2008-03-28
Fragson (Harry) |

Étrange destin que celui de cet
auteur-compositeur-interprète, fils d'un commerçant en levure (de
boulangerie pour l'un, de bière, pour l'autre) :
Il serait né Victor Léon Pot ou
Vincent [Vince] Léon Pott ou encore Potts, le 2 juillet 1869, le 10,
ou le 12 selon d'autres, à Anvers, ou à Londres (quartier de Whitechapel) ou encore à Richmond
dans le Surrey. - Lui-même, à ce propos, brouille les pistes : il se dit
anglais par son père, Victor Pot (sic), né en 1830 (voir encadré ci-dessous) mais
belge (et français) du fait de sa mère, L. W. Pot (?), né en 1840 et décédée en
1907 (idem).. Chose certaine : il fut au cours de sa carrière à l'aise dans les
deux langues. - Il fera d'ailleurs, à partir de 1905, carrière à la fois en
France et en Angleterre, chantant et gravant, à Paris, de nombreux disques en
français avec un léger accent anglais et, à Londres, en anglais avec un léger
accent français. (Fragson, selon toutes vraisemblances, serait né le
12 juillet 1869 à Whitechapel [2].)
Certains avancent - on serait tenter de dire
«inventent» - la possibilité qu'il ait appris le
piano à Anvers «comme tout jeune homme de bonne famille». - Cela est
possible.- C'est ce que rapporte Comoedia dans son édition du 31 décembre. - Il
est en effet moins probable qu'il ait suivi des cours de piano à Whitechapel et
le fait qu'il ait ainsi été éduqué en Belgique expliquerait le nom de «Frogson»
(fils de grenouille) qu'il ait voulu se donner au début de sa carrière (voir
encadré, encore) mais, quand en 1904, il insiste pour dire qu'il est anglais et Cokney...
(voir plus loin) Selon les auteurs consultés, il aurait
débuté dans la chanson en Angleterre vers 1886 (à 17 ans ?) en se produisant
comme chanteur amateur dans des concerts en province, ou encore directement au
Middlesex de Londres vers 1887-1888, ou encore comme
accompagnateur du chanteur Bruet à Paris vers 1889 ou même au Quat'-z-Arts de François Trombert (en 1893 !).. - Encore là, les pistes
sont brouillées.
Fragson, un fils de
grenouille et un avaleur de cirque ?
C'est bien en effet ce qu'avance Michel
Herbert [3]
qui en profite pour faire de Fragson un chanteur d'origine montmartroise
: «L'un des premiers chansonniers qui
débutèrent aux Quat'-z-Arts fut un jeune compositeur glabre et
élégant. S'étant présenté pour auditionner, il déclara se nommer Léon
Pot, être né à Anvers de père anglais et avoir choisi le pseudonyme de
Harry Frogson. Trombert, qui connaissait un peu la langue de Shakespeare,
lui fit remarquer ironiquement que "Frogson" se traduisait
littéralement par "fils de grenouille". ce qui ne pouvait manquer
de ridiculiser le nouveau venu. Celui-ci en convint, et, pour ne pas
s'exposer à un pareil risque, se baptisa Harry Fragson.»
«Son succès fut mince, poursuit Herbert,
car il chantait [à ses débuts] derrière le piano.
Quelques mois plus tard, Fragson revient aux Quat'-z-Arts et
chante, cette-fois-là, devant le piano, à demi tourné vers les
spectateurs. Ceux-ci l'applaudirent à tout rompre.»
«Durant tout le temps qu'il resta aux Quat'-z-Arts, poursuit toujours Michel Herbert, Fragson connut
auprès de ses camarades chansonniers un succès non moins vif [...]. Il le
devait à sa faculté de pouvoir avaler aisément les objets les plus
hétéroclites et les moins digestes. Attablé, par exemple, dans la salle
du café, et s'y étant fait servir un bock, il découpait à l'ébahissement
général, le rond de feutre placé sous sa consommation, le saupoudrait de
sel, et le mangeait. Il croquait ensuite le verre, puis souriant, il
commandait un second bock pour faire passer le tout...»
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Sallée et Chauveau
[4] le placent, suite à un examen des
programmes des salles parisiennes de l'époque, définitivement à l'Européen vers 1890-1891, au
Bataclan vers 1892, au Concert Parisien en 1893, à l'Horloge et au Parisiana en 1894 où il
fait dans le genre
«chanteur anglais». Dominique Jando
[5] mentionne qu'il aurait proposé son
numéro au Middlesex (cité ci-dessus), en 1885 (il aurait eu alors 16 ans !), mais
devant le refus du propriétaire, il aurait traversé la Manche pour tenter sa
chance à Paris. - Beau souvenir pour ajouter à la légende mais peu probable.
On sait qu'en 1893, Yvette Guilbert s'éprend d'une de ses
chansons, la Ronde des petits chiens et qu'elle crée, la même année, sur
un de ses arrangements, Le p'tit cochon d'Eugène Héros et de Hubbard T.
Smith [6].
- Il s'agit peut-être là de la première véritable date du style Fragson.
Vers le milieu de 1894, son nom commence à faire
surface. John Culme (voir note 1), citant Bampton Hunt (note 2) mentionne
qu'ayant chanté des chansons de Paulus devant Emile Blavet, un collaborateur
au Gaulois et au Figaro, ce dernier l'aurait présenté aux Coquelin, à
Mounet-Sully et à Réjane et que ce serait Coquelin l'aîné qu'il l'aurait
présenté au directeur de La Cigale où il aurait fait ses véritables débuts... -
En première partie, peut-être, car on ne retrouve pas de traces de Fragson dans
les programmes de ce Café-Concert.
Diverses autres sources indiquent que c'est à peu près
à ce moment-là que Fragson aurait décidé de retourner en Angleterre en tant que
chanteur français et qu'il s'y serait fait connaître en l'espace de
quelques mois.- La vérité est que Fragson a beaucoup hésité avant de
retraverser la Manche et ce n'est qu'en 1905 qu'il s'est finalement décidé
enfin à retourner dans son pays «natal» après d'est fait offrir le rôle de Dandini, le valet du Prince dans une comédie musicale basée sur l'histoire de
Cendrillon, par l'imprésario anglais Arthur Collins du Drury Lane alors de passage à
Paris. [7]. Ce que l'on sait, c'est qu'outre les dates mentionnées
ci-dessus, il est à Paris en 1896 où il commence tranquillement à aligner
divers succès. En 1897, une certaine renommé vient avec Les amis de
Monsieur (paroles d'Eugêne Héros et Cellarius, musique de lui=même et de
Lucien Del) mais son nom ne commence vraiment à sortir des rangs la même
année qu'avec la création de Les blondes.(paroles de Luciel
Delormerl, musique de lui, toujours, et d'Adolf Stanislas). - Dès 1898, le «Roi
de la chanson» est un titre que l'on met de plus en plus sur les affiches
annonçant ses prestations. Puis, en 1899, lorsqu'il créé à La Scala Amours
fragiles (sur des paroles d'Alexandre Trébitsch), il n'y a plus de
doute : Fragson est devenu une grande vedette. - À partir de 1900, il n'aura
qu'un seul rival : Mayol, le seul qui,
treize ans durant, saura aligner, tout comme lui, succès après succès mais
tandis que Fragson est à l'aise aux Folies-Bergère (de 1902 à 1908), dans les
salons et à l'opérette, Mayol n'y réussira pas tout autant et, contrairement à ce
dernier, il ne se contentera pas de la France : en 1905, avec le Cendrillon
cité ci-dessus, Fragson entamera une deuxième carrière, celle d'un chanteur
français, à Londres. Après ce Cendrillon, il est en effet, dès 1906, au
Royalty dans un comédie musicale intitulée Castles in Spain, comédie
musicale dont il a composé la musique et qui sera reprise le mois suivant au
Terry's Theatre (68 représentations) - de l'inédit !)., Il retourne au Drury Lane interpréter Sinbad en 1906 et Babes in the Wood en 1907 et ne cessera, à
partir de ce moment-là, d'être sur toutes les scènes londoniennes.

Fragson
(collection Robert Thérien)
De 1900 à 1913, en France, tout comme en Angleterre,
il composera, créera, enregistrera :
(La musique, sauf indication contraire est de
Fragson)
1900 : Les jaloux - Paroles de Paul Briollet et Léo Lelièvre
1901 :
L'amour boiteux - Les mêmes
1902 : Nous nous plûmes - Paroles de Georges Sibre
1903 :
Aveux discrets - Paroles de Paul Briollet et Léo Lelièvre
1904 : Lison ! - Paroles de Paul Briollet
1905 :
Lettre tendre - Paroles de Teddy
1905 : La Parisienne y'a qu'ça - Paroles de William Burty
1908 : Dans mon aéroplane - Paroles d'Henri Christiné et d'Eugène Christien
(qu'il chante en anglais vers 1910 sous le titre de Gay Paree)
1910 : Je n'peux pas - Paroles d'Alexandre Trébitsch et d'Henri Cristiné
1910 : Reviens
! - Paroles et musique d'Henri Christiné et de Fragson
1911 : La Baya - Paroles de Marcel Heurtebise e musique d'Henri Christiné
1912 : À la Martinique - Chanson adapté d'un succès de Georges M. Cohan (The
Belle of the Barber's Ball) par
Henri Christiné
1912 :
Je connais une blonde - Chanson de E. Ray Goetz et de A. Baldwin
Sloane (There's a Girl in Havana) adaptée par Alfredo Nilson-Fysher et
Henri Christiné
1913 : Ah ! C'qu'on s'aimait - Paroles de
Lucien Boyer, musique de Paul Marinier
À lui seul, Reviens ! assurera son
immortalité : Martin Pénet (note 6) ne liste pas moins que 43 enregistrements
de cette chanson : de Fragson, lui même, en 1911 à Jean Raphaël en 1967 en
passant par : Fred Gouin en 1929,
Ray Ventura en 1931, Jeannette MacDonald
et Henri Garat, la même
année, Tino Rossi en 1933, Mathé Altéry en 1955,
Suzy Delair et
Jean Sablon en 1961 et Lina Margy en 1966. - En
1934, le comique de l'heure, Georgius, se permet même d'en faire une parodie avec un «Rentre» pas du tout inintéressant.
(30 enregistrements aussi, de Ah ! C'qu'on
s'aimait de et Paul Marinier - note 6 - et, à notre
connaissance, son enregistrement de Je connais une blonde n'a
pas cessé d'être disponible, en vinyle, en cassette puis en CD, au cours des
trente-cinq dernières années.)
Pour les titres anglais, voir à Music-Hall Masters.
Puis c'est la tragédie :
Le 30 décembre 1913, rentrant chez lui, vers neuf
heures du soir, au 56 de la rue Lafayette à Paris, son père, octogénaire,
l'accueille à coups de revolver. - On parle de drame de jalousie, d'une
histoire de femmes, d'argent mais le fait est que le père souffre de problèmes
psychologiques et est convaincu que son fils veut le placer dans une maison de
santé... Il meurt avant d'arriver à l'hôpital de Lariboisière.
Ses funérailles sont comparables à celles qu'on a
réservées à Victor Hugo. Les actualités de l'époque nous montrent une immense
foule autour de Notre-Dame de Lorette avec, suivant son cercueil,
Dranem,
Mayol, Esther
Lekain, Dickson,
Polin,
Montel,
Bérard,
Bach,
Lucien Boyer, Victor Meusy,
Fursy, Roland
Dorgelès, Henri Bataille...
Son corps repose peut-être au cimetière de Montparnasse....
Au fait où se trouvent les cendres de Fragson ?
Un de nos plus fidèles lecteurs,
Jean-François Chariot, qui, pour ceux qui ne le connaissent
pas, est l'arrière-arrière-petit-fils de
Polin, nous informe qu'il a lu, de ses
propres yeux lu, un article paru dans la revue Comoedia où
l'on parle des obsèques de Fragson et où il est clairement indiqué que
l'artiste a été inhumé au cimetière de Montmartre mais il
nous apprend également avoir vu, encore une fois de ses propres yeux vu,
au cimetière du Père Lachaise (columbarium) trois plaques se
lisant comme suit :
- Victor Pot 1830-1914
- A Harry Pot dit Fragson né à Londres 1873
décédé à Paris 1913 - Une amie fidèle
- In Memory and ever-loving remembrance of
our dear maman L.W. Pot deeply mourned and never forgotten by
her beloved son and her husband 1840-1907

(Un clic pour agrandir)
L'existence de ces plaques nous ont récemment été confirmée par Philippe Landru
(philandru@aol.com) qui nous a communiqué,
une foule de renseignements sur le lieu de sépulture des interprètes,
auteurs, composteurs mentionnés dans ce site.
Évidemment, Fragson ne peut pas reposer à deux endroits en même temps.
Nous comptons sur nos amis parisiens pour élucider cette question.
Site de
Jean-François Chariot (sur
Polin) :
http://perso.wanadoo.fr/appoline/Polin
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La fortune de Fragson
À sa mort, laisse derrière lui plus de 40 000
francs-or. Une fortune pour l'époque. - Son père, qui meurt peu de temps après
(à Fresnes), ajoute à ce montant quelque 80 000 autres francs puis une tante
tout aussi riche en laisse tout autant. - Les trois ne laissant aucun
héritier, le tout est mis sous séquestre. Paul Reboux, cité par
Caradec et
Weill, (Mémoires) estimait cet héritage, en 1953, à quelque 14
milliards-papier... [8].
Fragson en son temps :
Son influence, avec l'apport de Christiné,
fut immense car, de l'Angleterre, il a ramené un rythme nouveau, venu des
Amériques : le fox-trot, à un moment où la chanson, en France, était valse,
marche ou romance. À l'écouter aujourd'hui, sur divers repiquages - le
dernier en ligne est celui de Chansophone (le numéro 142, paru en 1994) -,
l'impression générale qui se dégage est celle d'un chanteur dont on a toujours
peur que la voix casse avant la fin de la chanson. - Les photos qu'on a de lui
nous montrent un chanteur plutôt mince mais à regarder de plus près, surtout
devant un piano, on constate très vite qu'il ne s'agissait pas d'un être
chétif mais d'un bonhomme relativement musclé. - Et chanter, soirées après
soirées, dans de très grandes salles, n'est pas de nature à encourager les
moins forts. - De cette voix, Julian Myerscough (voir à
Music-Hall Masters) a su tirer un volume et
un timbre surprenants mais ce volume et ce timbre ne peuvent à eux seuls
expliquer le succès de Fragson. Tout comme Mayol, Fragson avait sa façon à lui de
chanter et c'est peut-être dans cette façon que le public de l'époque a
reconnu en lui un grand artiste : D'abord, il ne chantait pas debout mais assis,
s'accompagnant lui-même au piano ; et puis il mimait ses chansons. - Quelles
que soient les critiques que l'on lise de lui (à l'époque), toutes s'entendent
pour dire qu'il était un excellent comédien sachant passer d'un personnage à
un autre en un clin d'oeil. - En sa page sur Fragson, John Cume (voir note 1)
cite le cas d'un journaliste anglais, venu à Paris, et à qui Fragson aurait
fait croire qu'il était chauffeur de taxi. - La description qui est faite de
cette aventure est désopilante. - Dommage que ses prestations (car certaines
ont été filmées) restent enfouies dans les voûtes de Gaumont (voir
ci-dessous).
Discographie, chansons et
enregistrements :
Fragson - succès, voyez ici

Pour d'autres
photos de Fragson, voyez ici

Filmographie :
Tout comme Mayol, Fragson aurait été
filmé dans les phonoscènes d'Alice Guy vers 1906 mais nous n'en avons, à ce
jour, retrouvé aucune trace.
En 1910, par contre, il aurait tourné avec
Max Linder dans un "deux bobines" intitulé
«L'entente cordiale». - Impossible aujourd'hui de retracer ce film.
Et finalement, enfin un
livre sur Fragson !
Malheureusement en anglais mais
l'œuvre d'un recherchiste très sérieux.
À commander, ne serait-ce que
pour la discographie. Chez Music-Hall Masters, à
l'adresse suivante :
http://mhmfragsonbook.mysite.wanadoo-members.co.uk/index.jhtml

Notes :
[1]
Pour en apprendre un peu plus sur Fragson (site anglophone), voir au site de
M. Cume (Foolight
Notes).
- Dans le menu, à gauche, vers le bas, recherchez Footlight Notes Archive A - H
- cliquez sur l'étoile et, dans la liste, cliquez sur Fragson.
[2]
Comoedia - Premier janvier 1914. - Merci à
Jean-François Chariot
pour nous avoir communiqué ce renseignement.
[3]
La chanson à Montmartre - La table ronde 1967.
[4]
Music-Hall et café-concert, Bordas, 1985
[5]
Histoire mondiale du Music-Hall, Jean-Pierre Delarge, 1979
[6]
Mémoire de la Chanson - Martin Pénet - Omnibus France Culture, 2001.
[7] «J'ai très peur [de
retourner en Angleterre), dit-il à un reporter du Sketch, parce que que, même
si je suis Anglais et Cockney par dessus le marché, je n'ai jamais fait face à
un auditoire anglais [à cause du] flegme, [du] grand flegme, britannique.»
(The Sketch, Londres, mercredi le 21 décembre 1904, p.336 - cité par
John Culme - Voir note 1.)
[8]
Le café-concert - François Caradec et Alain Weill - Atelier Hachette/Massin,
1980
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