Armand Ménard, dit
Dranem, interprète né à Paris le 23 mai 1869, mort à Paris le 13 octobre
1935.
D'abord apprenti-bijoutier, il entre, après son
service militaire comme garçon de magasin chez un marchand de bretelles
de la rue Greneta en 1892. Déjà, cependant, il chante la chansonnette
comique dans diverses troupes d'amateur où il est connu pour son entrain
et sa bonne humeur. En juin 1893, il quitte son emploi pour entrer
temporairement dans un autre magasin, rue Béranger, qui lui donne
cependant plus de temps libre.
Le 1er avril 1894, sous le nom de Dranem
(anagramme de Ménard), il fait ses débuts de l'«Electric-Concert», au
champ de Mars, comme «chanteur comique» genre Polin.
Deux jours plus tard, son cachet est réduit de moitié.
Il passe ensuite au «Concert de l'Époque» où il joue
la comédie interprétant, entre autres, le rôle d'Anatole Garadoux dans les
Deux timides de Marc Michel et Eugène Labiche.
En août 1895, il est au «Concert Parisien» où il se
fait connaître dans des pièces en un acte et dans divers «tours de chant» où
figurent deux autres débutants : Félix
Mayol et Max Dearly. (Dix ans plus tard,
personne ne pourra s'offrir une telle affiche.)
Un jour, au tout début de 1896, il trouve, au carreau
du Temple, pour la somme de dix francs, une petite jaquette à basques courtes,
un pantalon jaune passé, rayé de vert et un petit chapeau bizarre dont il se
revêt le soir même et il entre sur scène plus ou moins en courant, comme si on
l'y avait poussé. Il entame, ce soir-là, les yeux mi-clos et lentement,
une chanson aux paroles navrantes d'imbécillité.
C'est le délire.
Francisque Sarcey (Voir Paulus,
chapitre
4) qui est dans la salle constate :
«Dranem est un idiot de génie.»
Le genre «Dranem» était né.
Du «Concert Parisien», il passe au «Divan Japonais»
où, dans son tour de chant, il montre de plus en plus de finesse dans son jeu
de super-niais. - Les critiques de l'époque, décontenancés devant cet homme
d'une rare intelligence et qui réussit à faire passer à peu près n'importe
quoi, sont dithyrambiques et en peu de temps finissent par en
faire une grande vedette.
Il passe successivement à «l'Horloge», à
«l'Alcazar», au «Petit Casino», aux «Ambassadeurs» puis, enfin, le
2 septembre 1899 à «l'Eldorado» où il va rester plus de vingt ans, y
jouant dans plus de 200 pièces ou revues, créant d'innombrables chansons,
attirant le tout Paris.
Son grand comique découlait du fait qu'il chantait des énormités sans, semble-t-il, s'en rendre compte et puis - ce qui, évidemment, n'a pas été endisqué -
il chante comme si ce que l'on demandait de chanter était la chose la plus importante au monde : une sorte de clown, totalement inconscient de ses pitreries. (Voir ci-dessous un lien vers
un clip de l'époque)
Adolphe Brisson écrivant sur lui, en 1905, disait ceci
:
«Un pantalon à carreaux sanglé, trop court,
laissant apercevoir les chaussettes ; un veston étriqué et miteux ; non pas
des pieds, des bateaux ; un énorme nœud de cravate rose géranium ; un
minuscule couvre-chef en feutre déteint ; des cheveux roux ; un pif
écarlate, écrasé comme une tomate, au centre d'une face blême ; des lèvres
fendues au coup de sabre jusqu'aux oreilles, riant d'un rire muet. Ce rire
est communicatif. Pourquoi rit-on ? On ne sait... On rit parce que lorsque
Dranem rit, il faut rire, et qu'on ne peut s'en empêcher. Cet homme est
grotesque ; il l'est immensément, épiquement : qu'il marche en butant à
chaque pas, qu'il s'arrête et se dandine sur des jambes flageolantes,
qu'il se taise, qu'il parle, qu'il se cache la tête dans un mouchoir de
cotonnade, comme pour y vomir la fin de ses phrases, ou qu'il les lance au
nez des spectateurs en ayant l'air de se moquer d'eux et de lui-même, une
drôlerie intense jaillit de sa personne tout à la fois falote et robuste, de
sa silhouette de pochard... Ce qu'il dit ? C'est à tel point inepte, plat,
grossier, qu'aucun mot ne le saurait rendre... Qu'importe ! Dranem peut
raconter tout ce qu'il voudra ; on l'écoute à peine, on le regarde ; on se
divertit de sa grimace, de son crane en poire, de son petit chapeau pelé et
râpé, des soubresauts de son corps dégingandé, de sa bouche hilare... Il rit
; et l'on s'en veut de rire, et l'on se demande pour quelle cause on rit ;
et l'on ne comprend pas... ; mais on rit.»
Le grand et exigeant metteur en
scène Antoine reconnaît en lui un artiste de la lignée des grands
farceurs, des Scaramouche et des Gaultier-Garguille ; il le fait jouer en
décembre 1910, à l'Odéon, le Médecin malgré lui où il triomphe. La
critique est élogieuse : «Enfin une farce de Molière jouée comme elle
le devrait !»
Au cours de la Grande Guerre, il est versé au théâtre
des armées : il chante dans les hôpitaux. Puis, en 1918, conscient que le
music-hall a fait son temps, il se tourne vers le théâtre, l'opérette et le
cinéma. Il devient vite le grand premier comique aux Bouffes-Parisiens (entre
autres).
Le chanteur idiot disparaît et laisse la place à un
grand chanteur d'opérette :
Opérette
Date de
création
Théâtre
Rôle
Flup !...
1920
Bataclan
Flup
Là-Haut
1923
Bouffes Parisiens
Frisotin
La Dame en décolleté
1923
Bouffes Parisiens
Girodo
En chemyse
1924
Bouffes Parisiens
Phoebius Lahirette
Troublez-moi
1924
Bouffes Parisiens
Monsieur Picotte
PLM
1924
Bouffes Parisiens
Le contrôleur
Trois jeunes filles nues
1925
Bouffes Parisiens
Hégésippe
Le Diable à Paris
1925
Marigny
Le diable
Vive Leroy !
1929
Capucine
Fabrice
Louis XIV
1929
Scala
Louis
Bégonia
1930
Scala
Saturnin
Six filles à marier
1930
Scala
Adolphe
Couss-Couss
1931
Scala
Encore cinquante centimes
1931
Nouveauté
Hercule Boulot
Un soir de réveillon
1932
Bouffes Parisiens
Honoré
Deux sous de fleurs
1933
Empire
Les Soeurs Hortensia
1934
Nouveautés
Tonton
1935
Nouveautés
Ambroise
... et à un comédien qu'on retrouvera dans
les films suivants :
Le roi des palaces de
Carmine Gallone sur un scénario d'Henri-Georges Clouzot (1932)... en roi
Stanislas
La poule de René Guissart
(1932)
Monsieur Albert de Karl
Anton (1932)
Ah ! Quelle gare ! de René
Guissart (1932)
Il est charmant de Louis
Mercanton (1932) d'après l'opérette d'Albert Willemetz (voir ci-dessus)
Miche de Jean de Marguenat
(1932)
La guerre des valses de
Ludwig Berger (1933)
Ciboulette de Claude
Autant-Lara (1933) d'après la pièce de de Croiset et de Flers (musique de
Reynaldo Hahn) - en Père Grenu
Un soir de réveillon de
Karl Anton (1933) avec Meg Lemonnier,
Arletty et
Henri Garat
- Opérette de Paul Amont
adapté par Jean Boyer, musique de Raoul Moretti (créé aux Bouffes
Parisiens - tel que ci-dessus)
Le malade imaginaire de
Lucien Jaquelux et Marc Méranda (1934) dans le rôle, évidemment, d'Argan
Monsieur Sans-Gêne de Karl Anton
(1935)
La mascotte de Léon Mathot
(1935)...
Il chante, tourne, joue de la comédie, écrit
même («Une si riche nature»)... sans doute un peu trop. Il doit, en
mars 1935, interrompre sa dernière création, «Tonton», parce que
malade.
Il allait mourir peu de temps après, exigeant qu'on l'enterre dans le
jardin de la maison de retraite qu'il avait fondée pour ses camarades en 1911,
maison qui fut connue jusqu'en l'an 2000 sous le nom de «Fondation Dranem»
et qui porte aujourd'hui le nom de «Château de Ris», à Ris-Orangis
(Essonne). - Aujourd'hui l'établissement
est ouvert à tous, artistes ou non.
Fondation Dranem
Les titres de ses grands succès pré-opérettes
en disent long :
Les p'tis pois
Les fruits cuits
Pétronille, tu sens la menthe
Le trou de mon quai
Le fils d'un gniaff
...
On en retrouvera plusieurs sur un disque Chansophone (le numéro 116) mais également dans diverses compilations.
De cette période, nous en avons retenu un, de Plebus et Maubon pour les paroles et d'Émile Spence pour la musique, La jambe en bois, dont on pourra
lire les paroles et qu'on pourra écouter en cliquant sur le lien qui suit :
La jambe en bois.
Malheureusement, cet enregistrement (et tous les autres qu'il a fait)
ne nous renvoie qu'une partie du comique - toujours pré-opérette - de Dranem. - Pour en apprécier toute
l'étendue, ce qu'il faudrait, c'est un clip de l'époque. Or, des clips de Dranem, il en existe grâce à une grande dame du cinéma,
Alice Guy, qui, chez Pathé, expérimentant avec le cinéma au début du
siècle dernier, a tourné des phonoscènes mettant en vedette des artistes comme Polin,
Mayol
et Dranem.
Ces phonoscènes dont des dizaines - voire même des centaines - dorment dans les voûtes de chez Pathé seraient, restaurés, d'un grand intérêt, combinant à
la fois son et image. - Nous en avons joint l'extrait de deux d'entre eux - tout à fait exceptionnels - en nos pages sur
Mayol.
En voici un autre, mettant en vedette Dranem en 1906 ou 1907 :
Ces quelques secondes (une vingtaine)
illustrent clairement ce que devait être un tour de chant à la Dranem :
Dranem, en 1906 ou 1907 dans «Le five-o-clock» :
(Cet extrait est tiré d'un documentaire tourné en 1995 par Marquise Lepage intitulé Le jardin oublié : la vie et l'œuvre d'Alice Guy-Blaché.)
Pour ce qui est de sa
période «opérette», les disques et les films (dont on trouvera,
avec un peu de recherches, ceux qu'il a tournés avec Henri Garat - «Il
est charmant» et «Un soir de réveillon») nous renvoient de ce
clown génial une tout autre image ; celle d'un artiste accompli dont les
seconds rôles, entre autres, demeurent marquants pour l'époque.
De cette époque, nous avons retenu un autre titre.
Il s'agit d'une chanson tirée d'«Un soir de réveillon» de Jean Boyer et de R. Moretti au moment où Dranem a alors 63 ans.
Le comique - essentiellement parlé - est dans une tout autre veine :
La chanson du doge- Pathé X 94305 (1933)
Deux autres clips ? - Pourquoi pas !
1 - Du film tiré de l'opérette précitée (1933 - réalisation de Karl Anton) cette même chanson «du doge» :
2 - Du film, «Il est charmant» de Louis Mercanton (1932) (opérette d'Albert Willemetz), la chanson «J'en suis un»
Dranem
(Émile Barbarin), clerc de notaire, se présente à Henri Garat :
Dranem (collection Robert Thérien)
Une carte postale de Dranem (Tout ce qu'il y a de plus sérieux) (Collection Jacques Alluchon)
Dranem entre les sœurs Hortensia (Édith Méra et Olga Valéry) (Collection particulière)
Nous recevons régulièrement des
demandes concernant les paroles de diverses chansons de Dranem. Le problème
avec ces chansons, c'est que Dranem n'en composait pas lui-même les paroles ni non plus celles des monologues qu'il interprétait. En conséquence les innombrables
chansons qu'il a créées (on parle de plus de mille) sont dispersés dans
divers recueils sans compter les douzaines de marques sous lesquelles il en
a enregistré à peu près quatre cents. - Lorsqu'il s'agit d'auteurs ou
de compositeurs «connus» de chansons reprises en longs-jeux, disques
ou cassettes (souvent les mêmes), on peut retracer ces paroles mais pour les
autres...
À noter que certains de ces monologues ont été repris en petits formats (photo : collection de l'auteur)
Dranem fut si populaire qu'on fabriqua même des statuettes à son image :