
1872... Le 18 Novembre... A Toulon... Faubourg du
Pont-du-Las...
Dans la maison qui porte le numéro 1de la rue d'Isly, branle-bas des grands
événements, agitation fiévreuse, émotion : un enfant va naître, fruit
d'une union heureuse.
La mère : Julie-Marie-Joséphine Patin, modiste...
Le père : Félix-Antoine-Henry Mayol,
premier-maître canonnier de la Marine Nationale...
Incapable de maîtriser son émotion — conscient, au surplus, de sa parfaite
inutilité dans le drame sublime qui se joue maintenant — l'Homme sort,
doucement, presque heureux de se soustraire un instant à l'écho lancinant de
ces plaintes, chaque seconde plus aiguës, qui lui broient le cœur et lui
torturent l'âme...
De son premier étage, il est tôt dans la rue... Mais il n'échappe pas à la
hantise du doux cauchemar : les cris de douleur le poursuivent...
Imploration ?...
Reproche?...
Il ne sait plus...
Il voudrait tant ne plus entendre...
Un joueur d'orgue pointe à l'horizon ; il l'interpelle :
— Hé, l'homme ! Reste donc là, devant ma porte... Et tourne ta musique,
mon bon, sans arrêt, jusqu'à ce que je te dise...
Un regard éploré vers son petit balcon fleuri : ... jusqu'à ce que je te
dise... que... que «c'est fini !»
Le virtuose ambulant, passif, obéit ; des flonflons, sonores et bruyants, se
succèdent, apportant un utile dérivatif aux angoisses du premier-maître
canonnier... Quels airs égrènent-ils : les Cuirassiers de
Reichshoffen ?...
la Chanson des Blés d'or ?... la Valse des Roses ?...
Qu'importe ! Ils font un autre bruit... S'ils n'empêchent pas de penser, leur
mélopée berce, cependant, les idées inquiètes, comme on bercera tout à
l'heure, là-haut, le nouveau-né...
Et soudain, précisément, un appel, bref et joyeux :
— Vé !... C'est un fils !... Et un beau, encore !...
Sur l'ordre brusque, l'orgue, aussitôt, s'est tu ; généreusement
rétribué, le musicien s'éloigne, d'un pas machinal, toujours indifférent
et flegmatique...
A son foyer, grimpé d'un bond, le père exulte, contemple, d'un
œil tendre
et reconnaissant, la jeune mère alanguie, et tous deux sourient à
l'enfant...
Félix MAYOL est né !
Ainsi, tel, en quelque sorte, l'illustre Montaigne, qu'on éveillait au son
des violons, afin qu'il demeurât «en bonne et saine humeur qui dispose au
gay savoir», le plus fêté, le plus universel de nos chanteurs populaires
mêla ses premiers vagissements aux échos d'une mélodie à succès...
Ayant fixé ce piquant détail de sa venue au monde avec toute l'émotion
qu'on lui connaît, Mayol ajoute, soudain véhément :
— Et tu ne voudrais pas que j'aime la chanson ?... Mais il me semble que je
n'ai jamais aimé qu'elle !
— Elle te l'a bien rendu !
— Un vrai
mariage d'amour, quoi !... Nous devions être, sans trop le savoir, promis l'un à
l'autre depuis toujours... Dès ma plus tendre enfance, du plus loin que je me le
puisse rappeler, je ne me souviens d'avoir eu qu'une ambition être "ARTISTE" !... Non pas, seulement, pour la vaine et facile
gloriole de paraître sur les «planches» ; je voulais devenir quelqu'un !
Comment, d'ailleurs, n'aurais-je pas eu ce goût dans le sang ? Mon père et
ma mère chantaient tous les deux, en amateurs il est vrai, mais fort bien...
Maman, quand les chapeaux lui laissaient quelque loisir, passait son temps à
lire les pièces à succès de l'époque ; elle en rêvait !
Elle eut la grande joie de se produire, pour des soirées de famille, dans la
troupe de la «Comédie-Bourgeoise». Elle y tenait les rôles «d'ingénue et
de soubrette» ; j'ai conservé, pieusement, des coupures de journaux, où
l'on disait d'elle : «Mlle Patin a l'air enjoué, le visage gracieux et
expressif; à sa grâce native, s'ajoutent une diction toujours parfaite, un
geste sûr, sans emphase, et elle interprète ses divers personnages avec tout
l'art d'une artiste consommée...»
— Hé, dis-moi, Félix, il semblerait que c'est de toi qu'on parle !
— Il est certain que j'ai dû hériter de ma mère la plupart des qualités
qu'on a bien voulu me reconnaître depuis...
C'est dans une autre troupe : «Le Spectacle en famille», qu'elle connut mon
père... Le plus simple, le plus tendre des romans d'amour, que se termina, en
février 1862, par un mariage...
— Ton père avait, lui aussi, le feu sacré ?
— «Boun Diou», je te crois !... C'était un fanatique de la scène ! A
l'âge de quinze ans, il avait déjà déserté le foyer familial pour suivre
une troupe de saltimbanques ! Il fut vite rattrapé, tu penses !... Pour lui
ôter l'envie de recommencer, on dut l'enfermer à Brest, chez les Mousses !
— S'en trouva-t-il vraiment guéri ?
— Une telle passion n'est-elle pas incurable ?...
Lui, il jouait quand même, chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, mais en
cachette, car il n'ignorait pas que ses parents ne plaisantaient guère sur le
chapitre de l'obéissance !... Le grand-père, surtout, était un
irréductible ennemi de cette vocation :
«Pas de saltimbanques dans la famille !» avait-il décrété... Et cela
amena, parfois des incidents tragi-comiques, dans le goût de celui-ci :
Un jour, pendant la Semaine Sainte, suivant la coutume d'alors — perpétuée
encore en bien des campagnes — on donnait La Passion... Pas celle d'Haraucourt,
bien sûr, ni même de Grand-Mougin... Non, une Passion en patois du payas,
revue, arrangée et augmentée par je ne sais combien de générations... Mon
père, donc, devait y tenir le rôle du Christ... Avant la représentation, on
l'avait soigneusement maquillé, grimé, et on venait de l'installer sur sa
croix... Quant le rideau se lève, qu'aperçoit-il un premier rang ?... Son
terrible aïeul !... Alors pris d'une peur épouvantable, soucieux avant
tout d'échapper à la sévère correction que, déjà, il entrevoit, le
voilà qui saute à terre, détale en bousculant la Vierge et Marie-Magdeleine
ahuries, et bondit à toute vitesse hors de la scène, comme un fou !... Tu
juges de l'effet dans la salle !... Les spectateurs, les uns très amusés,
les autres éperdus d'effroi, criaient d'une seule voix :
«Oh ! Le bon Dieu qui fout le camp !»...
Mon père, qui riait encore de l'aventure chaque fois qu'il me la racontait, a
dû s'en souvenir que je manifestai mes premières velléités artistiques...
Jamais, en effet, mes parents n'ont en rien contrarié ma vocation
naissante... C'est à cela que je dois d'avoir, dès l'âge de six ans, pu
paraître sur les planches...
— Dès l'âge de six ans ?
— Hé oui !... Bien qu'on n'ait fêté que tout récemment mes «trente ans
au caf'conc'», il y a en réalité, comme tu le vois, cinquante années que
j'ai fait mes vrais premiers débuts... Comme le temps passe !
Je jouais, naturellement, un rôle d'enfant : Gugusse, dans les
Mystères de
l'été... au Grand Théâtre de Toulon...
— Gros cachets ?
— Heu pas encore !... A l'œil, oui ! Maman se contentait de quelques
billets de faveur... et puis les débutants, tu sais, on les exploite toujours
un peu...
Mais, enfin, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre : n'ai-je pas ainsi
réalisé, dès qu'il se trouva formulé, mon premier désir ? Car il me
tenaillait terriblement, tu sais !...
Dans la maison que nous habitions alors, il y avait une pension d'artistes.
Plus d'une fois, tout gamin, il m'arriva de m'y glisser et de m'emparer des
robes des danseuses, ou de n'importe quelle pièce de costume. Je m'en vêtais
joyeusement et j'allais ensuite, ainsi paré, danser autour du kiosque de la
Place d'Armes, tandis que la musique des Équipages de la Flotte jouait devant
des milliers de Toulonnais... Crois-tu que je l'avais, hein, la vocation
?
Je l'exprimais déjà, dans une des ces réponses enfantines qui font la joie,
et le naïf orgueil, de maintes familles. Quand un me demandait (je juge
maintenant dangereusement téméraire de poser de semblables questions à un
bambin) : «Qui préfères-tu, papa ou maman ?» Je répondais invariablement
— peut-être parce que j'avais remarqué que les bonnes gens en riaient —
«Moi ? J'aime mieux le théâtre !» J'ai souvent entendu raconter la même
anecdote, avec cette différence que le sens artistique n'y tenait aucune
place, et que c'est le goût des choux à la crème qui l'emportait sur le
sentiment filial... J'aurais pu aussi répondre dans le même sens, car je
dois avouer que j'ai toujours été fort gourmand.
Évidemment, mon extrême jeune âge — heureuse époque ! — ne me
permettait pas d'espérer un engagement suivi sur les scènes locales, mais on
m'y demandait dès que s'en offrait l'occasion : vers la fin de 1882, je tins
un rôle déjà important dans la Roussotte mais, cette fois je touchais 5
francs par cachet ! Tu vois que l'avancement, s'il n'était pas des plus
rapides, demeurait cependant appréciable.
— Tu recevais tout de même des billets de faveur ?
— Parbleu ! Qu'eût fait sans cela ma brave maman, elle qui adorait le
théâtre !...
Pauvre mère... aujourd'hui encore, chaque fois que je chante, chez nous, au
Grand Théâtre, c'est toujours avec la même émotion que mes regards se
portent vers le «parterre», à la place qu'elle y occupa si longtemps :
fauteuil 143... Et je l'y revois toujours, enveloppée dans son grand châle
à carreaux noirs et blancs, comme on en mettait alors...
Une des plus grandes joies que je lui donnai fut le vif succès que je
remportai à ma représentation enfantine organisée par le patronage. On ne
voyait que moi là-dedans, un rôle dans la grande pièce du début, un autre
dans le «Dialogue» de la fin, et au milieu, pour me reposer, je paraissais
quatre fois dans la partie de concert ! Avec la belle inconscience du jeune
âge, j'y abordais tous les genres : chansonnette, scène dramatique, fable,
monologue comique, que sais-je encore ! Du moment que j'étais sur le
tréteau, je ne le quittais pas facilement. Ah ! Je l'avais déjà le feu
sacré !...
Entre temps, on commençait à organiser, pour les amateurs, des concours de
chansonnettes, à Toulon et dans sa banlieue ; j'y récoltai plusieurs prix,
qui variaient entre 20 et 30 francs ; et je me produisais dans les salons,
dans quelques concerts de sociétés...
Je progressais, quoi !