Je débutai donc au Concert Parisien le 31 août
1895 [23 ans], pour trois ans. Mais, en réalité, j'y devais séjourner plus
longtemps, le papa Dorfeuil m'ayant, avant la fin du mon contrat, demandé de
resigner avec lui pour deux nouvelles années...
Ainsi qu'il me l'avait déclaré lors de notre première entrevue, on
s'entendait tout de suite avec lui ; c'était un fort brave homme, très doux,
équitable et rigoureusement honnête. Quant à moi, j'ai à peine besoin de
souligner que je n'ai jamais été un pensionnaire bien encombrant, même
quand j'ai pris de l'embonpoint ; et, dans la circonstance, je me tenais plus
«peinard» encore, étant donné que je débutais seulement à Paris, et que
je voulais y faire mon chemin.
La troupe comptait des noms alors en
vogue : Teste, Garçon, pour les hommes ; des femmes charmantes, non moins
aimées du public Rosenstell, Laure Damoye,
Walsy... Dans la première partie du programme, je connus encore trois autres
camarades : Pierre Bressol, Max Dearly,
Dranem ; nous étions tous à peu
près de même âges — déjà ! — .Ce fut une raison de plus pour nous lier
; nous nous entendions le mieux du monde et l'on nous voyait souvent ensemble,
si bien qu'on nous appela bientôt «les quatre mousquetaires». La patronne,
Mme Dorfeuil, n'était pas moins bienveillante que son mari, avec ce je ne
sais quoi de tendrement maternel qui donne tant de charme indulgent aux
amitiés féminines. Elle avait daigné prendre en sympathie le provincial que
je restais encore et m'accablait, elle aussi, de conseils et d'encouragements,
auxquels elle ajoutait maintes gâteries... A cause de mes joues roses et de
mes cheveux blonds, elle me surnommait «pâte d'abricot»...
Hormis notre tour de chant, nous étions tous astreints, et les jeunes plus
spécialement, à tenir un rôle dans l'acte qui terminait le spectacle :
vaudeville, petite revue, etc... On appelait invariablement cela «jouer
l'opérette», même quand la pièce ne comportait nulle musique. En ce cas
nous y pourvoyions d'ailleurs nous-mêmes, avec un petit quatrain rituel, que
nous chantions gaîment, pour nous seuls, dès que le rideau était
définitivement tombé :
«A la fin, tout s'arrange
et grâce au dénoûment,
ce bizarre mélange
s'achève congrûment !»...
— C'était plein d'esprit et de fraîcheur !
— «Tradition», que nous tenions à respecter... Elle faisait, du reste, le
désespoir de l'excellent père Limat, vieux routier des planches, où il
avait connu des succès du meilleur aloi, et qui cumulait présentement, au
Concert Parisien, les fonctions doublement délicates de metteur en scène...
et de souffleur.
Ce brave «maître Jacques», dont nous soumettions l'inlassable patience à
de rudes épreuves, mélangeait parfois ses deux rôles, mais je dois
reconnaître que c'était surtout à cause du tracas que nous ne cessions de
lui donner. Il fallait le voir, tapi dans sa «boîte», aux soirs agités de
la première d'une pièce, suivre, tout à la fois — avec quelle légitime
inquiétude — nos répliques et la façon dont nous tenions — plus ou
moins — compte de ses indications, si précieuses pourtant ! Comme on
renouvelait le spectacle chaque semaine, y compris «l'opérette», il ne
manquait pas d'occasion de soutenir nos mémoires vacillantes, et d'ailleurs
surmenées. Sa conscience professionnelle le poussait en même temps à nous
souffler également la mise en scène, dont certains détails s'oublient aussi
bien que les phrases du texte :
— Passe à droite ! murmurai-il parfois... Mais passe donc à droite !...
Là, maintenant, tu t'assieds...
Passivement, nous obéissions. Il profitait de la circonstance pour nous faire
subir une inspection vestimentaire...
— Tes souliers sont crottés, animal ! grondait-il en assourdissant sa
voix... Et tu as mis le même pantalon que pour la dernière pièce !... Et il
est effiloché, avec ça ?...
Pendant ces soliloques, tu t'imagines si nous pouvions rester en panne, dans
cette prose si hâtivement apprise !... Alors, nous disions tout ce qui nous
passait par la tête, ce qui était une manière de S.O.S. pour implorer le
secours du père Limat. Lui, de son côté, avait souvent perdu sa page en
s'oubliant à sa revue de détail ; il feuilletait rageusement le manuscrit,
qui n'en pouvait mais et, pour dégager sa responsabilité, se mettait soudain
à fulminer :
— Bafouille, bafouille, mon petit !... Tu verras tout à l'heure ce que je
te vais vous coller à tous comme amende !
Naturellement, les choses s'arrangeaient toujours le mieux du monde, et tout
se bornait à une admonestation tragi-comique et générale que nous
subissions, après chaque première, avec un sérieux imperturbable, et les
apparences de la plus humble contrition.
Je soupçonne, au fond, le digne père Limat d'avoir ingénieusement pratiqué
ce système pour nous forcer à plus d'attention en scène. Il ne prévoyait
cependant pas que nous nous amusions parfois nous-mêmes à provoquer ces
incidents, pour nous en réjouir personnellement. Aussi est-ce souvent quand
la pièce était le mieux sue que nous affections de «nager» davantage... Un
jour, où c'était particulièrement le cas, voilà notre souffleur qui
s'avise de découvrir que Dranem arborait un très curieux pantalon à
carreaux, dont rien ne semblait justifier l'emploi. Stupéfait, le bonhomme,
à son habitude, murmure de son trou :
— Où diable as-tu dégoté ce «falzar» ?
C'était à Max Dearly de parler ; le fit-il exprès, ou se trouva-t-il
entraîné ? Il eût été difficile de le dire car, même en faisant les
pires blagues, Max n'a jamais ri en scène. En tout cas, de son ton si
spécial de railleur à froid, il demande à son tour à Dranem :
— Où diable as-tu dégoté ce falzar ?
L'autre, stupéfait, le regarde de son petit œil clignotant, avec une mine si
parfaitement drôle que la salle pouffe... Je ne savais déjà plus où l'on
en était, mais c'était sûrement à mon tour de répondre ; un coup d'oeil
désespéré vers le «trou» me montre un père Limat, son unique cheveu
dressé sur le crâne, qui bouleverse le manuscrit pour retrouver une page
irrémédiablement perdue... Quand le silence renaît, plutôt que de
prolonger le froid, à tout hasard, moi aussi, j'interroge Dranem :
— Où diable as-tu dégoté ce falzar ?
L'infortuné comique, mi-furieux, mi-ahuri, réplique :
— Sans blague, c'est un bateau ?
Son accent faubourien ajoute encore à la gaîté générale. Pour moi,
j'éclate de rire à mon tour. Max Dearly, toujours imperturbable, répond
gravement à Dranem, en désignant le malencontreux pantalon :
— Non, mon vieux, ce n'est pas un bateau, c'est une fenêtre... Fais
attention de ne pas casser un carreau...
Là-dessus, la salle se tord, et nous aussi en scène, à l'exception de Max
Dearly, qui accroît encore l'hilarité collective par l'attitude trop digne
qu'il affecte... Quant à Bressol, il n'avait eu que le temps de disparaître
en coulisse.
Et le père Limat, sur qui nous comptions pour nous repêcher, avait, lui,
laissé tomber le manuscrit dans les sous-sols ; ses lunettes d'une main, il
essuyait de l'autre ses yeux, où le rire, qui le terrassait comme nous,
mettait de grosses larmes...
Comment avons-nous terminé la pièce ? Nous ne nous en sommes jamais rendu
compte ! Mais ce fut une des plus amusantes que nous ayons jamais jouées car,
d'un commun accord, nous gardâmes les jours suivants, cette petite scène,
dont nul pas même l'auteur, ne nous avait reproché l'outrance... Le pli
étant pris, il nous arriva plus d'une fois d'improviser ainsi des répliques
qui n'avaient rien à voir avec l'action, mais qui n'en produisaient pas moins
le plus joyeux effet... Je me suis même souvent demandé si ce n'est pas à
la suite de cette aventure que Dranem avait adopté son fameux costume à
carreaux qu'il ne portait pas encore à l'époque...
Tu vois que l'existence intérieure n'était pas trop morose au Concert
Parisien ; et puis, nous étions jeunes, et nous nous amusions de tout. Nous
touchions nos appointements tous les soirs en petits rouleaux de pièces de
vingt sous, augmentés d'une unité à chaque saison. La caissière, avec un
gracieux sourire nous remettait cette fortune au moment où, la soirée
terminée, nous passions devant son comptoir. Il y avait derrière elle une
immense glace, dans laquelle nous jetions un ultime coup d'œil pour
contrôler l'harmonie de notre tenue...
Seulement, quand je dis que nous touchions tous les soirs, c'est presque
excessif : le mois était en effet divisé en trente jours, ce qui fait qu'il
n'y avait, sur cette période, que tente rouleaux pour chacun ! Si bien que
pour les mois de 31 jours, nous nous contentions, le dernier soir, de défiler
devant la caisse, en prenant la mine éplorée de gens qui suivent un convoi
funèbre ; nous appelions ça «passer devant la glace»...
Par exemple, en février nous triomphions : 28 jours ! Alors, à la fin du
mois, nous recevions trois rouleaux au lieu d'un ! Ce jour-là, nous gagnions
le triple ! Aussi avions-nous décider de le marquer d'une pierre blanche :
nous arrivions tous les quatre devant la caissière, arborant une fleur
extravagante à la boutonnière, et coiffés d'invraisemblables «gibus» ;
tous ensemble nous faisions, en déployant largement nos couvre-chef, un noble
et profond salut à la préposée aux finances, et nous partions en redressant
la tête et en cambrant le torse, par rang de taille... Hélas, ce jour faste
ne revenait qu'une fois l'an et encore, sur les trois premières années que
nous passâmes ensemble, 1896 nous joua le vilain tour d'être bissextile !
Cependant, en dépit de l'agrément de cette vie, malgré la fantaisie que
l'interprétation des pièces mettait dans ma jeune carrière, je persistais
à préférer nettement la seule chanson. J'en fis l'aveu au père Dorfeuil,
dont la sollicitude à notre égard méritait véritablement ce titre
affectueusement familier. Il comprit très bien mon sentiment et, plein de
confiance dans mon avenir et de bienveillance pour le présent, eut tôt fait
de trouver un moyen de concilier toutes choses, sans compromettre ses
intérêts. Il dirigeait alors un autre établissement, fort populaire, la
«Gaîté Montparnasse». C'était même, pour l'époque, un véritable
phénomène qu'un directeur gérant deux maisons à la fois ; que de
Sganarelles du spectacle pourraient dire aujourd'hui : «Nous avons changé
tout cela» !...
Mon patron me proposa donc de faire alternativement mon seul tour de chant sur
ses deux scènes ; cette solution ajoutait une belle pièce de cent sous à
mon cachet quotidien, et l'administration me remboursait le prix de la course
en fiacre. Tu dois bien penser, parbleu, que nous n'avions pas encore de
taxi-autos, les automobiles étant elles-mêmes alors un luxe rarissime !
Je quittais donc le Faubourg Saint-Denis sitôt après avoir chanté, vers 9
heures 1/2, et je me faisais transporter, aussi rapidement que possible, vers
la rue de la Gaîté...
Dans cet aimable quartier, les choses se passaient véritablement en famille ;
le public, bon enfant, était au courant des dispositions adoptées par le
«père Dorfeuil». Les spectateurs, qui le connaissaient et l'estimaient —
car il était aussi honnête vis-à-vis du public qu'avec ses artistes — se
prêtaient volontiers aux exigences de la situation. Quand le «chanteur du
Parisien» ne se trouvait pas encore là pour son tour, on faisait un
entr'acte en attendant son arrivée. Les clients prenaient l'air devant la
porte de l'établissement, guettant patiemment le fiacre et, dès qu'ils le
voyaient poindre au coin de la rue de la Gaîté, ils regagnaient docilement
leurs places, en criant «Le voilà !».
Cette information de la dernière heure permettait à la «régie» de sonner
gravement, pour sauver son prestige et justifier son rôle. L'orchestre
attaquait quelques flonflons, une douzaine de mesures, à peine ; comme je
venais tout habillé et maquillé, je n'avais plus qu'à faire mon entrée en
scène.
— Et tu n'as jamais eu de retard inquiétant ?
— Si, une seule fois... Mais ce jour-là, par exemple je ne suis pas arrivé
du tout ! J'avais pris le fiacre traditionnel et il me sembla que la course
durait plus que de coutume ; mais, comme il faisait un orage à ne pas mettre
un cabot dehors, je ne m'inquiétai pas tout de suite. Vers 11 heures 1/2
cependant, je commençai à trouver le temps long... Essuyant avec la manche
de mon pardessus l'épaisse buée qui obscurcissait les vitres, je regardai à
l'extérieur... Presque pas de lumières ; seul, un pauvre bec de gaz
répandait autour de lui une faible lueur, exagérément discrète : nous
longions alors un grand mur gris, que je ne souvenais pas d'avoir jamais
rencontré dans mon trajet, et qui me parut aussi sinistre qu'interminable.
Je connaissais encore très peu Paris ; les hurlements aigus du vent, le
claquement d'une pluie qui redoublait de violence, l'aspect funèbre de ce
quartier désert, tout contribuait à me donner une soudaine angoisse... Des
récits macabres me revenaient en mémoire... Finalement, je sautai à bas de
la voiture, qui allait assez lentement pour que je ne courusse aucun danger de
m'étaler dans la boue... Le cocher, sur son siège, ronflait à poings
fermés malgré l'averse et, décidément, j'ignorais totalement où je
pouvais bien me trouver. Je réveillai l'automédon, non sans brusquerie ; il
poussa un cri de terreur... Au bruit de la discussion qui suivit, un gardien
de la paix accourut, heureux peut-être de trouver quelque diversion dans le
monotone exercice de son service nocturne...
— Où donc sommes-nous ? demandait tranquillement le cocher en s'efforçant
en vain d'étouffer ses bâillements...
— Au Père-Lachaise ! renseigna l'agent.
Et, tandis que je levais vers le ciel des bras tremblants d'indignation, mon
collignon éclatait de rire, avec une jovialité bonhomme qui me rassura tout
de suite sur les causes possibles de l'aventure :
— Je comprends ! gloussait-il, on m'a collé depuis quelques jours un ancien
cheval de corbillard... Chaque fois qu'il m'arrive de faire un petit somme —
touchante modestie ! — c'est ici qu'il s'amène tout droit !
Le sergent de ville s'en amusa tout le premier, et je ne pus moins faire que
de prendre la chose aussi philosophiquement que les deux compères. Il était
beaucoup trop tard pour espérer toucher à temps le cap de la
Gaîté-Montparnasse ; le cocher proposa de me reconduire chez moi pour le
prix d'une seule course :
— Entendu, lui dis-je... seulement, cette fois, ne me menez pas à la Morgue
!
Tandis que
«le fiacre allait, trottinant,
cahin-caha,
Hue ! dia !... Hop là!...»
comme «monologuait» déjà
Yvette Guilbert, je ne pouvais m'empêcher de
penser :
— Sacré canasson, va !... Si seulement il avait eu, plutôt l'habitude du
cimetière Montparnasse, il s'y serait rendu directement et j'étais tout de
suite arrivé !
Je me sentais en effet sincèrement désolé d'avoir, bien malgré moi,
manqué à mes devoirs, sans même pouvoir informer mon directeur de ce qui
s'était passé. Il le comprit d'ailleurs très bien, et ne m'en témoigna
aucune rigueur. N'avait-il pas pour moi toutes les indulgences ?
C'est surtout pour établir un nouveau répertoire qu'il me prodigua les plus
précieux conseils. J'avais naturellement fait mes débuts, en toute prudence,
avec des chansons déjà éprouvées en province, mais appartenant, pour la
plus grande partie, aux œuvres montmartroises. Aussi, bien que très
favorablement accueilli par le public du Concert Parisien, je ne puis pas dire
que j'y connus, dès l'abord, les succès que j'avais trouvés ailleurs. Ces
couplets étaient peut-être un peu trop fins pour le lieu ; et puis, le
spectateur risquait toujours de les avoir déjà entendus chanter dans les
cabarets, par leurs auteurs, ce qui leur retirait tout droit au titre de
«nouveautés» ; or, c'étaient des nouveautés qu'il fallait donner à nos
auditeurs !
— Ne pouvais-tu donc pas t'en procurer ?
— Hélas, voilà bien ce qui me fut le plus difficile. Tu me diras : les
autres en trouvaient bien ? Quoi que tu en penses, il y avait une différence
importante. Mes collègues, s'ils n'étaient pas Parisiens de naissance,
étaient tout de même déjà depuis longtemps dans la capitale, et ils
avaient eu tout le loisir, en maintes occasions, d'apprendre la règle du jeu.
Petit à petit, ils s'étaient fait des relations nécessaires, connaissant
les personnes utiles à fréquenter, le moyen de les approcher et d'en obtenir
ce qu'ils en espéraient...
Aux yeux des éditeurs, c'était certes une référence que de pouvoir se dire
pensionnaire du Concert Parisien, mais tu comprendras bien qu'à titre égal
on donnât la préférence à ceux qui répandaient plus depuis longtemps le
répertoire de la maison.
Aussi, lorsque les nouveaux, comme moi, arrivaient, on leur montrait, bien
sûr, des chansons, mais ce ne pouvait être que ce qui restait de la
sélection préalablement opérée par les autres. Sans prétendre que ce
fussent vraiment des «rebuts» (nous disions plutôt des «navets») il y
avait le plus souvent bien des chances de ne pas tomber sur des
chefs-d'œuvre... C'est ainsi que mes trois premiers essais personnels au
Concert Parisien demeurèrent notoirement douteux.
Le père Dorfeuil me fit remarquer :
— Tout cela est trop subtil ; pour se faire tout à fait adopter par le
public, il faut lui donner d'abord des choses à sa portée, gaies, de
préférence... Regarde Dranem, il a pris une note
résolument bouffonne, et
il «les a» comme il veut ! Et puis, tes chansons montmartroises présentent
un grand défaut pour toi : elles sont toutes écrites sur des airs de «la
Clef de Caveau» qui n'ont rien de particulièrement folichon et que, de plus,
on entend sempiternellement dans tous les cabarets...
Pour ces boîtes, c'est une mode spéciale et ça va très bien, mais au
café-concert, crois-moi, il faut avant out, les amuser !... Choisis de
préférences des musiques alertes et gaies...
— Hélas, avouais-je, j'en ai vu des tas, plus jolies les unes que les
autres, mais les paroles étaient navrantes !
— Eh bien, pourquoi ne t'arrangerais-tu pas avec un auteur qui te ferait des
couplets à ta mesure, fins et spirituels, puisque c'est le genre que tu
préfères ?... Tu pourrais ensuite demander à un compositeur de te mettre
dessus une mélodie aimable, gaie, je te le répète !
Solliciter moi-même un parolier, un musicien ! J'y avais déjà pensé bien
souvent, mais je m'étais heurté chaque fois à des gens débordés de
travail, qui ne pouvaient vraiment pas songer à lâcher leur clientèle
connue, et fructueuse, pour un débutant comme moi !
Cette idée suffit à me ramener aux réalités de la vie... Oh ! pour celui
qui, né loin de Paris, se risque à vouloir affronter cette ville titanesque,
à l'existence plus spéciale qu'il n'y paraît, quelle nouvelle éducation à
refaire, de quelque point de vue qu'on se veuille placer ! Qu'il s'agisse de
peintres, de littérateurs, d'artistes de tous ordres, la première des
choses, et non la moins ardue, c'est d'apprendre Paris ! Quelque talent dont
on témoigne, quelque effort tenace que l'on déploie pour réaliser
honnêtement son petit idéal, il y a tout un monde de connaissances
spéciales qu'il faut acquérir, parmi les choses comme parmi les gens ! Ce
n'est pas toujours commode !...
Je ne récrimine pas là contre, remarque-le ; il est assez naturel que ceux
qui sont sur place soient plus favorisés par leur initiation, qu'elle
provienne du fait que le hasard les a fait naître ici plutôt qu'ailleurs, ou
qu'elle soit le résultat d'une longue expérience personnelle, toujours assez
chèrement acquise. C'est en somme, une sorte de prime à l'ancienneté... ou
à l'audace. Les plus prompts à s'assimiler, pour peu qu'ils aient — et
c'est généralement le cas — cette assurance qu'on appelle parfois du
«culot», parviennent en effet à se glisser plus rapidement entre les
écueils semés autour du néophyte ; habiles à cette navigation
particulière qu'exigent les circonstances, ils arrivent bien vite à toucher
au port... C'est ce qui explique, selon moi, l'apparente réussite de certains
qui, en dépit de leur aplomb, ne justifient cependant d'aucune qualité
profonde propre à faire comprendre, ou même excuser, leur excessif
empressement. Il faut d'ailleurs reconnaître que de telles réputations, si
aisément qu'elles soient usurpées, résistent rarement bien longtemps à la
critique ou à l'examen...
— Juste retour des choses d'ici-bas!
— Heureusement pour ceux qui se trouvent, au départ, un peu trop lourdement
traités par le handicapeur de nos destinées...
— Dans ce Grand-Steeple de la vie, plus que jamais l'on peut dire : «Chi va
piano va sano»...
— Et la suite, parfaitement !... il y a même à ce propos une
impressionnante collection d'autres proverbes qu'on serait en droit d'invoquer
opportunément.
Mais, pour résoudre la crise que je traversais au sujet de mon répertoire,
je n'avais guère le temps de faire uniquement appel à la Sagesse des
Nations, la S.D.N. pourrait-on dire aujourd'hui...
Au vrai, je n'y songeais d'ailleurs pas ; mon idée fixe était de me procurer
des chansons sûres, et de m'en faire confier la création.
Jusque-là, pour avoir mon succès, je ne pouvais qu'interpréter ce que
d'autres avaient lancé, et mon nom ne se trouvait même pas sur le format ;
les rares œuvres nouvelles où je m'étais exercé ne m'avaient guère
encouragé. Il me fallait donc des couplets inédits, faits pour moi par des
auteurs qui voulussent bien me les réserver, et dont la réussite me fut
assurée, ce qu'en argot de métier on appelle des «emporte-pièce» !
— Le «cygne noir» de Juvénal, quoi !
— J'aurais dit plutôt le merle blanc... Qu'importe d'ailleurs le nom ;
l'essentiel est que je finis par découvrir cet oiseau rare ! Je devrais même
dire une vraie volière...
Durant mon séjour en province, je m'étais trouvé plusieurs fois en
relations écrites avec l'éditeur Georges Ondet, un des mieux achalandés du
faubourg Saint-Denis. C'est chez lui, en effet, que se publiaient la plupart
des oeuvres montmartroises ; comme j'en avais depuis longtemps fait la base de
mon répertoire, je me trouvais être devenu un des meilleurs clients de la
maison. Naturellement je m'y étais présenté dès les premiers jours de mon
installation à Paris, et j'y fus reçu avec le plus bienveillant
empressement. Mais les chansons que l'on me confia tout d'abord étaient,
comme toujours, trop bien écrites, trop littéraires pour le caf' conc', et
il me fallait du gai, même du comique.
C'est là cependant que je trouvai mon premier succès de Concert Parisien :
Les Autres, du chansonnier Eugène Lemercier, lequel commençait à se faire
une belle place dans les cabarets.
Entre temps, Ondet me présenta à deux jeunes auteurs, qui arrivaient à
peine à Paris : Théodore Botrel et Paul Marinier. Le premier, bien loin
alors de la curieuse et dévote évolution qu'il subit depuis, écrivait de
petits couplets fort amusants mais grivois en diable, qui eussent fait rougir
un régiment de zouaves. S'en serait-on douté, quelques années plus tard,
quand il dirigeait, si pieusement, les éditions de «la Bonne Chanson» qui
publiait Ondet ! Qu'eussent pensé les bonnes dames, férues alors de ses
poèmes édifiants, si elles avaient pu lire ses oeuvres de début : Mes deux
soeurs jumelles, ou Il est frisé mon beau p'tit frère, par exemple, dont les
titres suffisent amplement à préciser le genre.
Paul Marinier, frais émoulu de sa Normandie, comme
Botrel l'était de sa
Bretagne, ne tarda pas à me donner un autre succès : Seuls ! spirituelle
satire sur les mariages mondains ; elle était fort bien faite, ce qui ne
l'empêcha d'être des plus divertissantes.
Mais l'attrait de ce répertoire ne dépassait guère le cadre du Concert
Parisien ; or, la véritable popularité d'une chanson, celle à quoi aspire
le plus un artiste, c'est de l'entendre fredonner dans les rues, par les
midinettes, les titis, «siffler sur leurs échelles par de hardis
compagnons» de tous les métiers (Sully Prud'homme dixit)...
J'ai même eu parfois l'impression que les chantiers ne s'appelaient ainsi
qu'à cause des refrains qu'on ne cesse d'y chanter...
— Le rapprochement, en tout cas, semble amusant...
N'oublies-tu pas, cependant, dans les éléments de popularisation d'une
chanson, ce facteur si parisien des musiciens ambulants ?
— Non, à cette époque, on ne reprenait un refrain aux coins des carrefours
que lorsque le succès l'imposait : c'était, alors, une consécration et non
pas un moyen, complétée, en cas de réussite absolue, par l'utilisation dans
les revues de la musique de la chanson, dont on adaptait les paroles aux
actualités, de façon toujours amusante et inattendue... En somme, exactement
le contraire de ce que l'on fait aujourd'hui ! Nous ne manquerons pas,
d'ailleurs, d'occasions d'y revenir ; donc, n'anticipons pas ! ainsi que
s'expriment les romanciers-feuilletonistes.
Ce succès populaire, celui qui par la vogue d'une chanson lance son
interprète, je ne tardai pas à le trouver, toujours chez le précieux Ondet.
Botrel m'y soumit un jour la Paimpolaise, dont, contrairement à ce que l'on
croit, il ne fit que les paroles : la musique était de Feautrier.
— Ce n'est pas là, pourtant, ce que l'on peut appeler une chanson gaie ?
— Sans doute, mais elle avait, par sa grâce naïve et touchante, toutes les
qualités qui séduisent le public, et je fus emballé dès la première
lecture. Et puis, n'étais-je pas de sang breton, et d'une famille de marins ?
N'eût été, donc, mon impression nettement favorable, l'atavisme même, le
goût des miens, tous mes sentiments les plus intimes eussent suffi à
expliquer mon enthousiasme. Marinier, qui était à la fois musicien et
poète, partageait ma confiance :
— Cette musique sera fredonnée partout dans huit jours ! assurait-il.
Il venait quotidiennement chez Ondet, aux heures de cours, et s'amusait à
m'écouter répéter. Nous échangions nos impressions, et je n'eus jamais à
regretter d'avoir tenu compte des siennes.
C'est ainsi qu'un jour, tandis que j'apprenais la Paimpolaise, nous
découvrîmes ensemble un petit écueil au troisième refrain qui était
primitivement écrit ainsi :
«Ta voilure, mon vieux Jean-Blaise,
est moins blanche au mât d'artimon
que la peau de la Paimpolaise
qui m'attend au pays breton !»
Or, à l'avant-dernier vers, par suite d'un court arrêt que m'imposait la
musique, j'avais l'air de prononcer seulement : «que la peau», ce qui eût
pu prêter à rire à un public facétieux. Par ailleurs, Marinier me fit
remarquer qu'en esquivant la pause indiquée, je paraîtrais dire «que la
peau de lapin...» L'autre danger ! On en fit part à
Botrel qui, sans
discuter, modifia la phrase ambiguë, et lui donna sa forme définitive :
que la coiffe à la Paimpolaise...
où je ne faisais que gagner en marquant le temps réglementaire après la
coiffe... Tu vois qu'en la matière, les plus petits détails peuvent avoir
leur importance...
La Paimpolaise connut donc, bientôt mise à mon programme, le triomphe que tu
sais. En attendant la grande vogue, c'est elle qui m'a, la première, fait
connaître à la masse du public. Sur le premier tirage, dont la couverture
était prête avant que j'eusse lancé la chanson, on s'était contenté de
faire ajouter, en dernière heure, la mention «Créée par MAYOL au
Parisien». Mais le succès nécessitant de nouvelles éditions, on s'arrangea
pour y mettre — oh ! dans un tout petit coin ! — ma photographie...
D'ailleurs, ce tirage supplémentaire comportait des «variantes» au texte
que, pour ma part, je trouvai discutables. Au quatrième refrain, par exemple,
j'avais l'habitude de chanter :
«Je serions ben mieux à notre aise,
les draps tirés jusqu'au menton,
à côté de ma Paimpolaise...»
Mais Botrel, entre temps, remplaça le second vers par celui-ci :
«devant un joli d'ajonc...»
A mon sens, l'évocation était beaucoup plus faible, sans parler du geste,
bien moins amusant, qui pouvait l'accompagner. Tu penses bien qu'un gars de
vingt ans sevré d'amour, rêvant entre ciel et l'eau, ne pense pas
spécialement, en dépit du froid, au coin de l'âtre familial. Il a d'autres
idées, bien sûr, plus folichonnes peut-être, mais si naturelles !
De même, au couplet suivant, je disais d'abord :
«Pour combattre la flotte anglaise,
comme il faut plus d'un mousaillon,
j'en f'rons deux à la Paimpolaise...»
Remarque qu'à cette époque c'est l'Anglais qui servait, si l'on peut dire,
de tête de Turc quand on parlait d'ennemis héréditaires ; dame, nous
arrivions alors aux événements de la Fachoda...
Pourtant, en dépit de la nécessité nationale de «plus d'un mousaillon»,
Botrel fit mettre, au troisième vers :
«j'en caus'rons à la Paimpolaise»
Je te demande un peu quel résultat il pouvait attendre, en la circonstance,
d'une telle conversation ! Je suis bien tranquille pour le matelot : il avait
des économies, le bougre, et il comptait bien les utiliser !... «J'en
caus'rons» ! Les marins sont gens d'action, surtout sur ce point. Et le
nôtre, gaillardement, se promettait de fabriquer dès son retour, deux
moussaillons du coup !
— Il ne faisait pas les choses à moitié !...
— Parbleu !... Seulement,
Botrel commençait à se convertir... Quant à
moi, j'ai continué à chanter la Paimpolaise telle que je l'avais créée,
sans tenir compte de cette seconde version trop bien pensante...
Ce qui m'intéressait le plus, c'est qu'on mettait enfin mon portrait sur le
nouveau tirage!...
Ainsi, les gens qui, sans m'avoir entendu, achetaient la Paimpolaise, y
trouvaient tout de même mes traits, qu'ils apprenaient à connaître, et se
familiarisaient avec ma physionomie. De sorte, que s'ils venaient ensuite au
Concert Parisien, je n'étais déjà plus tout à fait un étranger pour eux.
C'est cela qui fait la vraie popularité d'un artiste. Plus tard, seulement,
quand chacun a bien en mémoire les moindres détails de son signalement, on
peut le représenter par de simples dessins, plus ou moins ressemblants.
Avec Seuls, Les Autres et La Paimpolaise, je tenais donc enfin le programme
solide que je cherchais depuis si longtemps. La Paimpolaise, comme nous
l'avions prévu, devint rapidement un succès de rue ; attachée à ma
création, sa vogue décida de la mienne. Ce n'est guère qu'à partir de là
que le public, même celui du Concert Parisien, commença à connaître et à
se rappeler mon nom...
— Vraiment ?
— Je n'avais pas manqué, sois-en sûr, d'occasions de m'en convaincre... Tu
sais que j'ai toujours tenu compte, au maximum de ce qu'il m'était possible
d'en recueillir, des impressions des spectateurs. Dès mes débuts chez le
père Dorfeuil, n'ayant encore aucune raison de supposer qu'on m'avait déjà
remarqué, je m'arrangeais toujours, entre mon tour de chant et
«l'opérette», pour aller me mêler, incognito — et ça m'était facile
alors — aux auditeurs de la salle. Tantôt aux galeries supérieures,
tantôt au promenoir, je guettais leurs propos, et il est bien rare que je n'y
aie pas cueilli d'utiles enseignements... ils ne parlaient pas à m'en
formaliser ; mais même lorsqu'ils louangeaient ou critiquaient un de mes
camarades, je pouvais personnellement faire mon profit de leurs réflexions.
En ce qui me concerne, au hasard des fleurs et des épines qu'on me
distribuait, j'observai tout de suite que bien peu de gens me désignaient par
mon nom ; en n'achetait pas souvent le programme, en ce temps là, surtout
dans les établissements populaires, où l'on était vite habitué aux
artistes ; ceux-ci demeurant plusieurs saisons, la foule évitait une dépense
superflue.
— Comment parlait-on de toi alors ?
— Toujours à l'aide des mêmes phrases : «le nouveau chanteur, disait-on,
qui a du muguet à la boutonnière». Ce détail avait donc été remarqué ;
de sorte que même si mes souvenirs ne m'en avaient imposé le culte, je
l'aurais conservé, pour ne pas dérouter mes auditeurs. On citait également
mon «toupet» — il était bien à moi, à l'époque — et, pour qualifier
cet échafaudage capillaire, que je portais très haut, la masse me désignait
sous le nom «d'artiste au toupet rouquin». C'est du reste le public avant
que tant de journalistes «flamme de punch», bien avant que tant de
journalistes songeassent à en faire l'abus que tu peux constater dans les
coupures recueillies en mes cahiers.
Et c'est encore sur cette observation, plusieurs fois entendue dans la foule,
que je me décidai à ne pas modifier ma coiffure...
Sur les conseils — pleins de bonne foi d'ailleurs
— de mes camarades, à cause aussi des railleries de quelques autres,
j'avais envisagé un moment l'opportunité de faire donner à mes cheveux une
coupe moins fantaisistes ; mais, dès que j'eus constaté que ce détail
permettait au public de me préciser dans son esprit, je me gardai de
supprimer ce «signe particulier».
— Ce n'était donc pas un usage, alors, chez les diseurs ?
— Au contraire : à cette époque, on s'en tenait plus spécialement à la
coupe «Paulus», ou «à la Capoul» qui, l'une et l'autre, comportaient,
selon leur disposition respective, tout ou partie des cheveux ramenés sur le
devant du front...
— Alors, tu as voulu faire l'inverse ?
— Ma foi, je n'y ai jamais pensé !... Je suivais machinalement les modes du
temps et je trouvai tout naturel, en débutant avec les chansons de Paulus,
d'adopter la coiffure du créateur... Cela s'est toujours fait, me
semble-t-il.
Seulement, quand je me suis mis à interpréter le répertoire
Mévisto, qui
m'obligea tout d'abord à chanter en Pierrot, ce genre de coupe «à la
chien» n'allait plus avec le serre-tête que j'étais forcé de mettre : il y
avait toujours des cheveux qui passaient (j'en avais alors plus
qu'aujourd'hui, parbleu !) et l'effet devenait déplorable. Pour y remédier,
j'eus l'idée de ramener en arrière les mèches rebelles, et je nouai
fortement mon foulard par-dessus.
Lorsque, dans les circonstances que tu connais, je repris mon habit noir, le
serre-tête n'avait plus de raison d'être... mais il me fut impossible de
ramener mes cheveux sur le front : ils se trouvaient bien, là-haut. La
compression que je leur avais longtemps imposée laissait même dans leur
touffe une ondulation en diagonale qui me parut ne pas faire trop mauvais
effet : je gardai donc le tout, ce qui me sembla plus pratique que d'essayer
vainement de discipliner des cheveux décidés à lever l'étendard de la
révolte. Sans m'en douter, je m'étais ainsi créé une première
originalité, en ce sens que ma coiffure me différenciait des autres
chanteurs en habit. Cela ne dura pas longtemps, du reste : dès que je
commençai à faire un peu parler de moi, et que les formats de chansons se
mirent à publier mon portrait, tous les diseurs de genre adoptèrent à leur
tour ma coiffure, que l'on appela un peu partout «le toupet à la Mayol»,
mais oui ; la mode s'en répandit même hors de la corporation.
Les jeunes gens demandaient à leur coiffeur de les coiffer «à la Mayol».
Dans les carrières artistiques, après Bressant, Capoul et Paulus, je crois
bien être le seul qui connut cette forme de popularité. Tu remarqueras que
sur quatre, il y eut deux chanteurs du caf' conc'.
Aussi quand, il y a quelques années, mes cheveux se mirent à émigrer vers
un monde qu'ils eurent peut-être tort de croire meilleur, je n'hésitai pas
à me faire fabriquer un postiche pour les remplacer, afin de ne pas trop
laisser modifier ma physionomie. Je puis donc, dans l'ensemble, me présenter
devant le public avec la silhouette sous laquelle il m'a connu, encouragé,
applaudi ; en hauteur bien entendu car, pour la largeur... j'ai peut-être —
soyons modeste ! — un tout petit peu forci...
En tout cas, bien avant de s'inquiéter de mon nom, c'est à ce double
signalement du toupet et du brin de muguet que mes auditeurs me connaissaient.
— Il finirent tout de même par savoir comment tu t'appelais !
— Pas si vite que tu le crois ! En ce temps-là on ne faisait pas, comme
aujourd'hui, des publicités outrancièrement tapageuses sur des noms qui
n'existaient pas encore. La critique, elle-même, ne daignait pas s'occuper du
caf'conc', et ne se cachait guère parfois, pour lui témoigner le plus
profond mépris... Tu pourras lire, à ce propos, dans mes coupures de
journaux, quelques articles d'Adolphe Brisson, qui ne sont pas dans un
saxophone.
En de telles conditions, c'est le public lui-même, par le succès croissant
qu'il assurait à l'artiste dont il se trouvait satisfait, qui sonnait le
premier carillon des gloires naissantes. Et les impressions que les gens se
répètaient entre eux faisaient plus, pour classer une réputation, que vingt
de nos modernes encensoirs à 50 francs la ligne !
Cette faveur ne nous échappait d'ailleurs pas : tu sais que nous devions,
obligatoirement, même quand nous ne chantions qu'une chanson, mettre une
nouveauté chaque semaine.
— Et si elle avait du succès ?
— C'est là, précisément, que la salle intervenait : les spectateurs —
des habitués, généralement — se souvenaient fort bien, huit ou quinze
jours après, des refrains qui les avaient le plus charmés ; ils se
rappelaient même souvent mieux le titre que le nom de l'artiste. Alors, le
vendredi, jour du changement de programme, ils nous laissaient, poliment,
produire notre «nouveauté» (certains d'entre nous appelaient cela «les
pucelles») car ils n'ignoraient pas que c'était une formalité
réglementaire, et ils s'y résignaient. Mais, dès que l'on avait terminé,
ils réclamaient la chanson qu'ils aiment, et il en était impossible, alors,
de continuer le spectacle avant de leur avoir donné satisfaction... Ainsi,
tout en n'ayant droit qu'à un numéro, on arrivait à en produire deux :
c'était le premier pas. Si, dès lors, en avait la chance de trouver un autre
succès, cela faisait deux chansons que le public réclamait, et l'on en
disait trois au lieu d'une. A partir de là, il n'y avait plus qu'à ne pas
décevoir sas clientèle on n'était pas encore arrivé, mais l'on était
parti.
Tu penses bien que les directeurs ne manquaient pas de faire leur profit de
semblables indications. Tout le monde étant engagé à l'année, il n'y avait
pas d'augmentation à espérer tout de suite, mais, pour que le programme
demeurât bien gradué, on faisait passer plus tard celui qui avait plus de
succès. En même temps, on imprimait son nom en plus gros caractères sur
l'affiche, qui était renouvelée tous les huit jours, à cause de la pièce.
Pour étrange que cela puisse paraître, c'est à des détails de ce genre que
je dois, parmi tant d'avantages, celui d'avoir pu assez rapidement être bien
logé à Paris...
Au début, ne connaissant que l'hôtel Brady, j'y étais d'abord descendu —
ou plutôt remonté, car je fus logé «au premier en tombant du ciel».
J'avais, pourtant, la hantise de m'installer «dans mes bois» ; je parvins,
quelques mois plus tard à trouver une petite mansarde vide, au numéro 4 de
la rue Martel, tout près du Concert Parisien. Ce n'était, sans doute, ni
plus vaste ni plus somptueux que ma «chambre» du passage mais, enfin, je
pouvais me donner la satisfaction, bien platonique encore, de me dire que
j'étais chez moi ! Je garnis mon home avec le strict nécessaire de meubles,
pris chez Dufayel à tempérament... Ma bonne cousine Henriette, qui vit avec
moi et m'entoure des soins les plus précieux depuis mon arrivée à Paris,
m'avait donné un excellant conseil :
— Pour ton loyer, disait-elle, calcule qu'un mois de tes appointements doit
payer le terme d'une année, comme cela tu ne seras jamais ennuyé...
Mais, comme la saison suivante je gagnais au moins 300 francs de plus sans que
mes frais d'entretien eussent sensiblement augmenté, j'entrepris de
m'installer un peu moins sommairement. J'entretenais les meilleurs rapports
avec ma concierge, une excellente femme nommée Mme Moyne ; à cette époque,
on obtenait plus facilement la sympathie de sa pipelette que celle des
Messieurs les critiques ! Encore des choses qui ont bien changé...
Je fis donc part de mes désirs à cette digne personne ; elle me trouva tout
de suite deux petites pièces à l'étage au-dessous du mien : au
cinquième... Et, au fur et à mesure de ma réussite, la chose se renouvela,
presque chaque année, si bien que lorsque je connus mes véritables grands
succès à la Scala, je pus me loger le plus confortablement du monde, au
premier, avec quatre belles fenêtres sur la rue, électricité, tapis et
ascenseur ! Ce dernier avantage m'amusa fort, car, si près du sol, je pouvais
vraiment monter à pied, d'autant que j'avais alors la jambe leste et les
poumons complaisants...
Je me trouvais, ainsi, avoir fait tous les étages de la maison !
Cependant, un point m'intriguait dans cette facilité à tomber toujours sur
un local vacant qui répondait si exactement, chaque fois, à mes vœux :
— Comment diable vous arrangez-vous ? demandai-je un jour à la bonne Mme
Moyne.
— Oh ! m'avoua-t-elle ingénument, ça n'a rien d'extraordinaire !... En
faisant mes courses, je passe souvent devant votre concert... (je quittai, en
effet, le Parisien pour aller à la Scala et à l'Eldorado situés tout près
dans le même quartier). Alors, quand je vois que votre nom a encore grossi
sur l'affiche, je me dis : «Son directeur va l'augmenter, si ce n'est
déjà... Comme je sais qu'en pareil cas vous changez toujours d'appartement,
je cherche tout de suite, et je retiens d'avance ce qu'il vous faut... Voilà
!»
Trouves-en beaucoup, aujourd'hui, des concierges comme ça !
— Et des appartements, donc !
Comme tu le vois, jusque-là, si j'obtenais des succès pleins d'espoir, ce
n'était guère qu'au titre d'un interprète qui commençait à plaire au
public ; ma personnalité, celle qui a classé mon effort à part, ne se
révèlait pas encore. Elle y a mis le temps, du reste ; ainsi que je te l'ai
dit, ce sont là des choses qui ne s'improvisent pas.
Dans ma gratitude pour le répertoire
Mévisto, qui m'avait ouvert la bonne
voie, je demeurais fidèle aux chansonniers ; mais je cherchais tout de même
des créations personnelles. Tu as vu comment le père Dorfeuil m'avait, sur
ce point, sagement conseillé ; il continuait, d'ailleurs, à me presser :
— Des musiques gaies ! me répétait-il, n'oublie pas ça !... Les airs de
Montmartre ne te permettent pas assez de gestes, et c'est souvent le mouvement
qui donne de l'attrait à une chanson !
— Tu as bien profité de ses conseils...
— Oui, mais remarque que je fais beaucoup moins de gestes que je ne parais
en faire... J'ai appris à modérer ce genre d'ardeur... C'est comme dans
tout, si l'on veut trop «en mettre», on dépasse le but, ce qui est le plus
sûr moyen de ne pas l'atteindre. L'excès d'évolutions finit par tout
brouiller, et le public s'y perd ; or mon but, avant tout, a toujours été de
plaire au public... Il me l'a si gentiment rendu !
Pour en revenir aux gestes dont on accompagne une chanson, j'estime qu'il ne
faut pas en abuser ; on doit les placer, à peu près uniquement, sur les
accords d'orchestre, sur les ritournelles, sur tous les passages où la
musique joue sans qu'on ait de paroles à dire. On meuble ainsi son numéro,
en ajoutant un agrément à la chanson ; de sorte que, le plus souvent, une
oeuvre a d'autant plus besoin de gestes qu'elle est moins intéressante par
elle-même. En ce qui me concerne, tu verras que c'est justement la musique
qui a inspiré mes premières trouvailles personnelles, quand elle n'a pas
provoqué une chanson tout entière.
Mais j'en étais pas encore là, en 1895 !
A force de chercher, je trouvai cependant une excellente nouveauté Le Lancier
de Mr le Préfet, qui me permettait de remuer davantage et de faire, en
imitant les attitudes de l'arroseur, quelques gestes amusants ; ce fut aussi
l'un de mes tout premiers succès. La musique en était de Gaston Maquis, qui
devait me donner quelque temps après Celle qu'on aime et La Neige.
Gaston Maquis, roi des valses de carrefours, avait l'habitude de noter sa
mélodie, en musique chiffrée, sur le texte même du parolier. Pour Celle
qu'on aime par exemple, il trouva tout de suite son refrain, qui donnait ceci
:
6 2. I | 6. 6 | 6 5 4 | 6. 6 |
Cel - le qu'on aime est tou - jours bel - le
6 2 I | 6 2 I | 6 2 oo I | 7 ..
Bru - ne ou blon - de, tant pis ou ... tant mieux !
— C'était un émule de Jean-Jacques Rousseau, qui
préconisait l'usage de la musique chiffrée.
— Toujours est--il qu'avec son système, il ne m'a donné que des chansons
parfaitement réussies...
Mais c'est avec Les Passants que j'eus véritablement l'occasion, pour la
première fois, d'extérioriser enfin mon interprétation et de camper
réellement des «types» de façon amusante. Les «tra la la» se
répétaient tous les deux vers — sans autres paroles — avaient besoin
d'être traduits par une mimique adaptée au «passant» dont on parlait.
J'évoquais ainsi tour à tour un vieux beau, un jeune gandin, un ouvrier des
faubourgs, un tourlourou, un agent, une ingénue, une couturière (on ne
disait encore ni midinette, ni cousette), que sais-je, moi !
L'imitation qu'on donnait de chaque personnage sur les «tra la la la la»,
faisait tout l'intérêt de la chanson. Or, au dernier couplet, il s'agissait
du port de la canne d'après l'âge de son propriétaire :
«L'goss tient la canne à son papa :
«tra la la la la la»...
et je chevauchais gaminement un jonc que le souffleur
venait de me passer...
«A vingt ans, il la tient comme ça :
«tra la la la la la la !»
Là, je faisais un moulinet vainqueur qui, entre
parenthèses, me donna bien du mal à réussir.
«A cinquante ans, péniblement,
«tra la la la la la !...
«mais quand il a quatre-vingts ans :
«tra la la la la la !»
A ce dernier «tra la la la la», j'avais pensé,
sans que le geste devînt grivois, à abaisser progressivement la canne vers
le sol, ce qui était, à tous points de vue, d'un symbole suffisant.
Eh bien, tu vas voir à quoi tiennent certains effets : le soir où je lançai
Les Passants pour la première fois au Concert Parisien, arrivé à la fin de
la chanson, au moment où je veux mimer la croissante lassitude des vieux
beaux, voilà mon bâton qui m'échappe des mains, et tombe d'un seul coup sur
la scène où, naturellement, il demeure immobile, comme mort !
Pendant la ritournelle finale, je regardais cette canne, n'osant pas la
ramasser par crainte de paraître ridicule et, le numéro étant terminé, je
quittai la scène en écartant les bras avec résignation. Ce fut un éclat de
rire général, et un succès fou. Aux yeux des spectateurs, ce que je venais
de faire gardait une signification humoristique, dont on m'attribuait le
mérite.
Je recommençai le lendemain, volontairement cette fois : l'effet fut le
même. J'adoptai donc cette tradition, et Les Passants me furent souvent
redemandés par la suite ; aux nouveaux tirages de la chanson on ajouta même,
à côté des derniers «tra la la la» une note : (il laisse tomber sa
canne)... une fois de plus, je n'avais qu'à me louer d'avoir suivi les
indications du public, de ce public à qui, alors comme aujourd'hui, je n'ai
jamais cherché qu'à donner satisfaction.
Les choses n'ont d'ailleurs pas toujours été si faciles ; bien souvent, il
m'est arrivé de demeurer, en rentrant chez moi, jusqu'à plus de deux heures
du matin devant ma glace, travaillant et étudiant des gestes, des attitudes
ou des jeux de physionomie pour l'interprétation des prochaines nouveautés.
Et en me couchant, comme j'adore la lecture...j'apprenais mon rôle pour la
pièce. Je m'endormais là-dessus, ça se casait tout seul la nuit et, le
lendemain, je savais presque toutes mes répliques.
— C'est ce qu'on appelle la cérébration inconsciente.
— Je l'ignorais totalement, mais c'est tout de même un fameux truc !... Et
il fallait ça, avec le labeur qu'on était obligé de fournir. Ne suppose
pas, du reste, que je m'en sois jamais plaint : j'aimais trop mon métier,
j'avais trop de désir ardent de réussir, pour regarder à mon effort. Et
puis, la faveur du public n'est--elle pas le meilleur doping ? Rien de plus
encourageant que de sentir qu'on approche, petit à petit, de son idéal ! Les
premiers succès sont pareils aux Vestales des anciens Romains : ils
entretiennent et ravivent le feu sacré !...
Dès maintenant, je puis te confier qu'en cinq ans au Concert Parisien, j'ai
créé 127 chansons !
— Ton recueil «Répertoire» enregistre, sur ce nombre, 38 succès, pas
tout à fait le tiers !
— Eh oui ! c'est ce qu'il faut en essayer des couplets, avant de tomber sur
ce qui doit marcher ! Rien qu'avec les musiques que m'ont soumises des
compositeurs tels que Christiné et Paul Marinier, ils auraient eu de quoi
faire chacun une vingtaine d'opérettes !
Mais enfin, dès 1896, je pouvais compter sur la moyenne d'un succès par mois
: en janvier, les Passants ; en février, Flanelle ; en mars, heu, heu..., en
avril, les Tambours du Régiment, une de mes plus éclatantes réussites de
l'époque, et j'eus bientôt l'occasion de m'en convaincre...
Comme, de mai à octobre, j'avais droit à un congé, je m'étais arrangé
pour l'occuper par des engagements en province. Ah ! je les obtenais
facilement, maintenant que j'avais cette référence : «pensionnaire d'un
établissement parisien connu» ! C'est même à cette occasion que je gagnai
mon premier louis par jour : à la Scala de Lyon !
Naturellement, je composais mon répertoire de tournée avec les chansons qui
m'avaient réussi à Paris, et cela me faisait déjà, même pour cette
première année, un assez joli lot. J'avais donc mis à mes programmes les
Tambours du Régiment, mon dernier succès du Parisien, et l'un des plus nets.
Je le chantai à Marseille, à l'Alcazar — qui m'avait enlevé au palais de
Cristal, en acceptant sans discuter le cachet de 20 francs au sujet duquel le
père Pompei se faisait tirer l'oreille. De manière rétrospective, je
n'étais d'ailleurs pas fâché de lui jouer un tour, à celui-là ; il me
rappelait de trop mauvais souvenirs !...
Un soir, donc, quittant l'Alcazar, où je venais de terminer mon contrat, je
me trouvai soudain, sur le cours Belzunce, entouré par une bande de petits
cireurs. Et tous, frappant en mesure sur leur boîtes, se mirent à chanter,
en guise d'adieux :
«Plan, rantanplan, rantanplan...
Battez, tambours du régiment !»
Cette petite manifestation, la première qui ait
marqué ma popularité naissante, me causa, je ne m'en cache pas, un immense
plaisir ; je m'en trouvais même très ému. Mais ces diables de gosses ne me
lâchaient pas ! Plus que jamais ils m'entouraient, chantant à qui mieux
mieux : «Plan, rantanplan»... Ils avaient fait le projet de me conduire
ainsi, triomphalement, jusqu'à mon hôtel, ce qui m'enchantait moins. Comme
ils restaient sourd à mes objurgations, et que mes remercîments ne les
calmaient pas, j'eus l'idée de leur jeter quelques pièces de monnaie, qui
roulèrent sur le trottoir. Alors, à peu près comme dans l'histoire juive si
connue, je pus m'échapper «pendant la bagarre»...
La troupe de l'Alcazar devait, quelques jours plus tard, donner une série de
représentations au Casino de Toulon ; tu peux supposer si j'en étais heureux
! C'est la seule ville, à cette époque, où je puisse dire que ma présence
ait fait monter la recette : tous mes anciens amis vinrent me voir, et
m'applaudir. La joie de ces braves gens devant ma réussite me toucha
jusqu'aux larmes : grâce à eux, je me trouvais déjà payé, et largement,
de mon effort.
— Et ta famille ?
— Oh ! elle ne se dérangea pas... Mes oncles demeurèrent farouchement chez
eux, à la façon de ces parents dont la fille a mal tourné, et qui se
cloîtrent quand elle revient au pays étaler sa fortune et ses bijoux... Ce
n'était pourtant pas le cas pour moi, grands dieux, à aucun point de vue !
Quelques jours plus tard, un engagement me ramenait à Avignon, à l'Alcazar
du père Dieudonné ; le vieux grigou, à cette occasion, me roula assez
proprement. Dès mon arrivée, il se mit à gémir sur les 20 francs que
j'avais exigés ; le soir, comme mon succès lui parut très vif, il daigna
cependant arrêter un peu ses jérémiades :
— J'ai, me dit-il, une place pour vous à mon programme : le 15 juillet
(nous étions le 19 mai) ; voulez-vous resigner tout de suite ?
— Si vous y tenez... mais à 25 francs !
— 25 francs ? sanglota-t-il, vous voulez donc ma ruine !
J'eus beau discuter, il ne démordait pas ; moi non plus. Le lendemain il
revint à la charge :
— Alors, que nous le signons, ce petit contrat ?
— Aux conditions que je vous ai fixées, oui !
— Mais je ne peux pas, voyons !... Tenez, je vais faire une concession : au
lieu d'une semaine, je vous en donne deux !
Comme je refusais toujours, il ajouta soudain :
«Et, en plus, je vous fais un beau cadeau... Mais un cadeau, vous savez,
comme sait les faire le papa Dieudonné!
Je n'attribuai sur le moment aucune importance à ce dernier petit bout de
phrase ; je n'eus qu'à m'en repentir par la suite. En y réfléchissant, je
calculai qu'en somme, cette quinzaine de juillet était encore creuse pour moi
et que, malgré tout, 300 francs ne seraient pas mauvais à prendre, surtout
que je n'avais alors guère d'économies... Mais je ne voulus pas donner au
père Dieudonné la satisfaction du me voir céder d'un seul coup devant lui :
— Peuh ! lui répondis-je de mon air le plus sceptique, un cadeau, un
cadeau... je me méfie un peu !
— Je vous le promets à la fin de cet engagement, et vous verrez si je sais
y faire !
— Eh bien, c'est cela, nous verrons...
Je pus bientôt constater, en effet, qu'il «savait y faire». Pendant quatre
jours, il ne me reparla de rien mais, le lendemain de cette conversation,
alors que j'attendais mon tour d'entrer sur scène, un machiniste me dit :
— Hé bé, vous en avez de la chance, moussu Mayol ! Si vous saviez la belle
chose que le patron va vous donner de cadeau !
Machinalement, je demandai :
— Qu'est--ce que c'est ?
Mystérieux, le bonhomme chuchota :
— Il a bien défendu de vous le dire, mais je ne peux pas vous le cacher :
des beaux couverts, en argent, et massif. Même qu'il y a votre initiale
gravée dessus : une belle M, grande comme ça !... Mais ne lui parlez pas que
je vous l'ai raconté !
Et, en s'en allant, il ajouta, plus discrètement encore :
«Douze de chaque qu'il y en a, pas moinsse : cuillers et fourchettes !
Ma mansarde de la rue Martel, que je venais à peine de louer, ne contenait
pas un tel service, qui représentait alors pour moi une dépense
appréciable, et dont j'avais cependant grande envie, surtout maintenant que
j'espérais pouvoir réaliser facilement ce désir... Je rêvai ce soir-là,
que j'habitais un palais et que j'y mangeais dans la vaisselle d'or...
Le lendemain, comme je passais prendre mon courrier à l'Alcazar, la buraliste
me glissa :
— Oh ! Monsieur Mayol, quels beaux couverts que le patron il va vous donner
pour vos adieux...
Le garçon du bar interrompit son nettoyage pour m'annoncer la même chose...
L'après-midi, le chef d'orchestre, en me faisant répéter de nouvelles
chansons, m'interpella, à son tour :
— Pftt ! siffla-t-il admirativement, j'espère que vous êtes bien avec le
directeur, vous ! Qu'est--ce qu'il va vous offrir comme couverts !
Et tout le monde, ainsi, pendant quatre jours, ne me parla que du fameux
«cadeau». Le père Dieudonné, lui, ne m'en ouvrait plus la bouche, pas plus
que du contrat. Je commençais à me sentir fort embarrassé lorsque, la
veille de mon départ, il me fit appeler au bureau :
— Alors, vous êtes décidé ?
Sur la table un long écrin vert, de belle apparence, traînait, comme oublié
par quelque domestique négligent.
— Tenez, reprit alors le bonhomme, je vous ai ai promis un cadeau, vous
allez voir !
Et il ouvre la boîte : les couverts qu'elle renfermait étaient tout
bonnement splendides, épais, d'un style élégant, soigneusement gravés ;
c'était véritablement une pièce de grande valeur :
— Ils sont beaux, hein ?
— Magnifiques ! avouai-je.
— Ah ! ça va peut-être vous faire changer d'opinion ?
Tout en lorgnant du coin de l'œil le majestueux M qui s'étalait sur chaque
cuiller et sur chaque fourchette, je fis un geste d'acquiescement :
— Bon, venez me voir demain soir avant de partir... Je vous donnerai vos
couverts, et nous signerons notre papier.
Le lendemain, tandis qu'il empochait son engagement, j'emportai fiévreusement
le paquet qu'il venait de me remettre, soigneusement ficelé. L'emballage en
était si minutieusement fait que je n'osai pas en dénouer les liens. A quoi
m'eût servi, du reste, cette curiosité : n'avais-je pas vu, la veille, mes
couverts ?
Hélas, je n'ouvris le paquet qu'à Nîmes, où j'arrivai le lendemain !...
J'y trouvai six cuillers et six fourchettes, du plus épouvantable ruolz,
déjà jaunes d'avoir traîné aux étalages d'un bazar à bon marché, et,
naturellement, sans la moindre initiale ! Ça ne valait pas quinze francs !...
Ah ! il m'avait bien eu, l'animal c'était vraiment là «un cadeau comme
savait en faire le père Dieudonné !», et je me trouvais abominablement
refait ! Il avait emprunté à son orfèvre, pour m'en mettre plein la vue,
l'écrin de couverts destiné à quelque riche M. Martin, à cause de
l'initiale ! Et moi, bonne poire, j'avais marché... que dis-je j'avais couru
!... Seulement, maintenant, le contrat était signé, je ne pouvais pas songer
à y revenir ! J'ai pu me venger, heureusement, de ce bateau si soigneusement
monté : l'année suivante, je n'acceptai pas de revenir à moins de 40 francs
par jour et, cette fois, ce fut le directeur qui capitula !
Néanmoins, grâce aux deux semaines que je revins faire à Avignon comme
suite à ce que j'appelais mon «engagement en toc» je pus réaliser un
projet qui me tenait depuis longtemps à coeur : prendre quinze jours de repos
à Toulon ! Depuis ce temps, j'ai rarement manqué de passer là-bas les
quelques vacances que j'arrivais à m'assurer ; et j'y étais heureux, tu peux
le croire, réchauffé par le clair soleil de ma Provence autant que par les
précieuses sympathies qui ne cessaient de m'y être témoignées...
Puis, je repartis en province : Montpellier, Saint-Etienne, Clermont-Ferrand,
Genève, etc... et rentrai au Concert Parisien le 10 octobre (1896). J'eus la
chance, presque tout de suite, de créer une ravissante chanson de Paul
Marinier... La Noce à Cascade, qui réussit au delà de toute espérance. Au
cours de cette saison, qui se passa sans événement notable, j'enregistrai
encore quelques nouveaux succès : Le Pion, Allô ! allô ! allô !, Ce que
rêvent les hommes Où donc que ça s'en va ?...
Plus fort maintenant d'un répertoire heureusement accru et du supplément
d'autorité que me conférait auprès des directeurs et des impresarii ma
situation fixe à Paris, je recommençai dès le printemps mes randonnées à
travers les départements. Je pouvais ainsi satisfaire mes goûts de voyages,
connaître sans cesse des villes nouvelles et, surtout prendre contact avec
des publics différents : cela me donna l'occasion de faire des comparaisons,
toujours utiles, et de multiples observations, souvent pittoresques.
A Genève, des amis que j'avais connus lors d'un premier séjour assez
prolongé, m'entraînèrent un soir dans un de ces lieux de plaisir
clandestins qui foisonnaient en cette ville puritaine tout aussi bien
qu'ailleurs. On voulait m'y montrer une des attractions du lieu : une jeune
femme, d'ailleurs fort jolie, qui était tatouée sur tout le corps de la
façon la plus curieuse : elle avait, notamment, sur le côté face de sa
personne une inscription très nette où on lisait:
«Entrée du public»
et au verso, à la même hauteur, une épigraphe symétrique qui annonçait :
«Entrée des artistes»
Je n'ai pas osé demander où se trouvait la scène...
A Lyon, où je venais pour la cinquième fois, je changeai d'établissement,
je quittai la Scala pour l'Horloge. J'y connus l'administrateur, un diable de
petit homme, brun comme une taupe, actif et amusant, nommé Paul Vallès, qui
devait plus tard faire une carrière des plus brillantes comme administrateur,
metteur en scène, puis directeur, de la Scala et de l'Eldorado, à Paris. Je
trouvai là également un phénomène de souffleur, plaisant au possible par
ses répliques, encore qu'un peu trop porté sur la dive bouteille.
Je me plaisais à le sortir quelquefois avec moi pour l'agrément des
réflexions inattendues dont il émaillait ses conversations.
Il affectionnait particulièrement le rhum mais, pour ne pas en avoir l'air,
il avait trouvé une façon toute personnelle de le demander dans les cafés
où je m'amusais à l'entraîner.
— Donnez-moi un grog ! disait-il d'abord d'une voix tonnante.
Puis il prenait un tout petit temps, et précisait ensuite, un ton plus bas :
«Un grog... sans eau, sans sucre, et sans citron !»
J'aurais bien voulu voir cet intéressant fantaisiste dans le petit restaurant
de matelots où j'entrai un jour à Cette, avec l'espoir d'y manger une de ces
bouillabaisses de chez nous, pour laquelle j'ai toujours gardé un goût très
prononcé.
Comme je m'attablais, j'aperçus, dans la carafe de vin blanc qu'on venait de
m'apporter, une demi-douzaine de mouches que n'avaient pas l'air le moins du
monde à leur aise dans ce milieu évidemment trop liquide pour elles.
J'interpellai la patronne :
— Voyez donc, madame, lui dis-je, voici de pauvres mouches qui me paraissent
bien s'ennuyer là-dedans ?
La bonne femme sans se démonter, me répondit tranquillement «avé l'assent»
:
— Tant pire pour elles, fallait pas qu'à z'y aillent !
Tu vois que si les voyages, comme on l'a dit souvent, forment la jeunesse, ils
finissent aussi par meubler la mémoire.
J'eus encore l'occasion de m'en convaincre en me retrouvant à Bordeaux. J'y
arrivai par l'ancienne gare de la Bastide ; soudain, en traversant le pont,
j'aperçus, de l'autre côté de la Gironde, en lettres immenses peintes
au-dessus d'une boutique, mon propre nom «MAYOL» !
A cette époque, rien ne me permettait de supposer que ce fût là une
publicité destinées à annoncer mon début. Je pensai donc que peut-être
quelque parent éloigné, inconnu de moi, résidait dans la région.
Curieusement je m'approchai à tout hasard... et sur l'enseigne, au-dessous de
«Mayol», je lus «Fruits secs»... Je ne crus pas devoir pousser plus loin
mes recherches généalogiques.
Lorsque, à la fin de mon contrat, je quittai cette bonne ville pour me rendre
à Toulouse, je pris un fiacre — nous étions en 1897 — pour me conduire
à la gare.
En chemin, je priai le cocher de m'arrêter une seconde devant un bureau de
tabac où je ne fis qu'entrer et sortir pour renouveler ma modeste provision
de cigarettes. Arrivé à destination, je tendis à mon automédon le prix de
la course : 1 fr. 50, généreusement augmenté d'un pourboire de 50 centimes.
Mais le collignon, avec le plus bel accent girondin, me déclara froidement :
— Pardon, monsieur, vous m'avez fait arrêter en
route, ça n'est plus à la course, c'est à l'heure : quatre francs...
Je consultai ma montre ; il y avait exactement, en tout, huit minutes que
j'occupais la voiture ; j'étais, selon mon habitude, très en avance pour le
départ du train. Tranquillement, je remontai donc dans le fiacre en
déclarant au cocher :
— Entendu, mon ami ; mais puisque c'est à l'heure, vous allez me balader
pendant cinquante-deux minutes... comme ça, chacun y trouvera son compte !
Le cocher eut beau discuter, je ne démordis pas de mon projet. Et le voilà,
furieux, qui tape à tour de bras sur sa rossinante, et me trimballe dans les
plus sales quartiers de la ville, par les rues les plus mal pavées, me
cahotant du mieux qu'il pouvait, et me couvrant tout le long du chemin d'un
remarquable chapelet d'injures proférées en patois.
Au bout d'un quart d'heure, j'avais assez ri ; je pouvais d'ailleurs
considérer ma vengeance comme suffisamment satisfaite. Je me fis donc ramener
à la gare, et je te prie de croire que le fiacre y fila à fond de train.
J'allongeai quatre francs à l'automédon, mais sans pourboire cette fois :
— Voleur de «Parisien» ! rugit-il... je souhaite que le bon Dieu vous
envoie une accident à ton train...
Alors, éclatant de rire, je lui répondis dans le patois de chez moi :
— Je ne suis pas Parisien, animal !... Je suis de Toulon !
Le cocher ahuri, me regarda et partit en murmurant, avec un accent de plus en
plus girondin :
— Oh ! vôlâille de dinde !... C'était oun caulègue !...
Je rentrai à Paris pour ma troisième année, le 2 octobre 1897. Mais, durant
les vacances, le père Dorfeuil avait pris la direction du Ba-ta-clan, et il
me demanda d'y faire un mois...
Aucune raison ne me permettait de refuser, d'abord parce que mon contrat me
tenait à la disposition de mon directeur, qui ne cessait pas d'être charmant
pour moi, et surtout parce que cela me permettait de toucher de nouveaux
auditeurs.
A cette époque, en effet, chaque concert avait un genre de public bien
déterminé, et je n'étais pas fâché de continuer les intéressantes
expériences que j'avais déjà faites sur ce point.
Pendant la même période, je chantai également à la Gaîté-Montparnasse,
mais la pièce de cent sous avait suivi l'augmentation de mon autre
engagement, et je touchais maintenant sept francs de supplément plus,
toujours, le coût d'un fiacre. Heureusement, cette fois, aucun canasson
fantaisiste ne m'entraîna en excursion nocturne vers les cimetières de la
capitale.
J'eus l'occasion, à Bataclan, d'obtenir un grand succès avec une nouvelle
création Où va la femme ; cette heureuse chance me suivit au Concert
Parisien, que je réintégrai le 6 novembre. Successivement j'y lançai, pour
ne parler que de celles qui réussirent complètement : Vertus de femmes, Le
Pinson de Colette ; Nos âges ; Les Pharmaciens, de Jules Moy ; Les Femmes
parfaites ; Le Petit Grégoire, de
Botrel ; Le double suicide, de Lemercier ;
L'accordeur de pianos ; et, surtout, la Polka des English, qui eut tout de
suite une vogue des plus populaires.
Christiné, qui venait d'arriver à Paris, en avait très agréablement
arrangé la musique d'après la célèbre «Polka des clowns», d'Allier.
J'eus ainsi un nouveau succès de rue, que compléta bientôt Cette petite
femme-là, du même Christiné. Il est assez curieux de remarquer que, jusque
là, le mois de mars ne s'était jamais montré favorable à mes créations.
Nulle réussite en effet ne s'y trouvait encore enregistrée ; mais pour cette
fois, avec les trois dernières oeuvres que je te cite, j'avais eu la main
plutôt heureuse ! Cette période, que l'on appelle souvent le «mois de
fous», je l'avais, moi, baptisée longtemps le mois des fours ; je fus dès
lors obligé de renoncé à ma petite plaisanterie, sans songer d'ailleurs à
m'en plaindre.
Rien de saillant ne marqua cette dernière année : je trouvais maintenant
sans difficultés de quoi alimenter régulièrement mon répertoire et
j'arrivais, dans les déplacements en province, à gagner de 40 à 50 francs
par jour ; mes engagements étant toujours signés très longtemps à
l'avance.
Ma situation matérielle pouvait donc me sembler dès ce moment largement
assurée, mais ce n'est pas cela, tu le penses bien, qui ralentit mon
enthousiasme, ni mes efforts.
Les débuts de la saison suivante me donnèrent encore trois succès : la
Question des nez, la Légende du béret et, enfin, l'amusante Family house, de
Paul Marinier.
Comme je n'avais plus maintenant de soucis pour découvrir les bonnes
chansons, que l'on commençait même à venir me les proposer directement, et
que des compositeurs de talent, comme Christiné ou Marinier, travaillaient
spécialement pour moi, je finissais par avoir plus d'œuvres retenues que
j'en aurais pu chanter à Paris.
Je me mis donc à lancer des créations en province, où mes programmes de
chaque jour étaient naturellement plus copieux. C'est ainsi que j'étrennai
à Bordeaux la Ballade des trois petits enrhumés et que, durant mon séjour
à Alger, qui suivit de peu, je chantai pour la première fois quatre
nouveautés.
— Je me souviens en effet, de t'y avoir entendu à cette époque entonner
des couplets de notre ami Garofalo, sur une des plus populaires musiques de
nos régiments de Zouaves...
— Oui : la Marche d'Alger...
— Je me rappelle combien le public te fut reconnaissant de ce charmant
effort ; car, en somme, tu ne pouvais guère chanter cela ailleurs que chez
nous !
— Le procédé répond à ce que je te signalais : même désir, toujours
plus vif de plaire aux auditeurs, en tout, pour tout, et partout.
— Le reste n'en était pas moins extrêmement chic et, bien longtemps après
ton départ, les étudiants, les soldats et les gymnastes chantaient en choeur,
quand ils s'entraînaient à la marche :
«Sous un sîte pittoresque,
Sur un verdoyant coteau,
Une dentelle mauresque
Semble lui faire un manteau !...
Va, porte à la France,
Fine brise au parfum léger,
Rayon d'espérance,
Le baiser de la blanche Alger»...
Je l'appris moi-même à mes jeunes élèves, au
temps où je m'égarai dans l'Enseignement...
Tu vois que tu as pleinement atteint ton but puisque, à trente ans bientôt
de distance, je me rappelle encore cette chanson dont tu nous fis si
gentîment l'Hommage !...
— C'est également à Alger que j'ai créé Les Bonnes grosses dames, qui
réussit assez bien, et la fameuse Cabane bambou, qui eut le succès populaire
que tu sais...
— Je te l'ai, en effet, également entendu chanter là-bas, et je crois bien
me souvenir qu'à cette époque, tu mettais un fez sur la tête pour
l'interpréter, ce qui ajoutait une couleur locale des plus amusantes.
— Ne m'attribue pas en cela le mérite d'une idée géniale : c'est tout
bonnement un accident imprévu qui m'obligea à cette utile précaution !...
Lorsque pour la première fois je chantai la chanson, j'avais établi sur le
«you» final un petit mouvement de tête d'avant en arrière, qui me parut
assez drôle (aujourd'hui, pour de multiples raisons, je le remplace par un
brusque mouvement du ventre, et j'ai de quoi remuer)... Or si mon toupet, en
ce temps, était bien de moi, je le portais tellement haut que, pour le
maintenir durant que je m'agitais en scène, j'y avais introduit une bourre de
crépé. Mais voilà que le soir, alors qu'au refrain j'entonnais joyeusement
:
A la cabane bambou, You !...
sur l'accord de la musique, le crépé, oubliant totalement qu'il devait être
fidèle à son poste, fout le camp comme un lapin à trois mètres en arrière
de moi ! Il y eut éclat de rire général, comme bien tu penses...
Néanmoins, cette effet inattendu me paraissant dangereux à renouveler, je
fis dès le lendemain l'emplette d'une coiffure qui me permît de maintenir le
toupet rebelle pendant ma gymnastique intempestive.
Encore une fois, depuis la marmite de Papin, tu peux juger que le hasard tient
souvent une grande place dans certaines découvertes...
C'est en même année 1899 que, pour la première fois, je réalisai le double
rêve que je m'étais fixé au début de ma carrière comme limite d'idéal :
20 francs par jour à Paris, 100 francs en province... Je fus en effet engagé
au jardin de Paris pour juillet et août à 750 francs par mois et, tout de
suite après, à Cavaillon, à raison de 900 francs pour huit
représentations.
— Plus heureux que beaucoup d'autres, tu avais atteint ton but ?
— Je sus faire la part de la chance qui n'avait cessé de me sourire depuis
ce 1er mai 1895 où s'était décidée ma carrière, et je compris surtout que
c'était le moment, plus que jamais, de persévérer dans mes efforts.
Au Concert Parisien, je te l'ai dit, j'avais resigné pour deux ans, aux
appointements mensuels de 450 francs.
J'eus le bonheur d'y créer coup sur coup une série de bonnes chansons, dont
le succès acheva de me mettre en lumière : la Neige, Comment on fait une
chanson, Sa Majesté l'Argent, Celle qu'on aime, Types de femmes, la Lettre à
Colombine, De quoi qu'on s'plaint...
Déjà, depuis quelques temps, des impresarii et des directeurs me faisaient
pressentir pour différents concerts. En ce temps-là, c'étaient surtout la
Scala et l'Eldorado qui classaient définitivement un chanteur, lorsqu'il
avait la chance d'y réussir. Les deux établissements étaient dirigés par
Mme Marchand, la mère du jeune et brillant auteur dramatique qu'on applaudit
aujourd'hui.
Cette excellente femme, à qui je dois également beaucoup, m'offrit de signer
avec elle à 600 francs par mois : c'était la consécration officielle de mon
fameux louis par jour, ce qui, avec l'importance de ces deux concerts, te
laisse à penser que je n'ai pas hésité longtemps.
Et, le 22 mars 1900, devant aller pour la première fois me produire à
Bruxelles, je fis mes adieux définitifs au père Dorfeuil et au Concert
Parisien.
T'étonnerai-je beaucoup en disant que j'étais très ému ce soir-là ?
N'était-ce pas pour moi une cruelle séparation que d'abandonner ainsi la
maison et le directeur qui m'avaient l'un et l'autre si généreusement
accueilli, si bienveillamment aidé...
Je m'efforçai d'exprimer ces sentiments à mon bon patron...
— C'est la vie, mon petit ! me dit-il gentîment encore qu'il fût, sans le
vouloir paraître, aussi troublé que moi... Mais nous nous reverrons,
j'espère, et j'en serai pour ma part toujours vraîment heureux. Mon
programme actuel ne me permet pas de te donner la place et les appointements
que l'on t'offre ailleurs... Et je ne voudrais pour rien au monde compromettre
ton avenir, qui me semble plus brillant encore que je ne le prévoyais...
«En tout cas, je pense que tu ne m'oublieras pas trop...
Je lui promis très sincèrement, et j'ai tenu parole.
Non seulement je ne l'ai jamais oublié, mais plus tard, j'ai reporté sur son
fils toute la reconnaissance que je devais à ce brave homme ; n'avait-il pas
été pour moi, comme une bonne fée qui m'eût prodigué, lors de ma
naissance à la vie artistique, tous les dons favorables qui assurent la
réussite et le bonheur...