C’est en 1904 que je fis ma première tournée, sur
les instances pressantes de Charles Baret : cinquante jours, à raison d’une
ville par jour ! Je me trouvais extrêmement fatigué quand j’eus fini, et
dus prendre une bonne semaine de repos ; je ne l’avais fichtre pas volé !
Cette année-là, j’avais enregistré quelques
heureuses créations, notamment Lilas Blanc dont j’ai eu l’occasion
de te parler : Le jeune homme et le trottin, C’est une gosse...
En 1905 j’inaugurai, au Palais de Cristal de
Marseille, mes premiers 300 francs par jour... Le digne seigneur Pompei, qui
présidait toujours aux destinées de cet établissement commençait à s’habituer
à mon ascension rémunératrice qu’il semblait maintenant trouver
extrêmement naturelle, jugeant sans doute qu’il l’avait toujours
prévue... «Oublions le passé !...» dit une valse célèbre, où l’on
ajoute même : «Reviens !»...
Une petite aventure amusante marqua ce nouveau
séjour dans la cité phocéenne : un ami, m’apercevant à la terrasse du
Café Riche, se précipite vers moi :
— Oh ! mon cher, s’écrie-t-il, que je suis donc
heureux de te voir... La vogue que tu peux avoir maintenant devient
extraordinaire... C’est à qui te fera de la réclame, et je n’ai pas
besoin de te dire que tes nombreux amis, dont je me flatte d’être, s’en
réjouissent pour toi !...
Comme je le regardai assez curieusement en lui
demandant les raisons d’un tel enthousiasme, il continue :
«Imagine-toi que Lucien Guitry, qui joue en ce
moment au Gymnase, trouve le moyen de lancer ton nom chaque soir dans ses
répliques :
«Mayol ! dit-il, le beau Mayol ! etc... et il en
raconte, et il en raconte !... Et le public d’applaudir, et de rire, tu
penses bien !
Quelque peu surpris, mais ravi au fond, je me
précipite au Gymnase pour remercier comme il se devait le grand artiste.
Seulement, ce que mon camarade avait totalement oublié de me dire, c’est
que la pièce alors à l’affiche n’était autre que le Numa Roumestan
d’Alphonse Daudet...
Aussi, l’éminent comédien, tout en me faisant le
plus charmant accueil, ne put-il s’empêcher de sourire en me répondant :
— Mais, cher monsieur, tout ce que je dis est dans
mon rôle, rigoureusement...
«Il y a, certes, votre nom plusieurs fois
répété... mais c’est à feu Daudet que doit aller votre gratitude, s’il
y a lieu...
Il me tendit alors, ouvert à la page qu’il m’indiquait,
une brochure, sur laquelle je lus :
— «Mayol !...
Allons donc, Mayol !... fini, vidé ! Et dire que l’Opéra donne tous les
soirs deux mille francs à ça !
Quel autre que Mayol, le beau Mayol a jamais soupiré
la sérénade de Don Juan avec cette délicatesse aérienne, cette passion qui
semble d’une libellule amoureuse ? Malheureusement, on ne l’entend plus ;
il a beau se dresser sur la pointe des pieds, le cou tendu, filer le son jusqu’au
bout en l’accompagnant d’un geste délié de fileuse qui pince sa laine
entre deux doigts, rien ne sort, rien ! Paris, qui a la reconnaissance de ses
plaisirs passés, applaudit encore, mais ces voix usées, ces figures
flétries et trop connues, médailles dont la circulation constante a mangé l’effigie,
ne dissiperont pas le brouillard qui plane sur la fête du ministère, malgré
les efforts que fait Roumestant pour la ranimer, les bravos d’enthousiasme
qu’il jette à voix haute du milieu des habits noirs, les «chut» dont il
terrifie à deux salons de distance les gens que essayent de causer, et
circulent alors, muets comme des spectres sous le splendide éclairage,
changeant de place avec précaution pour se distraire, le dos rond, les bras
en balancier ou tombent anéantis sur des sièges bas, le claque ballant entre
les jambes, hébété, la figure vide...»
Je ne crus pas devoir pousser plus loin la lecture.
Évidemment mon nom se trouvait bien dans l’ouvrage — mais ne se
trouvait-il pas également à Bordeaux, sur la boutique d’un marchand de
«fruits secs» ? — et Alphonse Daudet l’avait écrit à une époque où
nul ne songeait à ma possible vocation artistique, pas même mes parents,
puisque j’avais alors à peine trois ans...
D’ailleurs il ne me fallut pas tant de réflexion
pour comprendre que la «libellule amoureuse», les «gestes de fileuse» et,
même «la voix usée et la figure flétrie» ne pouvaient guère s’appliquer
à moi. Enfin, j’étais loin de gagner 2,000 francs par jour, voire même de
les espérer ! Et, surtout, je n’avais jamais chanté à l’Opéra !
J’en fus quitte pour acheter Numa Roumestan
en sortant du Gymnase et, pendant que j’y étais, je fis emplette de toutes
les oeuvres d’Alphonse Daudet, pour le cas ou mon patronyme s’y fût
encore retrouvé. Mais la tirade que je venais de lire m’attrista comme un
inquiétant présage...
Tu vois, cependant, si l’on peut facilement se
tromper dans ce que l’on suppose être une manifestation de sa propre gloire
!
Quelques semaines plus tard, j’en eus un autre
témoignage à Montpellier, où bien des choses, décidément, semblaient
devoir marquer mes souvenirs...
Une tournée de Paulus — la dernière, hélas ! du
grand chanteur populaire — était annoncée pour un peu plus tard. Le jour
de mes débuts, comme je venais de répéter avec l’orchestre, un inconnu s’approcha
de moi en disant fort courtoisement :
— Permettez-moi, monsieur, de vous saluer, il y a
si longtemps que je vous ai applaudi pour la première fois... Vous n’avez
pas beaucoup changé... et je sais que vos succès n’ont fait qu’augmenter.
— Très flatté, monsieur, répondis-je. Mais,
«bien longtemps» me paraît peut-être un peu excessif...
— Oh ! il y a sûrement trente ans, pour le moins !
J’en avais alors trente-deux ! Tu penses si j’écarquillais
de grands yeux ; mais mon interlocuteur, pour bien montrer qu’il ne se
trompait pas, ajouta sur un ton péremptoire :
— Vous êtes bien Paulus, n’est--ce pas ?
Il me sembla tomber du haut de mes illusions...
Néanmoins, souriant de la méprise — qui, question d’âge à part,
demeurait flatteuse pour moi — je répondis audacieusement, non sans quelque
ironie :
— Non, monsieur, je ne suis pas Paulus, je ne suis
que son fils...
Mais, comme il ne voulait pas démordre, il
répondit, têtu :
— Je suis certainement très heureux, monsieur, et
je ne manquerai pas, lorsqu’il va passer chez nous, de venir applaudir
monsieur votre père...
Un peu déçu tout de même, je risquai :
— Mais, ce soir, monsieur, Mayol chante encore !...
Et j’insistai :
«C’est même la dernière représentation de Mayol
!...
Alors le vieux monsieur se redressa, me regarda dans
les yeux d’un air presque offensé, et demanda d’un air dédaigneux,
impossible à rendre :
— Mayol ? Qué qu’ c’est qu’ ça ?...
Vanitas vanitatum
!...
C’est de la même façon qu’à Toulouse, où le
public est sceptique par définition, je rencontrai, quelque temps plus tard,
un titi du pays en contemplation devant les affiches où, entre des lithos de
Sem et de Barrère, mon nom s’étalait en lettres d’un pied de hauteur.
Toujours, curieux de connaître l’opinion de mes
auditeurs éventuels, je m’approchai du jeune homme :
— Et alors, le demandai-je, vous viendrez, ce soir,
entendre Mayol ?
— Peuh ! me dit-il d’un air détaché, ça fait
plusieurs fois qu’il passe ici, et je ne lui trouve rien d’épatant...
Comme mon dernier séjour à Toulouse remontait à
près de deux ans, je m’étonnai un peu mais, en faisant bavarder cet
aimable indigène, je compris que bien des imitateurs — il en pullulait à
cette époque — avaient dû se faire, à mon détriment une réclame facile
autant que déloyale. Tu connais le truc ; on met tous petits caractères sur
l’affiche :
«X...
imitateur de...
et au-dessous, en énormes
majuscules :
«MAYOL»
Le tour est joué, et le public aussi.
Comme j’avais déjà eu maintes fois à me plaindre
de semblables pratiques, je ne pus m’empêcher de répondre à cet amateur
désabusé :
— Dites-moi, mon ami, quel était le prix des
places, lorsque sont passés ici tous ces Mayols, que vous croyez avoir
entendus ?
Il prit à son tour une mine étonnée :
— Mais... le tarif ordinaire, naturellement !
— Eh bien, triomphai-je c’est ce qui prouve que
vous n’avez eu affaire qu’à de simples imitateurs... Quand vous verrez le
prix des places augmenté, vous pourrez dire que c’est le vrai Mayol qui
chante.
Avec la plus charmante ingénuité, il me répondit
franchement :
— Alors, à partir de là, je m’en fous... car
lorsque l’on augmente les places, moi, je reste à la maison...
Sa réplique m’amusa si fort que je lui fis donner
gratuitement une seconde galerie... J’ignore totalement si mon numéro l’a
satisfait, je ne l’ai jamais revu...
Il est, heureusement, d’autres témoignages pour
consacrer la gloire dont on se croit nanti ; juges-en plutôt :
A Tunis, où je chantais pour la première fois —
en juin 1905, au Belvédère — on me conta l’histoire d’un déserteur
des bataillons d’Afrique, récemment repris dans la ville, et dont le
signalement offrait des points extrêmement curieux.
Cet homme, tatoué des pieds à la tête, plus encore
que l’exquise femme dont je t’ai parlé pour Genève, présentait, gravés
en encre indélébile sur les parties les plus charnues de son individu, deux
portraits, remarquables de ressemblance paraît-il : sur la droite,
Yvette
Guilbert et, sur la gauche, moi, tout simplement.
Le travail était si bien combiné que nous
semblions, dans ce tableau inattendu, nous regarder de très près, comme si
nous étions sur le point de nous embrasser... Par exemple, je n’oserai
jamais te dire où l’auteur de ce chef-d'œuvre nous avait fourré le nez
à l’un et l’autre !... J’ai toujours regretté de ne pas pouvoir me
procurer la photographie de cette intéressante œuvre d’art, elle n’eût
certainement pas manqué de pittoresque...
A Tunis encore, pendant que nous y sommes, ma bonne
cousine Henriette me valut, sans s’en douter, une autre pinte de bon sang.
Comme elle était sortie un matin pour faire quelques courses, elle me revint
toute effarée :
— Oh ! Félix, s’écria-t-elle, que je viens d’en
voir du beau monde, des arabes, et des arabesques... avé leurs
costumes des dimanches, et tout pleins de bijoux, qui entouraient une calèche
!
— Qui donc y avait-il dans cette voiture ?
— Une abeille, Félix !
— Quoi ?...
— Une abeille, que je te dis !... Tout le monde
criait : «Voilà l’abeille de Tunis»...
Car Henriette, en bonne méridionale, insistait
généreusement sur la prononciation des deux «i» grammaticalement exigées
par l’y du mot «bey». Je m’efforçai de le lui expliquer.
— Mais, ma bonne Henriette, ce n’est pas l’abeille
c’est le Bey de Tunis !
Et, pour qu’elle comprît, je prononçais moi-même
: le beille.
Mais Henriette, un peu froissée peut-être que je me
sois permis de discuter ce qu’elle avait «vu et entendu», me répondit
dignement :
— Eh ! qui sait, c’était peut-être sa femme...
Je n’eus pas le courage de la contrarier plus
longtemps.
Si 1905 fut une année riche en anecdotes variées,
je ne la trouvai pas moins heureuse du point de vue de mon répertoire, que je
continuais à ne pas négliger.
J’enregistrai de nouveaux succès : Petite Femme
comme il faut, de Christiné ; Le Petit panier ; C’est une ingénue,
La Fifille à sa mère, La Chasse, toutes trois du fidèle Paul Marinier ;
Je te ferai voir, Leur fille, Les Alliances de Guillaume, déjà
nommées et, enfin La Mattchiche, que je m’étais fait adapter par
Borel-Clerc sur les motifs d’une célèbre marche espagnole, dont la
première audition m’avait aussitôt emballé. Cet enthousiasme se trouva
justifié puisque La Mattchiche devint rapidement un de mes plus grands
succès populaires, égalant presque celui de Viens, poupoule. En tout
cas, sa vogue me permit de remplacer peu à peu l’obsédant refrain, que
trois ans après sa réussite tous les publics s’obstinaient encore à me
réclamer ! A partir de là, ce fut La Mattchiche qui s’y substitua
dans la faveur des foules.
C’est sans doute le bénéfice personnel qu’il en
tira, au double point de vue moral et matériel, qui incita par la suite
Borel-Clerc à lancer chaque année une «chanson dansée». Je ne les ai pas
toutes créées, mais quelques-unes ont brillamment figuré à mon répertoire
: cette délicieuse Clématite, polka japonaise ; la Malakoff,
russe ; la Tizi-Ouzou (c’est une Kabyle charmante ! eût chanté
Phi-Phi) ; La Baltique, qui prit fort bien quoique suédoise ; la Monténégrine,
et que sais-je encore ! Mais, tu le comprends, elles étaient trop, toute la
géographie aurait fini par y passer !
En 1906, mon contrat avec la Scala arrivait à
expiration, et le fait coïncida avec un changement de directeur. Je signai
avec M. Mérot, successeur de Mme Marchand, mais pour des périodes infiniment
moins longues. Cela me permit de donner libre cours à mon humeur vagabonde,
et de circuler plus activement en province, où je n’avais plus que l’embarras
du choix, et où, surtout, j’obtenais maintenant des appointements très
supérieurs, en proportion, à ceux de Paris.
On m’y imposait parfois des clauses inattendues :
à Dijon, par exemple, M. Blache, propriétaire de l’Alcazar, s’obstinant
à ne pas vouloir dépasser les 200 francs de cachet qu’il m’offrait,
consentit finalement à y ajouter un petit quelque chose : douze bouteilles de
Bourgogne !... Le souvenir des couverts «en argent massif» du père
Dieudonné — de machiavélique mémoire — me laissait une légère
appréhension quant à la valeur réelle de ce nouveau «cadeau». J’eus
tort, cependant, de me tourmenter : à la fin de mes six jours, je reçus un
panier de Marsannay-la-Côte, dont le contenu me sembla, dès notre premier
entretien, particulièrement délectable... D’ailleurs, je ne sais pas si tu
l’as remarqué, je m’entends toujours fort bien avec le bon vin, et le
fait qu’il soit de Bourgogne n’est pas pour diminuer ma sympathie...
Cette année 1906 me fut également favorable au
point de vue chansons : parmi les succès je créai notamment :
Amour noir et blanc, Bonjour toi, Lison, mon p’tit
rat, Signorina, Ah ! le joli jeu !...
Je lançais toutes ces nouveautés dans des villes
presque chaque jour différentes, au hasard des déplacements d’une nouvelle
tournée Baret qui me prit quarante-cinq jours, en janvier et février.
Ah ! je t’assure qu’on ne perdait pas de temps
avec les itinéraires de cet actif impresario ! Pour débuter, j’avais
chanté à Lille en matinée, et le soir à Roubaix... pour revenir le
lendemain à Lille.
De même, quelques jours après, je fis la matinée
à Rouen et la soirée à Elbeuf. Il n’y a guère que Lyon où, donnant deux
représentations consécutives, on séjourna quarante-huit heures.
Heureusement pour moi, Henriette faisait cette fois
partie du voyage, figurant officiellement sur mon contrat ; et je n’ai pas
besoin de te dire que, si elle m’entoura toujours aussi fidèlement des
soins les plus empressés, elle ne manqua pas de m’amuser souvent pas ses
réflexions naïves autant qu’imprévues.
A Roanne, par exemple, on m’avait donné une loge
— s’il est permis d’appeler ainsi l’ignoble réduit, sale, sans air et
sans lumière qui me fut alloué — une loge, enfin, totalement dépourvue,
entre autres choses, de glace et de lavabo.
En trottinant à travers le théâtre, ma précieuse
cousine finit par découvrir une cuvette, qui avait dû être émaillée, et
un broc, qui aspirait fortement à devenir passoire. Elle me les ramena
triomphalement, avec l’orgueil satisfait d’un prospecteur qui vient de
découvrir un filon d’or à grand rendement.
— Quant à la glace, me dit-elle, il faut que je
retourne... la concierge m’a promis de t’en chercher une.
Comme au bout d’une demi-heure elle n’était pas
revenue, je me décidai à partir. Des cris perçants attirèrent mon
attention dès que j’arrivai dans le couloir conduisant à la rue :
Henriette se livrait à une prise de bec en règle avec la pipelette.
— Ça, une glace ? criait-elle en brandissant un
triangle de verre dont le tain n’était plus là que pour la forme ; ça une
glace ! Dites une écumoire, té ! Avé tous ces trous, c’est juste
bon pour quelqu’un qui aurait la petite vérole !
— En tout cas, glapissait la concierge, c’est
bien suffisant pour un comique...
— Un comique ! un comique !... s’indignait
Henriette, apprenez que monsieur Mayol n’est pas un comique ! C’est
un monsieur, même qu’il chante en habit ! et non en carnaval !...
Je n’ai jamais su comment se termina ce duel
homérique car, tordu par une formidable envie de rire, je m’étais vivement
glissé dehors.
Ces détails, s’ils sont pittoresques, n’en
donnent pas moins une idée de l’état lamentable dans lequel se trouvent la
plupart des établissements de province, et pas des moindres, quelquefois...
Du point de vue de l’hygiène, quand ce ne sont pas
des boîtes à pleurésie, on peut redouter d’y séjourner dans le plus
invraisemblable bouillon de culture microbienne. La chose n’a fait d’ailleurs
que s’aggraver depuis que la plupart de ces maisons se sont transformées en
cinémas, où l’usage des loges est évidemment beaucoup moins fréquent.
Je sais que l’Union des Artistes se préoccupe
activement de cette question de salubrité professionnelle ; puisse son
autorité obtenir bientôt sur ce point les satisfactions indispensables !
Après un printemps délicieusement passé en
Algérie et sur la Côte d’azur (Oran, Alger, Nice), je revins à Paris,
terminer mon engagement de la Scala, et faire trois semaines aux Ambassadeurs,
sous la direction d’un Cornuché qui ne faisait pas encore prévoir
Deauville...
Puis, toujours vagabondant, je fus en Tunisie, à
Vichy, à Aix-les-Bains... Je pouvais enfin satisfaire mes goûts de voyage et
comme, je ne le cache pas, je n’ai qu’un penchant extrêmement mitigé
pour certains hivers froids — et surtout humides — de Paris, je m’arrangeais
toujours pour que mes contrats dans le Midi pussent coïncider avec le moment
de la mauvaise saison. Je ne revenais dans la capitale qu’au printemps, ou
vers la fin de l’automne...
C’est un peu pour ces raisons de liberté
saisonnière qu’en dépit des offres les plus tentantes je n’ai jamais
voulu accepter de jouer dans des revues ou dans des pièces...
Le tort, à mon sens, que l’on a à Paris c’est,
dès qu’un artiste a réussi dans une branche particulière, de vouloir l’adapter
immédiatement à toutes les sauces.
Combien en a-t-on arrachés, sur le succès d’un
tour de chant, à un brillant avenir pour les enterrer dans la comédie ou
dans l’opérette ! L’expérience, il est vrai, peut réussir parfois, et
nous lui devons tout au moins Max Dearly, Raimu, Tramel, Moricey, Pauley, Dranem et quelques autres.
Mais ceux qui ont pu subir avec succès une telle
épreuve avaient certainement leur métier de comédiens dans le sang ; tel
qui brille d’un vif éclat dans l’interprétation de chansonnettes, peut
fort bien, par contre, ne pas être à la même hauteur quand il s’agit de
composer un personnage et de l’interpréter trois heures durant...
Ne risque-t-il pas, d’ailleurs, de se heurter à
des gens dont c’est la profession véritable, apprise depuis
longtemps avec, non-seulement des dispositions, mais encore une orientation
spéciale qu’ils tiennent de leurs primes débuts. Ou bien, même si l’on
peut affronter la lutte, n’y a-t-il pas danger, quelque que soit la valeur
professionnelle de l’intéressé, à s’aligner à côté de gens
éprouvés, ou mieux doués, qui ont tôt fait de tirer vers eux le meilleur
du succès et, comme l’on dit en argot de théâtre, de vous «mettre dans
leur poche» ?
Tu sais quelle affection j’ai pour Maurice Chevalier, et combien je me suis intéressé à ses premières tentatives au
café-concert, autant que j’ai applaudi à sa réussite au music-hall ? Eh
bien, rappelle-toi sa lamentable aventure aux Bouffes-Parisiens dans Là-Haut
: Dranem, véritablement né comédien celui-là, n’eut pas grand effort
à fournir pour faire passer au second plan notre jeune camarade. Le pauvre
Maurice, obligé de tenir quand même son rôle, d’abord pour se conformer
aux termes de son engagement, et ensuite pour ne pas perdre peut-être, le
bénéfice d’un cachet appréciable, si ce n’est pour ne pas risquer de
payer un formidable débit, dut s’efforcer de lutter quand même, jusqu’au
bout !
— Certains ont même prétendu qu’il dut, pour
cela, recourir aux dopings les plus néfastes, si bien qu’il faillit
littéralement en devenir fou.
— Il a heureusement compris cette leçon, plus
sévère sans doute qu’il ne la méritait, et à fort sagement agi en
retournant au genre qu’il n’aurait jamais dû quitter, étant donné l’effort
remarquable qu’il avait accompli pour le mettre au point !...
Et puis, il y a là aussi une question de
tempérament. Que veux-tu, je ne vois pas très bien astreint à jouer trois
cents fois de suite la même chose, pour le moins ; il me semble que je
finirais de m’empâter ! Cela crée des habitudes par trop régulières, et
j’ai l’impression qu’on y dont revenir un peu comme une espèce de
fonctionnaire de son art.
Je ne nie pas qu’il puisse y avoir là, pour d’autres,
de puissants attraits mais, en ce qui me concerne, j’ai toujours été, sur
ce point, des plus indépendants.
— Cependant, tu as bien, au moins une fois,
accepté de jouer une opérette ?
— Cinderella ? Ah ! oui, parlons-en !... L’expérience
n’a pu que me confiner dans mon opinion ! Je ne pense pas avoir beaucoup
influé sur le sort de cette pièce anglaise qui fut, je dois le reconnaître,
assez mal accueillie. Le public parisien n’était pas, alors, très disposé
à s’emballer sur de telles naïvetés scéniques, sans fil conducteur ou à
peu près ; aggravées, par surcroît, d’une musique sautillante et heurtée
que l’époque ne voulut pas admettre.
— «No ! no Nanette», qui l’eût cru ?... «Rose-Marie»,
qui l’eût dit !
— Ah ! oui, elle a pris depuis une solide revanche,
l’opérette anglaise !
En ce qui concerne Cinderella, les directeurs
commirent à mon sujet une erreur initiale : je leur avais demandé à ne
paraître qu’une seule fois, à présenter, mon numéro exactement comme je
le faisais aux Ambassadeurs ou à la Scala. Ils n’ont jamais rien voulu
entendre ! Ils croyaient qu’en délayant mes chansons et ne me promenant au
milieu de cette pièce déjà suffisamment fade, ils renforceraient un succès
sur lequel ils comptaient vraiment. Si bien que j’arrivais là-dedans,
chaque fois, comme des cheveux sur le potage !...
L’expérience ne tarda pas à leur prouver qu’ils
avaient eu complètement tort, mais il était déjà trop tard pour revenir en
arrière. Du reste, comme je ne m’obstine jamais dans une erreur, j’ai
demandé à partir au bout d’un mois et j’ai moi-même amené mon
remplaçant : Darcet qui, de tous mes imitateurs, a certainement été le plus
remarquable. Pour le servir, il offrait d’ailleurs avec moi une ressemblance
physique des plus frappantes, surtout sur la scène.
A cette époque, les critiques n’avaient sans doute
pas les mêmes goûts qu’aujourd’hui pour un tel genre de spectacles ; Cinderella
fut donc en général, «cueillie» de belle façon, et ses interprètes, moi
compris, bénéficièrent de ce manque d’indulgence à peu près collectif.
Adolphe Brisson me trouvait alors «placide, et surtout empâté». Que
dirait-il, le malheureux, s’il pouvait me voir aujourd’hui !
En tout cas, Cinderella, me valut une
éblouissante série de chansons : Sur le bassin des Tuileries, Par le
petit doigt, Le repos du dimanche, Gardez-vous fillettes, Les robes de Colibri
et, surtout, Les mains de femmes.
Pour cette dernière, l’auteur, Emile Herbel, n’avait
fait que rassembler sur mes indications, dans un même sujet général tous
les gestes qui m’étaient déjà familiers. Tu te souviens d’une semblable
tentative déjà faite dans le même sens, mais qui avait été loin de donner
un aussi heureux résultat ; peut-être ne venait-elle pas à son heure ? ou
bien ne me trouvais-je pas moi-même en possession, encore, des moyens
suffisants pour la tenter...
La musique des Mains de Femmes était du
compositeur Berniaux, à qui elle servit de lancement, et qui me donna par la
suite, entre autres succès : Ma petite Bretonne, Elle pique à la
mécanique, Elle est de l’Italie, etc...
Si, dans l’ensemble, Cinderella fut
sévèrement accueillie, quelques journaux cependant témoignèrent d’une
plus bienveillante indulgence ; ils ne crièrent pas au chef-d’oeuvre, bien
sûr — c’eût été d’ailleurs difficile ! — mais, enfin, ils firent
très loyalement la part des choses.
— Je vois en effet, dans les coupures des journaux
parisiens de cette époque, des impressions comme celle-ci :
«Mayol est véritablement le
Judic masculin de l’heure»...
— C’est gentil, mais tout de même un peu fort !
— Cet autre déclare :
«Voici enfin le tenorino d’opérette de l’avenir
!
Tout le monde, tu le vois, demeurait convaincu que tu
devais aborder cette branche théâtrale.
— C’est flatteur, certes ; mais il ne faut voir
en cela je te le répète, que les tendances trop faciles que l’on a en
France, et particulièrement à Paris, de vouloir intrôniser dans n’importe
quel genre un artiste qui a réussi dans une spécialité bien déterminée...
D’ailleurs, j’ai toujours été le premier à
reconnaître que pour chanter, il convenait, non seulement d’avoir une voix
autrement classée que la mienne, mais, surtout, d’avoir fait dans toutes
leur amplitude les solides études musicales et techniques que nécessite l’art
du chant... Aujourd’hui, parbleu, je sais bien qu’on improvise en quinze
répétitions un chanteur d’opérette : quelques couplets, une demi-douzaine
de pas de danse, et servez chaud ! Evidemment l’opérette moderne ; mais
enfin, je ne sors pas de mon point de vue : à chacun son métier, les
opérettes — et les chansons — seront bien chantées...
— Cependant, lorsque tu pris la direction du
Concert Mayol, tu as bien créé quelques pièces à musique où,
non-seulement tu lançais de nouvelles chansons, mais où tu tenais également
un rôle, généralement de premier plant : Le Mariage d’Hakouma et Berlingot,
par exemple...
— Sans doute, mais les livrets de Lucien Boyer et Battaille Henri, chansonniers éprouvés qui avaient, depuis toujours, en
quelque sorte, travaillé pour moi et qui, en tout cas, me soumettaient leur
travail au fur et à mesure, afin que je puisse suivre sa marche.
Nous discutions longuement, âprement même
quelquefois. Je faisais supprimer les points où je ne me serais pas trouvé
à l’aise ; je proposais quelques idées dont je sentais mieux la
réalisation pour mes moyens et, de cette véritable collaboration, sortaient
des spectacles qui se tenaient debout. Je ne courais pas, du moins, le risque
d’y paraître jamais ridicule, ni d’y sembler vouloir... chanter plus hait
que ma voix, ce qui se fût infailliblement produit si je m’étais attaqué,
entre autres, à la Fille de Madame Angot, aux Cloches de Corneville
et autres Mousquetaires au Couvent !
Au reste, les musiques que j’avais à chanter dans
de telles pièces ne prétendaient pas à être du Lecocq, du Planquette, ou
du Varney... Je les demandais tout bonnement à des spécialistes de la
chanson, compositeurs habitués à ce genre particulier et connaissant bien
les moyens dont je disposais, tels que Willy Redstone et Adolf Stanislas. Pour
le Mariage d’Hakouma, j’avais même, plus simplement encore, suivi
les règles qu’on observait alors au Café-concert, et fait adapter les
paroles de tous les couplets sur des airs déjà populaires, judicieusement
choisis suivant les interprètes qui devaient en être chargés...
Après Cinderella, deux engagements, à
Marseille et à Bordeaux, me rappelèrent pour un mois dans mon cher Midi, ce
que j’appréciais d’autant plus qu’on était au mois de décembre. Brrou
!...
Puis, pour la première fois, je pus m’offrir trois
semaines de repos, qui me permirent de passer à Toulon les fêtes de Noël et
du jour de l’an.
J’avais d’ailleurs besoin de ce répit préventif
car, le 7 janvier, je commençais ma troisième tournée Baret, laquelle
devait durer près d’un trimestre.
Je connus à nouveau les joies relatives de chanter
en matinée dans une ville, et de faire la soirée dans une autre, souvent
assez éloignée. J’y eus également l’agrément d’entreprendre tout de
suite après le spectacle d’aimables petits voyages : de Chartres à Liège,
par exemple et, pour me remettre, ensuite, de Liège à Poitiers, sans cesser
naturellement de chanter tous les jours...
Cette tournée me permit toutefois, par une heureuse
compensation, de recueillir quelques enseignements fort curieux sur ma
possible généalogie.
Le jour où nous passâmes à Mâcon, je fus
extrêmement surpris de voir, dans le Progrès de Saône-et-Loire un
article intitulé : «Saint-Mayol est ressuscité».
Persuadé que c’était là une plaisanterie d’un
goût peut-être discutable, je me précipitai sur la gazette ; et j’appris
avec une stupeur que tu devines, que la ville de Mâcon avait jadis compté,
au Xe siècle, un chanoine nommé Mayol, dont la notoriété fut, disait-on,
considérable !
Le roi Hugues Capet l’avait même mandé à
Saint-Denis, mais mon malchanceux ancêtre présumé y était mort en
arrivant. Je ne crus pas devoir prendre le deuil à ce moment, ayant appris la
nouvelle trop tard. Mais je tins à coeur de me procurer quelques
renseignements complémentaires sur le digne homme. Or, sais-tu où ce Mayol
avait passé la majeure partie de son existence, et accompli la partie la plus
importante de son oeuvre ?... à l’Abbaye de Cluny !...
— Quand je te dis que nous étions faits pour nous
rencontrer !
— Tout de même, cette petite découverte me
consola de l’homonyme découvert autrefois à Bordeaux ; à tout prendre,
aux «fruits secs» je préfèrais nettement le saint homme de l’Église.
Pour un peu, j’aurais pu dire, comme le père Lescaut dans Manon :
Je vais leur
annoncer là-bas
qu’ils ont
un saint dans la famille ;
j’en sais
beaucoup qui ne me croiront pas...
Tout cela ne m’empêchait pas de me sentir très
fatigué ; heureusement, la fin de cette randonnée me permit de passer six
jours consécutifs à Lyon ; sans ce repos opportun, je me demande dans quel
état physique je me serais trouvé pour débuter, aussitôt après, à
Toulouse, à Monte-Carlo et à Alger, où m’appelèrent, sans autre
intervalle que celui nécessaire aux voyages, trois engagements successifs.
Dans ces divers déplacements et durant les deux mois que je fis à Paris aux
«Ambassadeurs», en juillet et en août, je lançai toujours des nouveautés
:
Ne joue pas avec ça,
l’Espérantelle, Le coeur des mamans, et le triomphal Si
vous voulez de l’amour !...
Puis, vinrent Silhouette Présidentielle, dont
nous avons parlé, et Monsieur Durand dont les paroles, d’une
savoureuse fantaisie avaient été adaptées par Marinier sur les motifs d’une
musique que j’avais repérée : La Marche Écossaise, de Thérèse
Whittemann. Puis vinrent l’Oeuf à la coque, Ma Pitchounetta, Le vrai
Diabolo, Que je n’ose pas dire, La valse du muguet, Maire-Marie et,
enfin, La jolie boîteuse.
A Toulon, où je fis ensuite dix jours chez le bon
papa Pelegrin, mes concitoyens qui, tu t’en souviens, avaient déjà eu la
délicate attention de m’offrir mon premier habit noir, ajoutèrent encore
à leur affectueuse sympathie. Le soir de mes adieux, on me remit une fort
belle médaille d’or, produit d’une souscription locale, que me donna Mr
Pelegrin, et sur laquelle il avait fait graver ces mots touchants :
«A
mon petit Ludovic
1890
A mon grand MAYOL
1907»
Je fus ému aux larmes, et ce précieux souvenir, tu
le penses bien, figure en place d’honneur dans mon petit musée du Clos
Mayol.
Pour inaugurer l’année 1908, et afin de n’en pas
perdre l’habitude, je partis pour ma quatrième tournée Baret, janvier et
février, au cours de laquelle je repassai à Toulon. Cela faisait la
quatorzième fois que j’y chantais depuis le jour de mes timides débuts !
C’est au cours de cette randonnée que je créai,
aux Folies-Bergères de Rouen, Ma petite bretonne, au succès
populaire. Quelques autres essais, par exemple, furent moins brillants...
Je me rattrapai dans la suite, dès le mois de mars,
avec Haïa, curieuse fantaisie arabo-montmartroise de Lucien Boyer, que
je lançai, dans l’intention que tu devines, à Alger. Puis, à l’Apollo
de Paris, Je suis un bon garçon, de Christiné, La musique des
trottins, La dame et le monsieur...
Certains critiques, toujours acharnés à couper un
couplet en quatre, avaient depuis longtemps pris l’habitude de discuter
aigrement les paroles de mes chansons. Si Nozière pouvait écrire : «Je
ne crois pas que le texte soit des plus spirituels, mais les musiques en sont
toujours follement gaies, et Mr Mayol en tire un parti, total et maximum, qui
me semble n’appartenir qu’à lui...» d’autres, plus intransigeants
s’attachaient à démontrer que ces modestes productions étaient
«dénuées de littérature»... Quelle drôle d’idée d’aller chercher de
la littérature dans un couplet de café-concert !
André Antoine, le célèbre critique à qui le
théâtre actuel doit tant, était certes beaucoup plus près de la vérité
lorsqu’il déclarait :
«J’aime, pour mon
compte, ces refrains populaires, qui sont toute la littérature et la poésie
des simples. La chanson reste malgré tout le plus grand plaisir de la rue, et
vous avez souvent vu dans nos faubourgs, le soir à la sortie du travail, un
attroupement où les figures tirées par la fatigue s’éclairent un instant
aux complaintes sentimentales qu’on emporte pour fredonner à l’atelier.
Depuis de longues années, Mayol est l’espèce de génie de ces joies
naïves. Il alimente de ses refrains la gaîté et la sensibilité de nos
midinettes...
«... Evidemment il n’a pas toujours la fortune
de rencontrer, comme il lui arriva tant de fois, ces sortes de petits chefs-d’oeuvre
tels que Les mains de femmes qui, envolé
un soir de ses lèvres, est parti faire le tour du monde...
«... Ce que j’admire surtout, c’est l’exécutant,
la variété de ses gestes, qui sont uniques. Il a vraiment créé un genre,
et trouvé dans la mesure et la nuance une célébrité aussi grande que celle
du grand Paulus, qui fut tout simplement le Coquelin du café-concert.
Tu vois qu’un homme comme Antoine, un des plus
éminents de la vie artistique, n’hésite pas, pour de simples petites
chansons, à parler de «chefs-d'œuvre» ou à évoquer la grand Coquelin.
On a tort, en effet, de vouloir exiger d’une
chanson les qualités littéraires de poèmes classiques. De telles
œuvrettes, qui n’ont que quelques minutes pour se faire apprécier, s’adressent
à un public, varié sans doute, mais où domine l’élément populaire. Il
faut donc, dans ce temps extrêmement court, parvenir à frapper sûrement l’âme
de ces auditeurs «simples et naïfs» dont parle Antoine, éveiller leur
émotion ou provoquer leur joie ; on ne peut y parvenir que par des moyens
directs, et avec une langue bonne enfant qui n’ait pas l’air de vouloir
époustoufler les gens... Je vais plus loin : en pareille matière, une
chanson trop bien faite, littérairement parlant, n’aurait aucune chance d’être
appréciée par le public qu’elle vise. Cela n’empêche d’ailleurs pas
certains auteurs de signer leurs rimes et de châtier leur forme, tout en
restant dans la note populaire indispensable.
On dira ce que l’on voudra, mais il ne me semble
pas, dans le genre, qu’il soit possible de faire aussi parfait que cette
adorable Cousine qu’on ne cesse de me redemander encore. Rappelle-t’en
le dernier couplet :
Mais ell’
m’écrivit l’autre année :
«Cher
Cousin, tu m’excus’ras,
je ne viens
pas...
Depuis huit
jours je suis mariée
et pour
plaire à mon mari,
j’ reste
à Paris...»
La méchante
lettre !
Quel trouble
en mon coeur elle fit naître...
Du fond de
mon être
Monta comme
un frisson de rancoeur
J’interrogeai
dans ma douleur
Les arbres,
la grève, les fleurs...
Cousine,
Cousine,
Toi, si
tendre et si câline...
Cousine,
cousine,
Mon pauv’
coeur, tu le piétines !
On devait se
marier au printemps...
Et moi je
suis là, té, j’attends
Cousine,
cousine
l’amour, c’est
des boniments !...
Crois-tu qu’en aussi peu de texte on puisse tracer
un tableau plus émouvant, plus vif, et plus vrai ? Cela ne visait pourtant
pas à la «littérature», encore que Lucien Boyer, qui en écrivit les
paroles, puisse se piquer parfois de dépasser de beaucoup un genre aussi
simple.
— En tout cas, à la même époque où tu me cites
certaines critiques un peu excessives, je retrouve dans tes cahiers cette
impression autrement plus enthousiaste :
«... Mayol datera
une époque de la chanson au café-concert, et son nom restera... Et bien des
poètes et des chansonniers n’oublieront pas qu’ils sont tributaires du
talent exceptionnel de cet artiste justement applaudi...
Il est évident que sur ce point, tu peux largement
te flatter d’avoir lancé des producteurs à succès comme Paul Marinier,
Christiné, Valsien, Gabaroche...
— C’est, précisément, en 1908 que j’ai créé
Le Regret la première chanson de Gaston Gabaroche, qui est devenu un
de nos plus délicieux compositeurs. En même temps, j’avais comme
nouveautés : Amoureux sauvetage, Elle est de l’Italie, Clématite, Y a
du bon, Elle est gentille, L’Amour au Chili, Elle pique à la mécanique,
Conte Louis XV, J’étais pure (de Marinier), Un petit bout d’homme,
et Si l’on aime, de Pierre Chapelle... Ah! voui, de Marinier
et Christiné qui, avec moi, devaient fatalement se rencontrer au coin d’une
chanson... et enfin, Le jouet... que tu connais, peut-être ?
— Oui, je l’ai même comme toute petite !... Et
Gabaroche avait réussi là un nouveau et durable succès...
— Tu vois que je ne perdais pas mon temps !
Cependant je voyageais maintenant plus que jamais. J’avais fait à Paris
tous les établissements possibles, du Moulin-Rouge aux Folies-Bergère, et de
la Gaîté-Rochechouart à l’Apollo... Entraîné par cette espèce de
bougeotte qui était pour moi un des agréments du métier, je fis une
nouvelle tournée. Ah ! toute petite, cette fois : sept jours, à peine, avec
un impresario totalement inconnu alors : Oscar Dufrenne... Celui-ci, tout
jeune encore, avait déjà interprété aux Bouffes et à la Gaîté toutes
les opérettes à succès, avant de passer au Grand-Guignol où il se fit une
belle place. Mais il gardait en lui le goût des grandes entreprises, et c’est
ainsi qu’à la suite d’une association avec André Grandjean, il venait de
monter sa première affaire de tournée théâtrale. Cela ne lui a pas trop
mal réussi, puisque Dufrenne est maintenant directeur du Palace, de l’Empire...
et propriétaire du Concert Mayol ; sans compter quelques autres affaires de
tournées dont l’importance devient chaque jour plus considérable...
C’est dans l’un des premiers spectacles qu’il
monta ainsi, que débuta, d’abord comme acteur, ensuite comme auteur, un
jeune garçon : Henri Varna, devenu aujourd’hui l’un de nos producteurs
les plus estimés, et le bras droit de Dufrenne dans la plupart de ses
opérations...
Comme on se retrouve !...
... Oscar Dufrenne, dès ses débuts d’impresario,
apporta dans les affaires la même inlassable activité et le même goût des
grandes initiatives qui ont, depuis, légitimement assuré sa réussite et sa
fortune.
Profitant de ce que mon premier contrat avec Baret
arrivait à expiration, il m’offrit de monopoliser mes tournées, à des
conditions que je n’eusse sans doute pas obtenues ailleurs.
C’est ainsi qu’après notre semaine d’essai sur
les plages du Nord, je repartis pour son compte, durant quarante jours, à
travers la France. Je n’eus pas cette fois, d’une ville à l’autre à
faire des voyages compliqués ni à effectuer des trajets sensationnels ; l’itinéraire
était fort sagement combiné.
Par exemple, Dufrenne se rattrapa bientôt, avec la
randonnée dans laquelle il me lança pour un bon trimestre et qui, par l’Espagne
et le Portugal, me fit faire le tour complet de la Méditerranée, me
ramenant, trois mois plus tard, par la Suisse, l’Alsace, le Luxembourg et la
Belgique !
Je ne m’en plaignais d’ailleurs pas, puisque cela
coïncidait avec le premier trimestre de l’année, période généralement
froide, que je préférais passer dans les pays de climat plus clément.
A Lisbonne, je pus constater que, selon le refrain d’opérette,
«les Portugais sont toujours gais» ; j’y trouvai en effet, un public
charmant.
J’y trouvai même aussi, à l’hôtel où j’étais
descendu, les traces d’un vieille coutume, définitivement disparue, me
semble-t-il, de nos modernes et fastueux palaces : le livre des voyageurs...
Chacun, au gré de son esprit, de son imagination ou
de sa vanité, inscrivait là les réflexions que lui inspirait son séjour
dans la ville, ou que lui suggérait un fait quelconque de son passage. Le
Perrichon de Labiche a immortalisé cet usage...
C’est ainsi qu’un prêtre — du moins je le
supposais — avait griffonné, sur une page de ce registre, les lignes
suivantes, propres à inciter à de graves méditations : «Homme,
souviens-toi que mort, tu seras mangé par des vers !...»
Il me sembla qu’une telle réflexion en un pareil
lieu, manquait un peu de fantaisie...
Alors, au souvenir de la première nuit, agitée et
assez combative, que je venais de passer dans l’hôtel, j’ajoutai,
au-dessous de la phrase macabre du prélat, cette réflexion plus prosaïque,
mais non moins justifiée :
«C’est entendu mais, vivant, je suis, ici,
dévoré par les punaises»...
Je ne sais pas s’il est vrai, comme on l’a
prétendu, qu’en matière de confort on ne trouve dans les auberges de la
péninsule ibérique que ce qu’on y apporte soi-même ; en tout cas l’accueil
y était charmant, et les notations pittoresques dans le goût de celle que je
viens de te citer y abondaient.
A Madrid, dans les couloirs d’un autre hôtel, dans
le hall et dans ma chambre — sans doute aussi dans les autres — je
remarquai une phrase, toujours la même, que des écriteaux multipliaient à l’infini
; j’en conclus que ce devait être là une recommandation de première
importance.
Je me la fis donc traduire...
Un portier, audacieusement prétendu interprète, qui
baragouinait quelques mots de français, finit par me permettre de comprendre
ceci :
«Si vous avez l’habitude
de cracher par terre chez vous, vous pouvez en faire autant ici. Nous tenons
à ce que vous vous trouviez ici comme chez vous...
On ne pousse pas plus loin la prévenance en matière
d’hospitalité !
Il faut croire pourtant que les Espagnols — ceux de
cette époque, du moins — avaient sur certaines choses des idées
différentes des nôtres.
Au lendemain de ma première représentation au
Théâtre Comedia, quelques journaux du crû donnèrent ma caricature,
croquée la veille par des dessinateurs madrilènes. Avec stupéfaction je
relevai chez tous la même erreur, qui eût paru à nos élégants parisiens
un véritable crime de lèse-coutume :
1o On m’y représentait en smoking,
alors que je n’ai jamais chanté qu’en habit.
2o Sacrilège !... à ce smoking
inattendu, on avait adjoint un gilet blanc... et l’on m’avait fourré une
cravate noire!...
Peut-être, après tout, était-ce l’usage là-bas,
et ces braves humoristes s’étaient-ils crus alors dans l’obligation de me
conformer à leur mode vestimentaire...
Il me survint également à Madrid une petite
aventure qui amusa fort la galerie, mais dont je me trouvai d’abord un peu
gêné.
Un soir, le Directeur se présenta dans ma loge dès
que j’y fus arrivé, m’annonçant à grand renfort de gestes que Sa
Majesté Alphonse XIII honorerait la représentation de Sa haute présence.
Fichtre ! C’était la première fois qu’il m’arrivait
de chanter devant un Roi ! Je me promettais donc d’essayer de mériter les
suffrages d’Alphonse XIII.
Le Directeur, m’ayant montré à travers le rideau
l’avant-scène du Souverain, m’expliqua que, suivant le protocole du pays,
c’était d’abord devant Sa loge que je devais saluer en arrivant, et par
trois fois.
— Sa Majesté, me dit-il, sera certainement là
avant votre tour, car Elle tient à vous entendre.
Fort de cette assurance, j’entrai donc en scène,
et m’avançai directement devant la loge royale, à laquelle je fis, le plus
gracieusement que je pus, trois profonds saluts.
Comme je me relevai, je constatai que l’avant-scène,
toujours vide, n’était guère qu’on trou noir devant mes courbettes.
Légèrement déçu, cela se conçoit, je revins m’incliner devant la salle,
en murmurant malgré moi, mais pour moi seul :
— Ah ! Zut !... Il n’est pas là !...
Je dois avouer que, dans la certitude où j’étais
que personne ne comprenait, je n’avais peut-être pas dit exactement :
zut... Juge alors de mon effarement lorsque, à la minute même où je jurais
ainsi à la manière d’un général d’Empire, la porte de l’avant-scène
s’ouvrit et Alphonse XIII parut... Alphonse XIII, qui était déjà un des
monarques les plus parisiens !...
Pour masquer ma confusion, je me précipitai vers l’avant-scène
et, derechef, me prosternai en trois saluts. Le Roi daigna incliner
légèrement la tête, mais il me sembla qu’il dissimulait sous sa moustache
brune un sourire légèrement ironique, aggravé encore par la flamme amusée
du regard.
S’il avait entendu ma réflexion, lui l’avait
certainement comprise, mais l’avait-il entendue ? Je n’ai jamais pu me le
faire préciser.
Nous voici ensuite pendant six jours, en chemin de
fer, à traverser l’Espagne puis, en bateau, à traverser la Méditerranée,
et le 21 janvier je débarquais à Alexandrie.
J’y restai quatre jours ; en dehors de mes
représentations à l’Alhambra, je visitai la ville, qui m’enthousiasma
littéralement. J’y rencontrai, dans tous les coins, des familles entières
de chats, de tous âges et de tout poil, admirablement soignés d’ailleurs.
Comme j’avais, dans mon enfance, fort peu appris l’histoire
ancienne, ce fut une révélation pour moi de connaître le véritable culte
que, de tout temps, les Egyptiens avaient voué à ce félin. Il semblait qu’à
travers les siècles cette adoration se fût perpétuée...
— Cependant, fis-je à l’aimable gentleman qui m’accompagnait,
en Europe, certaines superstitions s’attachent à cet animal ; s’il est
des gens qui l’adorent et le choient, il n’en manque pas qui le
repoussent, on assure notamment, en France, que les chats noirs portent
malheur...
Et le brave Egyptien, avec un léger sourire, me
répondit :
— Oh ! ça, c’est un bruit que les blondes font
courir...
D’Alexandrie nous fûmes au Caire, dont la vue m’emballa
plus encore que mon premier contact avec la terre des Pharaons.
Je chantai cinq jours à «Printania» et, dans l’intervalle,
je ne manquai pas de visiter également ce pays admirable, notamment le vieux
Caire, dont le pittoresque était vraiment des plus charmants. Naturellement,
je rendis visite au Sphinx, dont je n’essayai pas de deviner les secrets
millénaires, et je fus voir également, ainsi qu’il sied, les fameuses
Pyramides. Je ne fis pas comme l’Anglais, qui prétendait y chercher les
«quarante siècles», d’autant que, depuis Bonaparte, cale devait en faire
quarante-et-un...
En quittant l’Egypte, nous devions aller à
Constantinople mais, par suite d’un hasard malencontreux — dont en ce qui
me concerne, je ne songeai pas à me plaindre — nous restâmes en panne
durant sept jours au Pirée.
J’en profitai pour parcourir Athènes, dont je ne
fus pas moins enthousiasmé. Je me sentais tout ému en pensant que c’était
là un des plus anciens berceaux de la civilisation, et c’est avec une sorte
de pieux respect que je visitai l’Acropole et son admirable musée, le
Théâtre de Dionysos, l’Aréopage, et le fameux Musée National, qui
renferme toute l’histoire de la sculpture grecque.
Enfin nous pûmes arriver à Constantinople, où je
devais rester trois jours, pour chanter au Théâtre des Petits-Champs.
Je trouvai le temps un peu court pour voir tout ce
que cette étrange ville offrait de curieux, mais j’eus le loisir cependant
de parcourir la Corne d’Or et de passer devant le vieux Sérail, dont les
jeunes Turcs n’avaient pas encore aboli l’existence, ni l’usage. Je
demeurai légèrement troublé en présence de ces murs et ces portes
derrière lesquelles il se passait quelque chose... Et, songeant aux eunuques
officiels de l’intérieur, je me rappelai l’amusante boutade de Pierre
Véron :
— L’état d’eunuque, disait-il, serait un fort
joli rôle, s’il n’y avait pas les coupures...
Je fus agréablement surpris d’apprendre qu’à l’époque
c’est le français, en Turquie, qui était à la base de l’enseignement,
et j’éprouvai un heureux étonnement de trouver, contre toutes mes
attentes, des journaux édités, en français, à Constantinople même... Je
ne manquai pas de les acheter et de les dévorer, car les caractères arabes,
quelque élégants qu’ils puissent être, m’ont toujours paru un peu
mystérieux, et pour cause...
Beaucoup de gens, là-bas parlaient donc le
français, même dans les classes les plus modestes. Un jour que j’étais
assis à la terrasse d’un café de Péra, une fillette vint me tendre la
main, en murmurant d’une voix dolente :
— Donne-moi des sous, m’sieu... maman elle est
malade !
Je n’avais pas sur moi la moindre petite pièce et
je dis à la gamine :
— Je n’ai pas de monnaie aujourd’hui, mon
petit, reviens demain, je serai encore là et je te donnerais quelque chose
pour soigner ta maman.
Avec un sourire terriblement dédaigneux, elle me
répondit simplement :
— Demain ce en sera plus la peine, maman sera
guérie...
J’avais, certes, été surpris de me trouver si peu
dépaysé en Turquie, mais ma stupéfaction fut à son comble en arrivant en
Roumanie où, durant la quinzaine qui j’y passai, j’eus l’impression,
décor à part, de n’avoir pas quitté la France.
A Bucarest, où je demeurai sept jours, mon
étonnement grandit en apprenant que la plus grande parties des monuments
publics avaient été construits sur les plans d’un spécialiste français
nommé, je crois, Galleron.
Par exemple, j’eus une grande déconvenue au point
de vue climat. Je m’étais attendu à une température douce et agréable,
et je connus, pendant toute une semaine, un froid de canard, bien que l’on
fût à la fin de février...
La veille de mon départ, un vent violent se mit à
souffler en tempête et je subis un orage d’une violence inouïe, qu’ils
appellent là-bas, modestement, un orage de printemps...
Qu’est-ce qu’on doit prendre l’hiver !
Par exemple, j’oubliais vite tous ces petits
mécomptes dès que j’étais en scène, tant le public roumain me donnait l’impression
d’être «parisien», au meilleur sens que l’on puisse garder à ce mot...
Il en fut de même à Iassy, ville splendide, qui
produit, ce qui ne gâte rien, des vins excellents. Un indigène, m’ayant
invité à déjeuner, tint à m’en faire déguster quelques crûs. Le
premier qu’il me versa me parut une abominable piquette, que je pensai
cependant devoir louer avec le plus grand enthousiasme. Il me parut surpris et
fit porter une autre marque ; celui-là, par exemple, était vraiment la
liqueur des dieux dont parlent les poètes, un nectar ! Comme je ne lui en
faisais pas de compliments mon hôte s’étonna :
— Comment, dit-il, vous avez trouvé tant de
qualificatifs flatteurs pour le premier vin, qui est fort ordinaire, et vous
ne dites rien de celui-ci ?
— Ma foi, lui avouai-je en riant, le second est
tellement bon qu’il peut vraiment se passer d’éloges, mais c’est l’autre,
le premier, qui avait sérieusement besoin de louanges.
Il rit de bon
cœur, en me disant :
— Ah ! vous êtes bien du pays de Rabelais !...
Car je suis sûr que ce diable de Roumain connaissait
beaucoup mieux que moi l’auteur de Pantagruel.
A Braila, où je passai également deux jours, je
fus obligé d’ingurgiter à chaque repas d’incommensurables quantités de
caviar, car il y a dans ce pays d’importantes pêcheries d’esturgeons, et
l’on avait tenu à me faire apprécier ce régal local. J’avoue que, tout
en trouvant cela assez agréable, je ne parvins pas comprendre l’enthousiasme
que ces petits oeufs noirs, trop salés, peuvent provoquer chez certains
gourmets qui n’hésitent pas, dit-on, à les payer des fortunes. Mais enfin,
il faut bien tout connaître...
Je terminai mon séjour en Roumanie par deux
représentations à Galatz où, depuis qu’il y a des artistes, et qui
tournent, l’habitude est prise de dire «spirituellement» que l’on donne
des «soirées de Galatz»...
Après trois jours d’un voyage, fatigant mais
admirable, par-delà le Danube, les Alpes d’Autriche et le Tyrol, nous nous
rapprochions de la France et donnions une représentation à Bâle. J’eus
quelque émotion en voyant pour la première fois le Rhin, qui coupe
curieusement cette ville si animée...
Bien que cela fût naturel, j’éprouvai quelque
étonnement à n’entendre, dans les rues, que la langue allemande. Dire que
la Suisse est si près de chez nous, et qu’en Roumanie, si loin, on ne parle
que le Français !
J’admirai, à Bâle, sa pittoresque cathédrale
gothique en grès rouge. Il s’y trouve aussi, m’a-t-on dit, une
bibliothèque et un musée particulièrement remarquables, mais je n’eus
malheureusement pas le temps de les visiter.
Puis, nous fûmes à Mulhouse, qui n’avait pas
encore fait retour à la France, mais dont l’accueil fut cependant des plus
émouvants.
Enfin, à Liège, Namur et Charleroi, je rentrai à
Paris le 6 mars...
Ouf !...
Je pris un repos bien gagné d’une semaine et,
ensuite, je partis pour le Midi où m’appelaient mes engagements.
Dans le train, je rencontrai ce joyeux phénomène de
Jules Moy, un peu encombrant par moments avec ces facéties parfois
excessives, mais presque toujours si drôle, irrésistiblement.
Il allait comme moi à Bordeaux, ainsi dans un autre
établissement. A partir d’Angoulême, il me fit part de ses inquiétudes de
rencontrer, dans la cité girondine, un raseur de ses amis qu’il paraissait
avoir en véritablement terreur.
— Quand je l’aperçois sur l’Intendance,
disait-il, je traverse en courant, moi qui n’aime pas courir, pour fuir plus
sûrement...
Or, en débarquant à la gare Saint-Jean, tandis que
nous cherchions des porteurs pour nos bagages, une voix joyeuse cria :
— Jules Moy !... Jules !...
C’était le «raseur» en question qui, ayant vu
son ami affiché, calculant judicieusement qu’il devait arriver par ce
train-là, s’était précipité pour l’accueillir à sa descente de wagon
:
— Jules !... Jules Moy !...
Et le terrible humoriste, furieux, passa devant son
camarade en criant avec véhémence :
— Non... non... ce n’est pas moi... je n’arrive
que demain !
Il se perdit dans la foule et je ne le revis que
trois jours après, à la terrasse du Café de Bordeaux... en compagnie de son
raseur, qui l’avait retrouvé et qui, maintenant, ne le lâchait plus.
Une semaine plus tard, je chantai à Toulouse, qui
était de plus en plus la patrie des ténors. Celui qui voulait s’enrhumer
pour devenir «basse» avait dû sans doute n’être qu’une exception très
accidentelle.
Ayant deux jours à perdre après mon contrat, avant
d’aller à Nice, je profitai de l’occasion pour assister, au Capitole, à
une représentation de La Juive, où le rôle d’Eleazar devait être
tenu par un artiste de l’Opéra.
Comme d’habitude, il y avait foule, et la plupart
de ceux qui étaient là connaissaient la partition par coeur. Quelques-uns,
même, l’avaient apportée avec eux pour suivre et contrôler l’interprétation
du chanteur de Paris.
Lorsqu’il attaqua le fameux morceau :
«Rachel, quand du
Seigneur, la grâce tutélaire...
un silence tragique se fit dans la salle ; c’était
l’endroit où, rituellement, l’on «attendait le ténor». Il s’y trouve
en effet un certain contre-ut terriblement difficile à réussir, et qui fait
la joie des amateurs... quand il est agréablement «poussé».
L’artiste, un vieux routier, sans doute un peu
fatigué, lança le fameux contre-ut en voix de tête, ce qui ne me parut pas,
personnellement, tellement désastreux. Mais la salle ne fut pas de cet avis :
des cris se firent entendre, reprochant amèrement au malheureux ténor d’avoir
«esquivé la nôte»...
Une voix, au balcon, tonna :
— La nôte ?... Il ne l’a pas lancée, la
nôte
!... Il l’a frôlée...
Et, des fauteuils d’orchestre, un autre mélomane,
non moins courroucé, s’écria, la nôte !... Il lui a fait signe,
tout juste !...
Peu s’en fallut que la représentation ne fût
interrompue. Elle continua cependant ; je remarquai que le baryton qui
chantait à côté de ce pauvre ténor était, lui, nettement insuffisant : sa
voix manquait de timbre, d’assurance, et d’éclat, et son articulation me
sembla des plus pâteuses.
— Pourquoi, demandai-je à mon voisin, vous en
prendre à ce ténor, qui chante fort bien à mon sens, et non pas à son
camarade qui ne me paraît pas des plus fameux ?
Ce digne Toulousain me foudroya du regard, et me
répondit avec le plus profond mépris :
— Possible, mais l’autre, ce n’est qu’un
baryton.
Je me suis secrètement félicité de n’avoir pas
à venir chanter de l’opéra à Toulouse !...
Enfin, après ces nombreuses randonnées plutôt bien
remplies, je rentrai me reposer à Toulon pendant trois semaines, et je t’assure
que cette fois ce n’était pas du luxe !
Je chantai tout de même, en quelques occasions, pour
des soirées que l’on organisait alors au bénéfice des sinistrés de
Provence : je prêtai mon concours au Casino, au Théâtre, aux Sablettes, et
dans deux ou trois autres concerts.
L’été me ramena à Ostende, où je touchai, pour
la première fois de ma carrière, un cachet de mille francs par
représentation...
La Direction avait trouvé utile à sa publicité de
faire connaître ce chiffre au public par la voie des journaux. Je ne sais si
le résultat répondit à son espoir, mais cette indiscrètion eut pour moi
des conséquences parfaitement inattendues.
A l’hôtel, où je m’étais installé, on me
présenta à la fin de mon séjour une des ces notes écrites, non pas avec un
coup de fusil. Mais au moins avec une compagnie de mitrailleuses ! Bien que
suffoqué du coup, je payai sans discuter.
Je m’assis quelques instants dans le salon pour
griffonner ces cartes postales, et je demandai au garçon :
— Avez-vous des timbres à 40 centimes ? (c’était
alors le tarif pour les relations internationales).
— Parfaitement, monsieur, me répondit-il avec
empressement... Combien vous en faut-il ?
J’eus l’air d’hésiter un peu.
— Euh ! dis-je... ça dépend combien vous les
vendez !
Cet aimable serviteur pris la chose assez mal et s’en
fut d’un air froissé. Revanche toute platonique, cependant, et qui me
coûtait assez cher !...
Pour oublier ces menus incidents, j’allai passer l’après-midi
dans les salles de jeu, où je n’avais pas encore mis les pieds. J’y
remarquai bientôt un nouveau riche (il y en avait déjà à cette époque,
mais on les appelait des parvenus) qui jetait d’impressionnantes
liasses de billets de banque sur le tapis vert, et perdait avec une
désastreuse régularité.
A la fin, exaspéré par cette malchance, oubliant
les airs d’homme du monde qu’il voulait affecter, il s’écria :
— C’est effrayant de perdre comme ça !... Vous
vous foutez du peuple !...
Mais, comme on le regardait avec quelque ironie, il
comprit sa gaffe et s’empressa de la rectifier en ajoutant :
«et de l’aristocratie aussi...»
Ostende, qui n’était pas encore la plage
élégamment fréquentée qu’elle est devenue, semblait d’ailleurs tirer
du jeu les principales des ses ressources. Dans le moindre coin où l’on
pouvait poser des cartes, on trouvait des gens attelés à quelque partie.
En quittant le Casino, j’observai justement quatre
hommes acharnés au poker à la terrasse d’un très modeste café. On
faisait cercle autour d’eux, et chacun put remarquer qu’il n’y en avait
qu’un qui gagnait : toujours le même, mais avec une veine tellement
insolente qu’elle devait finir par paraître suspecte. Enfin, ayant à peu
près détroussé ses trois partenaires, il se leva et s’en alla en
sifflotant.
Un monsieur qui était à côté de moi, et qui me
semblait investi que quelque surveillance officielle, tapa sur l’épaule de
ce joueur vraiment trop heureux :
— Vous avez beaucoup de chance, lui dit-il, mais
vous ne devriez pas gagner à tout coup, ça se verrait moins !
Et l’autre, le plus tranquillement du monde, de lui
répondre :
— Possible, monsieur, mais je n’ai pas le temps :
la saison ne dure que trois mois !
De retour à Paris, après mon contrat aux
Ambassadeurs, je chantai durant tout le mois de septembre au «Concert
Parisien»... Le papa Dorfeuil était mort et c’est son fils Georges, que j’avais
connu presque enfant, qui assurait maintenant la direction des deux maisons.
Dans cet établissement où, quatorze ans plus tôt j’avais
été si fier d’entrer à 300 francs par mois, on me donnait maintenant la
même somme par représentation.
Ai-je besoin d’insister sur l’émotion violente,
mais si douce, que j’éprouvai en remontant sur ces planches où s’était
effectué mon début ? Quels souvenirs me revinrent alors à la mémoire en l’espace
d’une seconde !
Tout comme autrefois, j’allai ensuite à la
Gaîté-Montparnasse, au même tarif que faubourg Saint-Denis, plus l’indemnité
de transport ; mais il y avait maintenant des taxis, et je touchais 20 francs
par jour pour ma voiture...
Sur la fin de l’année, Dufrenne me proposa une
nouvelle tournée, en deux séries de trente-cinq jours chacune.
Je n’eus pas de chance, car je passai novembre et
décembre en Belgique et dans le Nord de la France, au moment où sévissait
le plus fort de ce froid que j’aimais si peu.
Je fis trois semaines à Paris, à la Scala où
Fursy, descendu provisoirement de Montmartre venait d’inaugurer sa
direction.
Puis, pour me rattraper des températures humides de
la première série, je passai les 35 autres jours de la tournée Dufrenne
dans le Centre et dans le Midi faisant notamment Nice, Monte-Carlo, et Cannes,
où l’on ne parlait pas encore de raids hippiques féminins. Aujourd’hui,
on en ramasse, si j’ose dire, à l’écuyère...
Je fus, en mai 1910, à Marseille ; toujours au
Palais Cristal. C’était la dix-huitième fois — sans compter
naturellement, ma première audition, dont je préférais oublier le souvenir.
Si je signale d’ailleurs ce nouveau passage dans la cité phocéenne, c’est
que j’y touchais pour la première fois mon cachet de mille francs, juste
revanche des anciennes épreuves. Mais quelque chose manquait à ma joie : le
père Pompéi n’était plus directeur ; le bougre venait de passer la main...
Après des nouvelles randonnées à travers la
France, coupées par une laryngite, qui dura un mois, passé à me reposer à
Toulon, j’arrivai enfin au 1er septembre 1910, date de l’ouverture,
sinon de l’inauguration du «Concert Mayol»...
— Pardon, Félix, tu oublies en 1910 un événement
tragique et important dans ta vie ; permets-moi de le rappeler :
C’est à cette époque que se produisit, dans la
nuit du 9 au 10 février, le dramatique naufrage du transatlantique Général
Chanzy, faisant le service entre Marseille et Alger. Toute la troupe d’artistes
qui devait figurer deux jours plus tard au programme du Casino d’Alger fut
engloutie dans les flots de la Méditerranée.
— Hélas ! oui c’est là que périt mon pauvre
ami Francis Dufor, si courageux, si travailleur, et si plein de talent...
— Justement, et tu recueillis aussitôt sa veuve,
à qui tu assuras une situation en lui donnant la direction de l’Édition
Mayol que tu venais de fonder...
— On ne pouvait pas la laisser dans la misère ;
avec le chagrin qu’elle avait, elle serait morte avant l’heure... Sur mes
instances, Dufrenne la garda comme caissière quand il me racheta le Concert
Mayol.
Il y avait aussi sur le Chanzy cet infortuné
Janniot, qui s’intitulait si justement «le Tabarin moderne»... Pauvre
Janniot, il n’était que gaîté et fantaisie... Regarde s’il n’y a pas,
par moments, à croire à une certaine fatalité dans nos destinées. Janniot,
dès l’apparition du cinématographe, s’était donné à l’art muet, et
il commençait à s’y faire une belle place, chez Pathé.
Mais les planches lui manquaient : «Tabarin,
disait-il ça demande un tréteau !» Et, décidé à reprendre quelques
engagements, il venait enfin d’obtenir ce contrat pour Alger, le premier
après quatre ans d’absence de la scène ! Et il était si heureux de
refaire son numéro... Infortuné Janniot !...
— Tu ne parles pas de Marcelle Lafarre ?
— Pauvre chère amie ; je l’avais vue la veille
de son départ. Nous avions déjeuné ensemble avec son mari : Sauveur, qui
fut mon accompagnateur, et sa petite fille, Sylvie, un bébé à peine, qui
avait amené une joie folle dans ce ménage si parfaitement uni.
— Oui, mais puisque tu ne veux pas le dire,
laisse-moi rappeler que ce bébé, tu as demandé aussi à assurer son sort ;
tu l’as recueilli, fait élever et éduquer, si bien qu’aujourd’hui la
fille de Marcelle Lafarre est une grande et belle demoiselle de vingt ans,
pourvue, grâce à toi, d’une instruction et d’une éducation parfaites, et
d’une situation promise au plus brillant avenir... N’est--elle pas,
maintenant, comptable dans une des plus grandes banques de Marseille ?...
— En effet, mais pourquoi mettre cela dans mes
mémoires ?
— Pour le mettre en même temps dans la mémoire
des autres !...