Les grands ensembles musicaux auxquels on pense quand on
se réfère à la chanson française de 1920 à 1945 furent sous la direction
de : Jo Bouillon, Wal-Berg, Ray Ventura, Raymond Legrand, Jacques
Hélian...
Ce ne furent naturellement pas les seuls grands orchestres
à évoluer à cette époque mais ceux-là furent et demeurent encore les plus
connus car, mis à part Roland Dorsay, Pierre Chagnon ou encore André Valsien, à quel spécialiste doit-on s'adresser
aujourd'hui pour avoir des renseignements sur, mettons : Grégor et ses
Grégoriens, Syd Seymour, Sellers et son Jazz Marseillais, Lucien Goldy, Ray
Plexon, Alex Renard, Hubert Rostaing... ? (sans préjudice à : Aimé
Barelli, Fred Mele et de nombreux autres, y compris les grands ensembles venus d'Angleterre,
tels ceux de Jack Hylton et de Nobel Sissy qui ne dédaignèrent
enregistrer en France.)
Dans l'ombre, pourtant, ils ont été nombreux à accompagner
les grands interprètes du temps qui, avec leurs noms dans les hauts des
affiches, reléguaient sans méchanceté mais reléguaient quand même ceux de
leurs accompagnateurs dans ces petites notes qu'on retrouve parfois sur
certains disques ou dont on peut lire, aujourd'hui, les noms dans ces
petites notes dans le bas des pages des livrets inclus (pas toujours) dans
ces coffrets dits «intégrales».
Il y a là une grande injustice car, derrière les chansons
dont certaines sont devenues légendaires, on oublie souvent même de penser
aux musiciens qui, pourtant, y ont sérieusement contribué.
Des exemples ?
(Cliquez sur les interprètes pour de plus amples détails
sur les chansons mentionnées ci-dessus - cliquez ci-dessous pour en
écouter la version que ces interprètes en ont enregistrées.)
Pas tous identifiés les orchestres derrière ces titres. -
Pour Alibert,
en fouillant quelque peu, on apprend le nom de Sellers et son Jazz
Marseillais (sic). Pour Georgius,
on soupçonne Jo Bouillon. Impossible de savoir pour Mayol ou Milton.
Quant à Trénet,
on parle d'un «accompagnement d'orchestre».
Une liste partielle des orchestres que nous avons pu
retracer sur une centaine de titres, pris au hasard, nous a fourni une
cinquantaine de noms. Et là-dessus, nous oublions des ensembles formés de
musiciens appartenant à divers orchestres y compris ces ensembles qui, de
semaines en semaines, de mois en mois, se formaient au gré du hasard parce
que, se trouvaient, au même endroit, à un moment donné, des musiciens
d'origines diverses, réunis temporairement sous un même nom. Les ensembles
de Philippe Brun, par exemples, qui, de 1930 à 1938, furent, un jour,
composés de musiciens de l'orchestre de Jack Hylton, le lendemain de
ceux de Ray Ventura ou du Hot Quintet de France, Brun étant lui-même
un membre de l'orchestre de Ray Ventura...
Reste quatre grands «noms» et, à ses grands noms, il nous
arrive souvent de rattacher des chanteurs, des groupes, des paroliers ou des
compositeurs : Georgius, Georges Guétary, Joséphine
Baker (Jo Bouillon), Paul Misraki, André Hornez
Henri Salvador (Ray Ventura), Roger Toussaint et Irène de Trébert (Raymond
Legrand), Zappy Max, Francine Aubret mais surtout Jean Marco (Jacques
Hélian) etc., etc.
Ces quatre grands n'ont pas connu la popularité de leurs
homologues américains ni même anglais mais, pendant vingt, trente ans, du
début des années trente jusqu'à la fin des années cinquante, ils finirent
par être presque aussi connus que les interprètes qu'ils accompagnaient. -
Et quand on pouvait se les payer, pourquoi pas les amener avec soi, en
tournée ? - C'est ce que fit, entre autres, Maurice Chevalier avec l'orchestre de Raymond Legrand.
Un jour, peut-être, quelqu'un écrira la petite
histoire des grands orchestres français (comme on l'a fait abondamment pour
leurs équivalents américains ou anglais) (*) et pour cela, peut-être
faudra-t-il remonter aux premiers chefs d'orchestre du début du siècle, les
premiers à être enregistrés, à Bosc, par exemple, qui dirigeait l'Orchestre
des Folies Bergère, à Paul Solomon qui accompagna au piano ou qui dirigea
l'orchestre derrière presque tous les enregistrements de l'APGA et comment oublier l'Orchestre de la Garde Républicaine dont les
multiples enregistrements se retrouvent encore aujourd'hui dans toutes les
foires ou comptoirs de disques anciens. On pourra ainsi apprendre comment de
la musique de valse et de marche, graduellement, on est passé au Cake-Walk,
puis au ragtime et finalement aux ensembles plus ou moins jazzy de la fin
des années vingt. - Chose certaine, on ne passera pas par dessus, sauf si on
fait exprès, un certain Roland Dorsay qui, dès le milieu des années
vingt intéressa suffisamment de musiciens pour monter un orchestre amateur
sur la base de celui de Paul Whiteman aux USA ou des orchestres similaires
en Angleterre.
Parmi les musiciens de cet orchestre d'amateurs :
Jo Bouillon, Jacques Hélian, Raymond
Ventura et... Raymond Legrand.
(*) Consulter à cet égard le
magnifique album de Jacques Hélian chez Fillipacchi «Les grands
orchestres du Music-Hall en France» (1965)
Ray Ventura
Il est né le 16 avril 1908 à Paris. Il a 22 ans lorsqu'en
1930 il fonde un petit orchestre qui deviendra plus tard celui de Ray
Ventura et ses collégiens. Son but est non seulement de jouer de la musique
française «à l'américaine» mais de mettre en évidence ses musiciens, de
monter des spectacles aussi où tous les membres de son ensemble
participeront à des «sketches» où les chansons seront mimées en même temps
que chanter. - Il s'adjoint un compositeur, Paul Misraki, un
arrangeur «américain», Raymond Legrand. - Cet orchestre perdurera tout au long des années
trente, pendant la guerre et seule la mode, début 1950, aura raison de sa
popularité.
Sous son influence, des orchestres similaires
voient le jour : celui de Fred Adison (1), celui de Jo Bouillon (2) et de nombreux autres.
Ses grands succès : Tout va très bien, Madame la
Marquise (de Paul Misraki, à partir d'un sketch de Bach et Laverne(3)), Ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine (Paul Misraki et A. Hornez) et On ira pendre notre linge sur la
ligne Siegfried (de Kennedy et Carr_, adapté par Misraki, toujours
et encore, Misraki à qui nous dédirons une page éventuellement.
Ray Ventura est décédé le 29 mars 1979 à la Palma de
Majorque.
(1) Albert Lapeyrère, dit Fred Adison, né à
Bordeaux en 1908, décédé en 1996. Étudie le piano, puis le violon et
enfin la batterie avant de prendre la tête d'un orchestre qu'on entendra
à Paris dès le début des années trente. Ses grands succès : Le petit
train départemental (1935), Quand un gendarme rit (1936), On va se faire sonner les cloches (1937), Le swing à l'école (1940) mais d'abord et surtout une scie qui sera reprise par les Comedians
Harmonists, Léon Raiter, Ray Ventura, Georges Milton (et autres) : Avec les pompiers (1934) - Photo (tirée de l'album de Jacques Hélian chez Fillipacchi «Les grands
orchestres du Music-Hall en France» (1965))
(2) Originaire de Montpellier, Jo Bouillon, violoniste,
se retrouve chez Gaumont au début des années trente puis, vers
1934-1935, à la tête d'un orchestre de 15 musiciens qui se produira sur
toutes les scènes parisiennes et en province jusqu'en 1939.
Parallèlement à cette activité, il accompagne Georgius (notamment en son Théâtre chantant), Chevalier, Mistinguett avec lesquels il fera de nombreux
enregistrements. - Après avoir remonté son orchestre en 1940 ou 1941, il
poursuit son activité jusqu'en 1955 non sans avoir fait de nombreuses
tournées avec Joséphine Baker (dont il sera le quatrième époux). - Un certain Lambros Worloou
mieux connu par la suite sous le nom de Georges Guétary sera, un temps, son chanteur attitré mais feront parti de son ensemble à
divers moments, outre Jacques Hélian : Franck Pourcel, Georges Jouvin,
Roland Gerbeau…
Photo (tirée de l'album de Jacques Hélian chez Fillipacchi «Les grands
orchestres du Music-Hall en France» (1965))
(3) pour la petite histoire
relative à cette chanson, voir : Tout va très bien...
Jacques Hélian
Voir ici
Le deuxième en ligne de ses grands
orchestres est celui de Jacques Hélian, né à Paris le 7 juin
1912. Sa grande popularité viendra après la guerre, la deuxième. Il
n’appartient donc pas à cette période qui va Du Temps des Cerises aux
Feuilles Mortes qui fait l’objet de ce site mais il est dans la
parfaite continuité des ensembles des années trente.
La création de son orchestre date de
1938. Mais mobilisé en 1939 à la déclaration de la guerre, fait
prisonnier, il ne revient à Paris qu’en 1943. Il attend, sagement, la
Libération pour reprendre ses activités de Chef d’orchestre. Ce qu’il
fait avec éclat en lançant, en 1944, une chanson de Vandair et Bourtayre
qui aura un immense succès : Fleur de Paris.
Véritable hymne de la Libération, elle
deviendra l’indicatif de l’orchestre.
Nous comptons parmi les chanteurs : Zappy Max, Jo Charrier, … mais surtout un chanteur très remarqué
qui, malheureusement se tuera dans un accident de voiture en 1953 : Jean Marco(*), et parmi les chanteuses : Francine Aubret,
Francine Claudel, Ginette Garcin, … et, fin 1949, il innove et
s’adjoint un trio vocal, les Hélianes. Claude Evelyne, Nadine Young,
Rita Castel furent les trois premières.
De toutes les grandes formations, celle
de Jacques Hélian sera
celle qui durera le plus longtemps. Le nombre d’enregistrements de
l’orchestre est impressionant : disons 490 à quelques unités près !
Ses grands succès… difficile de faire un
choix ! Fleur de Paris, cité ci-dessus, Le
Porte-Bonheur (Kubnick et Gasté), C’est si bon (Hornez et Betti), Etoile des neiges (Plante et Winkler), … un très connu Luna Rossa (Bonifay et Vian)…
Jacques Hélian est décédé le 29 juin
1986 à Paris.
(*) Jean
Marco est né Marcopoulos à Constantinople, ce qui en fait un turc de
naissance mais loin d'être d'origine turque, il faisait partie de ces
minorités grecques et arméniennes, précisément maltraités par les Turcs
et contraint à l'exil (pour ceux qui n'y avaient pas été massacrés!)
dans les années 20. Son père, tailleur de son métier, était le
propriétaire d'un magasin, rue de Lancry à Paris. (Merci à
Monsieur E. C. rue Notre-Dame-des-Champs, à Paris pour ces
renseignements.)
Raymond Legrand
Moins spectaculaire que ces deux rivaux, Raymond Legrand,
né à Paris le 23 mai 1908, connaîtra ses plus grands succès entre 1940 et
1955. - Parmi ses interprètes, il faut retenir les noms de Roger Toussaint (El
Rancho Grande, Le clocher de mon cœur, Comme une chanson...) et
d'Irène de Trébert - comment oublier Irène de Trébert ?) (Mademoiselle
Swing, La guitare à Chiquita, Et j'ai baissé les yeux...)
dont nous aurons également l'occasion de reparler.
Moins jazzy que Ray Ventura ou Jacques Hélian,
l'orchestre de Raymond Legrand est surtout connu pour ses arrangements
recherchées, surprenants par leur diversité. - Son fils, Michel, allait le
suivre dans cette direction.
Du même nous avons choisi une chanson pas tout à fait de
notre période - puisqu'elle date de 1948 - mais qui illustre très bien de ce
qu'il pouvait faire d'une chanson qui n'était peut-être pas du domaine du
grand orchestre et qui met en vedette, double bonheur, la voix de Jean Marco.
C'est si bon, d'A. Hornez et de H. Betti
(1948)
De Ray Ventura, on retrouvera son archi connu Tout va très bien Madame la Marquise au numéro 37 de nos pages
sur la chanson française du Temps des
cerises aux Feuilles mortes mais nous avons préféré
nous en tenir à deux chansons peu connues parmi ces nombreux enregistrements
qui illustreront parfaitement la raison de la popularité de son ensemble.
Ray Ventura et son orchestre :
Sans vous (A.
Hornez et P. Misraki) - 1947
Tiens !... Tiens !... Tiens !... (A. Hornez et P. Misraki) - 1939
Une page suivra sur Irène de Trébert que, souvent, accompagnait - comme c'est le cas ici - Raymond Legrand :
Et j'ai baissé les yeux (Bruno Coquatrix) - 1943
Mademoiselle Swing (Raymond Legrand - Louis Poterat) - 1942