Chapitre XI -
Un livre d'or...
Je serais bien le seul que la déclaration de guerre
n’eût pas jeté dans un grand désarroi ; aussi me trouvai-je d’abord
fort embarrassé. Appartenant par ma classe à la réserve de la territoriale,
réformé d’ailleurs depuis de longues années, je n’étais pas
mobilisable. Comme tout le monde, je m’imaginais que les armements modernes
rendraient les opérations plus brèves ; le souvenir de ce que mon père m’avait
autrefois raconté sur les batailles de 1870 me faisait croire, comme à tant
d’autres, que le conflit se cantonnerait aux frontières. Aussi, l’idée
que Paris pourrait un jour se trouver menacé, ne me vint pas à l’esprit ;
celui, du reste, que se serait alors permis une semblable hypothèse eût
été plutôt mal reçu ! Je déambulais donc dans la capitale, à l’affût
des premiers communiqués, en quête de nouvelles de mes amis... l’annonce
de la violation du territoire Belge me bouleversa ; quand je lus pour la
première fois «des Vosges à la Marne»... je demeurai
douloureusement surpris ; cette fois, l’on commençait à comprendre ! Ce
fut vers ce moment que les «taubes» entreprirent de survoler le ciel
parisien, et de jeter quelques bombes... Ma belle-sœur et ma plus jeune
nièce, que j’avais amenées lors de ma rentrée, se trouvaient auprès de
moi : charge d’âmes, qui posait pour moi un délicat problème de
responsabilités... J’étais, de plus, fort désemparé : l’inaction à
laquelle me contraignaient les événements me pesait ; la plupart de mes
camarades avaient quitté Paris, les uns pour le front, les autres pour leurs
dépôts, en attendant. Je finis par m’ennuyer ; pour secouer la noire
mélancolie qui m’envahissait, je résolus de rentrer à Toulon. Ainsi
pourrais-je mettre en sûreté ma belle-sœur et sa fillette, et retrouver
sans doute, quelques vieux amis, que leur âge ou leur santé retenaient,
comme moi, dans la vie amollissante et stérile de l’intérieur. De toutes
façons, je serais du moins, en famille...
Je dus bientôt passer devant un nouveau Conseil, qui
me confirma dans ma position de réforme, où me maintinrent également les
diverses commissions amenées par la suite à m’examiner.
J’avais, pour ma part, dans les dispositions
optimistes du début, déclaré fermement que je ne chanterais pas dans une
salle publique tant que nous n’aurions pas notre victoire ; et j’étais
tout prêt à tenir cet engagement sacré. Mais, les premiers blessés
commençaient à affluer dans les hôpitaux ; à Toulon, le Casino se trouvait
transformé en dépôt de territoriaux, et le Grand Théâtre en ambulance. Au
Clos Mayol, j’avais moi-même aménagé quelques chambres, aussitôt mises
à la disposition du Service de Santé ; comme nous étions encore à la fin
de l’été, j’offris mon parc et les jardins aux convalescents et aux
blessés qui pouvaient marcher. Cela leur faisait un agréable but de
promenade, et je les y régalais quotidiennement d’un goûter dont les
produits du Clos assuraient le confortable ravitaillement.
De temps à autre, sur leur demande, je leur chantais
quelques-uns de mes refrains populaires, et je puis dire qu’ils étaient
ravis ; cela me donna l’idée de parcourir les hôpitaux pour distraire
aussi ceux que leurs blessures clouaient dans un lit de souffrances. Eh bien,
quelque surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui, la réalisation de
ce projet ne me fut pas facile ! Partout on m’opposait d’antiques
règlements administratifs ; dame, la charité, comme tant de choses alors, n’était
pas organisée ! Et puis, le miracle de la Marne venait de donner tant d’espoirs
! On croyait déjà que la tourmente allait finir...
Aussi le départ n’a-t-il pas été commode, mais
enfin on a fini par y arriver... — Et chacun sait quel rôle admirable tu as pu
jouer alors jusqu’au bout ! — Je n’ai fait, en cette douloureuse époque, que
mon devoir... Chacun le fait comme il le peut...
— Sans doute pouvais-tu beaucoup !
— Que veux-tu, ils ont été si gentils pour moi,
les pauvres gars, ceux qui en venaient, comme ceux qui allaient y
partir... Et quel précieux concours n’ai-je pas trouvé,
dès le début, en mon illustre concitoyen et ami Jean Aicard qui, non
seulement se multipliait pour les premières démarches mais m’accompagna,
toutes les fois qu’il le put, partout où m’appelaient ces concerts quasi
improvisés... Celui que nous donnâmes tout d’abord fut particulièrement
émouvant. Nous nous morfondions dans l’attente d’autorisations
qui ne venaient toujours pas ; l’un et l’autre nous trépignions d’impatience
à l’idée de ce que nous aurions voulu, mais que nous ne pouvions pas
faire. Or, ainsi que je te l’ai dit, le Casino, débarrassé de ses
fauteuils, servait depuis quelque temps de caserne à deux cents territoriaux
de la région. Un ami nous parla de ces braves gens, pères de famille pour la
plupart, arrachés comme tant d’autres à leurs foyers, et qui se
morfondaient dans ce dépôt forcément inconfortable. Nous pensions bien à
leur donner une petite représentation, mais l’autorité ne le permit pas ;
les règlements se montraient encore rigoureux...
Alors, un soir, après l’extinction des feux
derrière le sergent de garde qui, seul, connaissait notre présence, nous
pénétrâmes au Casino. On était tout de suite surpris par l’ombre et le
silence, et une vague mélancolie nous oppressa aussitôt. On se s’imagine
pas la tristesse que peut dégager une salle de spectacle quand elle se trouve
privée de ses lumières et de ses bruits d’orchestre et de foule... A la
lueur de la lanterne du sous-officier, nous apercevions çà et là des hommes
étendus à terre, sur de maigres paillasses : l’entraînement à la dure
vie du front... La scène même était encombrée de dormeurs ; nous montâmes
donc, toujours à pas de loup, au balcon.
Je me sentais terriblement impressionné par cette
atmosphère, qui rappelait un peu une église pendant certaines cérémonies
funèbres ; il me sembla tout à coup que je n’oserai plus réaliser ce pour
quoi, cependant, j’étais venu. Mais Jean Aicard m’encouragea :
— Allez-y donc, me dit-il... Vous verrez que cela
leur fera plaisir. Et alors, dans ce calme émouvant, je commençai à
mi-voix d’abord :
«Elle
naquit par un dimanche
du plus joli
des mois de mai
quand le
printemps à chaque branche,
suspend un
bouquet parfumé...
En l’admirant,
toute petite,
si frêle en
son berceau tremblant,
sa mère la
nomma, de suite,
Lilas blanc
!
Mon petit
brin de lilas blanc...»
Et je continuai de chanter en demi-teinte... A cette
évocation de berceau, l’âme de tous ces papas dut être agitée d’une
douce émotion ; dans la nuit, que perçait à peine le falot du sergent, on
devinait, plus qu’on ne les voyait, des têtes qui se relevaient, des yeux,
encore lourds de sommeil, qui s’ouvraient, surpris... Mais il semblait que
tous retinssent leur souffler, pour écouter la mélopée lointaine et
tendre... Ceux qui étaient réveillés secouaient les autres, doucement sans
bruit... Et je leur dis, ainsi, tout Lilas blanc, dans
la nuit... J’étais quand même toujours impressionné: c’était
la première fois que je chantais sans pouvoir regarder mon public et, plus
encore que le pathétique de la situation, cette obscurité pesait sur moi...
Quand j’eus fini, la salle sombre, jusque-là muette et recueillie, éclata
en applaudissements. Quelques-uns des poilus avaient reconnu ma voix ; on cria
«c’est Mayol ! Bravo, Félix ! Une autre !»
On redonna enfin l’électricité ; tous, nous en
éprouvâmes un grand soulagement. Ces braves territoriaux, dont quelques-uns
montraient déjà des cheveux blancs, paraissaient heureux comme des enfants,
pleins d’une joie naïve et saine, pour avoir, simplement, entendu une
chanson... Je repensai à cette admirable scène de Cyrano, où le héros dit
à ses frères d’armes : «...ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
dont chaque note est comme une petite sœur, dans lesquels restent pris des
sons de voix aimées, ces airs, dont la lenteur est celle des fumées que le
hameau natal exhale de ses toits, ces airs, dont la musique à l’air d’être
en patois !... Ce n’était pas sans raison que j’évoquais ce
tableau : quelques jours plus tard, mes auditeurs de cette nuit devaient
rejoindre la région d’Arras, où les choses commençaient à chauffer...
Quel poignant contraste entre la tristesse de cette
salle quand nous y étions entrés, et la gaîté débordante qui l’animait
maintenant ! — Une autre !
Bien sûr, une autre, pardi, et avec empressement ! N’étais-je
pas là dans l’intention de chanter ? Et de chanter pour eux ? Dix
chansons se succédèrent, parmi la même joie enthousiaste. Enfin, Jean
Aicard put leur dire quelques mots ; sans éloquence inutile, très
simplement, il leur expliqua pourquoi, et comment nous étions là : les
exercices auxquels ils se trouvaient astreints toute la journée ne nous
avaient pas permis de venir autrement qu’à cette heure tardive ; il
traduisit en termes touchants la poignante émotion qui nous étreignait, et
termina en disant que nous étions heureux si nous avions pu leur faire
plaisir... Là-dessus, nous allions nous retirer, lorsque
quelques soldats, qui se concertaient depuis un instant, virent à nous :
— Oui, déclara un caporal grisonnant, vous nous
avez fait plaisir, un grand plaisir, et nous vous en sommes profondément
reconnaissants... Merci donc, très sincèrement... Mais une politesse en vaut
une autre : vous avez chanté pour nous, nous allons chanter pour vous... Oh !
Ce ne sera pas, bien sûr, aussi beau, mais je vous jure que le coeur y est !
— Parfaitement ! Confirmèrent tous les autres d’une
seule voix. Sur la scène, tôt débarrassée du matériel qui l’encombrait,
un concert s’improvisa ; tous ceux qui savaient quelque chose vinrent le
dire ou le chanter, la salle reprenait en chœur les refrains les plus connus.
Finalement, dans un impressionnant ensemble, ils entonnèrent La
Marseillaise, et je te jure que jamais je n’écoutai avec plus d’émotion
notre hymne national. Tu penses bien que le secret ne put pas être
longtemps gardé sur une telle aventure, que les territoriaux s’empressèrent
de raconter eux-mêmes, tout les premiers, avec force détails. Il me parut d’ailleurs,
par la suite, que l’effet moral constaté sur ces bonnes gens ne fut pas
étranger à la liberté qu’on nous accorda enfin de chanter dans d’autres
dépôts, d’abord puis dans les hôpitaux.
Nous nous étions arrangés, jusque-là, pour
renouveler le plus souvent possible ces concerts improvisés, mais nous
préférions, à tous points de vue, que l’autorisation nous en fût
conférée officiellement. Je me trouvai, en quelque sorte, chargé d’une
mission dont je ne pensais plus désormais qu’à m’acquitter de mon mieux.
Je n’éprouve, sans aucune honte, qu’une
émouvante fierté à dire que bientôt on me demandait partout où il y avait
des malheureux à distraire ou à consoler... Alors, que veux-tu, de même que
lorsque le public me crie : «Une autre !... Cousine ! Boulevard
Magenta !» je n’ose jamais refuser de lui donner satisfaction,
pouvais-je me dérober quand ces héroïques enfants me souhaitaient à leur
chevet, oui manifestaient le légitime désir d’entendre mes chansons dans
leurs cantonnements ? — Non, toi, tu ne le pouvais pas !... Mais tu leur
as donc donné tout ton ancien répertoire ?
— En partie, oui. Car tu supposes bien qu’ils ne
manquaient pas de me réclamer les succès populaires qui leur étaient
familiers. Seulement, j’eus aussi des œuvres de circonstances ; Jean
Aicard, que j’avais eu la joie flatteuse de convaincre à la chanson
quelques mois plus tôt, continua, avec un zèle patriotiquement accru... Il
voulut bien écrire pour moi des poèmes et des couplets qui eurent bientôt
autant de succès que mes ordinaires amusettes... Oh! Rassure-toi, je n’ai
jamais chanté «le bonheur des tranchées», «la joie d’être poilu» «l’orgueil
de se faire tuer», ah! non !... J’ai toujours trouvé cela indécent, et ce
ne sont pas les misères que je vis ensuite dans les hôpitaux qui pouvaient
me faire changer d’avis !... Jean Aicard me donna donc Deutschland unter Allës
et France et Prusse, puis des vers exquis sur les marins,
intitulés Nos cols bleus. Paul Marinier m’avait confié aussi une
spirituelle parodie des Trois hussards de Nadaud : Les trois Uhlans,
et le chansonnier Jean Deyrmon, une très bonne chanson satirique sur le
«Goeben et le Breslau» : Les Vaisseaux fantômes, que je créai le 7
janvier 1915 au Grand-Théâtre de Toulon, à l’occasion d’une soirée de
bienfaisance donnée en l’honneur de notre triomphant «75»...
— Je vois, sur ton «Livre d’or», une émouvante
série de remercîments émus, de félicitations reconnaissantes qui
témoignent que tu as porté partout, inlassablement, le baume bienfaisant des
chansons de France... «Quelle noble mission est la vôtre
! écrit l’un... Quelle belle œuvre vous avez entreprise, déclare l’autre,
et quel beau résultat vous obtenez, cher monsieur Mayol !»...
Ici, c’est l’éminent professeur Bergonié qui
signe cette enthousiaste déclaration :
«Bravo, Mayol
!
Vous êtes venu nous aider à les guérir ; mais vous, votre présence suffit !
Vous étiez depuis longtemps un grand artiste, vous voici devenu un grand
médecin... Venez donc quelquefois en consultations chez nous, pour EUX !
Et cette émouvante lettre d’Édouard Herriot,
maire de Lyon : «Quel carnet de route voudrait le vôtre, cher
monsieur Mayol ? Tous le long de votre chemin vous mettez au coeur du
soldat français cette gaîté, qui est la fleur charmante du courage. Une
chanson suffit au soldat français, pourvu qu’elle ait des ailes, et la
chanson de notre temps, c’est vous qui l’avez le mieux exprimée. Je
savais tout votre talent, vous m’avez fait connaître la générosité de
votre grand cœur et l’ardeur de votre patriotisme... Merci!
Ce sentiment ne se retrouve-t-il pas, quelques pages
plus loin, signées de Mr Dalimier, sous-secrétaire d’État ?
Et ces feuilles, où tous les blessés d’un
hôpital ont apposé leur parafe individuel, les uns d’une main tremblante,
encore meurtrie, les autres d’une écriture enfantine, appliquée et
naïvement grossière ! Ailleurs, ces quatre lignes où s’exprime la
reconnaissante admiration du Général Foch n’ajoutent-elles pas à ce que
tu as fait ? Que dire encore de ces petits poèmes, composés et soigneusement
calligraphiés par les poilus en traitement, et de ces dessins dont
quelques-uns fort artistiques, qui accompagnent tant de signatures, dont
chacune n’est qu’un cri de gratitude ?
— Je te le répète, cela m’a profondément
touché... je n’ai pourtant fait que mon tout petit devoir !
— Sans doute, mais avec quelle générosité !...
car tu ne parles pas du réconfort matériel dont tu accompagnais ta moindre
visite aux formations sanitaires !... J’en sais personnellement quelque
chose : j’étais moi-même dans les hôpitaux de Versailles quand tu y es
venu ! Je sais que tu es gêné qu’on parle trop de cela,
mais en tant que membre de l’Association des Écrivains Combattants, au
titre — celui dont je suis, à mon tout, le plus fier — de lauréat du
Concours des Chansonniers du front, ne me refuse pas le plaisir de parler d’un
émouvant chef-d'œuvre, jalousement inclus dans ton «livre d’or»...
Un naïf dessin à la plume,
œuvre d’un blessé de
la vue, orne la lettre de remerciements des aveugles de l’hôpital No. 30 ;
on t’y voit, en veston, offrir ton légendaire muguet à un poilu (veste
bleue et pantalon rouge, ça le date) qui t’accompagne sur sa guitare, cette
lyre des humbles... Le croquis est signé «Rey, 11 février 1916», et la
lettre qui l’accompagne, c’est tout un poème ; la voici en effet :
«L’aveugle
joue, et Mayol chante ;
près de l’aveugle
il fait le guet
car sa voix
l’entoure et l’enchante
et c’est
un parfum de muguet !
Mayol leur a
chanté l’amour
— ce bel
aveugle de carrière —
et pas sa
voix, sous leur paupière,
les aveugles
ont vu le jour
!
Merci, Mayol
!... L’aube s’éveille
dans leur
nuit, comme ils sont joyeux !
ils sentent la
femme auprès d’eux :
Mayol s’en
va, mais l’amour veille !»
Et cela aussi est l’œuvre d’un mutilé de la vue
!...C’est égal, si tu as donné libre cours, alors, à ton généreux
besoin d’action, tu as dû en ramener, des souvenirs !
— Pour ça, ils ne manquent pas ! ... Mais,
naturellement il en est qui me sont plus précieux... Tiens, tu viens de me
rappeler mes concerts chez les aveugles de guerre ; c’est en 1915 que je
donnai le premier... Ils ne pouvaient pas me voir, ces malheureux... et ils
riaient, ils riaient, comme de pauvres grands enfants !... Mais moi, j’avais
les yeux pleins de larmes... et je pleurais en leur chantant Viens,
poupoule, qui les amusait follement !...
Une autre impression qui me troubla profondément, ce
fut à Calais, lorsque j’eus l’honneur de chanter devant la Reine des
Belges... Quand je vis cette Souveraine, si simple, si brave — la ville
était bombardée jour et nuit, sans arrêt — et que je pensais à son petit
Royaume presque entièrement envahi, si dévasté déjà, et toujours
tellement héroïque pourtant, une indicible émotion m’étreignit à la
gorge, et je faillis pleurer, encore... Mais là, je ne pouvais pas : on me
voyait !... Je voulus, à ma façon, rendre hommage à cette
vaillante Majesté, et c’est pour elle, ce jour-là, que je créai deux
chansons parfaitement écrites, d’un chansonnier belge, Louis Beaufaux, qui
est aussi un compositeur de talent : Les croix de fer et Les braves
ketjes de Bruxelles... C’est dans cette dernière que se trouvait, à l’honneur
des titis bruxellois, une «zwanze» qui ne tarda pas à faire fortune :
«...et
notre main patriotique
a écrit sur
nos monuments :
«on vient
de fermer la Belgique,
mais c’est
pour cause d’agrandiss’ment
!»
Tu vois d’ici quel plaisir ces créations purent
causer aux officiers du 1er Régiment des Guides Belges, qui
avaient organisé la matinée en l’honneur de leur Reine et au profit de l’ambulance
installée à Calais. Par exemple, on n’était guère tranquille dans cette
malheureuse cité ; toute la journée la région se trouva bombardée par
canons et par dirigeables... C’est effectivement consigné par ton ami
Théodore
Botrel, sur ce carnet de guerre que je persiste à appeler ton «livre d’or»
: «Au camarade Félix Mayol, que j’ai revu avec
joie... au pays des zeppelins», écrit-il...
C’est daté 12 avril 1915... — Précisément, pour assurer, dans la mesure où c’était
possible, la sécurité de leur noble Souveraine, et afin que la matinée pût
se dérouler sans trop d’inquiétude, trois avions belges ne cessèrent de
survoler la ville, si bien que notre concert au Théâtre s’agrémenta d’un
accompagnement imprévu, où le canon tenait bruyamment les basses, tandis que
les mitrailleuses se chargeaient des notes aiguës et des appogiatures les plus
inattendues. Le bruit que faisait autour de nous et au-dessus de
nos têtes ce tonitruant orchestre n’empêcha pas la représentation de se
continuer, avec un succès considérable, jusqu’à la fin de notre
programme, ce qui nous mena à près de huit heures du soir. Tout devait alors
s’éteindre dans la ville, et les moindres boutiques étaient tenues de
clore leurs portes. Nous avions cependant bigrement faim, et il fallait songer
à dîner ; nos hôtes y avaient heureusement pourvu, et notre repas se
trouvait préparé au buffet de la gare, en attendant l’heure du train.
Outre Botrel et moi, il y avait aussi dans la troupe deux artistes de l’opéra-comique,
et deux de la Comédie-Française, notamment l’excellente Segond-Weber, qui
ne se faisait jamais prier pour de telles missions. Elle avait amené sa
femme de chambre, nommée Marie qui, au moment où l’on se mit à table, se
retira discrètement dans une salle d’attente. Mais on ne pouvait pas la
laisser jeûner ainsi ; Segond-Weber expliqua elle-même la situation,
et chacun s’empressa de faire place à Marie, qui s’assit à côté de sa
patronne. Vers la fin du repas les officiers belges virent voir si nous
étions satisfaits et, selon l’usage, nous demandèrent de vouloir bien
signer quelques programmes de la matinée, à titre de souvenir...
Tout en causant, chacun apposait son parafe,
précédé d’un petit mot aimable, sur les papiers qui circulaient... et qui
passaient aussi, naturellement, devant Marie... Et la brave camériste,
imperturbable et digne, mettait sa signature entre l’Opéra-Comique et le
Français... comme tout le monde... C’est égal, le lendemain, nos hôtes
ont dû chercher longtemps — sans le trouver, bien sûr — à quel
subventionné pouvait bien appartenir cette «Marie», dont le parafe
accompagnait officiellement tous les autres, sans que nul pût la découvrir
au programme, ni se rappeler même si elle y avait effectivement figuré...
— L’aventure est piquante !
— J’ai souvent constaté de même, au cours de
semblables missions, que maintes situations émouvantes gardaient parfois un
coin humoristique au profit duquel finissaient pas s’estomper les plus
tragiques impressions. C’est précisément le cas pour quelques-uns de mes
souvenirs. Certains spectacles, qui n’ont rien de gai en
eux-mêmes peuvent cependant inspirer des réflexes joyeux : si par exemple,
on voit quelqu’un tomber, on est d’abord tenté d’en rire, ce qui n’implique
nullement des sentiments cruels ou indifférents. La pitié ne s’exclut pas
de cette hilarité première dont nous sommes pas toujours maîtres.
Ainsi, à l’hôpital Sainte-Anne, à Toulon, parmi
les blessés rassemblés à un de mes concerts, se trouvait un grand diable de
Sénégalais dont la mâchoire avait été fracassée par une balle, mais
seulement du côté droit. Son visage tout noir, emmitouflé dans un énorme
pansement d’une blancheur immaculée, rappelait ce célèbre dessin de
Zisley, l’humoriste anglais, représentant, couché dans un lit immense, un
tout petit négrillon, dont la curieuse figure de cirage émerge, seule, de l’amas
de blancheurs des oreillers, draps et couvertures.
Mon brave Africain comprenait-il le français ?
Peut-être en saisissait-il du moins quelques mots ; mes gestes et mes
attitudes semblaient en tout cas l’amuser follement. Il éclatait par
moments d’un rire homérique, que suivait presque aussitôt un rugissement
de douleur, car cette explosion de gaîté déplaçait sa mâchoire meurtrie.
Cela faisait «Ouâah ! ouâah ! ... Ouille ! Aïe aïe !» avec
accompagnement de rictus alternativement joyeux ou torturés ; par surcroît s’il ne pouvait rire que d’un côté, c’est également d’un seul
côté, mais de l’autre, qu’il marquait sa grimace de souffrance.
La douleur, toutefois, semblait vite réprimée, car
il repartait bientôt de plus belle, riant à gauche, hurlant à droite ; c’était
à la fois atrocement poignant et irrésistiblement grotesque.
C’est pour des raisons identiques qu’un autre
poilu finit de même par devenir comique, alors que son sort ne l’était
vraiment en rien. Ce jeune sous-officier, en traitement dans un hôpital de
Marseille, avait été gravement touché par un éclat d’obus durant
la première bataille de la Somme. Lors de son arrivée, une infirmière,
fraîche et jolie, lui demanda selon l’usage :
— Où avez-vous été blessé ?
Croyant qu’il s’agissait d’un renseignement
topographique, il répondit, le plus naturellement du monde:
— Au-dessus d’Albert...
Or, la demoiselle s’aperçut ensuite que le pauvre
diable était sérieusement endommagé... au bas-ventre... à un centimètre
du point le plus masculin de son anatomie. Elle crut donc que cette expression
«au-dessus d’Albert» constituait un délicat euphémisme, dont elle sut
même quelque gré au blessé. Seulement, à partir de ce jour-là, les
infirmières devenaient toutes roses quand on parlait devant elles du secteur
d’Albert, tandis que le sous-officier, qui avait fini par comprendre
la méprise, rougissait, lui aussi, comme une jeune fille.
Nos concerts dans les formations sanitaires, s’ils
réjouissaient les blessés, n’amusaient pas moins le personnel ; il était
même difficile d’empêcher que chacun y amenât quelque membre de sa
famille. Je m’y employais cependant, en certains cas,
notamment lorsqu’il m’était possible de profiter de mon passage pour
donner, dans un établissement de la ville, une soirée de bienfaisance au
profit des nombreuses oeuvres secourables que la guerre avait suscitées,
et qui, comme nous, rivalisaient d’émulation. Accueillir trop facilement l’après-midi
ceux dont les droits semblaient discutables, c’était, à mes yeux, diminuer
d’autant la recette du soir. Néanmoins, grâce à divers subterfuges,
certains parvenaient tout de même à enfreindre la consigne.
C’est ainsi qu’à Rouen, le portier d’un
hôpital, à l’arrivée des invités, remettait à chacun, pour qu’ils
pussent justifier leur présence, une longue blouse blanche et une coiffure,
idoines à leur donner toutes les apparences d’infirmières ou d’infirmiers.
Je n’avais pas tardé à éventer la mèche, et je m’amusais beaucoup de
ces petites roueries. Aussi, voyant entrer dans la salle du concert une
élégante jeune femme complètement dépourvue des astucieux ornements, je m’approchai,
et lui déclarai ironiquement: — Non, madame, vous ne pouvez rester ici dans cette
tenue de ville ! Allez donc chercher un tablier et une coiffe !
— Mais, monsieur, riposta-t-elle
étourdiment, c’est
que le concierge n’en a plus ! ... Je ris tellement de cette naïveté que je ne pus que
dire : — Oh ! alors, dans ces conditions, vous pouvez
rester ! Que veux-tu, il est bien difficile d’empêcher une
jolie femme de faire de qu’elle a résolu ! Peut-on même lui refuser quoi
que ce soit ? Il y a des cas où ce serait vraiment difficile.
En août 1914, par exemple, quelques jours après la
mobilisation, je reçus la lettre suivante, dont la naïveté du style ne fait
que mieux apprécier la sincérité :
«Monsieur Mayol,
«Excusez la grande liberté que je prends de vous
écrire : je suis seconde main à la maison de couture X ..., rue de la
Paix, et vous avez toujours été si gentil du nous envoyer des places pour
votre concert à l’occasion de la Sainte-Catherine, que peut-être vous
voudrez bien m’accorder ce que je vais vous demander : c’est votre
bouquet, vous savez, le petit bouquet de muguet que vous portez à la
boutonnière de votre habit, parce que cela porte bonheur, n’est--ce pas ?
et surtout venant de vous. Je voudrais l’envoyer à mon fiancé qui
rejoint son régiment à Nancy, et qui va bientôt aller se battre.
Si vous saviez comme nous nous aimons bien,
monsieur Mayol ; on doit se marier après la guerre, alors, vous comprenez,
j’aurais trop de chagrin s’il lui arrivait quelque chose. Mais je suis
sûre que, si vous voulez faire ce que je vous demande, il reviendra, et
nous vous serons reconnaissants toute notre vie.
En attendant votre réponse, je vous envoie...
Je passe la formule finale, car elle exprimait un
enthousiasme excessif sur mon influence et une manifestation exagérée d’admiration.
Je pris donc le brin de muguet, resté épinglé au
revers de mon habit depuis la dernière fois que j’avais chanté, et je l’envoyait
sans retard à l’affectueux petit trottin... Un mois plus tard, environ, la
pauvre enfant m’écrivait une autre lettre, éplorée celle-là, où elle me
confiait qu’on venait de lui apprendre la mort de son fiancé ! Ainsi, mon
muguet n’était plus un fétiche ! N’évoquait-il pas déjà, pour
moi-même la triste fin de la pauvre petite Jenny ? Et voici qu’il semblait
attirer maintenant le mauvais sort au lieu de le conjurer ! J’allais prendre
l’engagement de ne plus arborer cette fleur désormais tragique...
Or, le 1er octobre suivant, un
télégramme me parvint, signé de la petite midinette :
«Fiancé vivant, mais gravement blessé. Merci
!...»
disait la dépêche, dont le laconisme fut bientôt
complété par une lettre pleine de détails. Ma correspondante m’expliquait
comment celui qu’elle aimait, blessé quelque temps avant la bataille de la
Marne, avait d’abord été recueilli par des brancardiers allemands ; après
notre victoire de septembre 1914 l’ambulance où il se trouvait soigné,
abandonnée par l’ennemi au cours de sa retraite précipitée, retomba aux
mains des Français, et le jeune homme y fut découvert. Son premier soin fut,
évidemment, d’envoyer des nouvelles exactes à sa mère, et à sa fiancée,
pour les rassurer sur son sort... Or, en juin 1915, alors que je venais donner un
concert dans un hôpital de Dijon, je fus très étonné de m’entendre
appeler par un des blessés du lieu. C’était l’amoureux de ma midinette !
Sérieusement touché, il se trouvait encore en traitement, mais attendait une
proche convalescence. Sergent de chasseurs à pied, beau gars, 25 ans à
peine, il arborait fièrement sur sa capote grise une des premières croix de
guerre que j’eusse vues, cette décoration n’ayant été instituée qu’en
avril 1915. Il me raconta son petit roman, et tint à me remercier à son
tour: — Je l’ai toujours, vous savez, votre muguet ! me
dit-il, tout ému... Tenez, regardez... Je ne m’en séparerai jamais : c’est
mon talisman ! ... Et, dans son portefeuille, il me montra le bouquet,
aplati et jauni, soigneusement placé entre deux feuillets et qui, en se
flétrissant, donnait l’impression d’une fleur qui eût vraiment vécu.
Je lui exprimai combien j’étais touché de cette
foi naïve et fervente... Je n’ai jamais revu le sous-officier, et je n’ai
plus eu de nouvelles du petit trottin... J’espère qu’ils ont pu se
retrouver et s’unir, car ces deux là méritaient bien leur bonheur, non
pas, bien sûr, à cause de mon pauvre muguet, mais parce qu’ils s’aimaient
sincèrement, profondément, comme on n’aime plus guère à l’époque où
je te raconte cela... A Dijon, nous donnions aussi une soirée de
bienfaisance au théâtre ; entre les deux représentations, je prenais l’apéritif
au Café Glacier, place Darcy. Une gamine, de sept à huit ans, vint implorer
ma charité : «Donnez-moi deux sous, monsieur ! disait-elle d’une
voix dolente... Mon papa est à la guerre, et je suis seule au monde...
— Ah ! mon Dieu, fis-je apitoyé... Ton papa est à
la guerre ? Regardant le médaillon que, d’un doigt têtu, elle
montrait pendu à son cou, j’ajoutai :
— Dans quel régiment est--il, ton papa ?
— Je ne sais pas, monsieur, dit-elle, en montrant
toujours son médaillon... Donnez-moi deux sous, mon papa est à la guerre...
c’est maman qui l’a dit... Il put ainsi se trouver des gens pour exploiter la
charité publique avec de telles situations ; il en était trop, hélas, de
vraies pour que l’on songeât à discuter... Néanmoins, je crus ne rien
devoir donner à cette fillette trop, ou trop peu renseignée...
Mais de telles impostures n’empêchaient pas chacun
de s’efforcer de soulager les infortunes qu’il pouvait connaître. J’avais,
pour ma part, obtenu d’aller, vers cette même époque, porter des cigares
et quelques menues gâteries aux premiers grand blessés qui commençaient à
renter en France. A la garde-frontière où leur train était signalé pour
quatre heures du matin, je me promenais sur le quai, en attendant. Je n’y
étais pas seul : un évêque, en petite tenue, dirai-je, venu sans doute dans
le même but que moi, faisait lui aussi les cent pas. Il me sembla bientôt qu’il
me dévisageait avec insistance ; enfin il s’approcha de moi :
— Excusez-moi, monsieur, me dit-il, mais... ne
seriez-vous pas Mayol, le chanteur populaire ?
Très étonné, je réponds :
— En effet, Monseigneur... J’ai donc l’honneur
d’être connu de vous ? Avec un clin d’œil amusé, il murmure :
— C’est--à-dire que je vous ai souvent entendu
chanter... Littéralement stupéfait, je manifeste mon
étonnement : — Mon Dieu, Monseigneur, je suis très flatté,
croyez-le bien... cependant, je chante, surtout, dans des établissements qui
me paraissent pour le moins profanes...
— Sans doute, avoue-t-il avec un grand geste très
digne, aussi n’est--ce pas en de pareils lieux que j’ai eu le plaisir de
vous écouter... Et le brave prélat m’explique alors...
«Voilà, nous avons... un phonographe à l’Évêché...
il faut bien se distraire un peu, n’est--ce pas... Alors le soir on le fait
marcher, de temps à autre... J’aime beaucoup vos petites chansons pour le
peuple... Ah ! Lilas blanc, monsieur Mayol ! ... Et la Boîte de
Chine, et le Petit Grégoire !...
Je respirai ! Un moment, j’étais sur le point de
craindre qu’il me parlât de Viens, poupoule, ou de la Cabane
bambou ! Évidemment, le saint homme avait un répertoire soigneusement
expurgé... Mais cela ne me disait pas comment, par le phonographe, il pouvait
avoir fixé mes traits ; ce fut lui qui me donna les éclaircissements que je
cherchais : — Hé oui, dit-il, sur chaque disque de vos
créations, il y a votre portrait, avec le toupet blond et le muguet... Vous
pensez qu’au cours de nos longues soirées, j’ai eu tout le loisir d’étudier
votre profil ; c’est à cela surtout que je vous ai reconnu.
De tous les témoignages que j’ai pu recueillir de
ma vogue, celui-là me fut un des plus précieux. Après une telle entrée en
matière, la conversation devint tout de suite très cordiale ; en attendant
notre convoi, nous arpentions ensemble le quai désert et froid, parlant de la
guerre, de chansons, racontant des anecdotes... Enfin, le train fut signalé :
— Mon fils, dit le prélat laissez-moi vous donner
ma bénédiction... Je n’ignore pas que dans vos milieux, certains en font
peu de cas, mais cela me sera personnellement agréable...
Respectueusement, je baisai son anneau et, le convoi
étant enfin arrêté, nous partîmes, chacun de son côté, à nos
distributions... Je ne sais si quelque infirmier, par la portière, m’avait
aperçu en compagnie de Monseigneur, ou si la longue houppelande noire que je
revêtais en ces circonstances, jointe au vaste feutre sombre que j’enfonçais
frileusement sur mes oreilles, me donnait une apparence ecclésiastique, mais
les blessés s’y trompèrent. Comme l’un d’eux disait :
— Merci beaucoup, monsieur !
l’infirmier, indigné, s’écria :
— Comment : monsieur ? Tu ne vois donc pas que c’est
un prêtre ! C’est : merci, monsieur le Curé ! qu’il faut dire ! ...
— Merci, monsieur le Curé ! répéta docilement le
pauvre poilu. Et tous ses camarades, faisant chorus, à mesure que je leur
distribuais des chansons, des cigares ou des paquets de cigarettes, s’écriaient
avec le plus touchant ensemble : — Merci, monsieur le Curé ! Vive monsieur le Curé
!... Je ne pouvais vraiment pas protester...
Ces visites aux trains sanitaires offraient toujours
ainsi quelque pittoresque inattendu. Lorsque les arrivées avaient lieu la
nuit, elle rassemblaient généralement peu de monde ; mais j’ai vu les gens
les plus humbles n’en pas rater une, quelle que fût l’heure où passait
un convoi. Il faut en effet reconnaître qu’en dépit de certaines idées
subversives qui commençaient à se faire jour, la plupart des Français ont
tenu, dans ces douloureuses circonstances, à accomplir le maximum de leurs
devoirs... C’est ainsi qu’à Vesoul, je rencontrai plusieurs
fois une bonne vieille paysanne, pas très riche — cela se voyait — mais
qui venait, dès qu’un train de blessés était signalé, apporter ce qu’elle
pouvait aux victimes de la guerre... Nous avions fini par lier un peu
connaissance, et elle me demandait souvent des précisions, que je n’étais
d’ailleurs pas toujours en mesure de lui donner. Elle trottinait à travers
les wagons, répartissant ce qu’elle avait réussi à rassembler, et
murmurait invariablement : — Ah ! les braves petits ! ... Quel courage ! ...
Ils n’ont pas eu peur du danger......
Or, une nuit, les voyageurs du convoi que nous
visitions lui parurent bizarres : pas de pansements, pas de membres coupés,
pas de visages sanglants, ni de chairs meurtries... Elle s’étonna de cette
totale absence de béquilles ou d’écharpes ; l’infirmier m’avait
renseigné, mais il me semblait difficile de donner à la bonne vieille les
explications qu’elle souhaitait... Enfin, à une question pressante, je
murmurai, le plus bas possible : — Ce sont de malheureux avariés...
Peut-être le mot lancé par la célèbre pièce d’Eugène
Brieux ne lui était-il pas familier... Ou bien encore gardait-elle quelque
surdité ? Toujours est--il qu’en distribuant le vin, le fromage et les
pâtisseries qu’elle avait préparés — par quel sublime prodige d’économies
! — elle traversa tout le compartiment, murmurant son habituelle litanie, si
naïvement maternelle : — Ah ! les braves petits ! ... Quel courage ! ...
Ils n’ont pas eu peur du danger ! ...
Il y a toujours, ainsi, dans les réflexions des
simples, une certaine somme d’ironie ou de philosophie pratique, dont ils ne
soupçonnent peut-être pas eux-mêmes l’existence. Témoin ce brave petit
coiffeur de Nancy, à qui, par habitude, je demandais une friction d’eau de Cologne
... — Oh ! pardon, me repris-je aussitôt, je veux dire
de l’eau de Louvain ! Car, tu t’en souviens, dès le début de la guerre,
on avait, pour les appellations de rues comme pour celles de divers produits,
remplacé les noms qui évoquaient trop les nations ennemies par d’autres,
empruntés à nos amis et alliés... Mais le figaro, sceptique, et se hâtant,
à la manière de son illustre ancêtre, de rire pour ne pas pleurer, me
répondit placidement : — Allez, monsieur, ne corrigez pas, l’usage est
trop bien ancré de dire «eau de Cologne» et l’on aura plus facile de
prendre la ville que de changer ce nom...
Les circonstances ont bientôt confirmé cette
réserve ; qui parle aujourd’hui d’eau de Louvain ! Mais alors, dans la
fièvre où l’on vivait, les moindres choses prenaient une importance
exacerbée. Tu vas le voir avec cette petite aventure, qui, suivant la
manière dont on l’envisage, peut paraître d’un tragique angoissant ou d’un
inénarrable comique... Le Général M...— décédé récemment — n’avait
plusieurs fois fait demander d’aller chanter pour ses coloniaux, promettant
de me faire signe lorsqu’ils seraient au repos, ce qui, entre parenthèses,
ne semblait pas leur arriver souvent, car j’attendis longtemps l’invitation
au départ. Enfin je la reçus un jour d’octobre 1915 ; aussitôt, je file
en auto, avec ma bonne camarade Miette. La division se trouvait alors dans la
Somme, aux environs de Sailly-Saillisel, qu’elle venait de reprendre, mais
où l’action de l’ennemi ne se ralentissait pas. L’Aspect de toute la
région était lamentable, aggravé par cette pluvieuse fin d’automne qui
pétrissait les moindres chemins d’une épaisse boue jaunâtre. Tout se
trouvait à peu près démoli ; notre voiture ne put avancer jusqu’au
cantonnement, et nous fûmes obligés de faire trois kilomètres à pied, dans
la fange gluante qui semblait vouloir nous empêcher d’aller plus loin.
En un village affreusement dévasté, le Général
nous invita à déjeuner : menu sobre, encore que visiblement très soigné.
Pendant le repas, à intervalles réguliers, des
«boum, boum» significatifs ponctuaient le service ; Miette commençait à se
sentir fort troublée, et ne se rassura que lorsqu’on lui eut affirmé qu’il
s’agissait de tirs d’exercices imposés aux artilleurs pour leur conserver
l’entraînement nécessaire. Enfin, il fallut penser à notre concert ; bien que
le temps daignât, ce jour-là, se montrer moins inclément — peut-être
avais-je en moi un peu de notre soleil provençal — il était impossible de
chanter dehors. La salle des fêtes du bourg nous offre un abri, acceptable à
la rigueur, mais elle ne peut guère contenir plus de cinq cents personnes, et
ils sont là plus de deux mille poilus qui se pressent pur être placés ! Le
Général s’inquiète : — Bah ! lui dis-je, on donnera quatre séances,
voilà tout ! On tend des cordes à l’entrée pour canaliser ce
flot impatient, et la première matinée commence ; au fond, sur une estrade
réservée d’ordinaire à l’orchestre local, une grappe humaine s’est
installée, si compacte qu’on se demande comment elle tient. Elle ne tient d’ailleurs
pas longtemps : au beau milieu du morceau d’ouverture, un craquement
sinistre se fait entendre... Patatras ! voilà l’étagère qui s’écroule,
entraînant tout de qu’elle supportait ! Mais, pour des gars qui viennent de
soutenir h’homériques batailles, ce n’est là un incident, amusant,
puisque personne ne s’en tire trop mal. Un marsouin murmure même, l’air
sincèrement dépité : — J’ai même pas eu la veine de me démolir un
abatis !.... Ah ! c’est pas encore aujourd’hui qu’on m’évacuera!...
— La séance continue !
En tout reprend, en effet, comme si de rien n’était...
Nous fîmes, non pas quatre, mais cinq séances successives ; à la fin de la
dernière, j’avais chanté plus de quarante chansons ! Tu penses, il n’y
avait là que du recrutement de Paris : faubourg et banlieue, la crème des
publics populaires, quoi ! Et ils s’en payaient !... J’eus même l’impression
que quelques-uns avaient réussi à se glisser deux fois dans la salle... si
ce n’est trois. Par exemple, mes escarpins n’étaient plus guère vernis,
et le bas de mon pantalon d’habit cessait d’être noir : il se mettait à
la mode du front, boue et crotte sur toute la ligne ! Bah ! un bon coup de
brosse en arrivant à Paris, et il n’en serait plus question. Seulement, le
tout était d’y arriver, à Paris ! — Il y eut des difficultés ?
— Plutôt !... Quand nous eûmes terminé, il
faisait nuit noire. Nous fîmes nos adieux au général, qui nous donna un
poilu pour nous reconduire jusqu’à notre auto, garée dans un endroit qu’il
m’eût été fort difficile de retrouver seul. Mais tous les marsouins
tinrent d’abord à nous faire aussi leurs adieux ; ce que j’en ai serré
des mains ! Par exemple, quand je pus me libérer, j’emportais une moisson
de bagues d’aluminium, dont la plupart des plus artistiques.
Suivant notre guide, nous cheminions maintenant dans
l’obscurité mouillée ; pataugeant à qui mieux dans la pâte boueuse qui
mastiquait la route, nous allions à la queue leu-leu, écoutant les
explications de notre aimable et loquace cicérone :
— Ici, disait-il, il y avait, quand nous sommes
venus en 14, un magnifique bois, dans une propriété privée, qui servait de
rendez-vous de chasse à «une huile» du pays... Au début, on attrapait de
temps en temps un lièvre, ou un faisan affolé, et nous avions de beaux
ombrages pour nous abriter... A présent, pas plus de feuillage que de gibier
! Le bois a été rasé par la fusillade... Pour toute forêt, il reste des
baïonnettes et des fusils... Il s’interrompit tout à coup :
«Est-ce qu’il ne vous semble pas, demande-t-il, qu’il
y a bien longtemps que nous marchons ?
C’était assez mon avis... Le poilu, soudain
hésitant, cherche à se reconnaître :
«Il doit y avoir les écriteaux du génie, me dit-il
; le premier sera le bon,
je connais le secteur comme ma poche... Ne bougez-pas !...
Tandis qu’il part à la découverte, nous demeurons
sur place, assez inquiets malgré tout, et quelque peu grelottants. Pour
comble, voilà la pluie qui se met à tomber, une petite pluie fine,
pénétrante et glacée, comme il n’en tombe que dans la Somme... Des
fusées commencent à dresser dans tous les coins du ciel noir leurs
chandelles vacillantes ; le canons continue de tonner et, de temps en temps,
un tic tac suivi de bizarres sifflements d’abeille nous témoigne que le
règne des mitrailleuses n’est pas terminé. Miette, toute tremblante, s’accroche
à mon bras... Pour moi, je ne me sentais guère plus rassuré ; mais ce qui
me troublait le plus étrangement, c’était l’incertitude des lieux où
nous pouvions nous trouver., Avec ça l’heure passait ; il me semblait qu’il
se faisait terriblement tard, et je chantais, à ce moment, au Concert Mayol !
Par intervalles, un juron étouffé de notre guide,
en nous indiquant sa position topographique, nous révélait aussi que ses
recherches demeuraient vaines... Alors, étions-nous définitivement égarés,
et nous faudrait-il attendre le jour pour nous reconnaître ? Si près d’un
cantonnement, cela me semblait impossible !... La nuit, les moindres
incidents, surtout en un pareil cadre, prennent tout de suite une importance
tragique ; aussi commencions-nous à être plus qu’inquiets... J’ai
compris là ce que peut être une certaine peur... Avec ça les ordres
étaient formels : interdiction rigoureuse d’allumer même le moindre tison
!... Soudain, notre colonial pousse un cri de joie,
difficilement contenu : — Chouette ! un écriteau !...
Et, comme pour se justifier lui-même d’une entorse
à la consigne, il ajoute : «Je m’en fous, j’ouvre le briquet !»
Aussitôt, en effet, une faible lueur clignotante
nous le montre, à vingt pas de nous... Nous avions pourtant l’impression qu’il
venait de faire des centaines de mètres, depuis ces quelques minutes qui nous
semblaient avoir duré des heures ! Fébriles, nous nous rapprochons, pour
connaître plus tôt l’indication qui devait nous remettre dans la bonne
voie... et nous arrivons juste à temps pour entendre le poilu s’écrier :
— Oh ! merde !...
Et, sur la pancarte qu’il nous montre d’un doigt
furieux, nous lisons, à la maigre flamme du briquet :
Défense absolue de couper du bois
Dans ce boqueteau, jadis coquet et touffu, où la
mitraille avait rasé la moindre brindille jusque sous le sol, rien ne
demeurait... que cet écriteau, si cruellement superfétatoire maintenant ! La
chose, qui nous parut bouffonne par la suite, nous sembla tout d’abord d’une
tragique ironie... Une seconde, nous demeurâmes sans oser dire un
mot... Un léger bruit de clincquaillerie nous tira de nos sombres pensées ;
le marsouin, en homme que les circonstances ont habitué aux promptes
décisions, bondit, et rejoint une corvée de ravitaillement. Orientés
aussitôt vers notre but, en quelques minutes nous eûmes enfin rejoint la
voiture ; mais je te jure que nous avions eu chaud ! Je voulus remettre un
petit billet en gratification au colonial, mais il refusa dignement :
— Non, non, monsieur Mayol, dit-il... Si vous
voulez me faire bien plaisir, donnez-moi plutôt votre portrait, avec une
signature... Tandis que d’un stylo hâtif je lui parafais une de
mes cartes postales, le pauvre bougre s’excusait encore de nous avoir fait
perdre du temps : — J’ai voulu, expliquait-il, couper à travers
champs, comme nous le faisons toujours, j’ai dû m’écarter de quelques
centimètres au départ, et au but d’une demi-heure, ça a fait des tas de
mètres de différence... Enfin, nous en sommes sortis, heureusement !...
Allons, au revoir, monsieur Mayol, et merci... au revoir !
Il était près de huit heures quand nous pûmes
repartir : et je devais paraître à 9 heures 1/2 au Concert Mayol — car à
cette époque, tous les établissements fermaient à onze heures. Il en était
plus de dix quand j’y arrivai !... Dufrenne — à qui j’avais, entre temps, fini par
vendre mon concert — était devant la porte, terriblement inquiet. Je lui
exposai rapidement nos tribulations pendant que l’orchestre, aussitôt
averti, jouait en ouverture Les Refrains de Mayol, et je me précipitai
en scène... — Sans te brosser !
— Ah ! il n’en était plus question, avec l’heure
tardive de ce retour !... Je l’expliquai franchement aux spectateurs, qui m’applaudirent
frénétiquement : — Je vous remercie, dis-je, mais ce n’est pas à
moi que doivent aller vos bravos, c’est à EUX, là-bas, à ceux que je
viens de voir, et à leurs frères d’armes... Je vous assure qu’ils le
méritent bien ! Une ovation indescriptible salua cette évocation, et
je pus enfin commencer à chanter... ma 42ième chanson de la
journée ; heureusement qu’il y a des cas ou l’on ne sent plus la fatigue
! — Voilà un souvenir qu’il eût été dommage de
ne pas recueillir... — Il est de ceux qu’on ne put guère oublier...
et parfois ils remontent, d’eux-mêmes, du coeur jusqu’aux lèvres...
Bien que je n’aie jamais cherché à répandre dans
les gazettes mes moindres faits et gestes, comme tant d’autres le firent
alors à tout propos, et souvent hors de propos, certaines de mes
pérégrinations finissaient toujours par être connues du public. Elles
attiraient, naturellement, les commentaires d’usage, dont tous n’étaient
pas cependant frappés au coin d’une élémentaire équité. Il y en eut
même de nettement malveillants, et j’eus plusieurs fois à m’en montrer
péniblement surpris... N’étions-nous pas, pourtant, sous le signe
généreux de l’Union Sacrée, qui eût dû maintenir la concorde centre
tous les français ? Ou bien cette trêve se bornait-elle au seul monde
politique ? Je n’eus que trop d’occasions de me le demander, notamment à
propos de ma tournée en Italie. — Tu reprenais donc tes engagements ?
— Certes, car on m’avait fourni des arguments
irrésistibles... mais pas du même goût que ceux de Basile, crois-le bien.
La première exaltation du début tombée, il fallut, n’est--ce pas,
organiser la vie de l’intérieur ; on ne pouvait pas abandonner les femmes,
les enfants, dont les maris et les pères se battaient, non plus que les
vieillards, brusquement privés du soutien de leurs fils, ni tant d’infortunés
encore que leur santé clouait dans la vie civile... Fallait-il, au nom d’un
sentimentalisme excessif, sous le prétexte d’une fausse pudeur que la
raison condamnait, ajouter la misère aux angoisses de ces pauvres gens qui,
tous, avaient quelqu’un là-bas ?
Dufrenne, actif Président de la Fédération du
Spectacle, sollicita donc du Ministre de l’intérieur l’autorisation de
rouvrir certains établissements, afin d’assurer quelques ressources aux
membres d’une importante corporation, ce qui soulagerait les budgets de l’Etat
et des communes, si lourdement chargés, déjà, par les secours innombrables
qu’ils ne cessaient de répartir. On chercherait une formule qui gardât la
dignité nécessaire compatible avec la situation, et les programmes seraient
même conçus de façon à exercer sur l’arrière une influence morale qui,
bien comprise et organisée, pouvait devenir très efficace. N’en était-il
pas ainsi pour les journaux ? Tous ces arguments, qui demeuraient humains sans
perdre de vue un légitime souci de civisme, finirent par toucher le Ministre.
Il s’inquiéta cependant, pour les combattants que leurs déplacements,
réformes, convalescences, amèneraient dans les villes où les spectacles
auraient repris ; ne penseraient-ils pas qu’on s’amusait à l’intérieur,
pendant qu’ils souffraient à l’avant ?
Dufrenne, en bon psychologue, retourna la question.
— Le Gouvernement ne croit-i pas, demanda-t-il, que
ces braves gens auront, au contraire, besoin eux aussi, d’une détente qui
ne peut que leur être d’un grand et profitable réconfort ? Est-il sage,
lorsque pour quelques semaines ils peuvent s’évader du cauchemar, de ne
leur offrir que des cités en état de siège, astreintes à une vie
exagérément puritaine ? N’auront-ils pas, à leur tour, soif de
distraction ? Les autorisations nécessaires furent donc
accordées, sous réserve de censure du répertoire, d’entrées gratuites
accordées aux soldats, et de fermeture à 11 heures du soir. Toutefois, bien
que maintes demandes m’aient été faites alors de reprendre mon tour de
chant, je ne crus pas devoir accepter : je me l’étais promis ; d’ailleurs,
la mission que j’accomplissais maintenant un eu partout ne me laissait
guère de loisirs. Enfin, nous n’en étions encore qu’aux tout premiers
mois de la guerre, et l’on se refusait à penser alors qu’elle pût se
prolonger bien longtemps... «Dès le retour du printemps, pensait-on, on va
en finir»... Dufrenne avait donc repris la location du Concert
Mayol, traitée pour l’été 1914, mais dont les événements ne lui avaient
pas permis de profiter. Devant la situation nouvelle, il me demanda, sur le
prix du loyer, une diminution qu’il m’eût été bien difficile de lui
refuser. Bref, de pourparlers en pourparlers, je finis par lui vendre l’établissement
; tu sais que j’e avais déjà assez, et ce n’étaient pas les
circonstances présentes qui pouvaient m’inciter à m’obstiner outre
mesure dans une entreprise dont je me trouvais déjà plus que las. Je ne fis
même pas figurer dans le contrat la moindre clause me permettant de chanter
obligatoirement dans mon ancienne maison. Ce n’est que par la suite que
Dufrenne me demanda d’y revenir à certaines époques, mais il n’y eut pas
tacite reconduction : les engagements ne se sont faits qu’après, se
renouvelant chaque année, au gré de chacun des signataires...
Précisément, dès la réouverture en 1915, il
manifesta le désir de m’inscrire à ses premiers programmes ; je voulais m’en
défendre, mais les arguments irrésistibles dont je te parlais tout à l’heure
eurent tôt fait de me convaincre : les artistes n’étaient alors engagés
qu’au «prorata» de la recette ; plus celle-ci était forte, plus ils
touchaient d’appointements. Dufrenne me démontra donc — ce n’est pas
moi que le dit ! — que mon nom à l’affiche augmenterait sensiblement le
chiffre d’affaires, ce dont profiteraient tous les camarades. C’est ce qui
me détermina à accepter sa proposition.
— Au prorata, aussi ?
— Non !... Bien entendu, je dus consentir une large
diminution de mon cachet habituel, comme tout le monde ; mais je préférais
qu’il demeurât fixe, car j’en consacrais la plus grande partie aux
oeuvres de guerre... C’est un peu par des arguments analogues qu’on me
décida, quelque temps après, à accepter de faire une tournée en Italie. J’hésitais
un peu, tout d’abord, et c’est assez compréhensible. Bien que l’Italie,
en dépit de son affiliation à la Triplice, se fût amicalement gardée de
prendre les armes contre nous, on n’ignorait pas que la diplomatie allemande
demeurait très agissante à Rome ; le prince de Bulow s’y montrait
particulièrement actif, et la situation put même, à la fin de 1914, nous
causer un peut d’inquiétude. Partout, jusque dans certains coins presque
officiels, on me conseillait de me résoudre aux contrats qui m’étaient
proposés... — Il ne sera pas mauvais, me disait-on, que votre
inévitable succès rappelle au public transalpin les sympathies qu’il garde
à notre pays... Et puis, vous serez la preuve vivante que nous conservons
malgré tout notre gaîté bien française, gaîté qui ne peut que témoigner
de notre sérénité et, partant, de notre confiance...
Je finis donc par me laisser convaincre...
On a prétendu que j’allais là-bas en ambassadeur,
et quelques feuilles m’en ont même assez méchamment blagué... C’est
tout de même triste, en pareille circonstance, quand on fait discrètement ce
qu’on croit être un minimum de devoir, de se voir traiter ainsi par des
journaux français !... Tu penses bien que je n’étais pas assez sot pour me
prendre au sérieux en tant que diplomate ! Je ne me suis pas une seconde
imaginé, bien sûr, que les fusils italiens allaient partir tout seuls dès
les premiers accords de Viens, poupoule ! Non, je ne me voyais pas,
comme un autre Pierre l’Ermite, prêchant une nouvelle Croisade, en laquelle
j’aurais espéré entraîner nos voisins aux accents d’une, ou de
plusieurs chansons de café-concert !
Toutefois, je me promettais de donner tout ce qu’il
me serait possible pour réveiller les sympathies dont nous savions pouvoir
être assurés là-bas ; si je n’obtenais pas d’autres résultats — et
je n’en avais d’ailleurs pas d’autre à envisager — ce serait tout de
même autant de gagné ! Ceci mis à part, et c’était un point de vue
légitime, je n’ai jamais eu la naïveté de croire que mes humbles refrains
allaient, comme jadis le nez de dame Cléopâtre, changer la face du monde !
Le vrai, et je n’ai pas la fausse modestie de m’en
cacher, c’est que je connus, dans toutes les villes de notre soeur latine,
un incontestable succès ; j’ai amusé mon public, et je n’étais pas venu
pour autre chose ! Je ne crois ps que mon voyage ait modifié en quoi que ce
soit les sentiments de nos voisins ; s’ils se sont finalement rangés à nos
côtés, c’est bien plus pour obéir au cri de leur conscience que pour
satisfaire à je ne sais quel emballement irréfléchi... Si j’ai joué un
rôle... «diplomatique», ce fut en m’efforçant de ne mécontenter
personne : n’oublie pas en effet, qu’à l’époque, si les Italiens
pouvaient me trouver sympathique, il y avait aussi chez eux des représentants
des pays adverses... J’ai eu la joie de ne créer aucun incident, et je m’en
suis félicité, simplement. Il y eut, cependant, comme de juste, quelques
situations pittoresques, d’ailleurs inévitables, mais qui n’entraînèrent
aucun dommage. A Rome, le soir de mes débuts, il y avait dans la salle, outre
le personnel des Ambassades d’Allemagne et d’Autriche — au grand complet
— de nombreux députés Italiens, et la Grande-Duchesse de Mecklembourg,
propre belle-mère du Kronprinz, qu’elle ne pouvait pas sentir, assurait-on
(ah ! ces belles-mères !) ; tout ce beau monde installé dans les
avant-scènes, autour de moi. Naturellement, je chantais en français, si bien
que la plupart de ces personnages de marque ne saisissaient pas entièrement
les paroles de mes couplets ; tout au plus, grâce à mes gestes et à la
mimique dont je m’accompagnais, pouvaient-ils deviner parfois le sens de
certaines allusions. Celles que je faisais à nos ennemis amusaient follement
le public italien, qui les soulignait d’applaudissements enthousiastes.
Comme, à chaque fois, ils se tournaient ostensiblement vers les loges où
trônaient les représentants des nations visées, ceux-ci, n’y pouvant plus
tenir sans sombrer sous le ridicule, sortirent bruyamment, au beau milieu d’une
chanson, manifestant une évidente fureur. De fait, ils se rendirent
incontinent à la Questure, où ils déposèrent une plainte, en demandant que
mon répertoire subversif fût interdit...
Le Gouvernement, soucieux de ne pas sembler manquer
à la neutralité qu’il s’imposait encore, désireux, on le conçoit, d’éviter
tout ce qui pouvait risquer de créer des incidents diplomatiques, réprimait
autant que possible les manifestations qui paraissaient de nature à froisser
l’un des belligérants. Aussi, le lendemain soir, le directeur du Théâtre
me fit-il prier de lui porter un exemplaire de chacune de mes chansons... Je
lui remis mes petits formats, sans trop de méfiance... Seulement, au moment d’entrer
en scène, alors que, suivant une habitude chère aux artistes en général,
et à moi en particulier, je jetais par le trou du rideau un coup d’oeil
dans la salle, je remarquai, occupant l’avant-scène, un monsieur en habit,
très dédoré, qui tenait en main mes exemplaires et semblait les consulter
avec une extrême attention. Intrigué, quelque peu inquiet même, je m’informai
aussitôt : — C’est là, m’expliqua le Directeur, le
Commissaire spécial envoyé par la Questure pour s’assurer que votre
répertoire respecte strictement notre neutralité...
— Sapristi, m’écriai-je, c’est que certains
numéros de mon programme sont sujets à caution sur ce point ...
— Ne vous effrayer pas ! Vous pouvez chanter ce que
vous voudrez, le Commissaire spécial ne comprend pas un mot de français
... — Pourtant, m’étonnai-je, à peine rassuré,
celui que j’ai eu l’occasion de voir moi-même à la Questure parlait
admirablement notre langue ! L’aimable directeur eut un bon sourire :
«Sans doute, répondit-il finement... aussi n’est--ce
pas celui-là que l’on vous a envoyé ...
Cette charmante et spirituelle attention en montrait
plus que bien de bruyants manifestes sur les véritables sentiments de l’Italie
d’alors ! Et la représentation se passa sans encombre, plus triomphale
encore que la veille... De même que je le faisais dans chaque ville de
France, où je m’arrange toujours pour avoir un couplet d’apparence
locale, j’avais demandé à mes auteurs, quelquefois même réalisé seul,
des modifications de circonstance aux chansons que je comptais dire en Italie.
C’est ainsi que Dans mon pays, ma dernière création d’avant-guère,
donnait à Rome, comme dernier refrain, cette variante :
«Dans mon pays (bis) le gai soleil qui resplendit,
oui ! a vu naître des hommes vaillants :
le Général Joffre, ce conquérant !... Dans mon pays (bis) on se
dévou’ pour le Patri’, oui ! C’est pourquoi, fièrement, je m’écrie
: la France est la soeur de l’Italie ! Dans mon pays (bis) Gloire aux
fils de Garibaldi ! C’étaient chaque soir de folles acclamations à
ces faciles paroles ; comme partout, les Romains me savaient gré de leur dire
des choses qu’ils sentaient faites spécialement pour leur être agréables.
Un soir, avant de commencer mon tour, je lus en scène un télégramme que je
venais de recevoir de Jean Aicard, adressant cet éloquent salut à la
capitale italienne : «O Rome ! Nous
tenons de ta main, nous, Gaulois, la beauté de nos arts et de nos justes
Lois... Faire des voeux ardents pour la beauté de Rome, c’est vouloir l’héroïsme
et la grandeur de l’homme !... Tu peux supposer quelle manifestation accueillit ce
message ! Ce soir-là, e dépit de toutes les Questures, la foule chanta La
marseillaise... Et il en fut de même, ensuite, à Naples, à Florence, à
Turin et à Gênes, que je visitai successivement...
Ce n’est pas d’ailleurs, le seul pays neutre où
des faits analogues se produisirent. Dans les mêmes circonstances, et
convaincu par des arguments identiques, je fus chanter en Suisse, Là, les
consignes étaient forcément plus sévères. Sur les ordres du Conseil
Fédéral, on interdisait partout les moindres chansons ayant trait à la
guerre, de près ou de loin. La censure se montrait d’autant plus
impitoyable qu’indépendamment d’une neutralité que le Gouvernement
entendait jalousement faire respecter, il y avait beaucoup d’allemands en
Suisse — à ce moment plus que jamais — et que la moindre manifestation,
dans quelque sens que ce fût, eût pu prendre tout de suite les plus graves
proportions. C’est ce qu’on m’exposa dès mon arrivée à
Genève... Un peu embarrassé, privé de mes meilleurs succès d’actualité,
je débutai donc avec quelques refrains inoffensifs, des chansons «neutres»,
c’est le cas de le dire ! J’eus l’impression que ça allait fort bien ;
je me disposais donc à continuer lorsque soudain, quelques voix, d’abord
timides mais bientôt impératives et de plus en plus nombreuses,
réclamèrent, parmi les applaudissements :
«Les croix de fer !... Les Ketjes !»...
Assez indécis, ne sachant trop ce que je devais
faire, je risquai un petit laïus : «Mesdames et messieurs, dis-je, je suis très
touché de votre accueil flatteur, et je voudrais bien vous en remercier, en
vous donnant le répertoire que vous souhaitez ... Je serais moi-même
particulièrement heureux de vous chanter quelques-unes de nos jolies chansons
patriotiques, si françaises... Mais on m’e la formellement interdit.... à
cause des... de.. Enfin, parce qu’il peut y avoir dans la salle des gens à
qui déplairait... Quelque désir, donc, que j’aie de vous être agréable,
permettez-moi de me tenir à un répertoire... plus.... international....
Eh bien, mon cher, si tu avais entendu ce chalut ! Le
tumulte devint indescriptible : — Non ! Non ! criait la foule : les «croix de
fer»... les «ketjes» !... — Vive la France ! renchérissaient d’autres
voix... Je m’évertuais à saluer en remerciant, sans
pouvoir placer un mot, et d’ailleurs fort incertain de ce que je pouvais
faire ou dire. A ce moment, une magnifique gerbe de rose vint bomber à mes
pieds ; en un salut plus profond, je ramassai le bouquet. Une carte s’y
trouvait épinglée, sans enveloppe, ce qui me permit d’y lire au premier
coup d’oeil : X....,
Consul de France Alors, ma foi, je n’hésitai plus ; sous l’égide
de ces fleurs que je déposai devant moi, sur la boîte du souffleur, je me
trouvais, en quelque sorte, en territoire national. Et, délibérément, j’annonçai
: les crois de fer.
Le directeur, qui écoutait dans une avant-scène,
bondit comme un fou, se précipitant vers les coulisses, en hurlant :
— Non ! non ! ... Pas ça ! Vous allez nous faire
condamner ! Mais à présent, j’étais lancé ! L’infortuné
patron, s’arrachant les cheveux, continuait à gémir derrière un portrait
: — Il va me faire fermer ma maison !
Pendant ce temps j’annonçai : Ce qu’ils n’auront
pas ! Que suivirent sans autre hésitain
Les vaisseaux fantômes
et
Deutschland unter allès... Et derrière moi j’entendais toujours :
— Non ! non !... Sortez, mais sortez donc !...
Je repensai à mon audition de Marseille, où un
autre directeur s’efforçait aussi de me faire quitter la scène, mais pour
d’autres raisons... Enfin, à bout d’arguments, et aussi de patience,
le patron donna l’ordre faire baisser le rideau... Moyen suprême qui n’eut
pas le résultat attendu. La salle avait déjà protesté en voyant s’accomplir
la manœuvre ; mais, le rideau comportant en son milieu une ouverture, dite
«à l’italienne», je revins tranquillement sur la scène, comme pour
saluer une dernière fois. Les spectateurs, ravis de cette espièglerie
, applaudirent de plus belle, exigeant que je chante encore, pour mieux
marquer la victoire remportée sur l’administration ...
Et, tout d’un coup :
— La Marseillaise ! cria une voix...
Ce fut comme une secousse électrique ; toute la
salle, maintenant, réclamait notre hymne national... Je dus m’exécuter ,et
le refrain fut repris en choeur par la majeure partie des assistant...
L’affaire n’eut pas d’autres suites, grâce,
sans doute, à l’intervention de notre représentant en Suisse, En tout cas,
le lendemain, je fus laissé libre de mon répertoire ; quant au public,
puisqu’on allait ainsi au-devant de ses désirs, il n’eut plus de raison
de manifester et tout se passa dans le calme.
On m’a dit, ainsi, souvent demandé de chanter
La Marseillaise, et plusieurs fois j’ai dû y consentir : ce ne fut
jamais, cependant, de gaîté de cœur. J’ai toujours trouvé qu’on
abusait de cet hymne, et je ne me sentais guère qualifié, personnellement,
pour l’interpréter comme il l’eût fallu ... D’autres n’ont pas eu
les mêmes scrupules, et j’en connais même qui ont pris à ce propos d’excessives
libertés. Je pourrais citer mainte anecdote à ce sujet, je me bornerai à
celle-ci. Au cours d’un concert donné au profit des œuvres de guerre, à
Paris, tandis que j’attendais mon tour, j’écoutais u baryton amateur
doué d’une fort belle voix, qui ouvrait la représentation — ainsi que
cela se faisait couramment — en chantant, lui aussi, La marseillaise.
Au premier complet, je tressaille : notre homme chante Contre nous, de la
BARBARIE, au lieu de TYRANNIE, que porte le texte...
Interloqué, je murmure à mon accompagnateur :
— Comment : de la Barbarie ?... Mais il ne
sait pas la Marseillaise ! Une de nos voisines, quelque admiratrice, peut-être
du baryton, se retourne et me décoche, d’un air courroucé :
— Il la connaît mieux que vous !
— Alors, pourquoi dit-il «de la Barbarie»,
et non pas «de la tyrannie» ?
Et la dame, m’écrasant d’un profond mépris :
— Vous ne comprenez-donc pas que c’est exprès ;
pour lui redonner de l’actualité ! Je ne pus que répondre, assez ironiquement :
— Excusez-moi, madame... J’arrive de province et
je ne savais pas qu’on pût se permettre de collaborer avec Rouget de
Lisle... Pour ma part, en effet, je me suis toujours senti
mieux à mon aise avec des refrains légers et faciles, celui par exemple que
j’ai promené un peu partout en décembre 1917...
— Avec le sourire...
— Oui, tel en était le titre : paroles de Roger
Myra, musique de notre ami Fernand Heintz...
«Avec le sourire nous devons souscrire...
L’ai-je assez chanté dans tous les coins, même
aux coins des rues ! En casquette, foulard au cou, enfoui dans mon pardessus
le plus élimé, flanqué de deux musiciens ambulants sans emploi, je m’installais
au hasard, sur les boulevards, aux terrasses des cafés, dans les théâtres,
au foyer pendant l’entr’acte, à tous les carrefours... J’étais
heureusement nanti d’un laissez-passer du Ministère des Finances, qui m’assurait
l’aide indulgente et précieuse des «représentants de l’ordre»... Que
de fois, sans cela, m’eût-on enjoint de circuler. «et au trot». Car j’avais
vraiment l’aspect d’un parfait goualeur de rues, et ceux qui, me
connaissant peu, n’auraient pas été au courant, eussent sans doute
hésité longtemps avant de convenir qu’il s’agissait bien de moi.
— En somme, cette fois, tu te trouvais réellement
investi de mission officielle. — Mon Dieu, oui ! Le Ministre des Finances d’alors
m’a même délivré un satisfecit autographe :
«Au prestigieux «Camelot de l’Emprunt»
Félix Mayol, qui a si bien mérité de la
France en apportant son concours charmant à l’œuvre nationale, toute ma
gratitude.» le 14-12-17.
Et c’est signé, tu vois... L. L. Klotz !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant cette campagne bénévole, un contrat me
rappela à Toulouse. Je n’hésitai pas à glisser Avec le sourire au
programme, ainsi que je l’avais fait à Paris. Mais, dans la cité de
Clémence Isaure, ce ne fut pas du goût de tout le monde ; un soir, un titi m’asséna
une lourde plaisanterie, qui mit toute la salle en joie. Une fois déchaîné,
le public fut difficile à apaiser, encore que quelques spectateurs, plus
raisonnables, se soient efforcés de m’y aider de leur mieux. Enfin, un peu
de calme étant revenu, je déclarai, mi fâché, mi-ironique :
— Je n’ai jamais été accueilli comme vous le
faites aujourd’hui... Aussi, je vous promets bien que je ne remettrai plus
les pieds à Toulouse ! — Tu y es cependant retourné ?
— Parbleu !... Seulement, bien que plusieurs
années se fussent déjà écoulées, il se trouvait quelques bougres qui n’avaient
pas encore oublié d’aventure. Alors, dès le premier soir, à mon entrée
en scène, une vois me cria : «Ah ! ah !... Heureusement que vous aviez juré de
ne plus revenir ! A la sensation produite dans la salle, je me rendis
compte qu’on avait dû, en me voyant annoncé, reparler de l’incident. Il
importait que je me tire à mon honneur, sans paraître hésiter, d’une
situation qui pouvait devenir facilement périlleuse. Je m’empressai donc de
répondre par le petit speech suivant, dont j’eus tout lieu d’être
satisfait, pour improvisé qu’il fût :
— J’ai en effet, pendant la guerre, déclaré que
je ne remettrais plus les pieds ici... Mais, à ce moment, il n’y avait
guère de Toulousains à Toulouse : la plupart se trouvaient au front, où ils
défendaient vaillamment la France !... Je ne sais pas trop comment était
composé le dernier public devant qui j’ai chanté, mais je puis assurer qu’il
manquait de cette aimable correction que j’ai toujours eu tant de plaisir à
rencontrer chez vous. En présence de ces gens sans éducation, qui n’étaient
sûrement pas du pays, j’avais donc pris l’engagement qu’on vient de
rappeler... «Seulement, maintenant, la guerre est finie : les
vrais Toulousains sont rentrés de leurs tranchées, en nous rapportant la
Victoire. C’est donc pour eux que je reviens... et pour eux que je vais
chanter ! La bataille était brillamment gagnée... La salle
entière applaudit ma déclaration, et mon numéro se passa, cette fois, aussi
cordialement que de coutume... Depuis, je suis retourné plusieurs fois à
Toulouse, et je n’y ai jamais plus connu d’autres anicroches...
— A part cet incident, léger en somme, la
propagande pour l’emprunt a été, si je ne m’abuse, extrêmement efficace
? — On a eu l’indulgence de me l’affirmer ; j’ai
eu la faiblesse de la croire... — De sorte que, durant toutes les années d’épreuves,
tu as, en quelque sorte, accompli des miracles.
— Oh ! des miracles !
— Mais si : le Professeur Moure n’a-t-il pas
déclaré : «Vous avez fait
entendre des sourds, leurs rires éclatants me l’ont prouvé !...
Ne vois-je pas ici trois lignes émouvantes,
écrites, de la main gauche, par le glorieux Général Gouraud, qui a
perdu son bras droit aux Dardanelles :
«Mille remercîments à Mayol... Pour mes soldats et
pour moi... 16 juillet 1916» ?
Le colonel Jacob, commandant alors le 169me
R.I. n’écrit-il pas, de son côté :
«Pont-sur-Meuse, près de Saint-Mihiel.
«Nous n’oublierons jamais la matinée du 24
octobre 1916, où dans un pays dévasté par la guerre, Mayol, grand artiste
adoré du public, est venu, sous le canon, à 8 kilomètres de lignes, nous
donner quelques heures de joie, quelques heures d’oubli... Merci ! Et
bravo !...»
D’autres attestations, non moins enthousiastes,
témoignent, avec une ardente gratitude, que tu as encore été distraire nos
poilus au Soumiat, à Florent, à Dubieville, trois points du front d’Argonne,
respectivement situés à 8, 7, et 6 kilomètres de l’ennemi.
En voici même une qui débute ainsi :
«Sur le front, 25 octobre 1916 après un
concert donné par Mayol à 1500 mètres de boches...» Signée : «Colonel
Girard, Commandant la 255me Brigade d’Infanterie...
N’avais-je pas raison d’appeler cet émouvant
carnet ton «livre d’or»... — Tu brodes !
— Pas le moins du monde ! Tu préfèrerais
peut-être, que je tienne secret ce que j’y ai découvert ? Que je sache
chaque page, pieusement enclos par tes soins, sèche un trèfle à quatre
feuilles, venu de «là-bas» ?... N’est--ce pas, comme un reconnaissant vœu
de bonheur, le naïf mais sincère hommage de ceux à qui tu allas si souvent
porter, où qu’ils fussent, un peu de gaîté, d’espoir et de réconfort
inclus dans les simples couplets d’une chanson populaire...
— Et française ?
— Mais oui, comme l’était ton geste !... N’a-t-on
pas écrit :
«Il
n’est pas que dans ses chansons
que Mayol
ait de jolis gestes»...
Ainsi, que tu le veuilles ou non, je révèlerai à
propos de ta moisson de trèfles que sur certains, au dessus de la petite
croix jaunie de leur feuillage, tu as planté, d’un crayon douloureux, une
autre petite croix, noire celle-là, pour marquer que celui qui t’envoya ce
brin symbolique est tombé pour la France, à la place même, peut-être, où
il avait cueilli son humble souvenir, tendre et naïf comme l’âme d’une
midinette... Et cela forme, au milieu du jardin, desséché, de tant de pieux
hommages, comme la bordure, anonyme et funèbre, d’un petit cimetière du
front... — Justement, je conservais tout cela... ce carnet
formait à mes yeux un sanctuaire, que nuls regards ne devaient profaner...
Que veux-tu, ces lettres, ces vers, ces croquis, ces fleurettes, c’est un
peu comme mes citations, à moi... — Oui : de légitimes citations à l’ordre du
cœur !

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