
Étrange destin que celui de cet
auteur-compositeur-interprète, fils d'un commerçant en levure (de
boulangerie pour l'un, de bière, pour l'autre) :
Il serait né Victor Léon Pot ou Vincent [Vince] Léon Pott ou
encore Potts, le 2 juillet 1869, le 10, ou le 12 selon d'autres, à
Anvers, ou à Londres (quartier de Whitechapel) ou encore à Richmond dans le
Surrey. - Lui-même, à ce propos, brouille les pistes : il se dit anglais
par son père, Victor Pot (sic), né en 1830 (voir encadré ci-dessous) mais
belge (et français) du fait de sa mère, L. W. Pot (?), né en 1840 et décédée
en 1907 (idem).. Chose certaine : il fut au cours de sa carrière à l'aise
dans les deux langues. - Il fera d'ailleurs, à partir de 1905, carrière à la
fois en France et en Angleterre, chantant et gravant, à Paris, de nombreux
disques en français avec un léger accent anglais et, à Londres, en anglais
avec un léger accent français.
(Fragson, selon
toutes vraisemblances, serait né le 12 juillet 1869 à Whitechapel [2].)
Certains avancent - on serait tenter de dire «inventent» - la
possibilité qu'il ait appris le piano à Anvers «comme tout jeune homme de
bonne famille». - Cela est possible.- C'est ce que rapporte Comoedia dans son édition du 31 décembre. - Il est en effet moins probable qu'il ait
suivi des cours de piano à Whitechapel et le fait qu'il ait ainsi été éduqué
en Belgique expliquerait le nom de «Frogson» (fils de grenouille) qu'il ait
voulu se donner au début de sa carrière (voir encadré, encore) mais, quand
en 1904, il insiste pour dire qu'il est anglais et Cokney... (voir plus
loin)
Selon les auteurs consultés, il
aurait débuté dans la chanson en Angleterre vers 1886 (à 17 ans ?) en se
produisant comme chanteur amateur dans des concerts en province, ou
encore directement au Middlesex de Londres vers 1887-1888, ou encore comme
accompagnateur du chanteur Bruet à Paris vers 1889 ou même au Quat'-z-Arts de François Trombert (en 1893 !).. - Encore là, les pistes sont brouillées.
Fragson, un fils de
grenouille et un avaleur de cirque ?
C'est bien en effet ce
qu'avance Michel Herbert [3] qui en profite pour faire de Fragson un chanteur d'origine
montmartroise :«L'un
des premiers chansonniers qui débutèrent aux Quat'-z-Arts fut
un jeune compositeur glabre et élégant. S'étant présenté pour
auditionner, il déclara se nommer Léon Pot, être né à Anvers de père
anglais et avoir choisi le pseudonyme de Harry Frogson. Trombert,
qui connaissait un peu la langue de Shakespeare, lui fit remarquer
ironiquement que "Frogson" se traduisait littéralement par "fils
de grenouille". ce qui ne pouvait manquer de ridiculiser le
nouveau venu. Celui-ci en convint, et, pour ne pas s'exposer à un
pareil risque, se baptisa Harry Fragson.» «Son succès fut mince,
poursuit Herbert, car il chantait [à ses débuts] derrière le piano.
Quelques mois plus tard, Fragson revient aux Quat'-z-Arts et
chante, cette-fois-là, devant le piano, à demi tourné vers
les spectateurs. Ceux-ci l'applaudirent à tout rompre.»
«Durant tout le temps qu'il resta
aux Quat'-z-Arts, poursuit toujours Michel Herbert,
Fragson connut auprès de ses camarades chansonniers un succès non
moins vif [...]. Il le devait à sa faculté de pouvoir avaler
aisément les objets les plus hétéroclites et les moins digestes.
Attablé, par exemple, dans la salle du café, et s'y étant fait
servir un bock, il découpait à l'ébahissement général, le rond de
feutre placé sous sa consommation, le saupoudrait de sel, et le
mangeait. Il croquait ensuite le verre, puis souriant, il commandait
un second bock pour faire passer le tout...»
|
Sallée et Chauveau [4] le placent, suite à un examen des
programmes des salles parisiennes de l'époque, définitivement à l'Européen
vers 1890-1891, au Bataclan vers 1892, au Concert Parisien en 1893, à
l'Horloge et au Parisiana en 1894 où il fait dans le genre «chanteur
anglais».
Dominique Jando [5] mentionne qu'il aurait proposé son
numéro au Middlesex (cité ci-dessus), en 1885 (il aurait eu alors 16 ans !),
mais devant le refus du propriétaire, il aurait traversé la Manche pour
tenter sa chance à Paris. - Beau souvenir pour ajouter à la légende mais peu
probable.
On sait qu'en 1893, Yvette Guilbert s'éprend d'une de ses chansons, la Ronde des petits chiens et qu'elle crée, la même année, sur un de
ses arrangements, Le p'tit cochon d'Eugène Héros et de
Hubbard T. Smith [6]. - Il s'agit peut-être là de la
première véritable date du style Fragson.
Vers le milieu de 1894, son nom commence à faire surface.
John Culme (voir note 1), citant Bampton Hunt (note 2) mentionne qu'ayant
chanté des chansons de Paulus devant Emile Blavet, un collaborateur au
Gaulois et au Figaro, ce dernier l'aurait présenté aux Coquelin, à
Mounet-Sully et à Réjane et que ce serait Coquelin l'aîné qu'il l'aurait
présenté au directeur de La Cigale où il aurait fait ses véritables
débuts... - En première partie, peut-être, car on ne retrouve pas de traces
de Fragson dans les programmes de ce Café-Concert.
Diverses autres sources indiquent que c'est à peu près à ce
moment-là que Fragson aurait décidé de retourner en Angleterre en tant que
chanteur français et qu'il s'y serait fait connaître en l'espace de
quelques mois.- La vérité est que Fragson a beaucoup hésité avant de
retraverser la Manche et ce n'est qu'en 1905 qu'il s'est finalement décidé
enfin à retourner dans son pays «natal» après d'est fait offrir le
rôle de Dandini, le valet du Prince dans une comédie musicale basée sur
l'histoire de Cendrillon, par l'imprésario anglais Arthur Collins du Drury
Lane alors de passage à Paris. [7].
Ce que l'on sait, c'est qu'outre les dates mentionnées ci-dessus, il est à
Paris en 1896 où il commence tranquillement à aligner divers succès. En
1897, une certaine renommé vient avec Les amis de Monsieur (paroles d'Eugêne Héros et Cellarius, musique de lui-même et de Lucien Del)
mais son nom ne commence vraiment à sortir des rangs la même année
qu'avec la création de Les blondes (paroles de Luciel
Delormerl, musique de lui, toujours, et d'Adolf Stanislas). - Dès
1898, le «Roi de la chanson» est un titre que l'on met de plus en
plus sur les affiches annonçant ses prestations.
Puis, en 1899, lorsqu'il créé à La Scala Amours fragiles (sur
des paroles d'Alexandre Trébitsch), il n'y a plus de doute : Fragson est
devenu une grande vedette. - À partir de 1900, il n'aura qu'un seul rival : Mayol, le seul qui, treize ans durant, saura aligner, tout
comme lui, succès après succès mais tandis que Fragson est à l'aise aux
Folies-Bergère (de 1902 à 1908), dans les salons et à l'opérette, Mayol n'y réussira pas tout autant et, contrairement à ce
dernier, il ne se contentera pas de la France : en 1905, avec le Cendrillon
cité ci-dessus, Fragson entamera une deuxième carrière, celle d'un chanteur français, à Londres.
Après ce Cendrillon, il
est en effet, dès 1906, au Royalty dans un comédie musicale intitulée Castles in Spain, comédie musicale dont il a composé la musique et qui
sera reprise le mois suivant au Terry's Theatre (68 représentations) - de
l'inédit !., Il retourne au Drury Lane interpréter Sinbad en 1906 et Babes in the Wood en 1907 et ne cessera, à partir de ce moment-là,
d'être sur toutes les scènes londoniennes.

Fragson
(collection Robert Thérien)
De 1900 à 1913, en France, tout comme en Angleterre, il
composera, créera, enregistrera : (La musique, sauf indication contraire est de Fragson)
- 1900 : Les jaloux -
Paroles de Paul Briollet et Léo Lelièvre
- 1901 : L'amour boiteux - Les mêmes
- 1902 : Nous nous plûmes -
Paroles de Georges Sibre
- 1903 : Aveux discrets - Paroles de Paul Briollet et Léo Lelièvre
- 1904 : Lison ! - Paroles
de Paul Briollet
- 1905 : Lettre tendre - Paroles de
Teddy
- 1905 : La Parisienne y'a
qu'ça - Paroles de William Burty
- 1908 : Dans mon aéroplane - Paroles d'Henri
Christiné et d'Eugène Christien (qu'il chante en
anglais vers 1910 sous le titre de Gay Paree)
- 1910 : Je n'peux pas -
Paroles d'Alexandre Trébitsch et d'Henri Cristiné
- 1910 : Reviens ! - Paroles et musique d'Henri
Christiné et de Fragson
- 1911 : La Baya - Paroles
de Marcel Heurtebise e musique d'Henri
Christiné
- 1912 : À la Martinique -
Chanson adapté d'un succès de Georges M. Cohan (The Belle of the
Barber's Ball) par Henri Christiné
- 1912 : Je connais une blonde - Chanson de E. Ray Goetz et de A. Baldwin
Sloane (There's a Girl in Havana) adaptée par Alfredo Nilson-Fysher et Henri Christiné
- 1913 : Ah ! C'qu'on s'aimait - Paroles de Lucien Boyer,
musique de Paul Marinier
À lui seul, Reviens ! assurera
son immortalité : Martin Pénet (note 6) ne liste pas moins que 43
enregistrements de cette chanson : de Fragson, lui même, en 1911 à Jean
Raphaël en 1967 en passant par : Fred Gouin en 1929, Ray Ventura en 1931, Jeannette MacDonald et Henri Garat, la même année, Tino Rossi en 1933, Mathé Altéry en 1955, Suzy Delair et Jean Sablon en 1961 et Lina Margy en 1966. - En 1934, le
comique de l'heure, Georgius, se permet même d'en faire une parodie avec
un «Rentre» pas du tout inintéressant.
(30 enregistrements aussi, de Ah !
C'qu'on s'aimait de et Paul Marinier - note 6 - et,
à notre connaissance, son enregistrement de Je connais une blonde n'a pas cessé d'être disponible, en vinyle, en cassette puis en CD, au
cours des trente-cinq dernières années.)
Pour les titres anglais, voir à Music-Hall Masters.
Puis c'est la tragédie : Le 30 décembre 1913, rentrant chez lui, vers neuf heures du
soir, au 56 de la rue Lafayette à Paris, son père, octogénaire, l'accueille
à coups de revolver. - On parle de drame de jalousie, d'une histoire de
femmes, d'argent mais le fait est que le père souffre de problèmes
psychologiques et est convaincu que son fils veut le placer dans une maison
de santé... Il meurt avant d'arriver à l'hôpital de Lariboisière. Ses funérailles sont comparables à celles qu'on a réservées à
Victor Hugo. Les actualités de l'époque nous montrent une immense foule
autour de Notre-Dame de Lorette avec, suivant son cercueil, Dranem, Mayol, Esther Lekain, Dickson, Polin, Montel, Bérard, Bach, Lucien Boyer, Victor Meusy, Fursy,
Roland Dorgelès, Henri Bataille...
Son corps repose peut-être au cimetière de Montparnasse....
Au fait où se trouvent les cendres
de Fragson ?
Un de nos plus fidèles lecteurs, Jean-François Chariot, qui, pour ceux qui ne le
connaissent pas, est l'arrière-arrière-petit-fils de Polin, nous informe
qu'il a lu, de ses propres yeux lu, un article paru dans la revue Comoedia où l'on parle des obsèques de Fragson et où il est
clairement indiqué que l'artiste a été inhumé au cimetière de
Montmartre mais il nous apprend également avoir vu, encore une
fois de ses propres yeux vu, au cimetière du Père Lachaise (columbarium) trois plaques se lisant comme suit :
- Victor Pot 1830-1914 A Harry Pot dit Fragson né
à Londres 1873 décédé à Paris 1913 - Une amie fidèle
- In Memory and ever-loving
remembrance of our dear maman L.W. Pot deeply mourned and
never forgotten by her beloved son and her husband 1840-1907

(Un clic pour agrandir)
L'existence de ces plaques nous ont récemment été confirmée par Philippe Landru (philandru@aol.com)
qui nous a communiqué, une foule de renseignements sur le lieu de
sépulture des interprètes, auteurs, composteurs mentionnés dans ce site.
Évidemment, Fragson ne peut pas reposer à
deux endroits en même temps. Nous comptons sur nos amis parisiens pour
élucider cette question.
Site de Jean-François Chariot (sur Polin)
: http://perso.wanadoo.fr/appoline/Polin
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La fortune de Fragson
À sa mort, laisse derrière lui plus de 40 000
francs-or. Une fortune pour l'époque. - Son père, qui meurt peu de temps
après (à Fresnes), ajoute à ce montant quelque 80 000 autres francs puis
une tante tout aussi riche en laisse tout autant. - Les trois ne
laissant aucun héritier, le tout est mis sous séquestre. Paul Reboux,
cité par Caradec et Weill, (Mémoires) estimait cet héritage, en 1953, à quelque 14
milliards-papier... [8].
Fragson en son temps :
Son influence, avec l'apport de Christiné, fut immense car, de l'Angleterre, il a
ramené un rythme nouveau, venu des Amériques : le fox-trot, à un moment
où la chanson, en France, était valse, marche ou romance.
À l'écouter aujourd'hui, sur divers repiquages - le dernier en ligne, en
France, est celui de Chansophone (le numéro 142, paru en 1994) -,
l'impression générale qui se dégage est celle d'un chanteur dont on a
toujours peur que la voix casse avant la fin de la chanson. - Les photos
qu'on a de lui nous montrent un chanteur plutôt mince mais à regarder de
plus près, surtout devant un piano, on constate très vite qu'il ne
s'agissait pas d'un être chétif mais d'un bonhomme relativement musclé.
- Et chanter, soirées après soirées, dans de très grandes salles, n'est
pas de nature à encourager les moins forts. - De cette voix, Julian Myerscough (voir à Music-Hall Masters) a su tirer deux Cds un timbre
surprenants mais ce volume et ce timbre ne peuvent à eux seuls expliquer
le succès de Fragson.Tout comme Mayol,
Fragson avait sa façon à lui de chanter et c'est peut-être dans cette
façon que le public de l'époque a reconnu en lui un grand artiste :
D'abord, il ne chantait pas debout mais assis, s'accompagnant lui-même
au piano ; et puis il mimait ses chansons. - Quelles que soient les
critiques que l'on lise de lui (à l'époque), toutes s'entendent pour
dire qu'il était un excellent comédien sachant passer d'un personnage à
un autre en un clin d'oeil. - En sa page sur Fragson, John Cume (voir
note 1) cite le cas d'un journaliste anglais, venu à Paris, et à qui
Fragson aurait fait croire qu'il était chauffeur de taxi. - La
description qui est faite de cette aventure est désopilante. - Dommage
que ses prestations (car certaines ont été filmées) restent enfouies
dans les voûtes de Gaumont (voir ci-dessous).
Discographie, chansons et
enregistrements :
Filmographie :
Tout comme Mayol, Fragson aurait
été filmé dans les phonoscènes d'Alice Guy vers 1906 mais nous n'en
avons, à ce jour, retrouvé aucune trace.
En 1910, par contre, il aurait tourné avec Max Linder
dans un "deux bobines" intitulé «L'entente cordiale». -
Impossible aujourd'hui de retracer ce film.
Et finalement, enfin un
livre sur Fragson !
Malheureusement en anglais mais
l'œuvre d'un recherchiste très sérieux. À commander, ne serait-ce que pour la discographie.
Chez Music-Hall Masters, à l'adresse suivante :
http://mhmfragsonbook.mysite.wanadoo-members.co.uk/index.jhtml

Notes :
[1] Pour en apprendre un peu plus sur Fragson (site anglophone), voir au site de
M. Cume (Foolight
Notes). - Dans le menu, à gauche, vers le bas, recherchez Footlight Notes Archive A - H - cliquez sur l'étoile et, dans la liste, cliquez sur Fragson.
[2] Comoedia - Premier janvier 1914. - Merci à Jean-François Chariot pour nous avoir communiqué ce renseignement.
[3] La chanson à Montmartre - La table ronde 1967.
[4] Music-Hall et café-concert, Bordas, 1985
[5] Histoire mondiale du Music-Hall, Jean-Pierre Delarge, 1979
[6] Mémoire de la Chanson - Martin Pénet - Omnibus France Culture, 2001.
[7] «J'ai très peur [de retourner en Angleterre), dit-il à un reporter du Sketch, parce que
que, même si je suis Anglais et Cockney par dessus le marché, je n'ai jamais
fait face à un auditoire anglais [à cause du] flegme, [du] grand flegme, britannique.» (The Sketch, Londres, mercredi le 21
décembre 1904, p.336 - cité par John Culme - Voir note 1.)
[8] Le café-concert - François Caradec et Alain Weill - Atelier
Hachette/Massin, 1980
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