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Chapitre X -
Concert Mayol
— C’est en 1910 que je rachetai le Concert Parisien ;
j’inaugurai ma direction le 1er septembre, en donnant mon nom à
l’établissement. — On a beaucoup épilogué, à l’époque, sur cette
entreprise ; quels en furent les mobiles déterminants ?
— A la base de tout, le désir impérieux de rendre
service au fils Dorfeuil, en souvenir reconnaissant de son père qui, dans cette
même maison, avait si bienveillamment facilité, d’abord, puis aidé et encouragé
mes débuts. Le Concert Parisien, depuis quelques années,
connaissait des destinées diverses, pas toujours très brillantes. Des
directeurs parcimonieux à l’excès, persuadés qu’on pouvait gagner de l’argent
sans en engager, y prétendirent vivre sur le seul renom de leur scène, dont la
vogue avait été si grande. Privée des troupes régulières et solides qui en
assuraient le succès, cette salle, jusque là populaire entre toutes, se
défendit d’abord tant bien que mal, plutôt mal que bien. Elle tombait bientôt
au rang d’une quelconque «boîte de quartier»... L’étrange idée qu’eut un de ses
admirateurs d’y présenter dans les mêmes spectacles, des tours de chant de caf’
conc’ et des pièces du Grand-Guignol, acheva de dérouter les derniers fidèles.
Le Concert Parisien, périclitant de jour en jour, abandonné par ses ultimes
directeurs, revint aux mains de Georges Dorfeuil qui, dans ces conditions, ne
pouvait qu’en être lourdement embarrassé. Cet établissement, dont son père
avait su faire l’un des premiers dans le genre, il lui eût été douloureux de le
voir transformer en une de ces boutiques de «soldes et occasions» comme il en
pullule dans le faubourg Saint-Denis. Il souhaitait donc qu’on y continuât de
donner des spectacles, et de café-concert, s’il était possible. Trop de chers
souvenirs se trouvaient, dans sa vie, attachés à cette conception pour qu’il
pût, sans chagrin, en envisager une autre. Le temps passait, pendant ces
tergiversations, aggravant encore la situation lamentable du Concert Parisien,
qui se trouva, au début de 1910, menacé d’une faillite, hélas imminente...
La Gaîté-Montparnasse continuait cependant à marcher
honorablement, mais ces bénéfices se trouvaient aussitôt absorbés par le
déficit croissant de la maison-sœur ; Georges Dorfeuil eut, légitimement, le
souci de ne pas laisser entraîner celui-là dans la déconfiture de celui-ci.
C’est dans ces conditions qu’il me proposa de lui racheter l’établissement
tombé, certain, disait-il, que je pouvais le remettre à flot.
Jusque-là, jamais, au grand jamais, je n’avais
envisagé la perspective de devenir directeur un jour. Je demandai donc,
d’abord, à réfléchir ; mais c’est bien plus aux conséquences artistiques qu’aux
responsabilités financières que je pensais.
J’avais alors, en effet, un nom solidement établi, et
ma situation dépassait de beaucoup ce que j’aurais pu souhaiter dans mes rêves
les plus ambitieux. N’allais-je pas risquer de compromettre tout cela en me
lançant dans une entreprise pour laquelle je n’étais pas tellement sûr de
réunir les aptitudes requises ? Si je me fixais soudain à Paris, n’était-ce pas
renoncer du coup à mes fructueux engagements de province, où mon cachet de
1.000 francs était maintenant accepté partout comme un minimum ? Ne me
priverais-je pas, aussi, du sain plaisir de fuir les hivers de la capitale pour
passer dans le Midi la saison froide ? Me ferais-je vraiment à une vie
sédentaire, moi qui adorais les voyages, et que ma fantaisie poussait sans
cesse vers de nouvelles contrées ? D’autre part, si j’acceptais cette direction sans pour
cela abandonner mes goûts vagabonds, qu’adviendrait-il en mon absence d’une
maison où ne veillerait plus l’œil du maître ?
Un autre problème, encore, se posait pour moi. Je
pouvais — sans feindre une fausse modestie qui eût été ridicule — tenir pour
assuré que je plaisais au public et que mon nom l’attirait. Mais, serais-je de
taille à le satisfaire aussi certainement en m’imposant à lui tous les jours,
pendant des mois et des mois ? Tu vois que la question ne manquait pas de me donner
déjà de nombreux tracas. Or, moi, je n’ai jamais été l’homme des soucis ;
j’aime la vie calme et régulière, quoi qu’on en ait pu dire...
J’hésitais donc un peu, mais la situation du Concert
Parisien devenait désespérée, Georges Dorfeuil, sur mon conseil, avait bien
essayé de la vendre à d’autres directeurs : personne n’en voulait ! On ne se
souciait évidemment pas de reprendre une maison aussi parfaitement déchue.
Enfin, après de dernières hésitations, j’acceptai la
proposition, et je rachetai l’établissement.
On s’est livré à ce propos à beaucoup de commentaires
mais je t’assure qu’aucun autre mobile n’avait dicté ces actes. Je gagnais
largement ma vie et, n’ayant que trente-huit ans alors je pouvais envisager
devant moi quelques années de succès encore.
Précisément, au cours de mes déplacements en province,
bien des camarades m’avaient conseillé de prendre une maison à moi, comme ils
m’avaient déjà, antérieurement, encouragé à faire augmenter mes prix.
— Tu aurais tort, me disaient-ils de ne pas profiter
de ta vogue ! Nous étions là la semaine dernière, avant ton arrivée, et je
t’assure qu’on ne faisait pas les mêmes recettes qu’à présent. Tu attires le
public ; il est bien juste que tu en profites !
Ce raisonnement, qui était juste à l’époque, ne l’est
pas moins aujourd’hui. Je m’étonne cependant de la véritable rage qui s’empare
de certaines gens lorsqu’on parle des cachets des vedettes des music-hall. Il
est vrai qu’à présent il s’agit beaucoup plus, dans la plupart des cas, de
valeurs commerciales que de talents !
En tout cas il y aurait un moyen bien simple de
concilier toutes choses : ce serait d’établir un maximum d’appointements
fixes que nul ne pourrait dépasser, quitte à intéresser à la recette, en
proportions variables, l’artiste qui constitue, ou qui croit constituer, le
véritable succès du spectacle. Je ne suis certes pas de l’avis de ce directeur, un de
mes bons amis pourtant à qui l’on reprochait certains engagements un peu...
inattendus, et qui déclarait : — Donnez-moi le dernier des balayeurs des rues, s’il
fait augmenter ma recette de 10.000 francs, je suis toujours prêt à lui en
payer la moitié comme cachet ! C’est avec des idées de ce genre qu’on en arrive
depuis quelques années à s’emparer de noms plus ou moins connus, quelques-uns
même ne l’étant que par le scandale, pour en faire des sujets de réclame...
On prend un boxeur fatigué, à peu près fini dans sa
partie, et on l’improvise vedette de music-hall ! A ce compte-là, j’espère
qu’on ne tardera pas à engager aussi, un de ces jours, Mme Hanau
qui, avec tous ses comparses, pourrait fournir une troupe entière... Et, au
besoin — pourquoi pas, pendant qu’on y est ? — solliciter les anciens
Présidents de la République, ex-souverains ou chefs de gouvernement, dégommés
ou parvenus à la fin de leurs mandats, pour les exhiber de même, à grand
renfort de tamtam sur un nom qui a l’avantage de pouvoir dire déjà quelque
chose. C’est en partant d’un principe contraire que je
recrutai mes pensionnaires pour l’inauguration du Concert Mayol. A ce sujet,
d’aucuns ont cru devoir me reprocher d’avoir donné mon nom à l’établissement.
Ils virent là le témoignage d’un orgueil qui était certes loin de moi !
Je ne pouvais pas garder le titre de «Concert
Parisien» qui n’évoquait pour le public qu’une maison irrémédiablement tombée.
Trouver une appellation nouvelle n’était pas chose si facile, et c’est en vain
que je la cherchai avec mes conseillers du moment. D’autre part, en mettant mon
nom comme enseigne, cela faisait en même temps de la publicité pour mon
programme, et m’évitait d’avoir à ajouter ce nom dans les lettres lumineuses,
affiches ou autres transparents... Je n’étais certainement pas le premier artiste qui
prît une direction ; sans invoquer, comme d’autres l’ont fait — assez
maladroitement — à mon sujet, l’exemple de Sarah Bernhardt, de Réjane,
d’Antoine et, plus loin de nous, de Déjazet, pour ne pas parler de Molière...
Paulus lui-même, n’avait-il pas tenté la chance à Bataclan ? Malheureusement,
le grand artiste s’y prenait trop tard : il n’était déjà plus en possession de
tous les admirables moyens qui avaient si légitiment consacré sa vogue.
Je ne prétendais donc pas à faire une révolution dans
le café-concert : il a ses usages et ses règles, et je ne songeais pas à l’en
écarter. Tout au plus fis-je percer l’ouverture sur la rue de l’Echiquier, car
l’étroit couloir du faubourg Saint-Denis, dans lequel s’engouffrait sans autre
manière le public populaire, n’eût certainement pas convenu à la clientèle plus
rémunératrice que je comptais pouvoir amener chez moi. N’étais-je pas devenu
commerçant ? Quant à la troupe, comme tous ceux qui avaient un nom
à Paris se trouvaient à peu près totalement engagés et qu’après tout, en me
prévoyant comme vedette je devais tenir compte de mon cachet habituel, point
n’était besoin tout de suite de noms à grand retentissement. J’avais besoin de
bons artistes, et ceux-là, je savais où les prendre !
Il se trouvait alors dans le Midi une quantité de
comiques, de diseurs et de diseuses, dont on avait coutume de dire qu’ils «ne
pouvaient pas dépasser Lyon». Encore en possession de leur magnifique accent
méridional, dont ils n’avaient jamais pu se défaire, ils rayonnaient de Menton
à Biarritz, et de Limoges à Lyon, tout au plus. Mais là, par exemple, ils
étaient à leur affaire : on les connaissait, et on les aimait ! Certains, même,
faisaient recette dans les établissements, où on se les disputait.
De ce nombre étaient mes concitoyens : Tramel et
Raimu, ainsi que Sardou, avec qui j’avais par ailleurs quelque lien de parenté.
Egalement fleurissait dans la même gerbe, Andrée Turcy,
une Toulonnaise encore, qu’une santé délicate et une certaine appréhension de
Paris avaient jusqu’alors tenue éloignée de la capitale. N’étais-je pas,
moi-même, passé par de telles inquiétudes ? J’eus donc plus facilement raison
de leur hésitation, et les engageai tous les quatre.
Tous, tu le sais, ont brillamment réussi ; sauf,
peut-être ce brave Sardou qui, ne pouvant plus évoluer, gardant malgré lui ses
galéjades provençales plus difficilement compréhensibles pour des auditeurs
parisiens, ne donna pas ce que j’attendais de lui, et que je souhaitais si
sincèrement qu’il réalisât. Naturellement, il ne put tenir qu’une modeste place
au programme, et passait au début de la première partie, où il disait à peine
deux chansons. J’en étais, bien sûr, plus désolé que lui, mais le bougre,
habitué à ses triomphes méridionaux, me rendait responsable de la froideur du
public à son égard : — On me fait lever le torchon, pardi ! fulminait-il...
Ah ! ce Félix, pas moinss !... Dire que nous sommes un peu cousins, et il me
fait passer à 9 heures, dites !... Si je n’étais pas de la famille, alors... il
me ferait passer la veille ! Il ne chercha pas à persévérer, et retourna bientôt
dans notre Provence, où la tâche lui était incomparablement plus facile.
Le tableau de cette première troupe n’avait pas laissé
d’effarer quelque peu les gens de métier ; bientôt, certains professionnels
affectèrent, non sans une pointe de dédaigneuse ironie, d’appeler le Concert
Mayol le «Concert du Midi»... Du Midi ou non, la maison ne se tint pas plus mal
qu’une autre, et ceux qui furent appelés à en faire l’ouverture ne tardèrent
pas à gravir, avec une fougue toute méridionale, les plus hauts échelons du
succès. Ah ! je ne les gardai pas longtemps, ces pensionnaires qui étaient
avant tout des amis ! Raimu me quitta le premier, pour aller à la Cigale...
Andrée Turcy suivit enlevée par l’Eldorado...
Et Tramel, le dernier, me fut soufflé par le Casino de
Paris — bien différent de celui de Volterra, c’est-à-dire moins brillant et,
en tout cas, d’un autre genre — et les Folies-Bergère, alors dirigées par
Clément Bannel, mais dont la revue était signée de Lemarchand (déjà !)... Il y
retrouva, d’ailleurs, notre ami Raimu. Tous deux étaient lancés...
Je n’essayai pas de retenir ces volages oiseaux, si
heureux de prendre à leur tour un légitime essor ; j’avais trop connu,
personnellement, les âpres difficultés des débuts de Paris, pour tenter de
m’opposer à leur départ, même quand j’en aurais eu le droit... Au fond, du
reste, j’éprouvais quelque fierté à me dire que je venais de doter Paris de
trois vedettes supplémentaires... Et les conditions qu’on leur offrait étaient
tellement brillantes, à côté de celles, cependant appréciables, que je leur
avais assurées, que je ne leur réclamai même pas leur débit, heureux de penser
qu’en somme, sans moi, ils ne seraient peut-être jamais arrivés ainsi...
La formule de spectacles que j’avais adoptée au
Concert Mayol ne se différenciait guère de celle des autres établissements : un
bon tour de chant, copieux et soigné, dont je surveillais moi-même la
préparation et la réalisation, puis, revue ou opérette, en un ou deux actes.
Cela se rapprochait donc assez bien des programmes que j’avais interprétés sur
la même scène, quatorze ans plus tôt. Peu de modifications à la salle, si ce
n’est pour une remise à neuf nécessaire, la réfection complète des fauteuils,
tentures, rideaux et peintures qui en avaient un sérieux besoin, et le muguet
jeté à profusion partout, sous toutes les formes possibles, comme fétiche... et
comme souvenir... Parmi les jeunes artistes qui participaient au début
du spectacle, se trouvaient de charmantes jouvencelles, qui ont toutes fait
parler d’elles depuis : Jane Pierly, vedette actuelle des revues de music-hall
et même de l’opérette classique. Je lui appris à dire la première chanson
qu’elle interprèta véritablement Le Rondeau du Café-concert dont elle se
tira à merveille ; par son effort personnel, elle réalisa ensuite brillamment
les promesses de ce début. Mitty, alors modeste petite danseuse, s’obstinait à
vouloir faire, elle aussi, un tour de chant, et à jouer dans les revues des
rôles «parlés». Je lui disais souvent : «Danse donc plutôt, tu es admirablement
douée !» Elle s’y est enfin décidée, et a réalisé une extraordinaire carrière,
en montant avec Tillis, ancien pensionnaire de l’Opéra, un des plus magnifiques
numéros qui soient dans ce genre difficile. Enfin, j’avais aussi cette
infortunée Régine Flory, déjà étrange, qui, après une ascension sans
défaillance, au moment où elle venait d’être sacrée étoile internationale,
s’est suicidée, à Londres, d’une balle au coeur... ce pauvre coeur, comme elle
disait avec on amer sourire, qui était trop grand pour son corps trop frêle...
C’est également au Concert Mayol, dès le début, que se
consacra Jeanne Perriat, maintenant classée dans l’opérette, ainsi qu’Hania
Routchine, à la voix prenante, qui se consacre à peu près uniquement — et trop
rarement, au gré de ses innombrables admirateurs — aux grands concerts. Hania
Routchine est aujourd’hui l’épouse du délicat et puissant romancier Roland
Dorgelès... Naturellement, je fis également appel aux talents
éprouvés : je pris, notamment, comme administrateur metteur en scène, mon
excellent ami Fréjol, mon voisin de programme à la Scala. Après avoir été un
délicieux chanteur et un comédien de talent, il apportait dans l’animation des
pièces et des revues toutes les qualités qui l’avaient mis en lumière ; il
jouait encore quelques rôles, car ce n’est pas, quoi qu’on en pense, d’un seul
coup que l’on renonce à la scène et aux satisfactions dont le public récompense
nos efforts... A présent, sous la direction Paul Derval, il occupe les mêmes
délicates fonctions de metteur en scène-administrateur qu’il inaugura chez moi,
aux Folies-Bergère, dont les revues ont fini de conquérir une renommée
mondiale... Malheureusement, Fréjol ne joue plus, et je ne suis pas,
certainement, le seul à le déplorer...
J’engageais aussi, quand le spectacle me le
permettait, des vedettes déjà consacrées : Allems, par exemple, qui réalisait
de moi une curieuse et amusante imitation ; Esther
Lekain, Damia, Suzanne Valroger,
Henriette Leblond, Nina Myral, le baryton
Rigaud, de l’Opéra, Zidner, Danvers, Ferréal, qui devait plus tard créer Phi-Phi et, enfin cet exquis rossignol d’Alice Bonheur, reine de l’opérette...A
son propos, laisse-moi citer une phrase d’un «spirituel critique» (1911) à qui
je ne ferai pas la blague de le désigner plus précisément. Comme je donnais une
pièce musicale de Lucien Boyer, Willy Redstone et Adolf Stanislas, intitulée
Berlingot, nom du clown que je représentais, Alice Bonheur s’y trouvait
être mon flirt pendant les trois tableaux, et nous nous épousions à la fin.
L’homme de lettres en question — un de ceux qui protestaient le plus âprement
contre «le manque de littérature» de mes chansons — écrivit ceci :
«Quant à Mayol, jugez de son heureux sort, il se fait
sucer le Berlingot toute la soirée, ce i
finit par assurer son bonheur, son Alice Bonheur !...
Je te jure que je n’exagère pas !
— J’ai, en effet, noté cette phrase en compulsant tes
cahiers... — Toutefois, je ne voudrais pas que l’on vît dans
cette citation quelque trait noir à l’égard d’une corporation où j’ai trouvé
souvent de précieux encouragements D’ailleurs, je fus bien forcé de constater
que le ton de la presse à mon égard changea complètement du jour où je devins
directeur... Je ne prétends point, certes, que tous les critiques
se mirent soudain en tête de m’apporter des opérettes ou des revues mais,
enfin, je n’étais plus, à leurs yeux, un simple chanteur de caf’ conc’ , quelle
que fût sa vogue : on ne voyait plus en moi que le monsieur qui dirigeait un
établissement, du reste vite à la mode... Je devenais, du coup, une sorte de
personnalité quasi-officielle... Pour en finir avec mes pensionnaires du début, je dois
parler aussi de Rollin, autre méridional, qui chantait un genre troupier assez
personnel. Rollin avait une nature extrêmement comique ; il était, de plus,
doué d’une excellente et forte voix de baryton, au timbre magistral, qui
achevait de donner à son numéro un attrait inattendu. Je l’avais entendu, et
apprécié aussitôt, dans le Midi ; je le fis venir lorsque Tramel dut me
quitter. Rollin eut du succès, mais son caractère indépendant se pliait plus
difficilement à la discipline et au travail assidu que nécessitent les
spectacles parisiens ; je crois, d’ailleurs, qu’il avait, lui aussi, un coin de
caractère vagabond, et qu’il ne s’enthousiasmait pas outre mesure à la
perspective de demeurer plusieurs années, même plusieurs mois, dans la même
maison, voire dans la même ville. Il est retourné dans notre Midi, où il s’est
fait une situation flatteuse, et du reste bien méritée.
Enfin, comme pour justifier par avance ce renom de
«Concert du Midi», j’avais pris pur régisseur mon vieil ami Perrand. Ce brave
Perrand, de quelques années plus âgé que moi, adorait le métier ; il commençait
à se fatiguer alors et ne chantait plus guère. C’était dommage, car il
présentait un tour de chant des plus amusants, où il semblait, avec d’autres
moyens, continuer Ouvrard, dont il
interprétait d’ailleurs la plupart des
œuvres... — Je me souviens, en effet, de son passage à Alger, où
son succès fut des plus francs ; il y lança, en autres chansons, La fille du
rémouleur, qu’on lui redemandait chaque fois qu’il revenait...
— Perrand, aussi, était un de «ceux-qui-ne-peuvent-pas-dépasser-Lyon»...
Il avait cependant tenté une audition à Ba-ta-clan, où le public l’accueillit
chaleureusement... mais où la direction ne l’engagea pas... Ce fut là, je
crois, le grand chagrin de sa vie...
Tout en montant Le Mariage d’Hakouma, Berlingot,
l’Initiatrice, opérettes qui réussirent parfaitement et, en alternance,
quelques revues, particulièrement réussies, de mon fidèle Paul Marinier, en
collaboration avec Léo Lelièvre, il fallait bien, cependant, que je m’occupe un
peu de moi. Entre temps j’avais donc lancé quelques chansons nouvelles : Le
Tzar en Italie, de Marinier ; Comme une cigarette, Les doigts,
délicieux rondeau de Gabaroche, sur de charmantes paroles de Louis Bousquet,
plus justement réputé aujourd’hui comme poète de l’immortelle Quand Madelon,
cet hymne populaire de nos poilus... Les doigts eurent un vif succès,
grâce aux gestes que chaque phrase me facilitait.
Pour continuer à ne parler que des refrains qui
connurent une incontestable réussite, je citerai encore En plantant un clou,
également de Gabaroche, sur des paroles de Cami, qui est maintenant un de nos
plus joyeux humoristes, ami personnel du génial Charlie Chaplin, lequel se
déclare, par-delà l’Océan, son admirateur... Puis, vinrent Arrouah, sidi ! refrain arable de ton concitoyen Valsien, maintenant chef d’orchestre aux
Bouffes, Le gosse et le trottin, pour ne pas abandonner ces chères
midinettes que j’ai toujours plus particulièrement aimées...
— Et qui te le rendent bien !
— ... Ah ! Mad’moisell’ dites-moi donc, de
Georges Arnould et Goubier, Toutes les femmes, le Rondeau du
Café-concert, du regretté Pierre Chapelle, la Malakoff, Yo t’aime,
encore de Valsien, et ces spirituelles Leçons de piano, de Lucien Boyer,
sur les airs par trop sempiternels de la méthode Le Carpentier, complétèrent le
lot de mes créations pendant cette période...
Le Concert-Mayol, jusqu’alors, m’avait donné le
maximum de satisfactions que j’en pouvais attendre : le succès était venu
presque tout de suite ; la vogue portait le public chez moi, marquant pour le
Café-concert un regain de forme qui ne laissait pas, certes, soupçonner
l’abandon dans lequel il est si tristement tombé depuis ! Durant les quatre
premiers mois, je gagnai donc beaucoup d’argent, et je n’ai aucune raison de
m’en cacher, parce que c’est vrai et qu’en somme, un directeur ne se propose
pas d’autre but, surtout au caf’ conc’ ! Qu’un homme tel qu’Antoine, que des
jeunes comme Dullin ou Jouvet se lancent dans une entreprise théâtrale sans le
moindre esprit de lucre, c’est indiscutable. Mais, si un directeur de
music-hall prétendait qu’il a engagé ses capitaux uniquement pour servir la
cause de l’Art, avec un «A» tout ce qu’il y a de majuscule, je serais obligé de
lui rire au nez... Tout allait donc pour le mieux; seulement comme,
lorsque j’avais accepté de racheter le Concert Parisien, je n’étais pas
autrement sûr que l’expérience me réussît, j’avais tout de même conservé, en
toute prudence, les contrats qui me liaient à la province... Si bien qu’à
partir de janvier 1911, je me trouvai obligé de tenir mes engagements, d’autant
plus que, moi, on m’aurait réclamé mon dédit, et il était de taille !...
Évidemment, d’après les bénéfices que je réalisais au
Concert Mayol, j’aurais pu récupérer rapidement ces débours, qui eussent
pourtant atteint un chiffre énorme si j’avais demandé, d’un coup, la
résiliation de tous mes traités. Ce n’est pas, du reste, à de telles
considérations que je m’arrêtai. Bien qu’ayant toujours âprement défendu mes intérêts,
je n’ai jamais cessé d’être, au fond, un sentimental...
— Celui qui a si bien chanté les midinettes ne
pouvait, comme elles, que cultiver la petite fleur bleue...
— Peut-être !... Il me parut, en tout cas, qu’on
serait en droit de me juger sévèrement si je trahissais la confiance que me
témoignaient les directeurs de province, sous prétexte que mes affaires,
maintenant plus prospères, semblaient me permettre de me passer d’eux... Quoi
qu’en pensent les sceptiques, il y a aussi une probité professionnelle chez un
chanteur de caf’ conc!. Avais-je lâché le papa Dorfeuil quand, dès ma seconde
année au Concert Parisien, on me fit des offres alléchantes pour allez chez ses
concurrents ? Avais-je davantage quitté Mme Marchand, lors du
triomphe de Viens, poupoule ? Dieu sait, pourtant les brillantes
propositions qui me furent soumises, alors !
Pour moi se posait aussi la question du public, de
mon public ! Peu me chaut que d’autres ricanent : j’ai toujours aimé et
respecté mes auditeurs. N’est-ce pas leur première indulgence qui me permit de
réussir ? leur fidélité qui me vaut ce titre de «chanteur populaire» , dont je
garde une fierté reconnaissante ?... En revenant dans certaines villes où je me
savais plus particulièrement goûté, j’éprouvais, dès mon entrée en scène,
l’impression, douce et réconfortante, que peut ressentir un jeune soldat quand,
à sa première permission, il arrive dans sa famille après une longue absence...
Cette communion cordiale avec le public a sans doute largement contribué à mes
succès, et m’a sûrement permis d’en proroger la durée au-delà d’un bail
ordinaire... — Il est vrai que tu as toujours été sympathique aux
spectateurs. — Sauf à ceux des matinées du Palais de Cristal, en
1890 ! — Sans doute, mais ce n’est là que l’exception qui
confirme la règle... Du reste, un tel souvenir ne peut que te faire mieux
apprécier la vogue que tu as connue depuis là-bas, et dans le même
établissement... — Pour en revenir à nos moutons, j’estimais donc qu’il
était de mon devoir de remplir mes engagements. D’ailleurs, la crainte me
hantait toujours de ne pas tenir suffisamment le public en haleine si je
chantais à Paris plusieurs mois sans arrêt ; ne risquais-je pas de le lasser
rapidement ? Même en renouvelant sans cesse mon répertoire, je n’étais pas
autrement sûr de tenir le coup à ce point de vue. Or, avec le temps que
m’absorbait ma nouvelle situation de directeur, je ne pouvais guère préparer
autant de nouveautés qu’il l’eût peut-être fallu... Lors de mes débuts, je
changeais bien de chansons chaque semaine, mais on ne m’en demandait alors
qu’une ou deux ; tandis que maintenant, avec les douze ou quatorze que j’étais
obligé de donner à toutes mes représentations, il m’eût fallu au moins cinq à
six «pucelles» tous les sept jours, et cela, c’était matériellement impossible
si je voulais continuer à présenter à présenter un numéro parfaitement au point
! Évidemment, on me réclamait toujours les gros succès
antérieurs, mais je ne pouvais pas me maintenir uniquement avec ces refrains
trop connus ; il me fallait, d’abord, en mettre d’autres. C’est donc pendant
mes engagements de province que je serais le mieux à même de les apprendre et,
surtout, de les établir. D’autre part, le bail que j’avais racheté au fils
Dorfeuil devrait expirer en 1917 et, ne songeant pas à la guerre, je comptais
bien passer la main dès cette époque. Je ne pouvais donc pas risquer de me
fermer les établissements de province !
Ainsi, maintes excellentes raisons semblaient rendre
mon départ nécessaire pendant quelque temps ; cela me permettrait de renouveler
utilement mon répertoire, et de m’infuser puis-je dire, un sang nouveau au
contact de publics variés, différents, en tout cas, de celui devant qui je me
trouvais tous les soirs, depuis quatre mois. Enfin, je ne perdais pas de vue
que de telles pérégrinations me faciliteraient peut-être la rencontre
d’artistes intéressants pour mon concert ; il y a temps de talents, en
province, que Paris ne soupçonne pas ! A cette époque, il fallait aller les
découvrir dans leurs fiefs ; aujourd’hui, les jeunes sont en général plus
audacieux. Je partis donc, ayant présenté au Concert Mayol une
excellente revue d’hiver, de Paul Marinier et Léo Lelièvre. Suivant les
dispositions que j’avais arrêtées depuis plusieurs années déjà, comme nous
étions en janvier, c’est dans le Midi que m’appelaient mes premiers contrats :
à Nice, d’abord — dont l’Eldorado était dirigé par Morlay, mari de la propre
fille de Paulus — Cannes et Marseille, ensuite, me menèrent en février, époque
à laquelle je devais me rendre à Lyon, où Montcharmont, directeur du Théâtre
des Célestins, mais aussi impresario, m’avait demandé pour deux jours. Je
pensais que c’était pour quelque café-concert de la ville ; mais juge de mon
émoi quand j’appris qu’il comptait me produire aux Célestins !
Il me dit en effet paraître dans des spectacles
classiques, au beau milieu de représentations du Cid ! Les mânes de
Corneille ont dû frissonner... Comme il y avait là un public de famille, je
m’arrangeai pour donner un programme de circonstance et les choses marchèrent
le mieux du monde. Je m’en réjouis d’autant plus que la presse locale avait —
manifesté, avant la représentation, quelque inquiétude sur les résultats d’un
pareil salmigondis artistique. Quant à moi, mon Dieu, je commençais à m’y habituer ;
à quelles sauces ne m’avait-on pas mis déjà ! et surtout dans les tournées !
Comme naturellement, je ne pouvais pas fournir trois heure de spectacle à moi
tout seul, l’impresario emmenait une pièce comportant généralement peu de
personnages, au cours de laquelle je paraissais après un entr’ acte. J’avais
ainsi donné mon numéro au milieu des Trois Sultanes de Favart, ce qui
m’aguerrit préventivement contre l’anachronisme du Cid. A Bordeaux, je
passai au milieu des Dragées d’Hercule ; en d’autres cas, dans un
spectacle coupé. A Toulouse, Dufrenne ne m’a-t-il- pas fait chanter au
Capitole, le grand Opéra du pays ! Heureusement qu’il n’y avait qu’une soirée !
— Tu te rappelais l’aventure du ténor de
La Juive
? — Un peu, mais je pensais surtout à la Roche
Tarpéienne, toujours si près du Capitole...
Après ma rencontre inattendue avec Corneille, je
retournai dans le Midi : Avignon, Montpellier (où il n’était plus question,
maintenant, de Pelletan) Béziers, Toulouse, et Bordeaux... Dans cette ville,
parmi les nombreux amis que j’étais heureux d’y compter, je retrouvai une
vieille famille que j’y avais connue à mon premier séjour, avant d’aller à
Paris. Le père, un brave quincaillier quelque peu enrichi par sa fabrique de
poulies, avait même eu un moment l’idée, à cette époque à présent lointaine, de
me faire épouser sa fille, d’ailleurs charmante en tous points... En 1911, je
retrouvai la jeune personne, mariée et maman ; elle avait une fillette de six à
sept ans, espiègle en diable, et experte en reparties comme savent en trouver
les gosses bordelais quand ils s’y mettent. Or, j’avais promis à ces bonnes
gens de me rendre à une soirée dansante, donnée à l’occasion d’un mariage, et
je tins parole, bien qu’assuré d’avance qu’on m’y taperait gratuitement de
quelques chansons. Or, l’enfant, entendant parler de cette fête, voulait
absolument qu’on l’y conduisît : — A quoi bon ! objecta la mère, c’est un bal, et tu ne
sais pas danser... — Eh bien, et toi, donc ! répondit imperturbablement
la gamine, je t’ai bien vue déjà : quand tu danses, il faut toujours qu’un
monsieur te soutienne !... Encore que ma tournée eût été particulièrement
agréable, je n’avais pas manqué de me faire quelque mauvais sang au sujet de
Concert Mayol ; mais enfin, grâce à la ferme et minutieuse administration de
Fréjol, tout s’était bien passé, et j’eus un vrai soulagement à le constater en
rentrant à Paris, le 2 mars. La coïncidence voulut que les palmes académiques me
fussent décernées ce même jour. Mes pensionnaires fêtèrent l’événement en une
petite réunion charmante, et qui m’émut beaucoup. Un ami lut un à-propos en
vers, intitulé Un bon patron, dont je suis heureux de citer au moins le
titre, d’abord par gratitude envers l’affectueux poète, et aussi pour couper
les ailes à certains canars qui tentèrent de me représenter comme un directeur
insupportable ! Je sais qu’on blague beaucoup le ruban violet ;
j’avoue cependant que je me trouvai très flatté de le recevoir. Comme chantait
le pauvre Polin : «On a beau faire le malin, ça vous fait tout de même quelque
chose !» Et puis, enfin, ça prouve tout au moins qu’on a des relations ; je
persiste même à croire que, pour ce ruban comme pour les autres — la couleur en
ce cas importe peu — ceux qui affectent le plus d’en faire fi, sont souvent
ceux qui les ont quémandés avec le plus d’ardeur. Je n’éprouve donc aucune gêne
à affirmer qu’à ce moment je me sentais parfaitement heureux : je gagnais
beaucoup d’argent, et on décorait ma boutonnière ! N’est-ce pas foncièrement
humain ? Après tout, je ne suis qu’un homme, et si Pascal a pu dire justement :
«L’homme n’est ni ange ni bête», ce n’est fichtre pas moi qui ai ajouté : «et
qui veut faire l’ange fait la bête» !
C’est vers cette époque que j’eus un témoignage
troublant de ma popularité : un rédacteur de "Fantasio" s’était amusé à jeter à
la poste, en des bureaux différents, quatre lettres sans adresse. Il y avait en
effet, pour toute indication de nom et de domicile, dessiné sur l’enveloppe, un
portrait à la plume, très ressemblant, représentant le grand sculpteur Rodin, Mme
Curie, Polaire et moi... et écrit au-dessous : Paris sans autre
précision. Polaire et moi seuls, avons reçu notre message. J’en fus très fier
mais, comme Rodin et surtout, une femme géniale comme Mme Curie ne
fussent pas davantage popularisés par l’image...
La même aventure me survint pendant la guerre : un
poilu m’adressa, du front, ses remercîments pour quelques chansons que j’avais
envoyées à son régiment... — Accompagnées de tabac et de cigares, je le sais...
Nous en avons eu aussi à Notre-Dame de Lorette...
— Il utilisa donc, pour expédier sa lettre, le même
procédé que «Fantasio» avait tenté quatre ans plus tôt : une simple caricature
sur l’enveloppe ; cette fois encore le missive me parvint au Concert Mayol...
Un autre, puisque nous sommes sur ce sujet, m’envoya
un drap, cueilli dans Dieu sait quel village ravagé ; sur la toile fripée et
maculée, il avait dessiné, à grands traits, ma silhouette, à laquelle ne
manquaient ni le toupet, ni le muguet ; Dufrenne, alors locataire de mon
établissement, fit installer cet émouvant hommage dans le hall de la rue de
l’Echiquier ; encadré par mes premiers programmes du Parisien et d’autres,
infiniment plus anciens encore, ce drap héroïque eut de nombreux admirateurs,
et il le méritait bien, à tous points de vue...
Bien entendu, les chansons ne chômèrent pas, durant
ces événements ; j’avais ajouté à mon programme, en quelques mois : Où
allez-vous comme ça, Voilà pourquoi, Le chapeau à la main, La petite dame du
métro et l’inoubliable Cousine.
Ah ! J’en eus du mal à l’obtenir celle-là ! Valsien
m’en avait joué la musique, dont je fut aussitôt séduit. J’en trouvai le «mot»
du refrain : «Cousine» et je puis même ajouter que j’en fournis à peu près
l’idée ; comme Lucien Boyer travaillait alors beaucoup pour moi (on préparait
Hakouma) je lui demandai de me faire tout de suite les paroles... Ah ! le
bougre, tu le connais et tu sais s’il peut être négligent, parfois ?... Ma
musique se trouvait dans sa poche depuis un mois, je la connaissais par cœur,
et il n’était pas encore question de chanson ! Persuadé que ce serait un
succès, j’éprouvais une double hâte à vouloir la lancer ; toute la journée je
fredonnais, pour moi seul hélas ! «Cousine, cousine», réduit à compléter le
reste par des tralalala qui n’avaient rien de poétique... Alors, un jour, n’y
tenant plus, je fis appeler Lucien chez moi, pendant une représentation. Quand
il y fut, prétextant des ordres à donner en bas, — car je me réservais un pied
à terre au-dessus du Concert Mayol — je le priai de m’attendre. Une fois sur le
carré, je lui criai : — Maintenant, je te boucle !... Tu ne sortiras d’ici
que lorsque tu m’auras fait les paroles de Cousine...
Tu ne sortiras d’ici que lorsque tu m’auras fait les
paroles de Cousine... Tu n’as qu’à sonner, là quand ce sera fini !
Et, sans remords, je l’enfermai à double tour !... Je
n’avis pas eu tort : moins d’une heure après la sonnette de mon logement
retentit sur la scène ; je grimpai en vitesse, encore un peu méfiant... A
travers la porte, me gardant bien de tourner la clef, je criai :
— Sans blague, ça y’est ?
Pour toute réponse, Boyer, dans la serrure, me chanta
les deux premiers couplets ; je me décidai alors à entrer et il me lut la
chanson que tu sais. Je fus emballé, et la lançai dans la même semaine : elle a
eu tout de suite le succès qu’elle méritait, et qui ne s’est jamais démenti
depuis. Pendant cette période, car il ne faut oublier
personne, je créai aussi : Le vrai Paris, Dis-moi tu, Le gentil coiffeur,
Serafina, vite populaire, La Chanson des mouchoirs, et la Tizi-Ouzou...
A partir de là, durant plusieurs mois, la vie fut pour
moi paisible, autant que le permettait mon travail, et exempte d’ennuis sinon
de soucis... J’étais un homme heureux, et un homme heureux n’a pas
d’histoires... En sus de ma popularité dûment établie, mes bénéfices ne
faisaient que croître et embellir. On supposera peut-être, à m’y voir revenir,
que je n’ai jamais pensé qu’à gagner de l’argent ? Je tiens, justement, à fixer
un point exact de la mentalité d’un artiste : la première chose qu’il vise,
celle pour quoi il dépense sans compter ses premiers efforts, c’est avant tout,
le succès. Parvenir à se faire un nom, gravir chaque jour un degré de
plus de l’échelle qui accède à la réussite, arriver à être connu et aimé du
public, telles sont les premières ambitions du débutant, même s’il n’a rien, ou
presque, pour les réaliser. Ce n’est qu’après, lorsque ces résultats sont
obtenus que, les compensations pécuniaires ayant accompagné cette ascension, on
commence à se rendre compte qu’on représente, en somme, une valeur de rapport
matériel, et que l’on songe à en profiter... Je parle toujours, bien entendu,
pour l’époque d’avant 1918, car dans les mœurs nouvelles, bien des choses ont
changé, notamment sur ce point... Mais ce désir de réaliser matériellement le succès
obtenu après de durs efforts, avec une longue patience — sans pour cela
prétendre au génie, en dépit du mot de Buffon — ne demeure-t-il par légitime,
et parfaitement humain ? Reproche-t-on sa fortune à un peintre, à un écrivain,
voire à un marchand d’autos ? Tient-on rigueur à un banquier de s’enrichir,
s’il n’y parvient que par des moyens honnêtes ? Pourquoi la profession
d’artiste, et surtout d’artiste de caf’conc’, serait-elle la seule où l’on
n’eût pas le droit de faire fortune ? J’estime, au contraire, que c’est celle à
laquelle on devrait le moins faire grief de sa réussite matérielle : n’est-ce
pas, en somme, avec l’argent du plaisir qu’elle réalise sa richesse ? Le cachet
d’un artiste ne relève que d’une valeur et d’un travail personnels ; ce n’est
pas à l’exploitation plus ou moins âpre de certaines classes sociales qu’on le
demande ! Et il demeure en rapport avec les bénéfices que son titulaire assure
aux employeurs : même avant la guerre, les directeurs se montraient assez
avisés pour ne pas attribuer de trop généreuses prébendes à ceux qui ne leur
garantissaient pas un gain appréciable.
Le besoin de se distraire a toujours été dans l’homme
: le «Panem et circenses» ne date pas d’aujourd’hui ! On va au spectacle pour
oublier ses ennuis, se remonter le moral, comme on se rend, en certains cas,
dans les stations thermales pour soigner sa santé et reprendre un nécessaire
équilibre physique. Or, celui-ci ne saurait être atteint si le moral est
lui-même handicap, c’est un point acquis depuis longtemps. D’ailleurs,
l’Assistance Publique se charge de prélever sa dîme sur de tels plaisirs, et
une dîme appréciable ; enfin, n’est-ce pas à nous que l’on fait toujours appel
dès que l’on organise la moindre soirée prétendue de bienfaisance ?
Une humoriste a pu dire, avec juste raison, qu’une
catastrophe «ça commence par des malheurs, et ça se termine par un gala»... un
gala dont les artistes font, gratuitement, les frais...
Je continuais donc, sans fausse honte, à améliorer
chaque jour ma situation matérielle...
— Tu oublies d’invoquer les lourdes charges que tu
avais assumées : tes nombreux neveux et nièces, que toi seul as élevés, les
malheureux que tu as obligés ou recueillis chez toi, tel ce pauvre Dormay que,
terrassé par la maladie qui devait l’emporter, tu as pris au Clos Mayol, où il
est mort sans que rien lui eût manqué jusqu’à son dernier soupir ! Et les
multiples œuvres de bienfaisances aidées ou fondées par tes seuls moyens, et
pas seulement à Toulon ! Sans parler des sommes que je vois portées sur les
cahiers de comptes, prêtées — à fonds perdus — à tel ou tel, dont le nom
étonnerait fort le public en pareille posture, mais dont le total, que j’ai eu
la curiosité de calculer, donne un chiffre fort coquet !
— Il vaut mieux, en effet, n’en plus parler... Dire,
pourtant, que certains ont pu répandre l’assurance que j’étais un irréductible
avare ! Bien sûr, il y a, dans le métier et ailleurs, des «tapeurs
professionnels» ; au lieu de demander au travail le soin de les faire vivre,
ils trouvent plus simple de quémander chroniquement chez les camarades fortunés
! Pour ceux-là, oui, dès que je les ai devinés, je me suis montré impitoyable,
et j’espère bien n’avoir pas été le seul à leur fermer la porte, et la bourse !
C’est petits détails mis à part, il y en a dans toutes
les existences, la vie me demeurait favorable. Je partageais mon temps entre le
Concert Mayol et quelques engagements de province ; il me semblait d’ailleurs,
ainsi que je l’avais pensé, que le public de Paris me faisait bien meilleur
accueil quand je rentrais après quelque temps d’absence. Il faut, je crois,
savoir se faire désirer en peu dans certains cas...
Naturellement, dans ces déplacements, je chantai une
fois encore à Marseille ; il est même assez curieux de constater que cette
ville, où mes débuts furent si sévèrement accueillis que j’en avais failli
laisser éteindre du coup tout mon feu sacré, est précisément, avec Lyon, celle
où j’ai depuis, chanté le plus souvent.
Henriette m’y accompagnait, comme toujours lorsque je
voyageais ; elle ne manqua pas de meubler notre séjour de quelques-unes de ses
piquantes réflexions. Un jour, nous croisions sur le Cours du Chapître, le
grandiose convoi funèbre de je ne sais quel haut magistrat ; tous les
représentants des Facultés suivaient, en toges de couleurs variées, ainsi que
les membres du Barreau, symphonie rouge et noire. Henriette, qui ne faisait
aucune différence entre les divers délégués, persuadée, de plus, que la justice
n’était qu’un luxe coûteux, murmura, tout en roulant des regards admiratifs :
— Que ça d’avocats ? Hé bé, la famille saura ce qu’il
va lui en coûter ! Dans sa naïveté, elle ne manquait d’ailleurs pas de
son sens ; comme je lui racontais l’histoire, alors en récente vogue, de cet
Américain qui, visitant la France, y trouvait tout trop petit, elle s’indigna :
— Ouais ? Eh bien, tu ne sais pas ce que je lui aurais
fait moi, à ton Américain ? J’e l’aurais amené «chez Pascal», en demandant
qu’on lui serve la plus belle langouste, qu’il aurait bien été forcé d’admirer,
car ils ne doivent pas en avoir cher là-bas... Et alors, je lui aurais dit :
«Vous appelez ça une langouste ? Ici, c’est à peine une crevette ! Et voilà
!... Cette tournure d’esprit, toute méridionale, je la
retrouvai, de retour à Paris, au hasard d’une rencontre que je fis de Raimu sur
les boulevards. Il jouait dans une revue de grand music-hall, créée pendant mon
absence : — Alors, lui demandai-je, ça va, tu es content ? En ce
spectacle, est-il bien ? De sa formidable voix de basse-taille, qui augmentait
encore son accent, Raimu me répondit :
— La revue est excellente... malheureusement elle ne
porte pas sur le public... — Tien, m’étonnai-je, c’est curieux ; comment
expliques-tu cela ? — Parce qu’il ne vient pas de public ! conclut-il,
plus tonnant que jamais... Le Concert Mayol marchait toujours fort bien, mais mes
frais commençaient à augmenter considérablement, car c’était le moment où l’on
se lançait dans les mises en scène à effet, sur les plus modestes plateaux.
Comme je tenais à n’offrir que des spectacles impeccables, d’autant que j’avais
une clientèle des plus chic, ce goût nouveau me coûtait fort cher. Jouant
moi-même dans les opérettes que je montais, je restais plus longtemps à Paris ;
le public, alors, certain que j’étais là pour un moment se précipitait moins,
et mes recettes diminuaient. Dans ces conditions, je me faisais de la bile
quand j’étais sur place, et je ne m’en faisais pas moins lorsque je me trouvais
en tournée. Je gardais d’ailleurs la certitude qu’un certain coulage commençait
à fausser quelque peu ma comptabilité, même durant mes séjours à Paris...
Qu’eût-ce été, alors, si je m’étais absenté aussi longuement que par le passé !
Toutes ces considérations commencèrent à me donner
l’idée de céder mon concert plus tôt que je ne l’avais d’abord envisagé ; mais
ce sont tout de même là des décisions qu’on ne prend pas en cinq minutes, et je
patientai encore... J’arrivai ainsi à 1912, année qui n’eut rien de
particulièrement remarquable pour moi, à part quelques créations intéressantes
: Dans les cieux, Hou ! Les femmes ! Je vous aime toutes,
Encore ! L’adoration du Shah, Le gosse et le chien, Margot, les p’tits
défauts, et ce populaire succès Le long du Missouri, où
Christiné
recommençait, sous une nouvelle forme, la série des chansons que j’appelais
«géographiques»... Cette année-là fut également celle de l’apparition du
tango en France, un véritable événement ! Cette danse, trop lascive, peut-être,
pour nos goûts d’alors, demeurait cependant, encore, plus harmonieuse que tous
les shimmys, charlestons et autres black-bottoms qu’on nous a infligés depuis !
On en parla beaucoup cependant : les chansons de Montmartre, les revues,
blaguèrent la nouvelle mode. Je ne sais plus quel homme politique — il me
semble, pourtant que c’est Clémenceau — donna, à l’époque, une amusante
définition de ce pas curieux : — Le Tango, disait-il, est une danse où les visages
ont l’air de s’ennuyer, et où, seuls, les derrières semblent s’amuser...
On ne tarda pas, du reste, à exagérer, et certains
tangos devinrent, suivant le mot de Georges Baltha, des danses non plus de
salon, mais de «chambre à coucher». Un soir, en compagnie du délicieux
vaudevilliste Georges Feydeau, nous nous trouvions, contre toutes nos
habitudes, dans une «boîte» où quelques amis nous avaient entraînés ; des
couples y pratiquaient le tango, mais d’une façon si langoureuse qu’ils
faisaient songer à tout autre chose qu’à une danse. Mi-pâmés, enlacés de très
près, ces amateurs semblaient ne s’arrêter qu’à regret quand l’orchestre
cessait de jouer, et leurs yeux exprimaient une langueur suspecte. Alors,
Feydeau se pencha vers moi, et, de sa petite voix douce me demanda :
— A quel indice les musiciens voient-ils donc que les
danseurs ont fini ? Bien qu’on m’eût proposé plusieurs chansons sur le
tango, je n’en acceptai aucune ou, plutôt, je ne trouvai pas dans le lot
quelque chose qui me donnât satisfaction. Par contre, je lançai : La
Monténégrine, Elle ne s’appelait pas Ninon, Le Rondeau des Pinsonnettes, Ah
! qu’on est bête ! Nous venions de voir naître le début de 1913 ; le 17
janvier, Raymond Poincaré avait été élu Président de la République Française.
Chacun se rappelle certainement l’étrange agitation qui commençait à se
manifester chez nous, et surtout à Paris. L’incendie balkanique de 1912, mal
éteint encore par les conférences de Londres, continuait de couver, menaçant,
sous la cendre ; il ne devait, du reste, pas tarder à reprendre dans les
décombres. Un souffle de guerre avait un instant passé sur l’Europe, où il ne
semblait pas que le vent eût tourné. La situation faisait déferler en France ce
qu’on appel alors «la vague de patriotisme» ; c’est dans le même temps qu’on
donnait au théâtre des oeuvres significatives ; La Flambée, à la Porte
Saint-Martin ; Alsace, chez Réjane. Le music-hall, suivant le mouvement,
montait des finales et des scènes où nos trois couleurs se trouvaient
glorifiées par les auteurs, acclamées par le public. Les récents incidents de
Saverne avaient également contribué à échauffer les esprits, si bien qu’on
assistait à une véritable réaction patriotique, chaque jour plus extériorisée.
Il n’y a pas à le nier, à ce moment «ça sentait la guerre»...
Raymond Poicaré, déjà rendu très populaire par la
fermeté qu’il avait déployée au cours de conversations diplomatiques des plus
épineuses, puis à l’occasion du premier conflit oriental, réunissait donc les
suffrages de la foule, et son élection fut accueillie par des manifestations
extrêmement chaleureuses. Théodore Botrel en profita pour me donner une
nouvelle chanson, intitulée Les Poings carrés, dont il avait composé les
paroles et la musique. Cependant, pour des raisons assez obscures, il la signa
simplement «Thérel» en accolant la dernière syllabe de son nom à la première de
son prénom. Bien des gens, même parmi ceux du métier, se demandèrent qui
pouvait être «ce jeune auteur», au patronyme inconnu. La chanson, en tout cas,
répondait bien aux préoccupations du moment. Elle résumait tellement l’opinion
publique qu’un mois plus tard, le 18 février, jour de la prise de pouvoir du
nouveau Président, je lançais ce refrain, qui fit aussitôt le tout de Paris,
puis de la France entière :
«C’est un gâs
plein d’mérites
aux regards
assurés !
S’il a les mains
petites,
il a les poings
carrés !
Il a les poings,
poings, poings,
Il a les poings
carrés
!...
Oh ! évidemment, ce n’était pas du Victor Hugo ! Mais,
encore une fois, est-ce de la poésie transcendantale que la foule demande à une
chanson populaire ? Dès le premier soir, à partir du second refrain, la plupart
des spectateurs, pour ne pas dire tous, en reprenaient les vers en chœur. Les
deux dernières strophes, cependant, parurent trop cocardières à certains :
«Sur la foul’
patriote,
(lui qu’on
sifflait hier)
Voici qu’le
drapeau flotte
plus joyeux et
plus fler
!
. . . . . . . .
. . . . .
«Par-delà la
frontière ;
Un kaiser
moustachu
fait trois bonds
en arrière
en criant :
J’suis f...ichu !»
«C’est un kâs
blein d’mérides
dit-il, peu
rassuré :
S’il a les mains
bedides,
il a les boings
karrés...
Il parut à quelques critiques chatouilleux que ce naïf
enthousiasme incitait à la guerre ! Je te jure que s’il n’y avait eue que moi
pour provoquer un tel cataclysme, nous serions encore bien tranquilles, et
qu’on ignorait toujours, parmi tant d’autres arias, les joies consécutives de
la vie chère !... Le vrai, c’est que cette chanson, pour modeste qu’elle fût,
traduisait nettement les soucis de l’heure, et que la foule lui en était
reconnaissante. Georges Pioch, poète et fin lettré, mais qui mettait déjà de la
politique en toutes choses, gaspilla un talent infini et, c’est le cas de le
dire, digne d’une meilleure cause, à invectiver contre ce succès ; il alla,
même, jusqu’à en profiter pour accuser Paulus de s’être fait, avec «En r’venant
de la r’vue», le «fourrier du boulangisme» !
De telles opinions sont, bien sûr, excessives ; elles
n’en constituent pas moins, malgré elles sans doute, un véritable et
appréciable hommage à la puissance des chansons populaires. Aussi n’est-ce qu’à
ce point de vue que j’ai rappelé ces menus incidents. Ils n’empêchaient pas
d’ailleurs, et nul plus que moi de le déplore, la terre de tourner, la Guerre
de se préparer dans l’ombre (car les événements, hélas, nous donnèrent
tristement raison) et les potins parisiens de reprendre tous leurs droits.
C’est en 1913, en effet, que fut lancé ce gigantesque
bateau de mes projets de mariage avec Mistinguett !!!
— Qu’y a-t-il de vrai, au fond, dans tout cela ?
— Mais, rien, voyons, absolument rien !... La Miss,
comme nous l’appelons, avec qui j’entretenais depuis longtemps les meilleurs rapports de
camaraderie, trouva dans cette galéjade une excellente occasion de se faire de
la publicité, et elle en profita, tu parles ! Bien qu’étant, à cette époque,
une incontestable vedette de music-hall, elle n’avait pas encore la réputation
quasi-universelle qu’elle a acquise depuis quelques années. Mais, déjà, il ne
lui déplaisait pas qu’on parlât d’elle.
Elle s’y était tout récemment employée par deux fois,
sans trop de succès : d’abord avec un prétendu procès, étrange autant
qu’obscur, où deux mères se seraient — insinuait-on — disputé l’honneur de
l’avoir mise au monde. L’histoire, se heurtant au scepticisme général, fit long
feu. Alors elle lança, avec l’aide de quelques journalistes de ses amis,
«l’accident de La glu», dont tu n’es certainement pas sans avoir entendu
parler... — Les coups de marteau ?
— Le coup de marteau, devrait-on plutôt dire... Elle
tournait, pour une marque cinématographique, le rôle de la Glu, d’après la
célèbre pièce de Jean Richepin. Marie-des-Anges, dont elle avait ensorcelé le
fils — je parle toujours de cinéma ! — devait se venger en gratifiant la
donzelle de trois ou quatre coups de masse sur le front, qui la laissaient pour
morte. En pareil cas, les metteurs en scène se servent d’outils truqués, ou
tout au moins spécialement préparés par un emmaillotage prudent. Or, le bruit
se répandit bientôt que, cette précaution ayant été miraculeusement oubliée,
Mistinguett, frappée par un véritable marteau — et par le plus grand des
hasards ! — s’en trouvait véritablement à demi-assommée...
L’histoire ne prit pas davantage, et ce «fait divers»
passa à peu près inaperçu. Paris n’était pas encore habitué à ces publicités
américaines comme nous en avons connues depuis, et qui utilisent tout, même le
scandale — n’hésitant pas à le créer au besoin — pour frapper l’imagination, en
même temps que la mémoire, du public.
— Comment expliques-tu, alors, que cette blague de
mariage ait pu trouver si facilement créance ?
— C’est que cette fois, précisément, la galéjade avait
été soigneusement montée ! Après tout nous sommes, la miss et moi, de trop
vieux amis pour qu’elle me tienne rigueur de raconter exactement cette
aventure... Elle est, du reste, suffisamment arrivée maintenant pour ne pas
prendre souci de ces révélations rétrospectives ; si, même, ça peut lui faire
encore un petit supplément de réclame, je sais qu’elle n’en sera pas autrement
fâchée. Elle avait donc, en 1913, besoin de se rattraper de
ses deux tentatives stériles ; d’un autre côté,
Chevalier, engagé à la Cigale,
était, en ce temps lointain, du dernier bien avec
Mistinguett. Cela c’est de
l’histoire, et il n’y a aucun mal à le rappeler ; Yvonne Vallée n’aura même pas
à en prendre ombrage puisque, maintenant, il y a prescription. Je dois ajouter
que mon ami Maurice, en cette même époque, remuait ciel et terre pour trouver
une «scène-clou» à interpréter dans la revue de De Gorsse et Nanteuil qu’il
devait créer à la rentrée. Cela paraît n’avoir aucun rapport avec notre sujet ;
tu vas voir cependant que tout se tient...
Je venais d’arriver à Deauville, retour de Nice, où
j’avais reçu le baptême de l’air avec le vaillant aviateur Ollivérès.
Mistinguett s’y trouvait déjà, avec
Maurice Chevalier
— naturellement — et
Louis Verneuil, qui commençait à se pousser dans le monde du théâtre. Sur les
«planches» où il y avait moins de monde qu’à présent, nous allions tous les
quatre, la miss et moi devant, dialoguant sur quelque question de travail. Un
photographe ambulant, comme il en courait alors sur les plages, prenait des
clichés des baigneurs, pour leur arracher ensuite une commande de cartes
postales. Soudain, donc, Mistinguett me prend le bras :
— Arrête-toi ! me dit-elle ; penche-toi vers moi, et
souris... Machinalement, j’obéis ; ce n’était pas une photo de
plus ou de moins qui pouvait me gêner. Le lendemain, 10 août — ah! la journée
du 10 août ! — tout Deauville s’arrachait la carte postale, que l’artiste
ambulant s’était empressé de mettre en vente (peut-être bien, d’ailleurs, sur
l’instigation même de mon entreprenante camarade). Tu penses, à notre arrivée,
à la Potinière, si nous fûmes vite entourés !
— Vous avec l’air de deux tendres fiancés ! remarqua
quelqu’un... Et Miss, d’autorité, répondit :
— L’air, et la chanson ! Parfaitement : Félix, qui a
soupé du métier de directeur, vend son concert, et on se marie !... Vous savez
qu’il est immensément riche !... Voyez la belle bague qu’il vient de m’offrir
pour nos accordailles... Et elle montrait une magnifique émeraude sertie de
brillants dans l’achat de laquelle je te jure bien que je n’étais pas pour un
centime !... Il n’en fallait pas plus pour donner un sujet de
conversation et fournir matière à d’alléchants articles. Car note que nous
étions en plein mois d’août et que l’actualité, à pareille époque, a coutume de
prendre, elle aussi, des vacances. Le serpent de mer avait fait son temps —
encore, soit dit en passant, qu’on ne se gêne pas pour nous le resservir
parfois avec l’aventure du petit pâtre enlevé par un aigle !... Les échotiers
qui se trouvaient à Dauville (Cornaché les y faisait venir lui-même pour
diriger ainsi sa publicité) et qui languissaient, faute d’une bonne chronique à
se mettre sous la plume, sautèrent, parbleu, sur une telle nouvelle, comme le
percepteur sur un contribuable !... Miss, voyant que ça marchait si bien,
n’hésita pas à corser les choses. Le lendemain matin elle vint me chercher à
l’hôtel, accompagnée de Maurice et de Verneuil, auxquels s’étaient joints
quelques-uns de leurs camarades : — On t’emmène déjeuner à «Guillaume le Conquérant» !
me dit-elle. Et nous voilà partis en auto. En route, elle
m’entreprend : — Tu sais que ça devient rigolo, notre histoire de
mariage ; tout le monde a donné dans le panneau !...Alors, pour continuer à
leur en faire accroire, on va figurer aujourd’hui le déjeuner de fiançailles...
Nous y allons de ce pas... Tu veux bien ?... Au fond, ça ne peut que nous faire
de la réclame... Je luis fis observer en riant que, personnellement, je
n’avais plus grand’chose à attendre de la publicité, puisque j’étais alors à
l’apogée de ma réussite... Mais enfin, ça avait l’air de lui faire tellement
plaisir que, ma foi, j’ai accepté... Dans mon esprit, il ne pouvait être
question que d’une blague... — S’agissait-il donc d’autre chose ?
— Mon Dieu, oui ! Indépendamment de la Miss, qui
tenait absolument à ce qu’on parlât d’elle, Maurice Chevalier, grâce au bruit
fait autour de notre galéjade, trouvait, tu vas le voir, la scène qui lui
manquait pour la Cigale... Tout le long du déjeuner de «Guillaume le
Conquérant», nous jouâmes la comédie des fiançailles à laquelle on m’avait
demandé de m’associer. Nos voisins de table purent vraiment croire que «c’était
arrivé», et contribuèrent sans doute, dès leur retour à Deauville, à répandre
le compte-rendu de cette cérémonie historique, car le soir même il n’était plus
question que de ça du Normandy au Casino.
Naturellement, pendant ce simulacre de repas officiel,
je fis chorus avec les camarades, et la réunion fut plutôt gaie. Entre le café
et le champagne, je me livrai même à des plaisanteries sur mon propre compte,
dont Maurice riait tout le premier : je me croyais entre amis, moi, presque en
famille... Eh bien, dès le lendemain, de Gorsse et Nanteuil recevaient le récit
détaillé de notre escapade, y compris toutes les blagues que j’avais racontées
: ce petit bougre de Maurice avait soigneusement noté le tout, pour l’envoyer
illico à ses auteurs ! C’est ainsi qu’à la rentrée, il joua à la Cigale une
scène sur le «mariage Mayol-Mistinguett», avec la mignonne Irène Bordoni, qui
incarnait le rôle de Miss. Chevalier, lui, qui faisait depuis longtemps une
imitation de moi un peu chargée mais fort drôle, me représentait tout
naturellement dans l’histoire... En dehors des cartes postales de l’ambulant de la
plage, quelques autres clichés avaient été pris par Verneuil, uniquement,
disait-on pour donner sur place de la vraisemblance à notre galéjade ; il avait
été entendu qu’on ne les ferait pas reproduire. Seulement, deux jours après, on
en voyait un dans le Matin, où Maurice Prax l’accompagnait de
considérations définitives sur «les plus beaux mariages d’amour qui peuvent
être, en même temps, des mariages de raison» ! Comoedia ne manqua pas de
suivre le mouvement donnant à son tour le premier cliché du photographe de
Deauville... Ce que l’on a pu raconter, alors, à ce propos ! C’était à qui
voulait avoir le plus de précisions, se montrer le mieux informé ; et chacun de
renchérir !... En relatant le déjeuner de «Guillaume le Conquérant» on alla
jusqu’à révéler les noms de nos invités, qui devaient être, par la suite, nos
témoins : le grand chanteur Challiapine, l’éminent professeur Doyen et Madame —
qui envoyèrent aussitôt aux journaux un démenti formel — Lucie Delarue-Mardrus,
Polin, Gabaroche !... Il n’y manquait plus que le détail du menu et le montant
de l’addition ! Le mot de la situation fut prononcé par un gamin de
Trouville qui, regardant les fameuses photos à la porte d’une boutique, et
ayant comme tout le monde entendu parler de ce mariage, s’écria avec une belle
sincérité : — Eh ben ! Si jamais ils font des petits, j’en retiens
un ! Il se peut que cet énorme canard ait, par la suite,
servi de départ à la tapageuse publicité qu’on a, depuis, faite pour amener la
clientèle à Deauville, en attirant son attention sur cette plage alors toute
neuve. Je ne serais pourtant pas éloigné de supposer que de Gorsse et Nanteuil
aient eu, les premiers, cette amusante idée, pour la réaliser — afin, sans
doute, d’utiliser l’imitation fantaisiste que Chevalier faisait de moi.
Seulement il fallait à leur projet un commencement d’exécution, ainsi que dans
tant d’autres méfaits, où l’intention ne suffit pas. Peut-être même, à cause de
cette imitation, n’avaient-ils pensé d’abord qu’à me marier, sans savoir
exactement à qui... Tu comprends, alors, que si Maurice lui parla de ça, Miss
n’a pas dû manquer de trouver tout de suite une solution, qu’elle s’est vite
chargée de mettre en pratique... Et voilà comment on écrit l’histoire !
Enfin la revue de la Cigale eut un triomphe, notamment
la fameuse scène, qui fut un long éclat de rire — mais dont certaines répliques
n’étaient que mes réflexions personnelles du «jour des fiançailles».
Mistinguett en a largement profité, et ce n’est qu’après cette publicité
monstre qu’elle commença à toucher ses premiers cachets de cinq cents francs,
quelque peu augmentés depuis... Quant à moi mon Dieu, ça ne m’a pas fait grand
tort, sous réserve, toujours, des railleries saugrenues, et d’un goût plus que
douteux, de quelques sous-produits de la chanson prétendue satirique.
— Ceci mis à part, tout allait donc pour le mieux !
— Une seule chose, cependant, m’a chiffonné dans cette
histoire : le cynique aplomb de certains reporters ; quelques-uns assurèrent
que je confirmais tous les bruits mis en circulation. Pour donner plus de poids
à leurs assertions, ils soutenaient même avoir reçu mes confidences et mes
projets, au cours d’un entretien que, d’après eux, je n’avais pas pu leur
refuser ! Or je certifie, énergiquement, que personne ne m’a jamais interviewé
à ce sujet ! Pour l’instant, du reste, je connaissais d’autres
préoccupations. J’avais ma saison d’hiver à préparer et je commençais à
envisager avec moins d’enthousiasme une direction qui me donnait tant de tracas
; je me sentais d’ailleurs très fatigué par la double existence que je me
trouvais obligé de mener depuis deux ans. Par moments, complètement découragé,
je prenais la résolution de tout lâcher, et de revenir définitivement
m’installer au Clos Mayol. C’est qu’il avait pris de l’importance, mon cabanon !
Petit à petit, par des rachats successifs, s’y ajoutaient des lopins
environnants, et l’ensemble représentait maintenant une belle propriété. Je
songeais justement, cette année-là, à y faire installer un théâtre de verdure,
dans un coin du parc dont l’emplacement semblait préparé exprès pour cet usage.
En réalisant ce projet, je comptais pouvoir donner de
temps à autre quelques représentations au bénéfice des oeuvres d’assistance de
ma ville natale ; et si je décidais de quitter le métier, il me resterait
toujours, du moins, une scène, pour mes amis et pour moi... Seulement cela me
faisait une troisième affaire à mettre en train, et un supplément de tracas
nouveaux ; c’était beaucoup pour moi, si ce n’était trop !
Je rentrai néanmoins à Paris, pour assurer, au début
de septembre, la réouverture de mon concert. J’avais presque entièrement
renouvelé son programme, et je créai le même soir : Sous les minarets, Ah
! la musique américaine ! Rose a perdu ce matin, La femme et le
bon Dieu, La Ballade du Roy Henri, La demoiselle du Journal, C’étaient deux
amoureux, Boudoubadabou, C’est pour les petites femmes, l’auvergnate
Schujette, la Baltique...
Tu vois que du moment que j’en avais le loisir, je ne
manquais pas de travailler. Pendant ce temps, à Toulon, les travaux du théâtre
de verdure, rondement menés, avançaient à vue d’oeil, et il me fallait, dès
maintenant, penser à son inauguration, que je prévoyais d’abord pour le
printemps... J’en avais déjà parlé à mon éminent ami Silvain,
l’illustre Doyen de la Comédie-Française, qui projetait, lui aussi, de créer
dans sa magnifique propriété des environs de Marseille, un théâtre de plein
air. Indépendamment de la sympathie dont il m’honorait, ce fut donc pour nous
un commun sujet de conversations, et nous eûmes plusieurs entretiens à ce
propos. Sylvain avait, en principe, accepté de prêter son concours, flatteur et
précieux entre tous, à l’inauguration de ma scène champêtre. Mais, lorsque je
lui rappelai cette promesse, il me déclara :
— C’est entendu, je viendrai, mais j’y mets une double
condition : je donnerai une tragédie que j’ai traduite de Sophocle,
Philoctète. et tu y tiendras un rôle avec nous deux Louise...
— Hélas, m’écriai-je, mais je ne saurai jamais jouer
la tragédie ! — Ne t’inquiète pas de cela : tu dis fort correctement
les vers ; quant au reste, c’est moi qui te ferai répéter, et je te donnerai
toutes les indications nécessaires...
— Je n’en doute pas, et j’en suis très flatté... Mais,
arriverai-je à me servir suffisamment de ces excellents principes ?
— Je m’en charge, te dis-je ! Du reste, le rôle n’a
qu’une scène, il est donc très court ; de plus, c’est un personnage que l’on
peut jouer en comique, tout sera donc pour le mieux... D’ailleurs, je te le
répète, je ne viens pas, si tu refuses !
J’avais donc fini par accepter : Silvain devait créer
le rôle, écrasant mais magnifique, de Philoctète ; Louise, en travesti,
représenterait le jeune Néoptolème, fils d’Achille, et moi, «l’espion prétendu
marchand» dont parle Sophocle. L’interprétation serait complétée par Léon
Segond, de l’Odéon, dans le rôle d’Ulysse, et Bourny, du théâtre Antoine, dans
Hercule. Tu vois que, moi mis à part, le programme était brillamment préparé ;
je me faisais pourtant un sang de poison, comme l’on dit chez nous, en pensant
qu’il me faudrait jouer la tragédie ! Ma plus grosse inquiétude était de trahir
la confiance de Silvain ; n’ayant jamais fait de grec, je n’ai pas qualité pour
juger de sa traduction, mais je puis assurer que sa pièce, aux beaux vers
sonores, est émouvante et tragique en diable. Je crois d’ailleurs — j’espère et
le souhaite même — qu’on va la donner incessamment à l’Odéon... Et le public
partagera entièrement mon opinion. Car elle finit par arriver, cette représentation que
je redoutais davantage à mesure que la date s’en rapprochait... Oui, le 19
juillet 1914, en matinée, j’inaugurai mon théâtre de verdure, avec le spectacle
prévu, au profit de la Caisse de secours du Syndicat de la Presse...
Il y en avait, un monde ! et de qualité, encore. La
veille, toute la troupe avait répété d’ensemble, sous la direction de Silvain,
et l’indulgent Doyen me fit l’amitié de déclarer que «ce n’était pas mal du
tout» Néanmoins je ne m’illusionnais pas, et j’avais grand' hâte d’en finir...
La foule acclama la pièce et ses interprètes, et c’est
une ovation enthousiaste qui salua Silvain et Louise, admirables tous deux,
surhumains de talent, physiquement semblables à des dieux dans leur rôle. Quant
à moi, heureusement que je n’avais qu’une scène, sans quoi je me demande ce
qu’il fût advenu de la tragédie et de ses tragédiens ! Dès que je parus sous la
chlamyde grecque, les jambes engainées en un maillot de soie claire, la salle
s’agita : on chuchotai, d’une chaise à l’autre : «Vé, c’est notre Félix !» ...
Seulement, pour tous, c’était un étonnement mêlé de gaîté que de me voir en un
tel costume. Avec ça le bougre de pétase qu’on m’avait collé sur le crâne
laissait passer mon toupet blond, et tu penses si cela me donnait de l’autorité
devant mes concitoyens ! Ils se trouvaient d’autant plus déroutés qu’on avait
mis sur les affiches : «MAYOL, chantera ses dernières nouveautés»...
Je suis sûr qu’instinctivement, malgré eux, ils
cherchaient mon brin de muguet le long du peplos. Mais, comme ce sont de braves
gens, très policés, et qu’ils se rendaient bien compte que l’admirable pièce de
Silvain méritait le plus grand respect, ils se tinrent décemment tranquilles...
Malheureusement, sur la fin de la scène, ma dernière tirade était amorcée par
cette déclaration : «Soit, je parlerai !»
Et alors une voix, oh ! bien timide, mais éplorée,
celle d’un brave Toulonnais qui craignait peut-être que je m’en tienne là,
répondit, aussitôt que j’eus déclaré : «Soit je parlerai» :
— Hé non, Félix !... Chante donc, ça vaudra mieux !
Pour ceux qui s’efforçaient depuis de trop longues
minutes à garer le sérieux que comportait la rare valeur du spectacle, ce fut
là comme le signal d’une détente générale : un éclat de rire à peu près
unanime, contagieux en tout cas, retentit sous les chênes du théâtre de
verdure... En scène, Louise se tirebouchonnait, c’est le moins que je puisse
dire par égard pour son maillot. Je connais heureusement mes amis de là-bas ; je
m’approchai de la rampe et, montrant ma tunique, je leur dit :
— Pas comme ça, voyons... J’ai l’air d’être en
chemise... Laissez-nous finir, je viendrai vous dire mes nouvelles chansons
après... A partir de là, ils retrouvèrent le calme nécessaire à
la suite de représentation ; je pus achever ma tirade, et la pièce se termina
dans un enthousiasme indescriptible. Silvain, tant comme auteur que comme
interprète, admirablement secondé par Louise, les avait émus et troublés, et la
salle vibrait comme on sait le faire chez nous devant les vrais spectacles
d’art. Il y eut, aussi, quelque inquiétude à l’apparition de
Léon Segond, magnifique de plastique dans Hercule. Quelques mamans s’émurent
devant cet impressionnant torse nu et ces biceps puissamment étalés... Mais un
brave curé leur dit : — La vue, ce n’est pas le plus grave... c’est d’y
penser qui deviendrait dangereux... Bref, à la fin de la matinée, rentré dans mes
appartements, c’est-à-dire mon habit noir et ses accessoires habituels, je
reviens chanter. Le public parut ravi de la transformation, mais je te prie de
croire que j’étais encore plus heureux de me retrouver enfin moi-même...
Le soir, il y eut un grand bal dans le jardin, au
cours duquel je dus dire encore quelques couplets. Silvain et Louise se firent
acclamer une fois de plus en récitant — avec quelle maîtrise et quel art — des
poèmes classiques... C’est à cette occasion que je lançai Dans mon pays,
qui devait quelque temps après jouer un rôle diplomatique inattendu, dont nous
reparlerons, Come, darling, et deux œuvres de Jean Aicard (de
l’Académie Française, s’il te plaît) que j’avais réussi à amener à la chanson.
Son Cigalous, obtint un triomphe mérité, ainsi que la joyeuse galéjade
en prose qu’il m’avait composée sous le titre de Grand’mère marque du linge.
L’humour en était irrésistible, et l’on retrouvait respectivement dans ces deux
productions le lyrisme et la fantaisie de «Maurin des Maures»...
Tout cela se passait à peine quinze jours avant la
grande tourmente ; nous dansions presque déjà sur les ruines, comme après la
Révolution, mais nous étions loin de nous en douter... Les conflits
balkaniques, enfin terminés par des traités qui paraissaient donner
satisfaction à tout le monde, semblaient avoir chassé bien loin le spectre de
la guerre... Les nuages, si sombres un moment, s’étaient dissipés, et l’on
avait, partout, repris la confiance, retrouvé l’espoir... Ah ! si l’on avait su
!... Seulement, voilà, on ne savait pas !...
Le calme semblait tellement revenu que je préparais ma
prochaine saison du Concert Mayol...
Je demeurais cependant toujours résolu à m’en
débarrasser, mais je patientais jusqu’à l’occasion intéressante. En attendant,
j’avais consenti à le louer, pour l’été, à Dufrenne, qui tenaillait le désir
d’obtenir une direction fixe à Paris...
Je devais donc compléter ma troupe pour la réouverture
de septembre et, dans ce but, je rentrai à Paris le 1er août 1914...
J’y arrivai en pleine fièvre de mobilisation !
Naturellement, à partir de là, je ne m’occupai plus de
ma saison ; j’étais d’ailleurs persuadé que tous les établissements resteraient
fermés, et que nulle part en France on n’oserait chanter pendant la guerre...

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