs - 1893)
Un petit homme sec, maigre,
rêche ; pas de ventre, pas d’estomac, un thorax ébauché, des genoux pointus,
des bras anguleux ; oh ! des angles partout sur ce corps chétif ; dans les
gestes, quelque chose d’automatique ; une figure ravagée de rides, avec des
yeux fouilleurs, pleins de malice, un nez d’opiniâtre chercheur et une bouche
qui se fend en un rictus tourmenté ; un masque étonnant terminé par deux
pointes : en haut le crâne, en bas le menton ; un faciès admirablement
simiesque, planté à la diable sur un paquet de nefs : c’est Ouvrard, ou plutôt
Ouvérare !
Il y a les Parisiens de Paris comme il y a les Bretons bretonnants ; Ouvrard
est un provincial de province provincialisante. Tandis que d’autres vivent de
Paris et plongent dans l’oubli dès qu’ils ont franchi les fortifications ;
tandis que d’autres demandant à Paris la consécration de leur renommée ;
tandis que d’autres ne peuvent passer une journée à Asnières sans avoir la
nostalgie du boulevard, Ouvrard se retrouve et se complaît dans les
départements excentriques ; imposé à Paris, par la province, Ouvrard ne peut
vivre deux saisons de suite loin de Bordeaux ou de Toulouse.
Ici, aux Ambassadeurs, il n’est qu’un artiste de talent, aimé du public, fêté
chaque soir, – l’heureux concurrent de
Paulus.
Là-bas, il est
Ouvrard, le grand Ouvrard, sans concurrence possible. Sur les
bords de la Gironde et aux pieds du Capitole, on dit «Ouvrard» comme, à Paris,
autrefois, on a dû dire «Talma» [1].
Et il adore sa province. C’est elle qui l’a créé, poussé, hissé vers les hauts
ciels des cafés-concerts. C’est elle qui lui a, la première, décerné de ces
folles ovations où l’artiste perd pied pour nager en pleine eau de gloire.
Ouvrard ne fait pas de tournées en province : il lui appartient, et c’est aux
Ambassadeurs qu’il est en tournée.
Toulouse le prête à Paris, té !
Oui, il aime la province ; il a pour elle une reconnaissance dont il ne parle
pas sans une sorte d’attendrissement ; et bien loin de cacher ce sentiment qui
est la grande affection de sa vie d’artiste, il aime à la dire à tout venant,
à s’en parer avec un naïf orgueil.
Le récit de sa vie peut tenir en quelques mots. Si les peuples n’ont pas
d’histoire, les artistes à qui tout a réussi à souhait ne doivent pas en avoir
non plus.
En voilà un qui n’a guère lutté pour la vie ! Sa carrière de chanteur comique
s’est développée sans secousses ; une belle route toute droite, avec
seulement, pour en rompre la douce monotonie, ses succès à Paris, ses
triomphes en province.
Il est né à Bordeaux en 1855 ; au lycée, il fait le désespoir de ses
professeurs, à qui il remet des chansonnettes de sa composition en guise de
thèmes ou de versions.
Déjà, il se sent attiré vers le théâtre, et à seize ans il raconte à ses
parents qu’il veut aller chanter en public. Il n’y a pas à dire, il a la
vocation !
Que faire ? Ses parents ne le contrarient un moment que pour la forme, et
bientôt lui lâchent la bride sur le cou. C’est décidé : il sera artiste, rien
qu’artiste, Il ne tentera d’aucun métier ; c’est en vain que son frère
essaiera de l’entraîner en Amérique pour y faire le grand commerce. Il restera
à Bordeaux, – ce Bordeaux qui a déjà donné au café-concert
Paulus et Bourgès,
et où Bonnaire a fait ses premières armes.
Et bientôt il débute au Théâtre des Menuts, excellente société d’amateurs d’où
sont sortis plusieurs artistes qui brillent plus tard au Palais-Royal.
En 1875, il vient à Paris et entre au concert du XIXe siècle, qui était alors
une grande faveur. Ouvrard y conquit presque immédiatement une belle
situation.
Il créa une multitude de rôles dans une soixantaine d’opérettes, s’essayant
dans tous les genres avec un égal succès.
Il crée en même temps un nouveau genre de chansonnette :
L’invalide à la
tête de bois, les Bidard, la Dent de sagesse
sont restées légendaires.
Entre temps, il parcourt la province, se fait entendre un peu partout,
notamment à Blois, à Bordeaux, sa ville natale où il est accueilli avec un
enthousiasme tout… bordelais.
À Toulouse, ce fut un triomphe dont on parle encore au Théâtre des Variétés
avec admiration. C’est là que fut créée cette célèbre chansonnette Frr-Mi dont le colossal succès exigera un tirage de soixante-dix
milles exemplaires en quelques jours ! Il n’y a qu’à Toulouse qu’on voit de
ces choses-là !
En 1885, Ouvrard signe un engagement de dix ans à la Scala. Aux Ambassadeurs,
il a créé le Bi du bout du banc qui, chose curieuse, n’a eu
aucun succès en province.
Quand j’aurai dit qu’Ouvrard est père de trois enfants, qu’il possède une
magnifique propriété près de Bugerac, – la villa Frr-Mi ! – et un Pied-à-terre
à Nogent ; qu’il fait cultiver un Clos-Ouvrard en concurrence avec le
Clos-Paulus ; qu’il est excellent père de famille ; d’abord très agréable et
de fréquentation facile, je crois que j’aurai à peu près tout dit de cette
existence d’artiste privilégiée.

Réclame pour les vins
Ouvrard Collection particulière
(Cliquez pour agrandir)
Ouvrard est un des meilleurs
comiques de café-concert ; et il a eu ce grand mérite de créer un genre
nouveau : le genre troupier. Avant l’arrivée d’Ouvrard à Paris, il eut été
difficile de se procurer quinze chansonnettes de troupier ! Aujourd’hui, ce
genre de saynètes se compte par centaines. Certes, elles n’ont pas été toutes
lancées par lui ; mais il a incontestablement lancé le genre.
«Créer un genre» a été l’idée fixe d’Ouvrard dès ses débuts.
«Voyez-vous, me disait-il,
le difficile, au café-concert, ce n’est
pas de chanter de façon à plaire ; ce n‘est même pas créer une chanson de
manière à l’imposer au public. Le difficile, c’est d’être un artiste
personnel, de devenir un type que d’autres imitent, en un mot d’être
incomparable ; je prends ce mot dans son sens strict ; je veux dire qu’un
artiste de talent doit s’ingénier à présenter au public un genre qu’on ne
puisse comparer à aucun autre. Déjazet [2]
a fait cela. Et, aujourd’hui, on joue des Déjazet… Nombre de nos artistes à
succès ne sont que des imitateurs de génie.
Yvette
Guilbert
n’est-elle pas un composé de divers genres ? Elle a pris
un peu à Duparc, un peu à Sarah Bernhardt.
Bruant et quantité qu’autres,
quelque soit d’ailleurs leur mérite incontesté, ne sont des que "phénomènes d’un jour", des actualités. On arrive aujourd’hui, par des
procédés artificiels, à des réputations qui s’écroulent tout à coup. Il y a
peu d’artistes qui aient une originalité réelle. J’ai tout fait pour arriver à
créer quelque chose qui ne fût personnel.»
L’excellent artiste y a pleinement réussi. Il ne s’est d’ailleurs pas confiné
dans son genre troupier. Les trois chansons toulousains, dont les paroles et
la musique sont de lui et qui obtiennent en ce moment un si vif succès aux
Ambassadeurs, sont tout simplement des petites merveilles.
Car Ouvrard a lui-même écrit
les paroles et la musique de la plupart de ses chansons. À ce titre, il mérite
plus que les bravos adressés à l’artiste : il a droit à la sympathie
littéraire de la pléiade des poètes de café-concert : il a écrit, pour sa
seule part, plus de huit cents chansons.
C’est un bûcheur ! Et on aura une idée de la somme de travail qu’il a dû
dépenser, lorsque j’aurai dit que ses trimestres de droit d’auteur s’élèvent à
douze cents francs environ. Si l’on calcule que chaque chanson chantée ne
rapporte à l’auteur que quelques centimes, on voit que le nombre des Ouvrard
doit être considérable.
Cette rapide esquisse serait incomplète si je ne signalais, sur ce paisible
ciel d’artiste toujours fêté, le point qui fait ombre au tableau.
Ce point noir, c’est…
Paulus
!
Ouvrard ne s’en défend pas, d’ailleurs ; il a une estime sincère pour le
talent de Paulus. Mais il a tout fait pour éclipser son rival. L’idée d’égaler
d’abord, puis de surpasser Paulus, a toujours été sa grosse préoccupation.
Et ça n’est pas fini, cette rivalité !
Qui des deux l’emportera ?… C’est là le secret des dieux, et ce n’est pas moi
qui me permettrai le moindre diagnostic.
Ouvrard, qui aura terminé ses engagements dans deux ans, m’a annoncé son
intention se prendre sa retraite à cette époque, d’abandonner la scène pour se
consacrer à l’art d’être marchand de vin.
Il possède en effet, dans la Gironde, des vignobles qui valent ceux de Paulus
!
Ouvrard quittera donc le café-concert en pleine possession de son indéniable
talent, et surtout en plein succès. C’est peut-être de la grande sagesse : ne
vaut-il pas mieux s’en aller regretté que de s’obstiner comme d’autres qui
baissent, baissent, et attendent pour décamper le premier coup de sifflet du
public ?
Jean d’Arc
[1] Talma, François Joseph (1763-1826), un des plus prestigieux des comédiens de
son époque. [2] Virginie Déjazet (1797-1875),
comédienne à qui l'on doit le théâtre qui porte son nom.
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