Passant en Haut Val de Sèvre, à Niort, peu
après la guerre,
Georgius eut peut-être été surpris de voir, derrière la fenêtre
d'un commerce ambulant de frites, un bonhomme qui lui aurait dit «Bonjour
toi, comment vas-tu ?» [1]
et dans lequel il eut peut-être reconnu Fred, Fred Gouin qu'il a certes dû
croiser à plusieurs reprises au début des années trente, Fred Gouin dont il
connaissait l'amie,
Berthe
Sylva, Fred Gouin qui, en moins de cinq ans a enregistré les trois-quarts du répertoire français, du «Temps des cerises» à «Ramona»
en passant par «Bonsoir Madame la lune», «La chanson des blés d'or»
et même «La fille du bédouin» : 370 enregistrements, plus d'un million
six cent mille disques vendus... - Car ce Fred Gouin en avait fait du
chemin...
Il est né le 26 avril 1889 et fut nommé, du
nom de son père, Hyppolyte, mais aussi Eugène Frédéric Gouin, l'année où
Paulus triomphait
avec son «Père la Victoire».
En 1910 - il a vingt-et-un an - la légende veut
qu'il ait été chanteur
de rue et revendeur de petits formats. On ne sait au juste ce
qu'il fit jusqu'en 1918. - Peut-être a-t-il été soldat ? -. Ce que l'on sait,
c'est qu'on le «découvre» cette année-là, c'est-à-dire qu'il commence
peu à peu à gagner sa vie en chantant dans les cabarets et, sans doute, en
huitième place dans les cafés-concerts de l'époque. - On le connaît sous le
nom de Villard mais pas longtemps : dès 1924 ou 1925, il est redevenu
Frédéric Gouin ou plutôt «Fred» Gouin que la firme Odéon n'hésite pas à
endisquer.
Petit à petit, grâce à une voix particulière
et une diction sans faille, il se fait un nom. C'est le temps de «L'heure
exquise» de «La veuve joyeuse» de Franz Léhar mais aussi de «La
fille du Bédouin» de Moretti que
Georges Milton rendra si populaire. Pas du
tout dans le même genre, évidemment, mais, cette année-là, Fred chante tout ce
qui lui tombe sur la main :
- Elle danse le charleston (Langlois)
- Les roses de Picardie (Haydn Wood)
- Marie-Rose (Vincent Scotto)
- Mary Lou
(Lyman, Wagner, Russel) -
avec les «Odeon Syncopators» (sic)
- Le petit chapeau (R. Demaret)
- Charmaine (Rapee, Pollack)
- Elle a perdu son pantalon (E. Faoli)
- ...
Puis, en mai 1928, il s'essaye avec une
vielle, et, pour l'époque, une très vieille chanson, «Le temps des cerises»
de Renard et Clément. Le succès est foudroyant.-
On parle de 400.000 copies : du presque inconnu. - Une grande mais une très
grande interprétation. - Fred est alors lancé.
Suivront : «La chanson des blés d'or»
(Doria, Soubise et Lemaître), «Le mouchoir rouge de Cholet» (Botrel), «La
chanson des heures» (Xavier Privas), «Le vieux mendiant» (Paul
Delmet et H. Bernard), «C'est ce soir ou jamais» Cazès, Auberty), «L'âme
des roses» (René de Buxeuil) et sa chanson sans doute la plus connue, «Ramona»
de L. Wolfe Gilbert traduite et
adaptée en français par Saint-Granier, Jean Le Soyeux et
Albert Willemetz
pourtant créée par Saint-Granier.
Le répertoire ne s'arrêta pas là car il
chanta également «Le vin de chez nous» (Zimmerman et Groffe), «Ohé !
Pêcheurs» (des mêmes), «O Mexico» (Jacquet et Vallier), «Pi...
Ouit !» (Hérold), la chanson du Carnaval de Nice de 1931, «Tout autour
du Vel'd'Hiv» ou le refrain des six-jours (Gailhard et Rodor) et même «Les
soquettes à Miquette» (Léojac et Alberty).
Il continuera comme ça jusqu'en 1935.
La voix est celle d'un chanteur d'opérette
mélangée avec celle d'un chanteur de charme. Plaît-elle ? Assurément. En
fouillant un peu partout, on retrouve Fred Gouin dans les programmes des plus
grands Music-Halls du temps mais Fred n'est pas ce qu'on pourrait appeler un
économe-né. Il est plutôt bohême et préfère aux grandes salles les bistrots et
guinguettes dans lesquels il chante, qu'il fréquente, qu'il ouvre même... et qu'il ferme aux bords de la Marne ou de l'Oise
(Jouy-le-Moutier) et puis il tombe également amoureux d'une certaine
Berthe Sylva avec
qui il a déjà enregistré quelques duos. De 1935 à 1939, succédant à
Darcelys,
il devient son amant, elle qui adore fêter, manger, boire. - Et lui, donc !
En 1939, le couple se réfugient à Marseille
où, à cause de la guerre, les engagements sont plutôt rares. - Raison de plus
pour dépenser. - Et puis Berthe tombe malade. Très malade. Tellement malade
qu'elle meurt en 1941 laissant Fred désemparé.
L'autre légende de sa vie veut qu'il ait jeté sur sa tombe
une immense gerbe de roses blanches, du titre de la chanson fétiche de son
amie, pour ensuite s'en aller, seul.
Et de cette date, jusqu'aux recherches
effectuées par Christian Plume en 1980, personne n'a su ce qui lui était
arrivé.
Ce qui lui était arrivé, c'était d'être
remonté vers Niort où, jusqu'à sa mort survenue le 18 février 1959 (certains
citent 1957 mais c'est 1959), il s'était recyclé en revendeur de frites...