Dire que la musique américaine a été découverte en France avec la venue des Sammies, en 1917-1918 serait quelque peu exagéré. Déjà, avant la guerre, des
chanteurs comme
Fragson avait introduit dans leur répertoire des rythmes syncopés et ce n'est pas avec
Joséphine Baker, en 1925, qu'on découvrit tout
à coup le «Jazz», le grand Mayol, lui-même, n'ayant pas hésiter à mettre à son répertoire en 1908 «À la Martinique»
[1] ou même, en 1912 «Ah ! La musique américaine !» [2] et il suffit d'écouter quelque peu la chanson française postérieure aux grandes valses de
Paulette Darty pour s'apercevoir qu'elle a commencé à devenir étrangement plus rythmée dès les années 1905-1906 et surtout rythmée de façon de moins en
moins «militaire», ce qui avait été jusque là presque la norme.
C'est qu'on voyageait à l'époque et pas nécessairement dans le sens France-Amérique :
Jacques Hélian, dans ses «Souvenirs et
témoignages» [3], mentionne, entre autres, la venue en Angleterre
du batteur Louis Mitchell... en 1914 [4]. - De plus, il eut été difficile, en Europe, de ne pas
connaître l'existence du ragtime dont la musique en feuille circulait depuis la fin des années quatre-vingt-dix.
Ce
n'est donc pas, par hasard, que Fred Melé, né en 1884 à Mustapha (Algérie), à l'instar de Georges Tabet du futur duo
Pills et Tabet, né en 1905, à Alger, s'intéressa à la
syncope malgré sa formation de violoniste
classique, sans doute bien avant 1918 puisqu'on le retrouve à la tête de l'orchestre de la Gaieté-Rochechouart en 1920-1921 (avec, aux timbales, un certain Léo Vauchant), orchestre qui
portait le joli nom de «Fred Melé’s Syncopaters Orchestra» au moment où
Mistinguett
menait la revue Paris
qui jazz au Casino.
Ce nom sera changé en celui de «Fred Melé’s Symphonic Jazz Orchestra» lorsqu'il deviendra l'accompagnateur attitré de
Mistinguett dans diverses revues, de 1926 à 1929, au Moulin-Rouge : «Ça, c'est Paris», «Paris qui tourne», «Paris Miss»...
De cette période, datent plusieurs titres de la Miss y compris le très connu «On m'suit»
(Pearly, Chagnon, Mistinguett, Lelièvre), déjà mentionné en notre page sur la Miss, chanté en duo avec un tout jeune
Jean Gabin, dont le rythme est tout à fait dans le style «Fred Melé» :
On m'suit
- Pathé X3618 - 1928
Melé-Mistinguett (À noter : Jean Gabin... au saxophone !)
(Cliquez sur la photo pour agrandir)
Parmi les titres Melé-Mistinguett :
Ça, c'est Paris - Odéon 166.010
Il m'a vue nue- Odéon 166.010
La java de Doudoune- Odéon 166.106
C'est un petit rien- Odéon 166.107
et plusieurs autres
Note : Pas les premières collaborations entre la Miss et Melé puisque Martin Pénet, dans son encyclopédique biographie de «La reine du Music-Hall»
[5]
mentionne «Le Fado» paru chez Pathé quelque temps auparavant (No. 4250, X4010)
Melé au Casino dès 1923 ? - C'est ce que semble mentionner
Hélian
citant Melé :
«Je dirigeais, à la Gaieté-Rochechouart, en répétition, un pot-pourri tiré d'une revue à la mode.
Nina Myral, Saint-Granier, Maurice Chevalier, en scène, chantaient un couplet burlesque, "Les épipi... les épiciers", quand entra Mistinguett suivie de Léon Volterra. Je n'étais
alors pour elle qu'un inconnu. Brusquement, elle pointa vers moi un doigt autoritaire et s'écria, se tournant vers Volterra : "C'est ce chef d'orchestre que je veux pour la
prochaine revue du Casino !" C'est ainsi que j'entrai dans ce célèbre établissement de la rue de Clichy.» (Opus cité, note 3 - page 37)
Au Casino ? Au Moulin-Rouge plutôt car la Miss et Fred Melé ne paraîtront ensemble au Casino qu'en 1929 dans la revue «Paris Miss» puis, en 1931, dans «Paris qui brille». - À moins que nos sources soient fautives et que l'entrée de Fred au Casino ait eu lieu en
1923 et qu'il ait suivi la Miss au Moulin-Rouge en 1925 ce qui est peu probable :
du 2 octobre 1910 au 26 février 1921, Mistinguett est au Casino de Paris dans la revue Paris qui jazz
- L'orchestre est celui de Laurent Halet
du 29 octobre au 17 avril 1922, Paris en l'air - L'orchestre est celui des Mitchell's
Jazz Kings
du 21 décembre au 24 mai 1923, Paris en douce - Orchestre (?)
du 27 mai 1923 au 8 juillet 1924, la Miss est en tournée
du 10 novembre au 21 juin 1925, revue Bonjour Paris - Orchestre (?)
du 23 juin au 15 juillet 1925, revue Paris en fête, 2e version de Bonjour Paris
où Mistinguett se fait remplacer par Parisys pour aller au Moulin-Rouge...
(source : Martin Pénet - Voir note 5)
Ce que l'on sait, c'est que Fred est au Moulin-Rouge en 1927 où il dirige la revue Paris aux étoiles, revue qui met en
vedette Jeanne Aubert pour qui il a composé la musique de
Place Blanche (paroles de Jacques-Charles).
Quoiqu'il en soit, après le Moulin-Rouge et le Casino (ou le Casino et le Moulin-Rouge), Fred Melé et son orchestre passa au Gaumont Palace
en 1933 puis, en 1934-1935, il devint le chef attitré du REX. En 1935-1936, il dirigea le grand orchestre de l’Alhambra (où, en février et mars 1936 paraîtra la Miss dans une revue
intitulée Fleurs de Paris).
En 1937, il assura la direction musicale du Théâtre Mogador et, en 1940, celle du
Théâtre Marigny.
Durant l'occupation, on l'entendit au Cirque Médrano. Puis après...
Voir également Jean Fred Melé
Discographie
Personne semble avoir voulu jusqu'à présent dresser une discographie complète de Fred Melé, de Fred Melé's Syncopaters, de
Fred Melé's Jazz Symphonic Orchestra ni une liste des enregistrements auxquels Fred Melé auraient contribué. - Il pourrait s'agir là d'une entreprise qui pourrait durer des mois sinon
des années car, au hasard de nos recherches, nous avons retrouvé des collaborations non seulement avec
Mistinguett mais avec
Chevalier, Saint-Granier,
Damia,
Boucot... autant dire tous
les artistes à la recherche d'une orchestration particulière car s'il y a une chose qui caractérise les enregistrements de Fred Melé, c'est leur singularité. - Un seul problème : Fred
Melé a été au jazz en France ce qu'un Paul Whiteman a été au jazz aux États-Unis ; or Paul Whiteman...
Jacques
Hélian
le classe parmi les «précurseurs» [du jazz en France]
[3]... avec raison, car, avec soixante, soixante-dix ans de recul, on est obligé de constater que ce que Melé a fait, ce n'était ni du jazz,
ni de la musique d'avant-le-jazz : une sorte de musique symphonique, aux accents jazzés certes, mais sans ce côté spontané ni le rythme qui allait permettre à
Trenet de littéralement
bondir hors des poncifs de l'époque.
Pour illustrer notre propos, deux enregistrements où, n'accompagnant personne,
il a donné libre cours à son «imagination», les deux comparés à deux autres, l'un, de la même pièce enregistrée par l'orchestre de Pierre Chagnon,
l'autre où il accompagne Mistinguett :
1) La Fille du Bédouin (La
caravane) de l'opérette et du film «Comte Obligado»
(Musique de Raoul Moretti)
Par Fred Melé's Symphonic Jazz - circa 1929
[6]
Par Pierre Chagnon - Musique
tiré du film - 1935
2) Ça, c'est Paris de la revue du même nom
(Paroles de Lucien Boyer et Jacques-Charles, Musique de José Padilla)
[1]
Qui n'a, de martiniquais, que le titre cette chanson dite «nègre» n'étant l'adaptation en français par Henri Christiné de «The Belle of the Barber's Ball» de George M. Cohan.
[2]
D'Henri Christiné et Alexandre Trébisch.
[3] Les Grands orchestres de Music-Hall en France - Filipacchi, 1984.
[4]
En 1917, réclamé par Léon Volterra, Louis Mitchell est de
retour à Paris avec un orchestre connue sous le nom de «Mitchell's Jazz King». Il y resta assez longtemps puisque, en 1921, il accompagne sous ce nouveau nom Mistinguett dans un
enregistrement de «J'en ai marre» (Pathé 4052)
[5] Mistinguett, la reine du Music-Hall - Éditions du Rocher, 1995