Rendu ainsi à la vie civile, il me fut impossible de
reprendre la carrière de cuisinier, la seule qui m'eût plu quelque peu au
cours de mes nombreux avatars... La chaleur des fourneaux causait maintenant
à mon pauvre corps meurtri, fraîchement mutilé, d'intolérables
souffrances... Je savais bien, pardieu, la voie que j'aurais choisie... si
j'avais atteint la majorité !... Mais je venais à peine d'entrer dans ma
vingtième année, et me trouvais toujours soumis à l'intransigeante tutelle
de mon oncle !
Un jour, m'armant de courage, je lui déclarai :
— Me voici désormais hors d'état de continuer le métier de marmiton... et
je ne me sens pas une suffisante résistance physique pour affronter d'autres
carrières manuelles... Je demeure tout prêt à essayer de gagner ma vie sur
les planches, et je crois pouvoir y réussir... Mais si vous persistez à
vouloir me l'interdire, vous serez obligé de me nourrir à ne rien faire,
jusqu'à majorité !
L'argument était de poids ; j'avais touché la corde sensible :
— C'est bon ! bougonna mon tuteur... puisqu'il n'y a pas moyen de faire
autrement, agis à ta guise !...
Enfin, j'avais gagné mon procès ! Tu penses si je poussai un «ouf» de
soulagement ! Cette fois, plus fort des épreuves subies, raffermi par une
certaine expérience acquise, pour modeste qu'elle fût encore, je pouvais
donc tenter à nouveau de réaliser mon rêve...
J'étais libre, comprends-tu : LIBRE !
Dans l'enivrement où me plongeait cette félicité toute neuve que je n'avais
même plus osé espérer, je me surprenais parfois à répéter, presque
inconsciemment : «Je vais être artiste !». Il m'arrivait même de m'arrêter
devant des glaces, pour y contempler «le chanteur Mayol»... Je reconnais,
bien sûr, que c'étaient là des manifestations bien naïves, mais l'excès
même de leur exubérance témoignait de la force de mon ardente vocation, et
de la sincérité de mon enthousiasme. C'est une joie de ce genre que doivent
ressentir me semble-t-il, les jeunes fiancés qui s'aiment secrètement depuis
longtemps, quand on consent enfin à publier leurs accordailles... Et pour
nous deux la chanson, je te l'ai dit, nous étions promis depuis toujours...
— Si bien que ton premier succès, en somme, ce fut d'avoir triomphé des
résistances coalisées de ta famille...
— Certes oui ! Seulement il me fallait à présent, sans retard, abandonner
les hauteurs où se berçait mon rêve et descendre vers de réalités plus
terre-à-terre...
— Primum vivere ! disaient les anciens...
— J'ignorais alors jusqu'aux moindres mots latins, y compris, ceux des
fameuses «pages roses» du dictionnaire, mais je n'en pensais pas moins...
— Tu trouvas tout de suite des engagements ?
— Sans doute, mais pas aussi brillants, cependant, que j'avais cru pouvoir
l'espérer.
Évidemment, les directeurs n'attendaient pas spécialement la bonne volonté
de mon tuteur pour me réserver une place. D'autre part, dans un esprit de
revanche que tout le monde comprendra, c'est à Toulon même que je tenais à
faire mes débuts véritables. Après les bâtons qu'on m'avait mis dans les
roues, après l'hostilité publique des miens, pouvoir enfin chanter librement
devant mes concitoyens, devant mes oncles, devant mon tuteur... sans plus
avoir à craindre le coup de soulier de Damoclès — si j'ose m'exprimer
ainsi — n'était-ce pas pour moi la plus belle des compensations ?
De plus, et surtout, il me semblait que ma vieille ville natale, avec tous les
souvenirs qu'elle évoquait pour moi, les affections qu'elle me rappelait, me
saurait gré de risquer chez elle mon projet d'avenir, et que sa protection
tutélaire me porterait bonheur.
— Sous ce rapport, tu ne t'es pas trompé !
— Seulement, partout, les contrats étaient tous faits pour la saison, et je
ne trouvais tout d'abord que de menues affaires : je me produisis chez
Dardenne, à la Guinguette Dabault, puis à la Scala où l'on me donna 2 frs
50 par jour (et nourri) !
Après cela, je jouai au Théâtre Rampin, à raison de 75 francs par mois,
puis de 100 francs, tous les rôles de jeune premier comique dans le
vaudeville et l'opérette. J'ai chanté notamment «Loriot» dans Mam'zelle
Nitouche.
Cette musique alerte et joyeuse, ces couplets amusants quoique sans
prétention c'était, pour moi, encore de la chanson, et je prenais une joie
véritable à interpréter, sous l'uniforme du hussard, le petit couplet si
connu :
«Je suis de Saint-Etienne (Loire)
où l'on fabrique, au jour le jour,
des fusils, instruments de gloire,
et des rubans, objets d'amour»...
Grâce à ces épreuves successives et variées,
j'acquérais petit à petit un peu plus d'assurance ; entre temps, je
complétais mon répertoire en y ajoutant les nouveautés qui venaient à ma
connaissance, et prenant soin d'ailleurs de m'en tenir chaque jour au courant.
Enfin, grâce à l'obligeance de Mr Pelegrin, directeur du Casino de Toulon,
je fus admis à donner une audition sur cette scène, à la suite de quoi il
consentit à me signer un premier engagement d'un mois... Je devais débuter
le 1er mai 1892 : je n'avais pas encore tout à fait vingt ans.
C'est là que commence officiellement ma carrière artistique.
De la catégorie «amateurs», je passais enfin dans la catégorie
«professionnels», comme disent aujourd'hui les sportifs.
Ce n'est pas pour abuser d'excessifs détails que je te signale cette date du
1er mai ; tu verras par la suite qu'elle m'a toujours assez heureusement
réussi, et que j'ai lieu de lui garder quelque gratitude...
— Alors, cette fois, Félix, nous en sommes bien aux véritables débuts
officiels de ta vie artistique ?
— Parfaitement ! Casino de Toulon, 1er mai 1892 : directeur, Pelegrin ;
administrateur, Brun ; chef d'orchestre, Henri Cas.
— Peste, quelle précision !
— Ce souvenir m'est trop cher pour que j'en oublie le moindre détail...
Il y a cependant une autre raison à la fidélité de ma mémoire : depuis
cette époque, en effet, j'ai soigneusement tenu, jour par jour, le journal de
ma petite existence, dont j'ai quotidiennement noté les plus menus
incidents...
— Ça doit faire des volumes ?
— Une bonne quinzaine de gros cahiers ; tiens, les voici. Comme autographe,
je ne pourrais jamais te donner mieux ; et tu auras le loisir de les
feuilleter pour y suivre méthodiquement mon «curriculum vitae»...
Oui, j'ai toujours pris plaisir à enregistrer ainsi, au hasard des
événements, tous ceux qui pouvaient marquer dans ma destinée : lieux et
dates de contrats, chiffres d'appointements...
— On doit pouvoir maintenant faire d'amusantes comparaisons !
— J'ai également inscrit, avec la même minutie, pour chaque
établissement, les noms du directeur et de ses collaborateurs immédiats,
ainsi que les mille et une anecdotes qui ont marqué mon existence vagabonde.
— Mais, que vois-je sur ce recueil : «Chansons» ?
— Celui-ci, nous n'y arrivons qu'un peu plus tard. Ses feuillets portent la
liste de mes créations, depuis la date de mes premiers débuts à Paris.
— Il y en a 495 ?
— Oui ! On s'imagine à tort que j'ai lancé des milliers de refrains... En
réalité, je n'en ai pas créé d'autres que ceux qui tu peux voir ; je n'ai
même pas voulu omettre ceux que leur insuccès notoire m'a contraint de
retirer rapidement de mon programme ; je me suis contenté alors d'enregistrer
à côté du titre le «résultat négatif».
— Je vois en effet, au hasard des pages, des impressions aussi
caractéristiques que précises :
«Succès, grand succès, succès populaire, passable, médiocre, bon, Veste,
mauvais, Tape, Moche, demi-succès, pas chanté longtemps, très bon, gentil,
quelconque, nul, très amusant, très mauvais, succès de gestes, mauvaises
paroles, faible, pour salons, demi-veste» etc., etc...
Oh! Oh! voici qui est mieux : «triomphe» ?...
Parbleu, il s'agit des Mains de femmes
!
— Oui, tu retrouveras encore cette indication pour
Si vous voulez de
l'amour, les Leçons de piano, et quelque autres...
Mais nous reviendrons à tout cela plus tard ; où me mènes-tu, je n'ai pas
encore débuté !
— Excuse-me, dear ! j'étais emballé par la vue de cet admirable journal...
Laisse-moi, avant de revenir à Toulon, constater que le soin avec lequel tu
as tenu, pendant plus de trente ans, de semblables notes, explique — s'il
est nécessaire — et justifierait — s'il en était besoin — la parfaite
réussite qui a si légitimement couronné des efforts aussi ordonnés que
persévérants...
— Bon, ça va, pas de pommade ; attends d'abord que je réussisse !
— Donc, je présume : Toulon, Casino, 1er mai 1892... Nous y voici, je
t'écoute.
— Je me complais d'autant plus à y revenir que mes citoyens, à l'exemple
du brave papa Pelegrin, firent preuve à mon égard d'une bienveillance dont
je suis encore ému jusqu'aux larmes quand j'en évoque l'impérissable
souvenir.
Seuls, mon tuteur et mes oncles ne décollaient pas de me voir «faire le
saltimbanque», d'autant plus que j'avais décidé de renoncer à mon
pseudonyme de «Petit Ludovic», et qu'ils savaient que je chanterais au
Casino sous mon véritable nom de Mayol.
— Surcroît de déshonneur pour la famille !
— Hé oui, toujours ! Ils allèrent jusqu'à envoyer mes frères découper
à l'aide de canif mon nom sur les affiches ! Tu juges alors de ma tête, le
lendemain ! Moi qui étais si fier de voir mon nom imprimé !
Je me suis bien vengé plus tard... à ma façon évidemment. J'ai fait
élever, depuis, tous leurs enfants au Lycée de Toulon... où moi, je n'avais
jamais pu mettre les pieds...
Heureusement je ne manquai pas, par ailleurs, des encouragements les plus
réconfortants ; c'est ainsi que le «Cercle Lyrique», petite société
d'amateurs dont je faisais partie alors, me donna la délicate surprise de
m'offrir par souscription mon premier habit noir... Le mérite de l'initiative
revenait au Président, Mr Maistre, lequel s'était inscrit en tête de la
liste... Tu penses si je tenais à me montrer digne d'une aussi charmante
attention ! D'autre part, je ne voulais laisser aucun regret à mon bon
directeur, qui m'avait engagé tout de suite pour un mois, à cent vingt
francs d'appointements : le double de ce que je m'étais vu refuser à
Marseille !...
Enfin, tu comprends quel secret orgueil me poussait à donner publiquement
tort à ma famille, dont l'obstination, connue de tous, ne trouvait plus aucun
défenseur... Pour tout cela, il était indispensable que je réussisse et,
dans de telles conditions, le succès ne dépendaient plus que de moi...
Brusquement, pourtant, toutes mes appréhensions me revinrent, et l'aventure,
soudain, me sembla périlleuse.
— Tu t'en tiras cependant à ton honneur ?
— Heu, n'exagérons rien !...
Quoi que l'on en puisse croire, il y a tout de même une rude différence
entre le tour de chant que l'on fait au milieu d'amis, dans une salle privée,
et celui que l'on donne pour un vrai public... Ma tentative lamentable du
Palais de Cristal me l'avait déjà appris à mes dépens...
— Mais à Toulon, c'étaient surtout, précisément, des amis que tu
trouvais devant toi ?
— Bien sûr, et ils ne me ménagèrent pas, certes, leurs applaudissements
indulgents,... Seulement, pour eux aussi, avec ce grand cadre, les décors,
les lumières, l'orchestre, ce n'était plus le petit camarade qu'ils
écoutaient, mais un artiste, un vrai, figurant au programme, payé par
l'établissement pour les distraire... n'étais-je pas, du reste, entouré
cette fois exclusivement de professionnels, et non plus de copains, amateurs
comme moi ?
Ajoute à cela le sentiment que je gardais de l'importance de cette partie...
le souvenir si frais encore de la catastrophe de Marseille, et rends-toi
compte un peu, je te prie, de mon état de nerfs à ce moment... Je compris
alors cette réflexion de je ne sais plus quel grand comédien, qui déclarait
: «Quand il a du talent, un acteur redébute tous les jours»...
Mais, en la circonstance, je fus vite rassuré. Si ce n'était pas encore
l'accueil décisif qui pouvait me donner pleine foi en l'avenir, je
bénéficiai toutefois — surtout, devrais-je dire — d'un succès d'estime.
Ce fut suffisant cependant pour que mon bienveillant directeur me renouvelât
bientôt mon engagement pour deux mois, et à 150 francs.
Enfin, maintenant je ne faisais plus de quêtes !
Je demeurai ainsi au Casino de Toulon de mai à fin juillet, date de la
clôture annuelle.
Pour le mois d'août, je trouvai à m'employer de nouveau au Théâtre Rampin
qui venait d'adopter pompeusement le titre de «Renaissance». J'y jouai les
jeunes premiers comiques, mais dus accepter par surcroît les flatteuses
fonctions de régisseur, dont je crois pouvoir affirmer que je me tirais assez
mal.
— Évidemment, cet emploi ne t'enthousiasmait qu'à moitié ?
— Hé oui ! de plus en plus c'était la chanson seule qui m'attirait...
Grâce à mes programmes du Casino, qui justifiaient maintenant de mon
incontestable qualité de professionnel, je parvins enfin à me procurer
d'autres engagements, et je passai septembre et octobre à Toulouse.
C'est à Toulouse qu'on me montre un vieux choriste local, très populaire
dans la ville, où il avait longtemps — toujours peut-être — chanté les
troisièmes ténors.
On m'assura que le bougre, qui ne détestait pas le «ginguet», avait été
découvert, une nuit où il se sentait particulièrement mélancolique,
trempant ses pieds nus dans le bassin d'un faubourg. Comme on lui demandait ce
qu'il faisait là, il répondit d'une voix caverneuse, et en roulant
terriblement les r :
«Biet daze, j'en ai assez, j'en ai trop de chanter toujours les ténors !...
et je veux m'enrhumer pour tenir les basses, té, dorénavant !...»
J'ai entendu raconter plusieurs fois depuis cette amusante histoire, mais bien
des gens de Toulouse me l'ont donné comme authentique.
De là, je revins à Toulon, car la brave papa Pelegrin me réservait toujours
un coin accueillant dès que je me trouvais libre... c'est-à-dire sans
travail.
Puis, je fis cinq mois à Grenoble ; après quoi — tiens-toi bien — je me
trouvai engagé au Palais de Cristal.
— A Marseille ?
— Parfaitement, il n'y en a qu'un, voyons ! J'y fus donc, et à 300 francs
par mois ! Comme j'avais repris mon nom, le seigneur Pompei ne me reconnut pas
; je tins cependant à lui rappeler, non sans quelque fierté, les conditions
dans lesquelles nous nous étions connus. Il fut le premier à en rire :
— En tout cas, petit, me dit-il paternellement cette aventure vous a du
moins appris que, pour réussir, il faut d'abord travailler.
Puis, je me lançai encore un peu plus loin : Genève me reçut deux fois ; je
chantai à Lyon, Valence, Bordeaux, Avignon... J'arrivais maintenant à gagner
régulièrement de 360 à 400 francs par mois.
Puisque nous voici à Avignon, laisse-moi te parler du directeur du Casino, le
Père Dieudonné, qui était un type inénarrable. Pendant les répétitions
de l'orchestre, il allait se placer à côté du piston ou du trombone, ayant
remarqué, disait-il, qu'ils s'arrêtaient quelquefois de jouer. Quand il les
surprenait à s'interrompre ainsi, il bondissait soudain, comme un diable hors
de sa boîte, et s'écriait :
— Ah ça, mais qu'est--ce que vous faites donc ? Pourquoi cessez-vous de
souffler ?
— Mais, monsieur, il y a une pause : je compte les mesures.
Et le directeur de s'indigner.
— Alors, vous croyez que je vous paie pour compter des mesures ? Ça, ma
bonne peut le faire, s'il en est «de besoin»... Soufflez, soufflez, soufflez
que je vous dis !
Et comme l'infortuné musicien s'efforçait de lui faire comprendre que rien
n'était indiqué à ce moment-là sur sa partie, le père Dieudonné criait
de plus belle, magnifique d'autorité et d'indignation :
— Ah ça, qui est-ce qui paye, ici ? S'il n'y a rien de marqué, inventez...
Je vous paye pour jouer, il faut jouer, je ne connais que ça...
C'est ce même père Dieudonné qui s'était pris d'une jalousie féroce
contre son confrère, le directeur de l'Alcazar. Or, certain jour, un baryton
qui figurait à son programme se mit à entonner l'air fameux de La Favorite :
«Jardins de l'Alcazar, délices des rois mores»... et le farouche directeur
de surgir aussitôt et de s'écrier hors de lui :
— Non mais, dites donc, vous, vous croyez que je vous ai engagé pour faire
de la réclame à mon concurrent ? Vous ne pourriez pas parler du Casino, au
lieu de l'Alcazar ? Moi aussi, j'ai un jardin !...
Quelques années plus tard le père Dieudonné, à sa plus grande joie,
devenait à son tour le directeur de l'Alcazar d'été, à Avignon. Par un
curieux hasard, le même baryton fit partie de sa troupe.
En riant l'artiste lui demanda :
— Alors, faut-il toujours chanter les jardins du Casino ?
Et Dieudonné de répondre simplement :
— Maintenant, vous pouvez chanter les ceusses de l'Alcazar, je m'en fous, je
suis chez moi !...
— Allons, du moment que tu commençais à voir le côté amusant de la vie,
c'est que ton sort devait s'améliorer ?
— Certes, dès maintenant j'étais du moins assurés du pain quotidien...
avec même, un peu de confiture dessus... Mais je ne m'étais pas encore
véritablement découvert.
— En quelles circonstances, alors, parvins-tu à mettre à jour ta vraie
nature ?
— Oh ! tu penses bien que cela ne vint pas d'un seul coup !... Un jour,
pourtant, j'eus la bonne fortune d'entendre
Mévisto aîné, qui passait dans
le même programme que moi — en grande vedette, naturellement. Il me conquit
tout de suite, dès la première audition.
Ce fut pour moi une révélation soudaine et celle, sans doute, qui a le plus
marqué dans ma vie ! Mévisto
qui chantait, maquillé et costumé en Pierrot,
des chansons et des romances de Montmartre avait — je puis dire cela sans
diminuer en rien son immense talent — encore moins de voix que moi... Mais
quel admirable diseur !... Il faisait du moindre couplet une comédie amusante
ou une douloureuse tragédie, suivant le sujet, et tenait ainsi ses moindres
auditeurs sous un charme inexprimable, sans qu'ils parussent jamais s'en
lasser... Il semblait, quand il détaillait ses couplets, que l'on entendît
parler les personnages même dont il nous contait l'histoire. On avait
l'impression de les voir revivre devant soi, et cet art prodigieux tenait
véritablement du miracle...
J'eus l'intuition qu'un tel genre répondait à la notion que je sentais en
moi du talent de chanteur ; une voix intérieure me dit qu'il fallait suivre
cet exemple, si simple et si grand à la fois...
M'étant déjà toujours appliqué moi-même au rythme et à la diction, une
telle interprétation devait me convenir, sinon me réussir.
— C'est là que tu décidas de chanter en Pierrot ?
— Effectivement, et je n'eus pas à m'en plaindre. D'abord, ce
faciès blanc
impressionnait le public, et lui en imposait un peu, ce qui explique, du moins
à cette époque, la grande vogue de la pantomime.
Précisément, la véritable découverte de
Mévisto avait été de chanter et
parler ce personnage pâle
qui, jusqu'alors, ne s'exprimait que par des gestes
plus ou moins conventionnels.
On se trouvait donc doublement disposé à l'écouter dès son entrée, et à
mon premier essai je profitai moi-même de cette heureuse tendance... Mais,
par exemple, on ne saura jamais l'effort de travail auquel me força mon
nouveau programme montmartrois !
— Comment cela ?
— Non mais, tu te rends compte, un peu, du boulot que dut s'imposer le petit
gars provençal que, malgré tout, j'étais encore, pour dire convenablement
ces couplets si nettement parisiens ?...
Ah ! le bougre d'assent, ce qu'il m'a fallu lui livrer de batailles pour
arriver à le vaincre provisoirement !... Oui, il fleure bon le soleil, l'ail
et les fleurs par moment mais sapristi, ce qu'il peut être dangereux en
d'autres cas. Essaie un peu, pour voir, avec la pointe nasale que le Midi met
au bout de la moindre syllabe, de réciter du Corneille ou du Victor Hugo !...
Explique-toi seulement avec cette fameuse tirade :
«Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !...»
et tu m'en diras des nouvelles !
Je parvins cependant à m'en débarrasser... à peu près, biens sûr, mais au
prix de quels efforts constants !
J'en ai été d'ailleurs vite récompensé : au lieu de me laisser dans les
«levers de rideaux», ainsi qu'on fait pour tous les débutants ou pour les
artistes sans autre avenir, je me vis bientôt placé en fin de première
partie, ce qui constituait un appréciable avancement. A Genève, même, mon
directeur, Mr Henriot, ancien pensionnaire de la Scala à Paris, touché de ma
persévérante application à mieux faire, me garda près de lui pendant toute
une année, me prodiguant les plus précieux conseils et m'aidant, lui aussi,
à me défaire de mon accent méridional...
Il m'arrive parfois de le reprendre aujourd'hui pour certaines chansons qui le
justifient : Cousine par exemple ; mais, justement, j'en tire maintenant des
effets comiques, du fait qu'il est moins fréquent, ou plus inattendu.
Quand je fus ainsi plus sûr de moi, je renonçai à la défroque et au masque
de Pierrot ; seulement, je gardai le même répertoire qui m'avait si bien
réussi, et je le chantai désormais en habit. Je puis dire qu'à partir de
là, la partie était gagnée...
Après Lyon, que je quittai le 24 juin 1894 — le jour même de l'assassinat
du président Carnot — je débutai à Bordeaux, où je fis une saison de six
mois en jouant une revue Les Records de l'année. J'y
créai notamment un rôle de poivrot, dont j'ai conservé la photographie : on
y croirait voir Charlie Chaplin, l'admirable et universel «Charlot» du
cinéma actuel ! La ressemblance me paraît assez amusante pour être
signalée...
Il m'arrivait maintenant de retrouver au hasard des engagements quelques-uns
des camarades rencontrés à mes primes débuts ; la plupart daignaient
reconnaître mes progrès, certains même m'encourageaient — les femmes,
surtout — à me présenter à Paris.
— Vas-y ! me disait-on, tu es sûr d'y réussir.
Alors je me prenais parfois à rêver... J'avais réalisé déjà, assez
rapidement en somme, la première partie de mon idéal... Pourquoi ne
tenterais-je pas la suivante ?
Paris !... Paris !!... PARIS !!!...
Que de fois, songeant à mon possible avenir, je m'étais fixé cette limite
à mon ambition : 20 francs par jour à Paris, 100 francs en province !...
— C'était évidemment, pour l'époque, une enviable situation mais, au
point où tu en étais arrivé, comment diable pouvais-tu hésiter ?
— C'est qu'à côté des verseuses d'espoir il y avait les semeurs de doute.
Les vedettes masculines notamment me déconseillaient, avec un touchant
ensemble, de tenter l'épreuve qui m'attirait... Plessis, surtout, se montrait
décourageant :
— Méfie-toi, petit ! me répétait-il. Il y en a comme toi des cent et des
milles qui s'amènent chaque jour à Paris «forts de leurs petits succès en
province»... Ce sont de pauvres papillons, qui ne tardent pas à se brûler
les ailes au contact de la Ville Lumière... Ils crèvent tous de faim,
là-bas !...
Sous les effets alternés de cette douche écossaise, je n'osai encore me
décider... Que faire ?
— That is the question !
— C'est ce que j'aurais pensé, en effet, si j'avais alors connu ces quatre
mots anglais.
