A treize ans [1885], j'étais ce qu'on appelle «un petit
prodige» et d'après quelques propositions qui leur en avaient été faites,
mes parents pouvaient envisager la possibilité de me laisser bientôt tenter
la carrière professionnelle de «diseur mondain»...
Hélas ! À ce moment, j'eus la grande douleur de perdre ma mère... Papa ne
lui survécut guère : quelque vingt mois plus tard, j'étais orphelin !...
Mes études, tu le devines, ne pouvaient être encore que fort rudimentaires ;
mais le tuteur qui m'échut — oncle du côté paternel — jugea aussi
inutile qu'onéreux de me laisser à l'école :
— De mon temps, aimait-il à répéter sentencieusement, un garçon de ton
âge «rapportait» à la maison !
C'était un vieux loup de mer, têtu comme un Breton qu'il n'avait cessé
d'être... Sa femme, blanchisseuse du bord pour les matelots, manquant de
main-d'œuvre, on me chargea de porter au lavoir les ballots de linge sale,
bien lourds parfois pour mes jeunes épaules... après quoi je devais assurer
les travaux du ménage !...
Je n'en ai jamais, certes, voulu à ces pauvres gens : ils croyaient
évidemment bien faire, et m'élevaient ainsi qu'on les avait eux-mêmes
traités, mais j'ai connu là des jours véritablement durs !...
Le plus pénible, pour moi, fut qu'ils se refusèrent à jamais rien entendre
pour me laisser aller sur les planches, même pas aux concerts de sociétés ;
et tu supposes un peu si ça pouvait me priver ! Pour essayer de me soustraire
le plus possible à leur sévère contrôle, je me laissai mettre en
apprentissage, abordant tout à tour, sans autre raison que l'obligation
d'obéir, les carrières les plus variées, voire les plus inattendues...
C'est ainsi que je fus successivement commis-drapier, serrurier-mécanicien
et, enfin, marmiton... C'est dans ce dernier état que je demeurai le plus
longtemps...
— On parle souvent, en effet, de ton passé de cuisinier. Sans doute ce
métier te séduisait-il plus particulièrement ?
— Peuh ! Pas plus que ça !... Mes goûts, alors, n'avaient pas cessé de me
pousser vers la chanson ; or, c'est dans cette situation d'apprenti Vatel que
je trouvai, sous ce rapport, mon maximum d'indépendance... Mon patron logeait
son personnel, ce qui fait que je n'étais plus tenu de rentrer, le soir, à
la maison, comme en une caserne... Alors, tu te rends compte, un peu ?
Je profitais de cette liberté providentielle pour aller au Casino, écouter
les vedettes de l'époque, qui défilaient chaque semaine à Toulon. C'est
ainsi que j'entendis
Ouvrard,
Kam-Hill,
Plessis, Bourgès et, enfin,
Paulus
!... Je béais d'admiration ; instinctivement, sans même m'en apercevoir,
tandis qu'ils chantaient je suivais et reproduisais leurs moindres gestes...
J'observais leurs attitudes, leurs tics, leurs procédés...
Tout cela se gravait aussitôt en moi, avec une telle précision, une telle
force que, dès le lendemain, pour la plus grande joie de mes petits camarades
marmitons, j'imitais dans les cuisines tous les artistes célèbres que
j'avais entendus. Car, tu as pu le remarquer, les amateurs — et, par suite,
les débutants — commencent toujours par parodier les vedettes en vogues...
— Timidité, sans doute ? L'autorité du nom qu'ils invoquent doit, à leurs
yeux, faire excuser l'inexpérience de leur tentative, en en justifiant
l'audace...
— Peut-être, mais la raison principale en est, je crois, qu'ils ne se sont
pas encore découverts eux-mêmes... Il ne me semble pas, en effet, qu'on
puisse se fabriquer, à son seul désir, une personnalité : on la porte en
soi, innée et latente... Ce n'est que peu à peu, par le travail et la
volonté, qu'on parvient à la dégager... On trouve, certes, des
circonstances plus ou moins favorables mais, à la base de toute réussite,
c'est l'effort personnel que, joint à la persévérance, demeure le facteur
primordial...
Le propre des personnalités — des «gloires», dit-on aujourd'hui — est,
précisément, d'engendrer l'imitation facile, d'y inciter, presque
obligatoirement, ceux qui, cherchant leur voie, ne l'ont pas encore
trouvée... Que veux-tu, cela s'explique : l'artiste classé, consacré, se
présente au public avec un travail étudié, établi, complet : rien n'y
manque, seulement il n'y a non plus rien de trop ! Alors, en le voyant, chacun
pense, de la meilleure foi du monde :
«Mais, c'est tout ce qu'il y a de facile... J'en ferais bien autant !»...
Et, amateurs ou professionnels, voilà la scène pourvue d'une nouvelle série
d'imitateurs... il y en a d'ailleurs de vraiment remarquables, et il y en eut
de tout temps ; toutefois, quel que fût le modèle choisi, aucun de ces
contrefacteurs n'a jamais laissé le moindre nom, éclipsé qu'ils sont tous,
infailliblement, par le «créateur»...
Je ne prétends pas, tu le supposes bien, avoir échappé à cette règle
générale, et tu verras, par d'autres entretiens, qu'il m'a fallu, pour m'en
dégager, beaucoup de temps et pas mal d'efforts...
— Bah ! Musset n'a-t-il pas dit : «C'est imiter quelqu'un que de planter
des choux» ?
— Sans doute, mail il y a tout de même des graines sélectionnées !... Et
maints procédés de greffes permettent des résultats qui s'éloignent de
plus en plus du sujet original...
Mais cette digression m'a entraîné bien loin de mes compagnons de l'époque
: fourneaux et marmitons... si l'on y revenaient ?...
— Revenons...
— Dons, les succès de mes imitations me valurent d'être de plus en plus
demandé par les sociétés d'amateurs ; j'ai à peine besoin de t'assurer que
je ne leur refusais jamais mon concours, d'autant plus que je me sentais moins
asservi à la tutelle familiale... Hélas ! Elle ne désarmait pourtant pas !
Chaque fois que mon oncle apprenait que je m'étais produit en quelque soirée
— et il en était régulièrement informé par les affiches ou les
programmes — j'écopais d'une raclée magistrale !... Il trouvait que je
déshonorais le nom de Mayol !
Une telle obstination aurait eu de quoi rebuter plus d'une fois un gamin de
mon âge ; je ne me décourageai pourtant pas. Seulement, pour parer au
danger, je décidai, non sans un peu d'amertume, de chanter — provisoirement
— sous le pseudonyme de «Petit Ludovic»...
— Quoi qu'on en ait prétendu, Mayol est bien, en effet, ton nom de famille
?
— Mais oui ! Il est même d'origine ibérique, ce qui, du reste, m'a
toujours étonné : mon père, mes oncles, mon grand-père n'étaient-ils pas,
tous, Bretons et, naturellement marins ? Un de mes aïeuls, pourtant, dut
être Espagnol : navigateur sûrement, corsaire peut-être, il y avait sans
doute, un beau jour, fait escale à Brest, et s'y était fixé, ce qui
expliquerait bien des choses...
C'est à la suite d'une promotion de la Marine que l'auteur de mes jours fut
envoyé à Toulon ; il y connut ma mère qui, elle, était de descendances
piémontaise !... Tu vois de quel curieux amalgame est sorti le phénomène
que je suis !... Comme le bon Patou, dans Chantecler, je pourrais dire :
«Je suis un horrible mélange»...
— Ouais, mais le Coq lui répond :
«Ça doit faire une somme énorme de bonté !»...
Au fond, tu sembles effectivement réunir les caractéristiques de ces
multiples ancêtres : endurance extrême, opiniâtreté peu commune des
Bretons... goût artistique de l'Espagnol, avec son penchant marqué pour la
danse et la musique ; de l'Italien du Nord, l'ardente aptitude au travail...
et tout l'enthousiasme enfin, plein de soleil et de poésie, de la Provence
qui te vit naître !...
— Je n'ai jamais été chercher si loin, mais c'est en effet, possible...
Seulement, comment expliquer alors, que je sois, de cette descendance, le seul
à justifier de telles caractéristiques ? Mes trois frères et ma soeur
chantaient, ainsi qu'on dit chez nous, «comme des casseroles»... A eux
quatre, ils eussent plutôt fait une batterie de cuisine qu'un concert !
Sans doute avais-je tout pris des dons de mes parents. En ce cas, je l'avais
bien pris !... A l'exemple de mon père, je bravais toutes les menaces de
punitions pour la joie de chanter en public ; la satisfaction d'y remporter
quelque succès, en contentant mes goûts, suffisait à me faire oublier les
châtiments les plus rigoureux...
— Tu gardais la secrète ambition de devenir «professionnel» ?
— De plus en plus !... Que veux-tu, être amateur, c'est en quelque sorte,
porter un costume de confection... On a beau y faire de retouches, il gêne
toujours, plus ou moins, aux entournures...
— Devenir professionnel ce serait donc, à ton sens, endosser un vêtement
sur mesure ?
— Mais oui !... Oh ! Le premier, bien sûr, ne va pas à la perfection : il
manque peut-être parfois d'élégance, de chic... on s'y trouve encore un peu
engoncé... Ce n'est que petit à petit qu'on arrive à être mieux habillé
et, quand on réussit, à paraître vêtu par le bon faiseur...
— Tous n'y parviennent pas...
— La scène finit toujours par opérer de justes sélections... Mais il est
rare que celui dont les dons sont certains, s'il prend la peine de travailler
sérieusement, ne parvienne pas à des résultats appréciables... Le public
est ingrat, quoi qu'on en dise... Il sait toujours gré à l'artiste du mal
que celui-ci se donne pour lui plaire ; il ne méconnaît jamais — ou, du
moins, bien rarement — la valeur d'un effort... Et il ne manque pas d'en
témoigner sa gratitude, et de prodiguer ses encouragements...
— Le tout est de pouvoir tenter l'expérience devant lui !
— Évidemment, il faut d'abord débuter, et ce n'est pas toujours facile !
A cette époque de mes plus grands succès comme amateur, où je ne cessais
pas d'aller applaudir les vedettes en vogue, je m'étais mis en tête de
demander à ces artistes, célèbres et fêtées, ce qu'ils pensaient de mes
dons et de mes espoirs...
Hélas ! j'eus beau écrire — assez ingénument, je le reconnais — à
Paulus, à
Ouvrard, à Bonnaire, à
Duparc, et tant d'autres : nul ne me fit
jamais l'honneur de la moindre réponse. Je ne te cache pas que j'en
ressentais alors beaucoup de chagrin... Parfois, en me payant d'audace, je
tentai de me présenter à eux, en leur hôtel ou dans leur loge. On ne m'y
reçut pas davantage.
Aujourd'hui, me rappelant la peine que j'en éprouvais quand je n'étais qu'un
pauvre gosse hésitant et timide, je me rends compte évidemment que de telles
popularités sont trop souvent mises à contribution, parfois même pour rien,
pour le plaisir... Néanmoins, c'est en souvenir de ma détresse d'alors que
j'ai toujours répondu, que je réponds toujours aux jeunes qui me font
l'honneur de solliciter des conseils... Je les reçois aussi souvent qu'il
m'est possible, je leur donne les avis que je crois sages et, s'ils me
paraissent susceptibles de faire quelque chose, je suis heureux de faciliter
ou de guider leurs premiers pas.
Tu peux demander sur ce point des renseignements à
Maurice Chevalier, à
Dorville, à
Georgel, à Jeanne Pierly, à Mitty, qui ont tous fait le chemin
que tu sais ; et je ne parle même pas de ceux de mes compatriotes de qui j'ai
facilité moi-même les débuts à Paris : Turcy, Raimu, et Tramel, pour ne
citer que ceux-là.
Mais ces détails suffisent à témoigner que, chez les uns comme chez les
autres, il suffit parfois d'un hasard pour trouver l'occasion favorable.
Or, précisément, celui qui, ayant incontestablement le feu sacré, conserve
une foi irréductible dans ses destinées, est toujours à l'affût de
l'aventure propre à favoriser sa chance. S'il ne las rencontre pas, il
s'efforce, au besoin, de la faire naître, et ce fut le cas pour moi.
A l'Hôtel du Louvre, un des plus fameux établissements de Toulon à cette
lointaine époque, je m'initias — en apparence du moins — aux secrets de
l'art culinaire. Si mes progrès professionnels étaient discutables,
j'obtenais par contre le plus vif succès en imitant, devant mes compagnons de
travail, les artistes célèbres. Comme bien tu penses, un tel enthousiasme me
donnait à rêver, et je me prenais souvent à songer : «Pourquoi n'aurais-je
pas une même réussite devant un vrai public ?»
Tout en me grisant, naturellement, de la faveur où l'on me tenait dans nos
réunions de société, je m'appliquais cependant à bien réfléchir avant
d'essayer officiellement quoi que ce fût... Le véritable auditeur, à mes
yeux ne pouvait être que celui qui paie sa place, et pour l'artiste demeure
un inconnu, exerçant un métier qu'il est censé avoir appris et qu'il doit
connaître, dès qu'il se produit, dans la limite — au moins — de ses
responsabilités professionnelles. Mais on ne s'improvisait pas, alors,
chanteur ou comédien ! Pour obtenir le plus modeste engagement, il fallait
justifier de programmes antérieurs, établissant formellement que l'on avait
déjà débuté... De même, quand on ambitionnait de se faire entendre en
public pour la première fois, d'égales exigences étaient-elle formulées !
Éternel cercle vicieux, qui a retardé — sinon compromis — l'éclosion de
bien des talents !... Je ne voyais donc pas le moyen de concilier de sitôt
des ultimatum aussi contradictoires...
Or, un jour, le fameux hypnotiseur Pickmann, qui jouissait d'une grande
popularité, venant donner à Toulon une série de représentations, descendit
à l'Hôtel du Louvre...
Tout le monde parlait de ses curieuses expériences, qu'on trouvait d'autant
plus sensationnelles que l'on n'était pas, alors, submergés de ce flot de
fakirs et contre-fakirs qui déferle aujourd'hui sur nos moindres tréteaux...
On assurait, notamment, que ce diable d'homme avait l'extraordinaire pouvoir
d'endormir les gens, pris au hasard dans l'assistance, et de leur faire
accomplir, à son seul ordre, les actes les plus surprenants. Ainsi
affirmait-on qu'il imposait à certains sujets «l'obligation de chanter tout
ce qu'il lui plaisait de leur suggérer»... Juge un peu s'il y avait là de
quoi m'intéresser !... Comme les séances se donnaient au Grand-Théâtre,
ceux que l'hypnotiseur aurait choisis pourraient se faire entendre, dans cette
vaste salle, sur une véritable scène... N'était-ce point là, justement,
tout mon rêve ? Mais je ne pensais pas spécialement au succès possible ; un
autre souci, croissant, me hantait : m'entendrait-on, vraiment ; me
comprenait-on aussi bien dans ce cadre immense qu'en nos modestes salons
d'amateurs ?
La question, pour moi, devenait d'importance. Si le résultat répondait à
mes espoirs, j'avais décidé, en effet, d'aller sans autre retard tenter la
fortune artistique : audition et — naturellement — engagement immédiat !
Déjà, j'entrevoyais mon début (triomphal, parbleu !) à Marseille — il ne
me fallait pas songer à Toulon pour l'instant — et la brillante tournée
qu'on ne manquerait pas de m'offrir, dans maintes autres grandes villes...
Puis au bout de cette ascension, comme un phare dans la tempête, comme une
étoile au ciel gris de Noël, je voyais, enfin, Paris !... Paris, suprême
auréole de la Gloire dont je sentais déjà me frôler l'aile victorieuse...
Crois-tu que mon imagination pouvait trotter, dès qu'il s'agissait de public
et de chansons !
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'un beau matin, ayant pendant plusieurs
nuits mûri mon plan, je fis demander à Pickmann — après quelles
hésitations ! — de m'accorder un entretien... Il me reçut aussitôt,
paternellement... L'amabilité de son accueil ne m'empêcha pas de le
considérer avec quelque surprise : des anneaux d'or passés aux oreilles, une
sévère robe de bure retenue par une corde de chanvre, de grossières
sandales chaussant ses pieds nus, lui donnait un étrange aspect monacal, que
complétait encore une longue barbe, d'un blond doré, dont il me sembla
particulièrement fier... En dépit de l'impression bizarre que je ressentis,
je ne perdis cependant pas de vue l'objet de ma visite. Assez naïvement, je
demandai au fameux hypnotiseur s'il exécutait réellement les expériences
qu'on lui attribuait. Bien entendu, il m'en donna la plus formelle assurance ;
je lui exposai alors mes secrètes aspirations :
— Que sais-tu ? Interrogea-t-il.
— Tout le répertoire de
Paulus, en entier... et aussi beaucoup d'autres
chansonnettes...
— Chante-moi donc quelque chose...
Je passai ainsi ma première audition, devant lui...
— Eh bien, mais ce n'est pas mal du tout ! reconnut-il... Seulement, si je
t'endors, tu ne pourras guère te rendre compte de ce que tu fais... D'autre
part, n'ayant plus le contrôle de ta voix, tu risques de la forcer, ce qui te
jouerait un vilain tour...
Consterné, affreusement déçu, je baissai la tête, tout près de pleurer ;
mais déjà, il continuait :
— Au fond, que souhaites-tu : savoir si tu
peux te faire entendre dans une grande salle ? Et tu tiens sans doute aussi
à ce que tes parents ne puissent attribuer ton audition qu'au hasard ? Il y
a moyen de tout arranger : toi, je ferai semblant de t'hypnotiser, et tu
pourras ainsi chanter tant que tu le voudras, sans danger de part ni d'autre
!... Tiens, voici un coupon numéroté pour la soirée : un fauteuil
d'orchestre juste à côté de la scène... Ne crains rien, je te reconnaîtrai,
et j'irai moi-même te chercher à ta place...
Tu supposes avec quelle fougueuse impatience je suivis le début de la
représentation ! Par instants, voyant avec inquiétude le temps s'écouler,
j'adressai à Pickmann des regards éplorés ; d'un clin d'œil rassurant, il
me faisait aussitôt comprendre qu'il ne m'oubliait pas. Aussitôt, après
avoir affecté de regarder au hasard dans la salle, il vint, en effet, me
prendre par la main et m'installa près de lui, sur le vaste plateau... Dieu !
qu'elle me parut immense et redoutable, alors, cette salle du Grand-Théâtre
de Toulon !
Mais je n'eus pas le temps d'en être trop impressionné : déjà,
l'hypnotiseur, me fixant avec une diabolique insistance, manœuvrait
bizarrement ses mains blanches autour de ma tête. Il manifestait une telle
autorité, affectait des airs si pénétrés que je ne pus m'empêcher
d'admirer son assurance. Je faillis même pouffer carrément lorsque, m'étant
résigné à fermer les yeux, je l'entendis déclarer gravement que je me
trouvais, selon sa volonté, «en complet état d'hypnose». Heureusement pour
moi, le public crut devoir saluer d'un tonnerre d'applaudissements cette
audacieuse affirmation ; le claquement des bravos me stimula à la façon d'un
coup de fouet. Je parvins à garder mon sérieux, pour ne plus penser qu'à
l'épreuve où j'avais décidé de m'engager.
Précisément, Pickmann annonçait maintenant aux spectateurs qu'à leur
demande il me contraindrait à chanter tel succès du répertoire de Paulus
qu'il leur plairait de désigner (tu parles !).
J'interprétai donc dans ces conditions
Le Cheval du Municipal et,
naturellement, l'obligatoire En revenant de la revue... Au moment d'entamer un
troisième refrain, je me sentis la gorge sèche : la chaleur de cette immense
salle pleine à craquer, et aussi, sans doute, ma légitime émotion, me
donnaient une soif soudaine, impérieuse... J'en informai, tout bas, le
«Professeur» ; il me fit aussitôt porter un bock, non sans prétendre que
c'était sa science divinatoire qui lui révélait mon indicible besoin de me
rafraîchir !... Hélas ! je n'ai jamais pu souffrir la bière ! J'eusse
certainement préféré un simple verre d'eau, mais je dus faire contenance,
et ingurgiter l'indésirable boisson : n'étais-je pas «en état d'hypnose»
?
Tandis que je me désaltérais, Pickmann, poursuivant la série de ses
multiples expériences, enfonçait des aiguilles dans la chair des autres
«sujets», pour justifier publiquement sa prétention de leur avoir imposé
une insensibilité totale... J'avoue que ce genre de distraction n'avait rien
pour me séduire ; j'étais venu là dans un but précis, fort éloigné de
ces douloureux exercices... Aussi, comme l'hypnotiseur revenait vers moi, je
lui chuchotai vivement, un peu inquiet malgré tout :
— Pas de blagues, hein !... Si vous m'en faites autant, moi, je débine le
truc !
Sans paraître avoir entendu, il se remit à demander du ton le plus naturel
du monde, d'autres titres du répertoire de
Paulus...
Après avoir ainsi donné deux chansons, je m'empressai de regagner la salle.
Tu comprends que j'avais hâte d'interroger mes petits camarades, pour savoir
s'ils m'avaient bien entendu, et compris. J'interpellai ceux qui se trouvaient
aux galeries, par conséquent assez loin de la scène ; ils furent unanimes :
— On n'a pas perdu une bouchée ! m'assurèrent-ils en
chœur... Épatant,
mon vieux !... Ah ! quel dommage que tu dormais !... Tu n'as pas pu te rendre
compte...
— Mais je ne dormais pas, voyons : je faisais semblant !
— Penses-tu ?... Avec ça qu'on ne t'a pas vu, nous autres ! On te
surveillait assez, tout de même !
J'eus beau discuter, fournir les détails les plus précis, énumérer les
gens que j'avais reconnus dans la salle, en indiquant la place exacte qu'ils y
occupaient, mes jeunes amis s'obstinèrent dans leur conviction, et n'en
voulurent pas démordre !... Ma parole, c'est eux que Pickmann avait
hypnotisés, en bloc !
— Belle matière à épiloguer sur la crédulité collective des foules !
— Sans doute, mais je ne me piquais pas, pour l'instant, de semblables
digressions philosophiques... Je ne voulais plus, maintenant, qu'une chose :
on m'entendait et on me comprenait dans une grande salle, je pouvais risquer
une audition publique !
