
Toute page sur Jean Nohain, tout texte,
commentaire ou simple annotation au dos d'un CD dans lesquels son
nom est mentionné se doivent de faire référence à Mireille et si
l'on parle de l'un ou de l'autre, il faut forcément ajouter les noms
de
Jean Tranchant, de
Jean Sablon et, naturellement, de ceux de
Pills et Tabet. On pourrait en ajouter d'autres mais ce ne serait
pas trop s'éloigner de la vérité que de dire qu'il y a eu une
chanson française avant Nohain et
Mireille et puis une chanson
française après Nohain et Mireille tout comme il y a eu des
interprètes avant et après
Paulus, avant et après
Mayol
et puis,
plus tard, avant et après
Trenet. - De ces jalons, dans la petite et
même la grande histoire de la chanson, il y en a eu plusieurs avant
1945 et d'autres ont suivi. Suffit de mentionner Montmartre,
Saint-Germain-des-Prés, Brassens, Brel, Ferré pour se retrouver dans
la période qui a suivi les Feuilles mortes.
Mais qu'est-ce qui a rendu Jean Nohain
(et
Mireille) si importants ?
Un mot : la nouveauté.
Avant eux, à regarder de près, la
chanson française était valse, java, marche, rengaine, chansons
d'amour, chansons comiques, chansons osées... - De grands
interprètes, certes, de grands auteurs, de grands compositeurs (on
ne peut tout de même pas nier que Du Temps des cerises est un
chef-d'œuvre) mais qu'en était-il de la vie de tous les jours ? Du
boulot, des petits voyages, des petits soucis quotidiens ? - Et
c'est ainsi qu'on en arrive à Jean Nohain - inséparable, en grande
partie, de Mireille, ne l'oublions pas.
Tout commence avec un certain
Maurice Étienne Legrand, né à Corbigny (Bourgogne) en 1872. Il est avocat et
sous-préfet mais aime trop la littérature pour se confiner à ces deux professions.
Empruntant le nom d'un cours d'eau qui traverse la commune de Donzy où il passait,
jeune, ses vacances, il se donne comme pseudonyme Franc-Nohain et se
met à publier des poèmes, notamment dans la revue Le Chat noir, se
réclamant de la poésie amorphe. Très tôt, il se met à écrire d'autres choses : des fables, des
contes, des romans, des chansons et voilà que tout cela débouche sur
des opérettes (pour, entre autres,
Claude Terrasse : Au temps des croisades, La botte secrète,
Les deux augures...) et même un opéra en un acte pour nul autre
que Debussy, L'heure espagnole (1911).
Sa femme, entre temps, Marie-Madeleine
Dauphin, écrit (dessine)
des livres pour enfants y compris pour une édition des Contes de la
comtesse de Ségur.
De ce mariage, deux fils :
Jean-Marie (1900) et Claude Marie Eugène (1903).
L'influence des parents se fait vite sentir et ces deux fils, sans doute pour leur
rendre hommage, adoptent, pour leurs futurs métiers, deux pseudonymes
révélateurs :
Claude Marie Eugène opte pour le nom de sa
mère et, décorateur puis comédien, il devient Claude Dauphin.
Son frère aîné décide d'en avoir deux :
il s'appellera Jean Nohain pour les choses sérieuses et Jaboune (du
nom d'un personnage de son père) pour les choses encore plus
sérieuses c'est-à-dire les livres qu'il écrira et les émissions de
radio qu'il animera... pour les enfants.
Et comme dans toutes les familles qui se respecte, cela ne s'est pas arrêté là :
Suffit de mentionner Dominique Nohain, auteur dramatique,
fils de Jean, et Jean-Claude Dauphin, comédien, de même qu'Antonia Dauphin, ex-comédienne, qui s'occupe aujourd'hui de casting,
fils et fille de Claude.
Pour la chanson, celui qui nous
intéresse le plus, naturellement, c'est Maurice Étienne, dit Jean, dit Jaboune, dit Jean
Nohain dont le parrain fut nul autre qu'Alfred Jarry.
Et puis, en terminant cette
introduction, un fait peu connu : les deux frères et Dominique, le fils de Jean, ont participé tous les trois à la libération de Paris : Jean en
adjudant-chef, commandant de la section de protection du GTV
(Groupement Tactique), Dominique, son fils, également au GTV et
Claude chargé des liaisons avec les autorités américaines à
l'état-major. C'est d'ailleurs au cours de cette libération que Jean fut blessé
à la joue, ce qui eut comme résultat qu'il a eu une partie du visage paralysé pour
le reste de sa vie.
Voilà pour la petite histoire.
Jean Nohain :
Son histoire mériterait à elle seule un
volume. D'ailleurs, il en a écrit un, sur sa vie : J'ai cinquante ans
ou La
traversée du XXe siècle chez Julliard (1952).

Destiné à l'avocasserie (n'oubliez que
son père, avant d'être écrivain, était avocat), il fit les études
appropriées, devint défenseur de la veuve et de l'orphelin, mais,
lui aussi, se mit un jour à écrire... d'abord, comme nous l'avons mentionné ci-dessus, sous le nom de Jaboune, des
livres pour enfants. Il créera même une revue pour eux, Benjamin, en 1929,
une revue qui ne
cessera d'être publiée que dix ans plus tard.
Suivirent des poèmes qu'une jeune fille,
élève du Conservatoire, trouve intéressants. Elle les met en musique
mais personne n'en veut. - Aucune importance : les deux sont jeunes
et ce n'est pas un revers qui les retiendra. - Ils s'attaque derechef à une volumineuse
opérette (Fouchtra). Elle sera comme tout le reste refusée partout.
Jean qui est toujours avocat ne
s'en fait pas mais sa
collaboratrice, elle, décide - parce qu'elle sait jouer du piano,
qu'elle sait chanter et jouer la comédie - de tenter sa chance à New York. Elle
décrochera un petit rôle dans un film de John Daumery et William A.
Seiter, au côté tout de même de Douglas Fairbanks Jr., L'aviateur.
Et puis elle chantera, sur le Broadway, dans Bitter Sweet,
une comédie musicale de Noël Coward, montée par le grand
Florenz Ziegfeld.
Et voilà que deux plus ou moins connus
interprètes, qui ont pour noms Pills et Tabet, ayant trouvé, Dieu
sait comment, de
Mireille (c'est le nom de la jeune fille) et de Nohain, parmi un
tas de chansons refusées, décidèrent d'en mettre une à leur répertoire. Cette chanson, c''est
Couchés dans
le foin. Contre toute attente, c'est la folie : l'accueil est triomphant. - Mireille reçoit un télégramme :
« Rentrez vite ! On vous attend !»
Début, à partir de ce moment-là, d'une
collaboration qui durera longtemps. On parle de plus de 300 chansons
(plus de 500 à eux deux) et pas créées par n'importe qui. Dans le lot de ceux qui chanteront
Mireille et Jean Nohain, un bonhomme qui les fera connaître dans le
monde entier,
Jean Sablon.
(Pour quelques exemples, voir à Pills et Tabet,
Mireille et
Jean Sablon.)
Qu'ont ces chansons ? Rien de particulier à nos modernes oreilles mais, à l'époque, ce sont de véritables
bombes. Finis
les Mon cœur est à toi, les Vous êtes, mon amour, admirable, les Polka des Trottins : c'est
la vie qui bat, sous toute ses formes.
Ayant quitté la magistrature (1935),
parallèlement à son activité de paroliers et d'animateur à la radio,
il écrit des scénarios de films (ou des dialogues) :
Arsène Lupin détective d'Henri
Diamant-Berger (1937) La fessée de Pierre Caron (1937) Raphaël le tatoué de Christian-Jaque (1939) Les surprises de la radio de Marcel Aboulker (1940) Bécassine
de Pierre Caron (1940)...

Après la guerre, il fait de la radio : Reine d'un jour
(48-55)
En 1953, il anime
"36 chandelles"
diffusée sur l'unique chaîne de de la
télévision française de l'époque, enregistrée en public sur les plus
grandes scènes parisiennes, suivie par d'innombrables
Français, jusqu'à 1959
(135 émissions), Darry Cowl, Fernand Raynaud, Alain Delon y font
leurs premières armes.
En 1957, une émission de télévision de 105 minutes ,
C'est arrivé à 36 chandelles reprend les meilleurs moments de
ces émissions.
On passera sous silence (parce que, vraiment, ça serait trop) l'opérette dont il a écrit le livret, une série de livres pour enfants, des chansons pour
Francis Poulenc, un livre sur le Pétomane (coauteur :
François Caradec)... des poèmes également dont cette étonnante babebine :
Tous les poissons sont ovipares Tous les éléphants ont un père Les fleurs et les arbres respirent La peau des hommes a des pores Et l'eau des glaciers est pure.
(Les babebines sont de
courts poèmes dont les rimes déclinent les voyelles. -
Par exemple les vers pourraient se terminer en :
male mêle mile mole mule...)
Citations :
«Les ennemis, ça n'existe pas. Ce sont des gens
avec qui l'on n'a pas encore déjeuné.»
«La jeunesse veut l'espace ; la vieillesse, le
temps.»
«Mars, Vénus, Saturne, ce qui m'étonne ce n'est pas
qu'on ait découvert tous ces astres lointains, c'est
qu'on connaisse leur nom.»
«La réussite, c’est un peu de savoir, un peu de
savoir-faire et beaucoup de faire-savoir.»
«La psychologie est la science qui vous apprend des
choses que vous savez déjà en des termes que vous ne
comprenez pas.»
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