Elle est née à Paris, le 20
janvier 1865, fille d'Hippolyte Guilbert, d'origine normande, brocanteur
et patron d'une fabrique de confection, et d'Hernance Julie Lubrez, née
Albine, chapelière, d'origine flamande.
De six à huit ans, elle
séjourne en Normandie. À l'automne de 1872, elle est au cours
Archambault à Paris puis demi-pensionnaire à la pension Couard à Saint
Mandé.

Yvette Guilbert à 9 ans
À seize ans, elle est embauchée
chez Hentennart, le couturier, et six mois après, elle est vendeuse au
magasin du Printemps.
À vingt ans, en novembre 1885 : elle
rencontre Charles Zidler, directeur de l'Hippodrome (et le créateur du
Moulin-Rouge - voir à French Cancan) et est engagée comme comédienne dans la
tournée d'été de ses Variétés.
En 1888, elle est aux Bouffes du
Nord, toujours en comédienne mais elle se tourne peu à peu vers la
chanson.
En 1889 elle passe en lever de rideau à l'Eldorado mais
personne ne veut de cette débutante qui n'est pas du genre à la mode.
Même chose à l'Eden où on lui dit qu'elle n'aura jamais de succès. Elle
s'exile à Lyon puis en Belgique où elle commence à avoir un peu grâce à
des chansons comme «La pocharde» car elle s'est lassée très vite
du répertoire qu'on lui impose.
En 1890, elle est de retour à Paris,
au Moulin-Rouge (sic) mais sous le nom de Nurse Valéry ou quelques
amateurs l'admirent mais pas plus.
Reprenant son nom et après avoir fait
la connaissance de Xanrof, de Jean Lorrain, après surtout, avoir emprunté ici et
là, d'Aristide
Bruant, entre autres, elle finit par développer un
personnage (robe verte, longs gants noirs, chevelure rousse) qui
commence à percer. Au Divan Japonais, entre autres :
«J'arrivais au
Divan (en mai 1891), descendant d'un fiacre découvert qui
m'apportait du Moulin Rouge toute habillée, toute maquillée.
Quelques fidèles du Moulin suivaient mon fiacre, pour venir au Divan
m'écouter dans un tout autre répertoire, car au Moulin, entre huit
et neuf, c'était une clientèle de petits commis du quartier, et je
n'osais pas risquer ces mêmes couplets que j'offrais à la clientèle
artiste des peintres, sculpteurs, écrivains qui se réunissaient chez
Jehan Sarrazin. Pour fêter ma venue, Sarrazin faisait deux soirées :
une, de huit à dix, avec ses artistes ; une autre, de dix à douze,
soirée d'Yvette. Imaginez une petite salle de café de province,
basse de plafond, et pouvant contenir, en les tassant, cent
cinquante à deux cents personnes. On y chantait. Une estrade plantée
au fond de la salle à 1,50 mètre du sol, ce qui m'obligeait à faire
attention de ne point lever les bras sans besoin absolu, car alors
mes mains se cognaient au plafond, ce plafond où la chaleur de "la rampe" à gaz montait si forte qu'elle nous mettait la tête
dans une fournaise suffocante ! Les chanteurs n'y séjournant que
cinq à dix minutes s'en tiraient, mais moi, c'était cinquante à
soixante minutes qu'il me fallait endurer ce supplice, lequel,
terminé, m'obligeait "à me sécher" une demi-heure, avant
d'oser affronter l'air froid de la rue, collée que j'étais, dans ma
robe, les cheveux ruisselants de sueur» (Y. Guilbert, la Chanson
de ma vie)
Mais c'est à Müssleck
du Concert Parisien qu'on doit le grand début d'Yvette Guilbert, à
Müssleck qui... se laissa tenter par son approche publicitaire :
Yvette Guilbert, celle du Divan et
non du Moulin-Rouge, proposa, en effet, à ce cher Auguste, sur le point
de déposer son bilan, de se lancer elle-même :
«Voilà, dis-je à
Müssleck sans préambule : j'ai du talent, je vous apporte mille
francs pour me faire des affiches inondant Paris. Vous m'annoncerez
simplement avec la date de mes débuts à votre concert. Je le
regardais, médusée... Il était gros, ventru, obèse terriblement, sa
face rougie, réjouie, craquait de santé, ses yeux clignotants,
éternellement pleins d'eau, si terriblement crapules, si cocassement "fripouillards" quand il était sincère, devenaient tout à coup
honnêtes et largement ouverts quand il avait à tromper quelqu'un,
une main sur le cœur et son brûle-gueule dans l'autre.» (Op.
cité.)
Vingt mille
affichettes de 40 centimètres furent ainsi dans tout Paris, avec cette
inscription :
Yvette Guilbert. La diseuse fin de
siècle.
Le 5 octobre 1891 au concert Parisien.
Le résultat fut prodigieux. -
Quatorze mois plus tard, Müssleck avec qui Yvette ne s'était jamais
entendue, dut assigner sa vedette pour le paiement d'un dédit de cent
mille francs, parce que celle-ci s'était produite sur une autre scène
même si son contrat lui permettait. Müssleck perdit son procès et enfin,
libérée, cette «diseuse», en demande partout, entra à la
fois aux Ambassadeurs, à La Scala et dans l'histoire.
Immortalisée à partir de 1893 par Toulouse-Lautrec («Petit monstre,
mais vous avez fait une horreur !»), c'est en grande vedette qu'elle
promènera jusqu'en 1899 sa silhouette partout en France, en Angleterre,
en Allemagne, aux États-Unis...

Gravement malade (à partir de
1900), elle disparut mais finit par remonter sur scène - elle est au
Carnegie Hall de New York en 1906 - surtout à partir du début des années
dix (ex. : Casino de Nice en 1913) avec, cependant, un répertoire tout à
fait nouveau, composé essentiellement de chansons plus «littéraires»
: poésies anciennes et modernes, chansons du Moyen-âge, etc... pour ne
mourir que des années plus tard, non sans, avant, avoir refait les
grandes salles d'Europe et d'Amérique, ouvert une école de chant à
Bruxelles, tourné dans divers films, rédigé des chroniques, fait de la
mise en scène, animé des émissions de radio, écrit des souvenirs,
d'autres livres dont un sur l'«Art de chanter une chanson»...
Décédée le 3 février 1944 (Hôtel Nègre Coste, cours Mirabeau,
Aix-en-Provence), elle est inhumée, depuis 1946, à Paris, au cimetière
du Père-Lachaise.
De sa carrière, la chanson
française (qui lui doit beaucoup) a surtout retenu d'Yvette Guilbert la
première époque, celle du «Fiacre» de Xanrof, celle où elle chantait «Fleur
de berge» de Jean Lorrain ou «Madame Arthur» de Paul
de Kock mais, de cette époque, il ne nous reste
que des enregistrements (très inégaux), des affiches et des photos. Ce
n'est qu'à partir des enregistrements qu'elle plus tard et des quelques
films qu'elle a tournés par la suite mais presque exclusivement de son
tour de chant de de la deuxième période qu'on peut s'imaginer l'impact
qu'elle a eu sur la chanson d'avant 1900 avec ses gestes et sa façon de
chanter des clins d'œil.
Elle fut, en quelque sorte, le
précurseur de chanteuses qui allaient suivre cinquante, soixante ans
après : des Jujube et des Barbara, par exemples, qui, la dernière
surtout, n'hésitera pas à reprendre, soixante-dix ans après leurs
créations, quelques-uns de ses succès :
«Ça ne t'empêchait pas
d'fair' de p'tit's bombances
Et d'convoiter même
un autr' bien que l'tien
Tu m'en as fait
voir un peu d'tout's les nuances
Tu trouvais,
d'ailleurs, que l'jaune m'allait bien
Et quand j'pense
que, moi, j't'ai été fidèle !
Dans la vie d'un'
femm', ça compte ! En tout cas
L'fait est assez
rar' pour qu'on s'en rappelle
Et c'est un' bêtis'
qu'une femm' noublie pas !»
(D'elle à lui -
Paroles : Paul Marinier - 1898)