Difficile à classer celui-là : les
socialistes le réclament comme étant un des leurs mais aussi les
anarchistes, les juifs, les communistes, les antimilitaristes, les
syndicalistes, les pro-choix, les anticléricaux, les radicaux, les
gauchistes et tout le prolétariat. Il lui est ainsi arrivé de se faire
crever les pneus de sa voiture par les ouvriers du quartier où il
chantait, son public étant, ce soir-là, composé de bourgeois.
Ses chansons d'une lointaine actualité, de 1897 à circa
1928 sont presque toutes oubliées. La petite histoire a retenu Gloire au 17e, La grève des mères et La
butte rouge. - Il en écrit pourtant plusieurs autres : une bonne
centaine sinon plus, en majeure partie mises en musique par son camarade
Raoul Chantegrelet.
On sait
qu'il est né à Paris, en 1872, le neuf juillet ; qu'il s'appelait Gaston Mordachée Brunschwig, qu'il était l'aîné d'une famille de 22
enfants, qu'il a débuté dans la chanson à 12 ans (sous le nom de
Montéhus, déjà) ; qu'il publia sa première chanson, Au camarade du
153e, en 1897, à Châlons-sur-Marne ; qu'il fut admis à la
S.A.C.E.M. en 1904 en soumettant Du pain ou du plomb (thème imposé : «L'heure de l'Angelus aux champs») (sic) et qu'il
devint presque mondialement connu en 1907 avec son Gloire au 17e suite à ce qui est aujourd'hui un fait divers, les soldats de ce
régiment ayant refusé de tirer, en 1907, sur des vignerons en colère :
Ce que l'on sait moins,
c'est qu'il fut l'ami de Lénine lors de l'exil de ce dernier en France ;
qu'il chantait en première partie de ses conférences, en 1911 et qu'il
était franc-maçon.
Ce qu'on ne
veut pas trop se rappeler, c'est qu'en 1914, lui, l'antimilitariste par
excellence, composa des chansons pour l'emprunt de guerre, la victoire
finale, l'union sacrée dont une célèbre Lettre d'un socialo sur - comble des combles - l'air du Clairon de Déroulède :
Certes cela est pénible
Quand on a le cœur sensible
De voir tomber les copains
Mais quand on est sous les armes
On n'doit pas verses de larmes
On accepte le destin.
Pour ces chants
patriotiques, il reçut, en 1918, la croix de guerre.
En 1919, il revient à ses premières convictions pour composer son chef-d'œuvre, La butte rouge, la seule
chanson de lui qui nous soit vraiment restée - musique de Georges Krier
- interprétée plus ou moins récemment par Yves
Montand, Marc Ogeret, Renaud...
Chantre de toutes les revendications, de toutes les
luttes sociales, «véritable polygraphe de la petite histoire»
(Serge Dillaz - La chanson sous la IIIe république), sa
popularité commença à décliner au début des années vingt : son costume,
ses allusions à la Commune et aux conflits ouvriers d'avant-guerre
commencent à faire vieux jeu.
Dans les années trente, il passe du côté de la politique,
devient membre du SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière)
puis du Front populaire avant, en 1942, âgé de 70 ans, d'être contraint
de porter l'étoile jaune. - En 1947, le Ministre de la guerre, Paul
Ramadier, lui remet la Légion d'Honneur. - Pauvre, malade, oublié de
tous, il s'éteint à Paris en 1952.
Sa discographie, qui s'étend de 1904-1905
à 1914 plus six enregistrements datant de 1936, comprend une trentaine
de titres (*) dont, curieusement pas, sa chanson la plus connue, La butte rouge qu'il a composée en 1923 et que Marty de l'Opéra
de Monte Carlo endisqua pour la première fois chez Perfectaphone en
1931.
La voix est vibrante - un peu «Bérard-esque»
-, passionnée (théâtralement passionnée) et colle bien à ses textes. La
diction et le timbre sont inoubliables.
On en écoutera quatre :
Le Père la révolte -
1904 - Musique de Raoul Chantegrelet et Henri Jegu
Petits soldats
Souhaitez la paix et non la guerre
Sachez mes gars
Que c'est le deuil et la misère
Battez tambours
Pour l'accord entre les frontières
Sachez toujours
Que d'chaqu' côté on vous attend à la chaumière.
La grève des mères- 1905 - Musique de Raoul Chantegrelet et
Pierre Doubis
Pour faire de ton fils un homme
Tu as peiné pendant vingt ans
Tandis que la gueuse en assomme
En vingt secondes des régiments
On n'devrait pas vieillir - 1906 - Musique de Raoul Chantegrelet
Être vieux, c'est casser sa machine
Pour le patron, c'est un' bête estropiée
On accepte un salaire de famine
On n'devrait pas vieillir quand on est ouvrier
Et puis, naturellement :
Gloire au dix-septième - 1907 - Musique de Chantegrelet
et Pierre Doubis
(citation ci-dessus)
Parmi ses autres titres, on peut citer :
Un vrai croyant- 1901 - Musique de Raoul
Chantegrelet et Saint-Cyr
C'est pas ma faut' non capitaine
J'sais ben que je dois obéir
Mais qu'voulez-vous mon âme est
pleine
De la croyance du grand martyr.
Rien que de voir une cartouche
Cela me trouble, cela m'fait peur
Car lorsqu'l'un' d'elles cous frapp',
vous touche
Oui le sang coule et dam' l'on meurt.
Morale à la débauche - 1906 - Musique de Chantegrelet et
Pierre Doubis
Après l'travail, qu'on vid' un verre
Et puis qu'on rentre à la maison
Faut êtr' sérieux quand on père
Public, dis-moi si j'ai raison
N'insultez pas les filles - 1906 - Musique de Raoul Chantegrelet
N'insultez pas les filles
Qui s'vendent au coin des rues
N'insultez pas les filles
Qu'la misère a perdues
S'il y avait plus d'justice
Dans notre société
On n'verrait pas tant d'vices
S'étaler su' l'pavé
On est en République- 1907 - Musique de
Chantegrelet et Pierre Doubis
Enfin ça y est, on est en République
[...]
Le Président, ça c'est symbolique
Ne gagne plus qu'douz' cent mill'
francs par an
Aussi on a les retrait's ouvrières
Six sous par jour, ça c'est un vrai
bonheur
[...]
Le directeur de l'assistanc' publique
Ne touche que qurant'-cinq mill'
francs
Aussi l'on donn' maintenant aux
fill's-mères
Afin qu'elles soient à l'abri du
malheur
Trois francs pas mois, ça c'est
humanitaire...
Ils ont les mains blanches- 1910 - Musique de Raoul Chantegrelet
Il a les mains blanches
Les mains maquillées
Il a les mains blanches
Par la honte souillées
Ça sent la paresse, c'est mou, d'est gnagnan
Voilà c'qu'on appell' des mains de feignant !
Y'a qu'des honnêt's gens dans
l'gouvernement- 1910 - Musique de
Chantegrelet
Voyez donc pour les congrégations
Ceux qui ont fait la liquidation
Ils n'ont volé que dix petits millions
Y'a qu'des honnêt's gens dans l'gouvernement
La butte rouge mérite, quant à elle, d'être citée au long. - Cliquez ici
(*) Trente-trois plus exactement.
Vingt-sept entre 1905 et 1914 (chez Pathé) et neuf en 1936 (chez Odéon)
auquel on peut ajouter sept monologues enregistrés vers 1910 pour la marque
«Le Semeur». (Marc Robine - Montéhus «Le Chansonnier Humanitaire» -
Un coffret (deux CD) publié chez EPM en 1992 - No. 982462).