Ma situation n'en demeurait pas moins extrêmement
précaire... L'écho de l'emboîtage magistral qui m'avait accueilli au Palais
de Cristal faisait déjà le tour de Marseille, ce qui ne me laissait nul
espoir de recommencer l'expérience dans cette ville... Et puis, il me
semblait qu'elle me porterait malheur... Rentrer à Toulon ? Je n'y devais
guère songer davantage : en admettant que ma mésaventure n'y fût pas
connue, tu vois d'ici la réception qui m'attendait après mon escapade ?...
On m'eût peut-être pardonné si j'avais réussi, mais dans de telles
conditions... C'est pour le coup qu'on ne m'aurait plus laissé chanter !
Alors, ma foi, puis que j'avais tant fait que de partir, il était tout aussi
simple de ne pas revenir !
D'ailleurs, je ne pouvais envisager de possibles engagements que dans les
concerts à quêtes qui foisonnaient alors dans le Midi... Ils étaient
accessibles à tous ; si l'on y avait quelque succès, le patron vous
autorisait à «faire une collecte parmi l'honorable société». Le
bénéfice dépendait évidemment de la réussite obtenue devant le public,
mais enfin, le plus souvent, on prenait droit, en plus, à un repas, ou deux.
Tu parles d'un horizon pour un débutant sans ressources !... Toutefois, comme
mille et une raisons m'interdisaient la perspective de tendre la sébile à
Toulon, je mis le cap sur Nîmes.
L'antique cité, où l'on a toujours aimé la chanson, ne manquait pas
d'établissements de ce genre. C'était, d'autre part, un centre
d'organisation de concerts pour les fêtes votives, un véritable Quartier
Général d'où rayonnaient maintes troupes, le samedi et le dimanche, dans
les moindres bourgs environnant, parfois, même fort loin...
Au café où se réunissaient chaque soir les artistes et les impressarii, je
fis tout de suite la connaissance d'un vieux comique, nommé Arthur,
particulièrement populaire en cette région. Ce diable d'homme, grâce à la
faveur dont il jouissait, était constamment réclamé partout ; aussi
avait-il chaque semaine, et longtemps à l'avance, de multiples engagements,
encore qu'il lui fût matériellement impossible de satisfaire à tous. Mais,
comme c'était un excellent garçon, il en fallait profiter les camarades
moins heureux ; ainsi me proposa-t-il, dès mon arrivée, d'aller à sa place
chanter à Châteaurenard, près d'Avignon : «20 francs et les quêtes,
nourri et logé durant les deux jours de fêtes»... Le Pactole, quoi !
Le répertoire Paulus étant plus en vogue que jamais, j'interprétais encore
toutes ses chansons ; seulement, conscient de la faiblesse de ma voix pour
leur tessiture — surtout après mon malencontreux essai à Marseille ! —
je m'appliquais surtout, maintenant, à «dire», à parler en quelque sorte
mes couplets, tout en conservant de mon mieux le rythme, dont j'ai toujours eu
le sens. Pour souligner les paroles, je les appuyais, les commentais que
quelques gestes, étudiés d'après ce que j'avais vu faire aux artistes de
métier. Je n'eus pas à regretter la sagesse qui m'incita ainsi à modifier
prudemment mon interprétation ; l'accueil bienveillant du public du
«Palais», dont le souvenir m'était en cuisant.
Je chantai, dès la matinée, dans une grande salle de café, grouillante et
enfumée, sur un tremplin des plus rudimentaires ; entre chaque chanson, je
devais m'arrêter pour laisser servir ou renouveler les consommations. Le
patron, surveillant le service, se tenait à côté de la «scène» (!) entre
son comptoir et la porte de sa cuisine. Dès que j'avais terminé un tour, il
venait se planter devant moi, brandissant au bout de ses bras un amour de
petit lapin blanc, qui gigotait le plus drôlement du monde :
— Lou lapïn ! me disait-il en clignant de l'oeil... Et lou lapïn ?
Les assistants aussitôt, renchérissaient gaîment en choeur :
— Lou lapïn ! répétaient-ils à leur tour.
Au plaisir qu'ils semblaient prendre à me parler du lapin, j'imaginai d'abord
que ce devait être là une galéjade populaire, une joyeuse tradition du
crû, et j'affectai de rire avec eux, pour leur donner l'impression courtoise
que j'avais compris la plaisanterie, et que je m'y associais. Le cabaretier,
cependant, revenait chaque fois à la charge ; à la fin, avec une mine aussi
surprise que fâchée, brandissant plus fort que jamais sa bestiole, il me
cria d'une voix stentor, une belle voix du Midi :
— Et alors, lou lapïn ?... lou mangès pas, lou lapïn ?
Si je voulais manger le lapin ?...
Préparait-il le menu du dîner, et ne manifestait-il pas quelque amabilité
en s'inquiétant de mes préférences ? J'en eus tout d'abord l'impression, et
c'est tout naturellement que je répondis :
— Mais oui, je le mangerai... Seulement, je le préfère à la gibelotte !
Au rire homérique qui secoua l'assistance, à la façon dont le patron quitta
la salle, j'eus la sensation que j'avais commis une lourde gaffe, et le
souvenir du «chahut» de Marseille me revint brusquement, avec un petit
frisson qui me courut soudain le long de l'échine...
On me laissa toutefois dire encore quelques chansons, toujours aussi bien
accueillies, quoique moins chaleureusement, me sembla-t-il... C'est en
tremblant un peu que je regagnai la cuisine, qui servait en même temps de la
salle à manger, d'office, de loge et de foyer.
J'eus enfin l'explication du mystère : cet animal d'Arthur, pour corser son
numéro comique, avait l'habitude de dévorer en public un lapin vivant, ce
qui amusait toujours ses auditeurs — ceux, notamment qui n'avaient pas très
bien compris les couplets... Cette spécialité lui avait valu une renommée
particulière, que nul n'ignorait à dix lieues à la ronde. Alors, chaque
fois qu'on annonçait Arthur quelque part, le public, après avoir poliment
écouté les premières chansons, réclamait «le tour du lapin» !
Seulement, le bougre s'était bien gardé de me signaler ce détail ! Je fus
obligé d'avouer au cabaretier, assez piteusement, que je n'étais pas le
véritable Arthur ! En homme qui ne perd jamais le sens du commerce, il me
déclara que, dans ces conditions, il me supprimerait le cachet de vingt
francs convenu ; n'étais-je pas une vague doublure, un simple ersatz ?
Heureusement, le produit de mes quêtes demeurait honorable, et je n'eus pas
à déplorer trop vivement cette saisie... foraine, pourrais-je dire...
A dîner, on mangea en famille le petit lapin blanc ; seulement, cette fois
— à mon intention, sans doute — on avait eu soin de le faire cuire
d'abord. La soirée se passa assez bien pour moi mais, après ma sixième
chanson, le public se mit à réclamer de nouveau :
— Lou alpïn !.. Mangès pas lou lapïn ?
Maintenant j'étais renseigné ! et je déclarai simplement, avec la plus
belle assurance, en montrant du doigt la cuisine :
— Nous l'avons mangé tout à l'heure !
La salle prit bien la chose, et je pus terminer sans accroc ma
représentation...
De retour à Nîmes, je contai l'histoire à Arthur ; il s'en amusa fort et me
promit — puisque, somme toute, «ça n'avait pas trop mal marché» — de
me confier un autre de ses multiples contrats pour le dimanche suivant...
Cependant, je me souciais peu de renouveler l'aventure ! Les spectateurs
pourraient, en quelque endroit, être de moins bonne composition que les
naturels de Châteaurenard ! On a parfois la tête chaude dans le Midi, et
j'avais personnellement d'excellentes raisons de ne pas l'ignorer...
Je trouvai donc à m'engager à la «Brasserie de la Cigogne», chez le père Sirdet, qui m'alloua généreusement... deux francs par jour !
Un beau matin il me surprit en train de suivre en connaisseur le labeur des
marmitons :
— Tiens, fit-il, ça a l'air de t'intéresser ?
— J'ai «travaillé» à l'hôtel du Louvre, à Toulon ! assurai-je
fièrement, du même ton orgueilleux que j'aurais pris pour révéler que
j'étais premier moutardier du Pape...
— Bravo ! s'écria le papa Sirdet... Je vais te changer ton engagement : tu
donneras un coup de main à la cuisine, et le soir tu feras ton tour de chant
là-haut... pour le tout, tu auras cent francs par mois !
La situation n'était peut-être pas des plus brillantes mais enfin je me
trouvais à l'abri de la misère !... Je passai donc là quelque semaines,
préparant dans le sous-sol les repas des clients et contribuant ensuite, au
rez-de-chaussée, à leur digestion.
Toutefois, je ne tardai pas à me rendre compte qu'il me serait difficile,
dans ces conditions, de réaliser le brillant avenir de mes rêves.
En mettant les choses au mieux, je ne pouvais que devenir un maître-queux
extrêmement ordinaire et un artiste vaguement quelconque.
Grâce à la complaisance du brave Arthur qui, n'ayant pas reçu en somme de
reproches à mon sujet, ne me gardait aucune rancune de l'affaire des
Châteaurenard, je pus entrer dans une famille de chanteurs ambulants «les Bressy», qui voyageaient en roulotte.
Cette nouvelle vie, pleine de pittoresque et d'imprévu, me séduisit tout de
suite. On changeait de village chaque jour, et j'adorais «les voyages» ; on
fait ce qu'on peut, n'est-ce pas ! Il n'est pas donné à n'importe qui
d'entreprendre le tour du monde ; mais enfin, c'était un commencement.
Le père Bressy grattait du violon, sa femme interprétait le «genre
patriotique», et les deux jeunes filles, l'une âgée de seize ans, l'autre
de vingt, faisaient les «gommeuses». J'ai passé avec eux deux mois bien
agréables, couchant dans des granges, au hasard des chemins, nourri de bonne
charcuterie de campagne et de fruits que l'on maraudait délibérément à
chaque occasion. C'était, précisément, l'époque des raisins et j'en ai
fait ainsi ma première cure, d'autant plus salutaire qu'elle fut gratuite.
Nous arrivions dans un patelin et, après avoir placardé le long de
l'escalier de la roulotte une vaste pancarte de toile cirée, indiquant en
lettres blanches le «tableau de la troupe», on apposait une autre affiche
devant le café principal (quand il y en avait plusieurs) où, le soir, nous
chantions et faisions la quête à tour de rôle. J'étais nourri et logée,
et je partageais les recettes avec la famille ; c'est-à-dire que les petites
et moi nous donnions à la mère, à chaque tour, les pièces blanches et les
gros sous, plus nombreux, que nous avions récoltés.
Nous passions chacun cinq ou six fois dans sa soirée. Dame, nous n'étions
que quatre, et le public se montrait exigeant... A la fin du spectacle nous
nous réunissions pour le «règlement des comptes» : on évaluait la recette
et, après en avoir déduit les frais de la journée, on partageait le reste
en cinq parties égales.
Le père, en effet, bien qu'il ne tendît pas lui-même la sébile, touchait
ses «appointements» comme accompagnateur. C'est ce que la mère Bressy
appelait le «budget de l'orchestre»... Elle était d'ailleurs terriblement
rouée, la mère Bressy : énorme et adipeuse, quand elle installait les
pièces de monnaie sur une table de marbre, elle s'arrangeait toujours pour
recouvrir les pièces blanches, soit sous ses bras, gros comme des cuisses,
soit sous sa poitrine croulante, qui débordait presque entièrement sur nos
revenus de la journée.
Comme l'on était encore en costume de scène, ses bras étaient nus sur le
marbre, ce qui fait qu'en appuyant, elle parvenait à y coller les pièces.
Ensuite, en se retirant en arrière, d'un geste nonchalant, elle les faisait
tomber dans les poches d'un tablier qui lui servait de coffre-fort pour ces
bénéfices illicites. Dans de telles conditions, j'étais régulièrement
refait, car il était bien rare, à la suite de ces trop savants calculs,
qu'il me restât quelque chose à toucher.
Je me résolus donc à quitter la famille Bressy et à abandonner la roulotte.
Ce ne fut pas d'ailleurs, sans un gros serrement de coeur : je regrettais, en
effet, les deux fillettes qui, à peu près de mon âge, se montraient si
gentilles pour moi, et avec qui nous avions, comme des moineaux en liberté,
partagé tant d'innocents plaisirs enfantins.
Je dois du reste ajouter qu'à ce moment mon tuteur, ayant enfin retrouvé ma
trace, me faisait appeler chez le commissaire de police qui me menaçait, de
la part de ma famille, de me faire enfermer si je m'obstinais à ce
«déshonorant métier de saltimbanque et de bohémien», ainsi que
s'exprimait mon oncle avec fureur.
Ce furent là, comme bien tu penses, des raisons suffisantes pour me faire
quitter la famille Bressy, en dépit de l'agrément que je trouvais à cette
société.
Malgré l'ultimatum de mes parents je ne me souciais guère de rentrer à
Toulon, où j'avais tout lieu de redouter une réception sévère. Rien ne me
permettait, hélas, de supposer que mon oncle allait, suivant les traditions
les plus louables, tuer le moindre veau gras pour célébrer dignement mon
retour.
Je changeai donc, purement et simplement, de centre d'opération. Les hasards
des engagements me virent à Narbonne, à Albi, à Carmaux, où les conditions
étaient invariablement les mêmes : nourriture et les quêtes. Ce genre
d'établissements méritaient alors l'épithète de «beuglants», qui
commençait en entrer dans le langage.
J'eus l'occasion, un jour, de chanter près de Narbonne, dans un village
appelé «La Nouvelle», avec un ténor résolument toulousain, nommé Valier.
Je le retrouvai quelques années plus tard, alors que j'avais déjà réussi
ma situation, chez un docteur de Marseille dont l'antichambre était pleine de
clients qui, comme nous, attendaient leur tour. Le brave chanteur, tout
heureux et tout fier de montrer qu'il me connaissait, m'interpella de l'autre
bout de la pièce :
— Hé ! comme ça, monsieur Mayol, tonna-t-il avec un accent formidable,
vous savez qu'il y a longtemps qu'on s'est rencontrés ?
— C'est fort possible, dis-je poliment.
— Hé oui, nous étions ensemble à La Nouvelle !
Tu juges un peu de l'effet que put produite une telle affirmation sur des gens
qui ignoraient cette infime et lointaine bourgade. J'expliquai en riant, pour
éviter toute confusion, ce qu'il fallait exactement comprendre dans la phrase
du ténor. Tu ne vois pas qu'il eût raconté cela devant mon tuteur ?...
J'eusse aussitôt passé pour un suppôt de bagne !
Précisément, puisque je reviens à cet oncle redoutable, je dois avouer
qu'il ne désarmait pas !... Si j'avais pu réussir d'abord à la dépister en
abandonnant les Bressy, il ne tardait pas à me retrouver de nouveau et, cette
fois, force me fut de rejoindre ma ville natale, que je regagnai l'oreille
basse...
J'étais un peu grand peut-être pour qu'on m'infligeât encore la correction
redoutée, mais on m'ordonna de m'engager sans retard. Après mon service
militaire, ayant enfin ma majorité, je serais libre, mais alors, seulement,
de faire ce que bon me semblerait.
Plus que tout le reste, cette perspective me décida.
Comme, chez nous, on ne voulait connaître que la marine, je trouvai tout
naturel d'être matelot moi aussi, et je pris du service pour quatre ans comme
cuisinier de bord. Il me fallut préalablement faire un stage de six mois au
5me Dépôt des Équipages de la Flotte...
Or tu vois ce que peut être la destinée : à cette caserne il y avait un
théâtre... et c'est bien la première chose que j'y remarquai ! La troupe ne
comportait évidemment que des marins ; les plus jeunes jouaient les rôles de
femmes.
Je n'attendis pas qu'on me demandât mon concours ; je m'empressai au
contraire, de faire état de mes références. Bientôt, je participais à
toutes les représentations que l'on organisait...
Cela me valut de jouer un jour, dans Marie-Jeanne ou La femme du Peuple le
rôle de cette malheureuse mère.
A l'acte où elle dépose, avec des cris de désespoir, son fils dans le
«tour», emporté par la fièvre du jeu et par l'ardeur de mes mouvements,
j'oubliai de reculer à temps et la porte de l'appareil, se refermant
brusquement, me passa sur le visage... La peinture, noire, en était à peine
séchée ; sans m'en douter une seconde je me retournai vers le public, en
criant à travers mes sanglots : «Mon enfant ! mon enfant ! rendez-moi mon
enfant !»...
Hélas ! l'effet pathétique que j'avais escompté fit long feu ! La salle
éclata d'un rire homérique, inextinguible ; j'étais transformé en
négresse ! Pour un peu, comme tu le vois, j'aurais été un précurseur de
Joséphine Baker !
— Au Dépôt, tu jouais donc surtout la comédie ?
— Je chantais cependant quelquefois, ce qui me semblait, personnellement,
beaucoup plus agréable. Si le proverbe a pu dire : «C'est en forgeant qu'on
devient forgeron», j'ai toujours pensé que c'est en chantant — ou plutôt,
en s'exerçant à chanter — qu'on a le plus de chances de devenir chanteur,
et je ne manquais pas une occasion de m'entraîner.
Seulement, à vrai dire, je n'ai jamais eu une voix très étendue : en
principe, je ne puis donne ce qui dépasse les fils télégraphiques, par en
haut ou par en bas.
— Les «fils télégraphiques» ?
— Oui : la portée, si tu préfères ! Mes compositeurs le savent d'ailleurs
depuis longtemps, et ne m'apportent que des musiques qui sont vraiment dans
mes cordes, mes cordes vocales, bien entendu !
— Comment, étant matelot, as-tu pu travailler le chant ?
— Oh ! d'une façon toute simple : on prétend que pour se faire la voix il
faut gober des oeufs crus ? Eh bien, quand j'étais marmiton, je chipais et
engloutissais tous ceux qui me tombaient sous la main, sans avoir pour cela un
fifrelin de voix de plus ! Le meilleur, à mon sens, c'est encore de chanter
en plein air.
— Démosthène, en effet, qui eut comme toi des débuts assez pénibles,
s'exerçait ainsi devant la mer à devenir un grand orateur !
— Je n'ai jamais songé à m'inspirer d'aussi glorieux exemples ! Mais il me
suffisait de regarder mes camarades marins qui, sur les vergues ou dans les
cordages, ne se privaient pas de gazouiller, tels des moineaux parmi les
branches...
Je ne tardai pas à faire ma partie dans ce concert aérien, et fus heureux de
constater que cela me réussissait... me réussissait, toutefois, jusqu'à un
certain point, car c'est à ce genre de sport que je dois un accident
terrible, qui faillit me coûter la vie mais qui, par contre, a décidé de ma
carrière.
Un jour que, perché sur une vergue, je m'efforçais à «pousser ma
romance», j'eus la malencontreuse idée de vouloir en même temps faire les
gestes, tout comme si je m'étais trouvé sur une scène...
Pauvre de moi !
Soudain, patatras !... je perdis l'équilibre et, de vingt mètres de haut,
comme une pauvre mouette blessée, je tombai lourdement sur le pont, à
califourchon sur une échelle...
Cinq mois d'hôpital, souffrances terribles, opérations douloureuses...
Quand je fus considéré comme à peu près raccommodé, on me proposa
naturellement pour la réforme, et je quittai la Marine.
Je fus maintenu dans cette situation quand ma classe fut appelée en 1892
[à vingt ans] et,
de même, aux nombreux conseils devant lesquels je dus me présenter pendant
la guerre...
