— Pourtant, mon bon Félix, en dépit de tes
incertitudes et de tes appréhensions, tu as bien fini par venir tout de même
à Paris...
— Espère un peu, mon bon ! Ne bousculons pas les souvenirs, ça les
abîme... Celui que je vais te conter, surtout, m'est à la fois des plus
précieux et des plus émouvants ; si je lui dois quelques sourires, j'ai dû
payer d'autant de larmes...
J'avais à l'époque, une petite amie : Jenny Cook — charmante, tu peux le
croire ! — Mieux que parisienne, c'est une vraie parigote ; elle était, en
effet, née rue de Belleville, où elle habitait d'ailleurs toujours. La brave
fille ne se montrait pas la moins empressée à me conseiller de venir tenter
la chance à Paris.
— Hélas, lui disais-je, c'est si grand, cette ville !... Je vais me perdre,
là-dedans ; et si je n'y réussis pas, qu'adviendra-t-il de moi ?... Je ne
crois pas qu'on puisse s'y débrouiller tout seul ; or, moi, je n'y connais
personne !
— Et moi, ingrat ? protestait-elle en riant.
— Ce n'est pas la même chose, petite Jenny...
Elle insistait pourtant :
— Viens donc ! quoi que tu puisses penser, c'est moi qui te piloterai, je te
mènerai dans toutes les agences, je te ferai connaître les éditeurs, je te
présenterai aux directeurs, auteurs, aux compositeurs, à tous enfin...
— Elle était donc de la partie ?
— Hé oui ! Elle avait adopté un genre qui jouissait alors d'une vogue
considérable : elle faisait le numéro des «Sisters Barrisson» mais, pour
de multiples raisons, elle le présentait seule, ce qui, en pareil cas,
constituait tout au moins une certaine originalité...
Or, il se trouva que, mon engagement de Bordeaux arrivant à expiration, j'eus
un contrat pour le Havre. J'étais donc obligé cette fois, que je le voulusse
ou non, de passer par la capitale. C'était une occasion pour essayer de m'y
documenter un peu : je traverserais la ville, je l'examinerais, je la
tâterais en quelque sorte ; et je verrais alors, d'après l'impression
produite par ce premier contact, quelle décision je pourrais prendre par la
suite.
— Tu avais donc moins peur ?
— Oh ! pardon... c'est que Jenny, à ce moment, venait elle-même de rentrer
à Paris et, pour me faire connaître sa cité natale, elle me serait
sûrement un guide aussi précieux qu'agréable ! Car je ne pensais pas une
seconde à profiter de ce séjour d'une courte semaine pour tenter comme ça,
d'un coup, la réalisation de ma fortune artistique.
Je le lui annonçai donc mon arrivée pour le 1er mai (1895)
[23 ans], plus heureux,
certes, de revoir ma gentille amie, que d'affronter cette fameuse capitale
dont on m'avait fait, tant de fois, un si sombre tableau.
Quand je descendis du train, Jenny m'attendait sur le quai de la gare
d'Orléans... Dans ses doigts menus (Les mains de femmes !) elle tenait un
ravissant petit bouquet de fleurettes blanches, qu'elle me tendit avec un
exquis sourire ; puis elle dit, presque sérieusement cette fois :
— C'est un muguet... Prends-le, ça te portera bonheur !
Je connaissais peu, à cette époque, ces mignonnes clochettes, dont la
charmante tradition de mai était encore, d'ailleurs, à peu près ignorée en
province. Aussi, tandis que tout en babillant joyeusement nous traversions à
pied, bras-dessus bras-dessous, le pont d'Austerlitz pour aller, par l'avenue
Ledru-Rollin, rejoindre l'omnibus, je m'étonnai de voir que partout, dans les
rues, on vendait ces petites fleurs pâles, et que tous les passants, quelle
que fût, par l'apparence, leur situation sociale, en portaient un brin
épinglé aux vêtements.
Le 1er mai, alors, se passait, dans le calme et, avec sa délicate légende,
c'était presque un jour de fête...
Jenny m'expliqua le symbole du muguet porte-bonheur, que je trouvai touchant ;
autant pour faire comme tout le monde que pour être agréable à la
délicieuse enfant, je passai moi aussi à ma boutonnière les menues tiges
fleuries par quoi elle avait si gentîment accueilli mon arrivée...
Tu vois, ce fut là mon premier geste parisien...
Nous atteignîmes enfin l'omnibus qui devait nous conduire dans le centre ; ma
compagnie décida qu'on monterait sur l'impériale, «afin de mieux voir la
ville»... C'était d'ailleurs vraîment charmant car, à certains endroits,
on découvrait aussi ce qui se passait dans les appartements du premier étage
; mais je n'eus guère cependant le temps de m'y arrêter et j'y perdis
sûrement maint tableau suggestif. Par exemple, je fus vite ébloui : moi qui,
pour quelques séjours dans les grandes cités françaises et dix mois à
Genève, croyais connaître le bout du monde, je me trouvai soudain
véritablement impressionné par l'immensité de la capitale.
Non point, évidemment, que je l'eusse parcourue d'un seul coup ; mais, aux
yeux de celui qui voit Paris pour la première fois, il suffit d'une avenue,
d'un ensemble de maisons, du moindre monument pour donner aussitôt
l'impression d'une citée géante...
Malgré moi je me sentais le coeur un peu serré ; l'étrange sensation d'un
soudain inconnu m'étreignait à la gorge, et je ne me trouvais décidément
pas à mon aise, Sans oser l'avouer à Jenny je pensai, dès lors, que j'avais
été tout de même sagement inspiré en hésitant si longtemps à me
présenter «dans cette ville immense», comme chantait je ne sais plus quelle
vieille pièce de musique... Et je t'assure qu'à cette minute, je ne songeais
pas, oh ! mais pas du tout, à me risquer jamais sur les scènes d'un tel
caravansérail. A ma première idée, les moindres concerts à Paris devaient
être évidemment à l'échelle cyclopéenne de ce que je venais de
découvrir, et j'en vais involontairement un petit frisson dans le dos...
Jenny, qui se révélait décidément comme un cicerone de premier ordre et
une organisatrice hors ligne, nous installa, dans ce passage que fréquentent
encore beaucoup d'artistes, à l'Hôtel Brady. Il avait à ses yeux l'avantage
d'afficher des prix abordables — ce qui m'intéressait — et aussi,
ajoutait-elle, de se trouver en plein centre, point de vue topographique dont
l'importance m'échappait complètement.
C'est au sixième étage qu'on nous logea. Oh ! une toute petite chambre, bien
faite pour des amoureux, quelque peu mansardée sur la cour, étroite au point
qu'on était obligé de s'enlacer pour y tenir debout à deux. J'eus
l'impression qu'il me faudrait ouvrir la lucarne pour enfiler mon pardessus.
Tu comprends, comme cela un bras passait dehors, ça arrangeait tout ! Mais tu
n'ignores pas le délicieux refrain de Béranger : Dans un grenier qu'on est
bien à vingt ans et ce jour-là, nous nous sentions tellement heureux de nous
retrouver, que nous aurions facilement accepté de nous nicher à l'ultime
étage d'un gratte-ciel...
Jenny me proposa, quand j'eus installé mon modeste bagage, de me faire
connaître les deux célèbres faubourgs de la chanson, le «Saint-Martin» et
le «Saint-Denis». A ma grande surprise, tous les éditeurs, plus une notable
quantité de cafés-concerts — et non les moindres — étaient réunis,
entassés à s'étouffer, dans un maigre espace, qui me parut d'autant plus
restreint que je m'attendais à plus d'immensité... Aux terrasses des cafés
environnants, ma compagne, qui ne voulait perdre aucune occasion de m'initier,
me désigna, en me les nommant au fur et à mesure, tous les artistes qui,
quotidiennement, venaient s'y retrouver à l'heure rituelle de l'apéritif, et
je te prie de croire qu'il y en avait quelques uns !...
Si bien que j'eus un moment l'impression que Paris, quelque grand qu'il fût,
ne tenait, pour le monde de la chanson, que dans ce tout petit coin, confiné
entre les deux Portes édifiées à la gloire de Louis XIV... Et cette idée
contribua peut-être à ramener un peu de calme dans l'état de pénible
nervosité où m'avaient plongé mes premiers effarements.
A voir des gens dont les noms m'étaient déjà connus et dont je n'ignorais
pas la situation sociale, des établissements dont j'avais entendu parler
depuis si longtemps, il me parut tout à coup que je me trouvais moins
dépaysé ; je n'eusse cependant pas osé prétendre que j'étais déjà
véritablement «acclimaté», suivant la pittoresque expression du Jenny.
Le soir, après un joyeux dîner dans un petit restaurant du quartier, je
manifestai le désir de revoir les Cafés-concerts que je connaissais déjà.
Les affiches de l'Eldorado et de La Scala, dont le moindre nom constituait à
mes yeux celui d'une vedette consacrée, me prolongeaient dans la plus béate
admiration, et Jenny eut beaucoup de mal à m'arracher à cette fascination
contemplative... J'aurais assister à l'un de ces spectacles, mais notre
budget était encore assez restreint, d'autant plus que nous avions, l'un et
l'autre, plusieurs jours à passer avant de reprendre de nouveaux engagements.
Comme à regret, nous remontions donc le faubourg Saint-Denis ; de nouveau je
tombai en arrêt ; je me trouvais, cette fois, devant le Concert-Parisien,
déjà réputé. N'avais-je pas vu, bien, souvent, sur les formats des
chansons que j'interprétais, cette mention «Créée par X... au Concert
Parisien» ? Or, comme l'Eldorado et La Scala, voilà que je découvrais,
soudain, cette fameuse «boîte» qui jusque-là m'avait semblé, dans mon
rêve de débutant, un inaccessible palais... C'était simplement une bonne
petite maison, très simple, où l'on accédait par un étroit couloir et où les
prix d'entrée : «1 FR 50 le fauteuil (donnant droit à une consommation)»
me parurent des plus raisonnables. Quelle affiche, pourtant ! A part deux ou
trois noms du début dont j'e n'avais jamais entendu parler, tous les autres
étaient des gloires en province... Je piétinais devant la porte, et Jenny,
à mon insu, s'amusait follement de mon impatience. Mieux que personne de
passer ma soirée dans un concert de la capitale.
— Si nous entrions là ! lui proposai-je enfin, assez timidement.
— Ça colle ! approuva-t-elle en riant.
Trois francs passés par un petit guichet percé dans le mur, et nous voici
arpentant le long et mince corridor qui donnait accès à tant de plaisirs
dont rêvait avidement mon imagination.
Au bout de ce boyau, pompeusement dénommé «hall», deux hommes prenaient le
café : Mr Dorfeuil, directeur du lieu, et Henri Galle, son chef d'orchestre ;
ma compagne, qui les connaissait, me les désigna au passage.
Fut-ce soudain, l'intuition d'une inéluctable fatalité, le bon dîner, ou
l'énervement que me donnait la joie de me savoir à Paris, dans un
établissement réputé, il me serait bien difficile de le préciser, mais je
me sentis tout à coup une audace dont je ne me fusse certes pas cru capable
une heure plus tôt. Je n'ai jamais pu m'expliquer, même avec le recul du
temps, ce qui se passa alors en moi... Toujours est-il que, brusquement, je
dis à ma petite amie :
— Veux-tu me présenter à ce directeur ?
Comme si elle se fût attendue à cette folle proposition, Jenny s'empressa
d'acquiescer. Ah ! elle ne se fit pas prier, l'obligeante enfant !
... A cette
époque, on pouvait d'ailleurs aborder à peu près librement les plus
fastueux chefs d'établissements, et même adresser la parole, sans les
connaître spécialement, à des artistes notoires.
Le père Dorfeuil, ainsi qu'on le surnommait, m'accueillit avec bienveillance.
— Comment vous appelez-vous ? me demanda-t-il.
— Mayol ! annonçai-je très fier, en me redressant de toute ma taille comme
si ce nom, illustrement ignoré, avait pu lui dire quelque chose.
Je dois d'ailleurs avouer qu'il ne parut pas autrement impressionné, et pour
cause ! Toutefois, c'est avec la plus extrême obligeance qu'il me proposa :
— Eh bien, voulez-vous auditionner un de ces soirs ?
— Mais tout de suite ! m'écriai-je, retrouvant toute ma fougue...
Le brave homme parut un peu éberlué ; avec une pointe d'ironie, il jeta un
coup d'oeil rapide sur ma tenue de voyage :
— Comme ça ? fit-il.
Je sentis qu'il y avait là de quoi l'étonner, et m'empressai de préciser :
— Oh ! monsieur, j'habite en face... Je puis aller chercher mon habit !...
Et comme je dois quitter Paris sous peu...
— Mais, vous n'avez pas répété à l'orchestre ! objecta-t-il plus
sérieusement.
Littéralement emballé maintenant, avec l'impression soudaine que je me
trouvais enfin au tournant décisif que j'avais tant espéré, devant une de
ces occasions favorables qu'on rencontre rarement deux fois, rien ne pouvait
plus m'arrêter. C'est donc d'un air parfaitement détaché que je répliquai
:
— La répétition n'a pas d'importance, monsieur, je suis sûr de moi...
Puis, avec un sens opportun des nécessaires diplomaties, j'ajoutai, en
coulant un regard aimable vers le chef d'orchestre :
«Je sais d'ailleurs que monsieur Henri Galle connaît admirablement son
affaire.»
Le maestro, qui ne pouvait pas se douter que je venais d'entendre son nom pour
la première fois, parut extrêmement flatté, et s'inclina avec une
reconnaissante courtoisie.
Vaincu, ou peut-être amusé, par l'autorité dont je témoignais, le père
Dorfeuil conclut froidement :
— Alors, c'est entendu, mon ami ; allez vous habiller, vous passerez à 10
heures...
Crois-tu que la perspective de me produire si rapidement sur une scène
réputée, devant un public qui ignorait d'où je lui tombais, me donna à
réfléchir ? Que j'eus la moindre inquiétude sur le sens des réalités ?
Pas du tout ! Comme l'on dit, j'étais remonté à fond.
Je regardai Jenny qui, plus troublée que moi malgré tout, me prit doucement
par la main en me disant :
— Eh bien, allons-y !
Nous vois-tu d'ici, courant éperdument à travers le faubourg Saint-Denis ;
et moi, surtout, galopant si vite que la pauvre petite avait bien du mal à me
suivre !
Je grimpai quatre à quatre nos six étages (expression d'ailleurs
parfaitement ridicule pour ceux qui se piquent de mathématiques exactes) ;
j'enfonçai la porte plutôt que je ne l'ouvris, je fourrai sous mon bras,
fiévreusement, mes orchestrations, mon habit, mes chaussures, mes manchettes
et mon plastron (pur celluloïd) et, toujours galopant, j'étais déjà près
de redescendre au moment que la bonne Jenny, dont les poumons n'étaient pas
très résistants, arrivait enfin à me rejoindre.
Je l'embrassai sur les deux joues :
— Merci, mon petit ! murmurai-je... Je sens que tu vas me porter bonheur, et
je te jure que je ne l'oublierai jamais.
La brave fille, toujours simple et modeste, répondit :
— Ce n'est pas moi qui te porterai bonheur, c'est ça !
Elle me montrait le pâle bouquet de muguet qui, balloté depuis le matin sur
ma poitrine, commençait à pencher lamentablement la tête.
— Oh ! m'écriai-je, il se fane, ce n'est pas le moment !
A la lueur d'une unique bougie, seul luminaire, bien maigre, accordé par
l'hôtel, voilà Jenny bondissant sur le récipient qui servait à la fois de
«verre d'eau» et de bol dentifrice, qui y verse le contenu de la carafe,
m'enlève le petit bouquet et le plonge dans l'eau fraîche.
— Tu vas voir, assura-t-elle, dans cinq minutes, il sera revenu.
— Oui ? Seulement, dans cinq minutes, moi, je serai parti ! m'écriai-je
avec toute la frénésie trépidante que je sentais croître en moi à chaque
seconde.
Tu penses bien que je tenais à ne pas rater mon entrée !
Mais, arrêté sur le palier, embrassant d'un coup d'œil mon baluchon pour
bien m'assurer que rien n'y manquait, je frémis tout à coup d'épouvante :
la boutonnière de mon habit était vierge de la fleur traditionnelle.
Affolé, je retourne en deux bonds dans la chambre.
— Jenny, implorai-je, je n'ai pas de camélia pour mon habit !
— Vite, descendons ! s'écria-t-elle, tout n'est peut-être pas fermé, on
va en acheter un...
A cette époque, tous les «diseurs» et «chanteurs de genre» ornaient leur
boutonnière d'une fleur artificielle variée ; aussi n'avais-je pas manqué
de le faire moi-même. Mais, le camélia que j'avais porté jusque-là servait
depuis plus de huit mois et, en quittant Bordeaux, je m'étais rendu compte de
la nécessité d'en changer. Je comptais donc m'en procurer un autre, soit en
passant à Paris, soit au Havre, pour mes débuts, de sorte que je n'avais pas
de fleur pour auditionner !... Ce manquement aux usages établis me parut
tragique et de fâcheux présage, et tu comprendras peut-être que je m'en
sois affolé !
Nous dégringolions donc, toujours en quatrième vitesse, les escaliers de
l'hôtel, lorsque en arrivant au second, le regard narquois d'un énorme
oeil-de-boeuf appliqué contre la muraille nous annonça qu'il était 9 heures
20 !
— Sapristi ! Il n'y a certainement plus une boutique ouverte maintenant !
déclara Jenny, brusquement clouée sur place.
— Je ne puis pourtant pas chanter sans fleur ; j'aurais l'air d'un croque
mort !
Mais elle n'était pas femme à s'affoler longtemps, encore qu'elle me parût
maintenant aussi énervée que moi :
— Eh bien, dit-elle, tu vas prendre mon muguet !
Heureusement qu'à cette époque j'avais des poumons et des jambes de vingt
ans, car je crois bien avoir battu tous les records en regrimpant les quatre
étages. Comme toujours en pareil cas, les incidents semblaient se tourner
contre moi : ma main tremblante avait beau martyriser la serrure, je ne
réussissais pas à y faire tourner la clef ; mes nerfs trop tendus
commençaient évidemment à me jouer un mauvais tour... Jenny me rejoignit au
moment où je m'exaspérais, et c'est encore elle qui, m'écartant doucement,
parvint, de sa petite main frêle, à ouvrir cette porte contre laquelle je
m'étais vainement escrimée...
Nous sautons tous les deux en même temps dans la chambre, en même temps nous
bondissons vers le petit bouquet... et, en même temps, à nous deux, nous
flanquons le verre par terre ! Naturellement, il n'y avait pas de tapis, et le
malheureux récipient se brisa en mille miettes !
— Du verre blanc ! s'écria joyeusement Jenny, ça porte bonheur ! Riens
prends-en...
De force, elle en fourra trois ou quatre morceaux dans mes mains déjà
terriblement embarrassées.
— Merci ! soufflai-je, mais c'est le bouquet que je voudrais prendre...
Hélas ! pauvre muguet, il trempait maintenant dans une nappe d'eau, et
prenait les apparences d'une chevelure de vieille femme sortant du bain de
mer... Je le contemplais, navré... La bonne Jenny, de sa douce petite voix,
se hâta de me consoler :
— Ce n'est rien ! s'écria-t-elle, il sera beaucoup plus beau tout à
l'heure.
— Mais il va mouiller tout mon habit, et faire des taches !
— Non, parce que je vais l'essuyer avant...
Et, de la pauvre pochette de soie qui ornait la poche de son modeste tailleur,
elle se mit à frotter minutieusement, une à une, les clochettes blanches et
les feuilles vertes, tandis que je trépignais d'impatience en songeant aux
minutes qui s'écoulaient.
Enfin, l'opération fut terminée, et je dus reconnaître, que Jenny l'avait
artistement accomplie. Je m'emparai du petit bouquet et, impétueux, fiévreux,
je lui criai en me sauvant :
— Merci ! Je passe devant !
J'étais déjà au troisième étage quand j'entendis répondre :
— Ne t'inquiète pas pour moi, je te retrouverai !
Et, comme elle pensait à tout, elle ajouta :
— D'ailleurs il faut que j'aille me faire rembourser ta place !»
C'est comme une trombe, tu penses bien, que j'arrivai au «Concert Parisien»,
et l'on me conduisit aussitôt à ma «loge» ; cette pompeuse précision
était d'ailleurs, je pus m'en convaincre bientôt, une des exagérations
courantes dans le métier car, en réalité, il n'y avait que deux loges :
l'une pour les «dames», l'autre pour les «messieurs».
Je fus d'autant moins long à revêtir mon habit noir — ce costume de
travail des chanteurs, des maîtres d'hôtel et des hommes du monde — que
j'avais l'atroce sensation de me trouver terriblement en retard.
Mes oreilles bourdonnaient affreusement, et il me semblait à chaque seconde
entendre appeler mon nom dans les sous-sols humides du Concert Parisien :
«Mayol !... Mayol !!... MAYOL !!!»...
Obsédante hallucination dont je ne parvenais pas à me défaire, même
lorsque je me fus convaincu que j'avais encore un bon quart d'heure devant
moi.
Un respectable régisseur, m'examinant d'un œil particulièrement étonné,
vint me demander mes musiques. Après les lui avoir remises, je ne sais
pourquoi, brusquement, tout mon passé me revint en mémoire. En quelques
minutes, je me rappelai l'orgue de barbarie qui avait présidé à ma
naissance, mes premiers débuts d'enfant, mes succès d'amateur, et
l'écroulement de toutes mes illusions à Marseille... Je revis ma courte
carrière, parcourant tout le chemin accompli depuis mon accident aux
équipages de la Flotte...
Et, tout à coup, une grosse voix me tira de ces songes rétrospectifs en
s'écriant :
— Ah ça ! vous êtes sourd ? Ça fait six fois que je vous appelle !...
— Je n'avais pas entendu ! bafouillai-je pour m'excuser...
En effet, avec cette obsession que mon nom résonnait dans tous les couloirs,
je ne m'imaginais pas une seconde que l'on ait pu arriver à le prononcer
vraiment... et j'étais resté là comme s'il ne s'agissait pas d'audition,
ni d'espoirs... Ces appels ne pouvaient être, à mes yeux — ou plutôt à
mes oreilles — que la suite de mon hallucination...
Plus vite encore que je n'avais descendu les étages de l'hôtel Brady, je
grimpai l'échelle raide et rudimentaire qui s'intitulai orgueilleusement
«escalier» et, sans presque même m'en rendre compte, j'entendis vaguement
ma ritournelle, et je me trouvai soudain sur la scène, devant une salle plus
qu'aux trois quarts pleine...
— Tu étais dans un joli état pour te présenter au public !
— Pas du tout ! Aussitôt que j'eus aperçu la foule, le chef d'orchestre et
les musiciens, automatiquement, je retrouvai, de façon presque instantanée,
toutes les dispositions qui m'étaient nécessaires pour produire un tour de
chant acceptable... C'est d'une voix presque assurée, sans me sentir inquiet
le moins du monde, que j'entonnai Les petits chagrins, de
Paul Delmet...
Le premier accueil fut sympathique ; enhardi alors, je donnai un de mes plus
sûrs succès du moment La légende des trois soldats, d'Armand Masson...
Suivant une habitude depuis longtemps acquise, tandis que je chantais je
regardais franchement mes auditeurs, afin de mieux me rendre compte de
l'impression produite : quelques sourires approbateurs, des murmures aimables
me permirent de conclure qu'elle était favorable...
J'ai dû revenir saluer ce deuxième numéro, et tandis que, considérant
l'audition comme terminée, je regagnais les coulisses, je trouvai derrière
un portant le père Dorfeuil qui me repoussa sur la scène en soufflant :
— Ce n'est pas mal du tout, mon petit... Allez donc leur en dire une
troisième...
Le public parut heureux de mon retour, aussi est-ce avec le plus joyeux
entrain que je débitai la Chanson du souffleur de Georges Berr de la
Comédie-Française. Ce merveilleux diseur de vers signait alors ses chansons
du pseudonyme de «Colias» .
— Tu dus être bien heureux de ce succès ?
— Ce ne fut pas à proprement parler, un succès, au sens brillant et
enthousiaste du mot, si inconsidérément prostitué à notre actuelle époque
de superlatifs ; ce qui me revit dans ce premier contact, fut de m'être tout
de suite trouvé en sympathie avec la salle, impression qui ne fit que
grandir... J'y trouvai matière à autant de réconfort que d'espoir...
Le bon papa Dorfeuil partageait sans doute cette appréciation car, dès que
je fus redescendu dans «ma loge», il vint m'y rejoindre :
— Eh bien ! me dit-il, vous devez être content : ça a bien marché, ce qui
n'est pas toujours le cas pour une audition, d'autant plus que la vôtre
était plutôt improvisée... Voulez-vous qui nous signions un engagement de
trois ans ?
— Trois ans ? balbutiai-je ébloui.
Il dut se méprendre à la surprise que je manifestais, et n'y voir qu'une
tentative de refus ; tu penses si j'étais pourtant loin d'une pareille idée
!
— Oui : trois ans, m'expliqua aimablement le directeur, tous mes contrats
sont de la même durée, avec une augmentation régulière chaque saison...
Pour commencer, je puis vous donner 300 francs par mois pour la première
année, je puis vous donner 330 francs la seconde et 360 francs la
troisième...
J'avoue que je me sentais hésitant :
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, lui dis-je, d'abord de m'avoir si
bienveillamment facilité cette épreuve, et de me faire à présent de telles
offres ; seulement, je vous serais reconnaissant de me laisser un peu le temps
de réfléchir...
La vérité — tu t'en doute — c'est que, maintenant que le premier pas
était fait, emballé par cette idée qu'il m'avait si bien réussi, je
pensais machiavéliquement à aller me présenter autre part pour renouveler
l'expérience.
Ayant une base certaine sur les appointements que je pouvais espérer, ne me
serait-il pas possible, en une nouvelle occasion, de demander, et même
d'obtenir davantage...
Ingratitude, peut-être, je m'en rendais bien compte, mais raisonnement
tellement humain ! Que celui, sur ce point, qui n'a jamais péché, me jette
la première pierre ! Tu supposes bien, cependant, que le père Dorfeuil, un
vieux routier dans la partie, était trop avisé pour se laisse «rouler»
aussi cyniquement par un simple débutant tout frais débarqué de sa
province.
Sans doute devina-t-il, avec la grande expérience qu'il avait des gens et des
choses, ce qui se passait en moi... Peut-être aussi, pensai-je
présomptueusement, tenait-il déjà suffisamment à me garder pour ne pas
courir le risque de me voir partir chez un concurrent... Toujours est-il qu'il
ne perdit pas de temps à discuter.
— Mon jeune ami, me dit-il, toujours aussi aimable mais d'un ton
singulièrement plus ferme, j'ai l'habitude de battre le fer pendant qu'il est
chaud... Je vous ai exposé mes conditions ; croyez bien que vous ne pourrez
guère trouver beaucoup plus ailleurs... en supposant même qu'on vous y
accueille aussi facilement... Répondez-moi donc simplement par non... ou par
oui !
Son langage m'avait profondément troublé ; un peu vexé d'une part de voir
mes secrètes pensées ainsi mise à jour, gêné aussi d'avoir pu faire de la
peine à ce brave homme, je demeurai une seconde fort embarrassé, ne sachant
trop comment sortir de là à mon honneur.
Je n'allais tout de même pas, sottement, compromettre ma chance, alors
qu'elle m'avait ainsi, du premier coup, souri au-delà de mes espoirs !
Je répondis donc, avec la plus parfaite sincérité :
— Monsieur, vous m'avez témoigné trop d'indulgente bienveillance pour que
je songe une seconde à vous payer d'ingratitude... J'accepte donc vos
propositions, et je suis tout prêt à signer.
— C'est bien, mon garçon ! Habillez-vous, et venez me retrouver au
«bureau» ; nous allons régler cela sans plus attendre.
En aurai-je grimpé ce jour-là, des escaliers ! En aurai-je fait des matches
de vitesse avec le temps ! Les gens qui me rencontrèrent, grimpant comme un
affolé chez le directeur, purent supposer que le feu était à la maison, ou
que je l'avais tout au moins sur moi... en quelque partie de mon individu.
Dans la pièce minuscule réservée au patron, celui-ci m'attendait, et me fit
asseoir.
— J'ai bientôt fini de préparer votre engagement, je vais faire monter
deux demis en attendant...
Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire... Tu sais le peu de goût que
j'avais pour la bière, et tu te rappelles sans doute l'histoire du bock de
Pickmann ? Voilà que les choses s'aggravaient !
Je racontai d'ailleurs tout de suite cette histoire au père Dorfeuil pour
qu'il ne se méprît point sur ma subite hilarité ; il fut le premier à s'en
amuser avec moi :
— Eh bien, ça va ! dit-il, je vais demander deux «cafés crème»... car,
je dois vous l'avouer, moi non plus je n'aime pas la bière.
C'est dans cette atmosphère de bonhomie souriante que l'échangeai pour la
première fois ma signature avec celle d'un directeur de Paris. Beaucoup de
gens penseront peut-être que j'attribue à l'événement une importance
excessive, cependant je te jure que dans ma carrière ce fut là une minute
solennelle ! Et moi qui écris déjà naturellement fort mal, je gribouillai
certainement ce jour-là le plus affreux parafe que j'aie jamais mis sur du
papier !
Enfin, la formalité accomplie, mon nouveau patron me reconduisait jusqu'au
seuil, distant de ma chaise de quelques centimètres à peine, et me serra
très cordialement la main :
— Allons, mon garçon, me dit-il, nous voici associés... je suis sûr que
nous ferons bon ménage : on s'entend toujours, avec moi !... La saison
commence le 31 août, soyez ici le 30 pour les répétitions ; vous ne jouerez
pas dans la pièce d'ouverture...
Tu croiras peut-être que je galèje à plaisir, mais c'est encore à fond de
train que je redescendis le petit escalier. La joie m'étouffait, mais
qu'est-ce que la joie si l'on n'a pas quelqu'un à qui la confier !
Tu devines que c'était à Jenny que je pensais en courant...
Je la trouvai au bas de la dernière marche et, dans ma précipitation à
vouloir l'embrasser en lui sautant au cou pour lui apprendre la bonne
nouvelle, je réussis, sans aucun effort, à m'aplatir fort proprement sur le
paillasson...
Elle poussa un cri de frayeur, inquiète, peut-être de ce que cette chute
pouvait évoquer de symbolique ; mais je riais de si bon coeur en me relevant,
qu'elle se rassura tout de suite.
— Eh bien, ça y est ? me dit-elle, une flamme dans les yeux, en m'aidant à
m'épousseter...
A la façon dont je l'étreignis à plusieurs reprises, elle comprit ce que je
n'avais pas encore dit.
— Des détails ! implora-t-elle, des détails...
— Je vais te les donner tout de suite, et ce ne sera pas long...
— Alors, viens vite «chez nous»... je t'écouterai bien mieux quand nous
serons tous les deux.
Naturellement, j'accédai à son désir...
Et voilà comment, entré au
Concert Parisien pour y entendre tous les
artistes, et n'ayant jamais souhaité autre chose, j'en sortais sans avoir
même mis le pied dans la salle, mais nanti d'un superbe engagement qui
augmentait de vingt sous par jour à chaque saison nouvelle. Ris-en si tu
veux, mais c'était la fortune !...
A l'Hôtel Brady, où nous remontâmes enlacés mais à une allure moins
vertigineuse cette fois, nous retrouvâmes notre petite chambre dans un
désordre qui n'était sûrement pas, en la circonstance «un effort de
l'art» ! Mon humble malle, demeurée ouverte, laissait déborder le linge
que, dans mon affolement, je n'avais pas pris le temps de ranger ; des
chaussettes traînaient, prenant placidement un bain de pieds dans l'eau
répandue, laquelle, en notre absence, s'était livrée à une lointaine
excursion sur le parquet ; les débris du verre y figuraient agréablement des
petites îles, heureusement désertes...
Jenny eut tôt fait de rapproprier toutes choses. Puis elle me débarrassa de
mon paquet, que je n'avais pas encore lâché une seconde depuis ma sortie de
chez le Père Dorfeuil :
— Donne-moi ça, dit-elle, je vais te le remettre en ordre pendant que tu me
raconteras les détails de ton engagement...
Brave fille, elle ne doutait pas, elle n'avait pas un instant douté de ma
réussite !... Je lui expliquai par le menu les propositions du directeur, et
les circonstances dans lesquelles j'avais signé mon premier contrat pour
Paris...
Elle achevait de brosser mon habit comme je terminais ma relation :
— Tu vois, répéta-t-elle, c'est mon muguet qui t'a porté bonheur !...
J'en étais bien sûre !...
Précisément, elle tenait dans ses doigts menus le frêle bouquet, à
présent flétri, dont les clochettes, tombées en avant, semblaient avoir
été terrassées par un lourd sommeil.
— C'est la chaleur qui l'a abîmé, déclara-t-elle, un peu attristée... Il
ne reviendra plus, maintenant... Tu vas le placer dans ton portefeuille, en
souvenir de cet heureux jour.
Elle enferma elle-même les brins déjà jaunis entre deux pages de mon
calepin de poche...
— Tu as conservé ce fétiche ?
— Pieusement, car j'eus bientôt d'autres raisons, moins frivoles, de ne pas
m'en séparer...
La pauvre Jenny, amie fidèle, à la douce affection de qui je dois tant, n'a
jamais connu ma grande réussite et elle a toujours ignoré, hélas, de
combien la réalité avec dépassé nos plus belles espérances... Une toux
sèche et opiniâtre, qu'elle n'avait jamais consenti à soigner sérieusement
la déchirait depuis quelque temps...
Ce soir-là, alors qu'elle venait de ranger la dernière pièce de mon linge
et fait la couverture avec ce soin qu'elle apportait en toutes choses, la
pauvre bougie, si parcimonieusement fournie par l'hôtel, vacilla soudain...
Nous la regardions, muets, impressionnés par cette humble flamme qui semblait
se débattre contre les affres de la mort... Encore deux ou trois éclats, si
faibles... une suprême lueur, et notre lumignon s'éteignit doucement...
— Comme ça meurt vite, une bougie ! soupira mélancoliquement Jenny...
Je m'efforçai de ne pas la laisser aller à ces idées tristes, qui
l'envahissaient parfois... Mais ce simple petit fait me parut un douloureux
pressentiment...
Pauvre gosse ! A son tour, elle s'éteignit, deux ans après, en ce même mois
de mai, dont le souvenir m'était jusque-là si joyeux, et si tendre...
Je lui ai, moi aussi, porté alors du muguet... mais c'est sur sa tombe à
peine fermée que je l'ai déposé, en pleurant... Tu comprends pourquoi j'ai
conservé, depuis, ces brins aujourd'hui desséchés, sans couleur et sans
parfum, comme les beaux souvenirs, toujours trop tôt fanés... Et c'est dans
le même sentiment de gratitude, en mémoire de cette délicieuse amie que,
depuis, j'ai toujours fleuri la boutonnière de mon habit de ces tremblantes
clochettes que le public associe maintenant à mon nom...
— Histoire touchante, vraiment... et qui a l'air un peu d'une de tes
chansons...
— D'une chanson que j'ai chantée... Oui, j'eus l'occasion, plus tard, de
raconter à Botrel
mon pauvre roman, et c'est ce qui lui servit à écrire
l'inoubliable Lilas blanc, en changeant seulement le nom de la fleur...
«...et son tombeau, perdu sous l'herbe,
est depuis lors, une fois l'an,
tout embaumé par un superbe
lilas blanc...»
Ce fut un de mes premiers et de mes plus grands
succès populaires... Mon cher public me redemande encore souvent cette
chanson, mais bien peu de gens, sans doute, imaginent combien mon émotion
peut être réelle et profonde aux souvenirs qu'elle évoque pour moi...
Je l'ai créée aux
Ambassadeurs, le 1er mai 1904 [à 32 ans], pour célébrer un double
anniversaire...
In memoriam...
Pauvre petite Jenny !...
