Le roi de la scie.
Pendant presque vingt-cinq ans, de 1870 jusqu'au milieu des années
quatre-vingt-dix, il n'y avait à Paris qu'un chanteur pouvant faire
apprendre par cœur, en une seule fois, et à toute une salle, le
refrain d'une chanson idiote et ce chanteur, c'était Libert.
Habit à carreaux, godasses, chapeau melon, il se présentait sur scène
et, en quelques minutes, la salle reprenait avec lui les refrains
d'absurdes chansons aux rythmes parfois entraînants mais pas toujours : ce
qui comptait, c'était qu'ils soient facile à retenir :
(Paroles :
Émile Carré, Musique : Victor Robillard - 1876)
Ou encore :
Je suis aimé pour
moi-même
J'l'dis sans embarras
Dam, vous savez quand on aime
C'est pas comm' quand on n'aime pas.
(Paroles : Villemer
et
Delormel - Musique :
Victor Robillard - 1881)
Sans compter les onomatopées :
Pst ! Pst ! Pst !
Et pourtant
Pst ! Pst ! Pst !
Je suis tout
Pst ! Pst ! Pst !
(Paroles de Lam, Musique de Bard - c. 1885)
Le tout généralement entrecoupé de monologues (rimés, s'il
vous plaît !) tout aussi inspirants et dont on voyait venir la fin dès les
premiers vers.
Le genre a plus énormément car Libert a triomphé sur toutes
les scènes.
Son «genre» ? On
disait, à l'époque, «gommeux», un genre qui, selon
Paulus -
Mémoires,
chap. 15 -
fut inventé par un certain Armand Ben qui chantait, au Pavillon de
l'Horloge (Champs Élysées), une scie intitulée «Je cherche Lodoïska»
:Ah ! Je cherch' Lodoïska, et l'numéro trente
Du boul'vard Magenta
J'suis dans un état depuis huit heur's cinquante
Je cherch' Lodoïska
(Paroles d'Armand Ben et René d'Herville, musique de Tac
Coen)
Paulus, Mémoires,
chap. 20 :
«Pauvre
Libert enlevé trop tôt à l'affection de tous ! Il avait commencé
d'excellentes études, ses parents rêvant pour lui de devenir le défenseur
de la veuve et de l'orphelin, – ce qui donne la gloire, – et des
financiers véreux, – ce qui donne l'argent. Mais il préférait à l'étude
du droit celle du répertoire dramatique et, à dix-huit ans, il débutait
dans… la tragédie. M. Larochelle, directeur de théâtres de banlieue,
l'admettait à s'essayer dans les confidents. La toge et le cothurne
n'allaient pas à sa nature ; il les lâcha pour chanter de l'Offenbach et
s'en fut en Égypte, dans une tournée de Mlle Desclauzas. Puis, trouvant
sa voie définitive, il entrait au Concert et chantait les gommeux dont il
a réellement créé le genre, tant il a mis, gaspillé de talent dans les
idioties que l'on sait.
Une voix chaude, vibrante, un masque très comique, une originalité
d'allure particulière, lui ont permis de faire accepter et applaudir ses
types-fantoches. Bon comédien, il eut pu réussir au théâtre d'où lui
vinrent maintes propositions ; mais il s'était rivé le faux-col du
gommeux au cou et il n'avait plus la force de l'en arracher.
Ce souvenir du créateur de
Popaul, de Canada, de cent autres
inepties qu'il parvenait à rendre amusantes, est resté chez tous ceux qui
l'ont connu ; mais la scie qui l'y a le plus ancré, ce souvenir, c'est l'Amant
d'Amanda.
L'auteur de cette machinette, Émile Carré, bon chansonnier, poète à
ses heures, a été martyrisé toute sa vie pour son œuvre ! Ce qu'il aurait
donné pour ne l'avoir jamais commise ! Il a eu beau, depuis, s'exercer à
faire des chansons, parfaites comme fond et comme forme, troussées avec
ferveur, pour bien prouver qu'il savait, il est toujours resté, pour le
public et les confrères blagueurs, l'auteur de l'Amant d'Amanda !»
De son vivant, il n'eut à peu près aucun rival sauf,
peut-être
Henriette Bépoix, une «gommeuse» (qui devint tout autre
chose) à peu près aussi à l'aise que lui dans le domaine de la scie.

Le style disparut presque en même temps qu'il quitta la
scène, vers 1892-1893, poursuivi quelque temps par Armand Baldy, et que
pour être remplacé par un autre encore plus idiot mais génial : celui de
Dranem.

Armand Baldy
Libert est décédé en 1896.
Aucun enregistrement connu.
Petits formats :
(On notera qu'en prenant de l'âge, Libert, peu à peu,
remplaça son costume à carreaux pour la redingote et le monocle.)